CHAPITRE VI
LA MISSION DK WESSENBElîG A LONDRES
I. Premières démarches de l'Autriclie en Angleterre. — Envoi de Wessenberg à Londres. — Ses instructions. — Conversation de Mettcrnicli et d'Otto. — Départ de Wessenbcrg. — Incident de Hambourg.
II. Arrivée tie Wessenberg à Londres. — Entretien avec lord Castlereagh. — Audience de Wessenberg chez le Prince Régent. — Note de Castlereagh du 9 avril. — Instructions de Metternich du 10 mars. — Campagne de presse. — Demande de subsides. — Politique de l'Angleterre. • — Impressions de Metternich.
A Londres, où le Roi était à la fois Roi d'Angleterre et Électeur de Hanovre, les Anglais et les Hanovrlens n'étaient pas hostiles à rAutriche : les Anglais, parce qu'ils n'avaient rien à craindre de cette puissance essentiellement continentale, les Hanovriens, parce qu'ils espéraient obtenir par elle le rétablissement du Saint-Empire, d'où résulterait l'indépendance politique de leur patrie. Aussi, bien que Napoléon eut exigé de l'Autriche la ru[)ture de ses relations avec l'Angleterre, les deux gouvernements avaient-ils conservé entre eux des rapports secrets; leurs ministres aimaient par tradition cette diplomatie occulte, qui doublait leur diplomatie officielle, ils affectionnaient ces procédés entre États longtemps amis, et qu'ils croyaient destinés à le redevenir. L'Angleterre entretenait même à Vienne des agents officieux, voire même presque officiels, comme le comte Ernest d'Har-
denberg, qui par une fiction diplomatique avait mission de représenter l'Électeur de Hanovre, et d'oublier que cet Électeur était en même temps roi d'Angleterre.
Aussi, à peine le traité de 181:2 avait-il été signé, qu'il était communiqué à Londres avec une lettre amicale de l'Empereur au Prince Régent.
Les Anglais n'avaient pas eu alors confiance dans cette démarche de l'Autriche, mais sur des assurances rassurantes venues de Saint-Pétersbourg et sur des déclarations formelles de l'ambassadeur russe , ils étaient revenus de leur manière de voir, et à la fin d'octobre le Prince Régent écrivait même à l'Empereur d'Autriche. Il s'adressait à lui ^ comme à un monarque puissant, qui... se trouvait aujourd'hui à même de décider si l'indépendance de l'Europe devait être soutenue ou détruite à jamais" ; il lui demandait de ne pas augmenter sous quelque prétexte que ce fut son corps auxiliaire, et l'assurait qu'il était prêt à seconder ses vues dans tout ce qu'il entreprendrait, pour » mettre une borne à l'œuvre de la destruction française... Tout ce que Votre Majesté, écrivait-il en terminant, voudra me communiquer sur cet objet important sera reçu avec une confiance entière (1) 1) .
Quelque temps après cette lettre, la cour de Londres donnait ordre à son ambassadeur en Russie, le vicomte Gathcart, d'envoyer à Vienne quelqu un qui put orienter la politique autrichienne dans un sens conforme aux idées anglaises. Gathcart envoya Walpole. La mission de ce dernier échoua surtout, parce que Metternich n'était pas encore prêt à commencer les négociations; son plan n'était encore qu'ébauché, et insuffisamment arrêté. Le ministre se recueillait, et trouvait prématuré d en entreprendre à ce moment l'exécution (2).
(1) Copie d'une lettre non datée du Prince Eégcnt d'Angleterre. (M. II. S. A. 5 England, llof-Korrespondenz.)
(2) V. chap. II, p. 49. Walpole avait fait savoir qu il était tout autant envoyé russe qu'anglais. « Vous concevrez, mon cher comte, écrivait Met-
Pourtant malgré cet incident, Metternich n'avait pas hésité à transmettre à Londres les instructions qu'il avait envovées à Floret en novembre sur la paix (générale. Il avait fait passer en Angleterre par la voie Berlin et Stockholm, une note verbale exposant que l'état de l'Europe permettait d'espérer, en ce moment plutôt qu'en tout autre, une paix générale et déclarant que l'Empereur d'Autriche tenait à connaître les » vues du Prince Régent d'Angleterre, et son opinion sur une question aussi importante (1) ».
Cette note resta sans réponse : le moment avait été mal choisi, car ce n'était pas au lendemain du jour où la chance paraissait vouloir favoriser les armes anglaises, qu'il fallait songer à la paix; il semblait dur à l'Angleterre do perdre les fruits de Torrès-Vedras, de Fuentes de Onoro, et des Arapiles.
Metternich cependant, avec la ténacité qui le caractérisait, sans attacher d'importance à ce manque de réponse poursuivait son but. Il voyait continuellement Ilardenberg, prenait ses avis, l'accablait de con6dences, lui montrait toutes les dépêches qu'il recevait, lui ouvrait tous ses dossiers; car Hardenberg n'était qu'un agent anglais. « le plus raisonnable » (2), et le ministre savait que tout ce qu'il lui disait, serait transmis à Londres, et répété dans le cabinet de Saint-James et à Carlton-House.
Aussi, dès que Napoléon eût fait savoir qu'il acceptait le principe des missions autrichiennes à Londres et à Vilna Metternich faisait-il avertir les cours anglaise et russe, que ses envoyés allaient partir. La réponse de l'Angleterre à cette note d'avertissement allait mettre du temps à arriver; elle ne parviendra même qu'après le
tcrnich à Ncsselrode, que comme Anglais j'aime mieux le ministère à Londres que lord Cathcart, comme Russe mieux vous que lord Cathcart. » (INesselbode, V, 8.)
(i) Note verbale du 9 novembre. (Oscken, I, 30.)
(2) Metternich à Zichv, 16 janvier. (H. ILS. A. 94. Prcussen, Weisungen nach Berlin, 1813.)
départ do l'envoyé autrichien, car elle sera peu eiicourag^eanle; elle dira notamment : a Si rAutriche désire une alliance ferme et solide avec la Russie et avec nous, nous accueillerons avec joie son envoyé, mais nous ne voulons aucune offre de sa médiation, aucun de ces raovens perfides de gagner du temps, et d'arrêter les Russes dans leur marche victorieuse et pleine de gloire. Nous ne voulons aucune médiation, et encore moins une médiation telle que peut en offrir une un État vassal de Bonaparte. Ce n'est pas le moment de prêter rorellle ou la pensée à une négociation. Ce serait rejeter la chance d'orque la Fortune nous envoie, que de faire la paix avant <ravoir délivré l'Allemagne, et détruit ce que Bonaparte iippelle lm])udemment le système continental (1) . »
A peine la note autrichienne est-elle partie que, sans perdre de temps, Metternich désigne Wessenberg pour cette mission. Le choix était heureux. Si un homme devait réussir à Londres, c'était assurément Jean-Philippe baron de Wessenberg. Ce diplomate n'était pas un débutant, il avait fait ses preuves à Berlin et à Munich : « II joint à beaucoup d'habitude des affaires un esprit très délié " et beaucoup « d'astuce " , pensait de lui Otto (2) . Mais il manquait de liant, il n'était pas homme fie conversation, il avait pour cela trop de roideur. A Londres, heureusement, ce défaut n'en était pas un. Malgré tout, l'envové était «actif, adroit, et surtout très heureux (3) » . Sa mission se présentait mal, mais comment supposer qu'un homme aussi heureux pût ne pas réussir? Aussi Metternich Tenvoyait-il avec beaucoup de confiance.
Ce choix à peine arrêté, le ministre avait avec Otto une longue conversation; au cours de cet entretien, il lui exposait son intention d'écrire directement à lord Castle-
(1) Annexe à la leUie de Lebzeltern du 12 mars. (H. H. S. A. 13, Russland, Beriohtc von Lebzeltern, 1813; III-IV.)
(2) Otto à Bassano, 14 janvier. (A. E. Autriche, 394.')
(3) Floret à Metternicl), 1" février. (H. H. S. A. 307, Frankreich, Berichte von Floret, 1813; H-III.)
reagli, pour lui proposer son intervention en vue d'une paix générale, et pour lui faire savoir que cette intervention ayant été déjà acceptée par la France, il lui envoyait M. de Wessenberg, « afin de recueillir à ce sujet les intentions de son gouvernement " . D'après ses instructions, Wessenberg devait déclarer qu'il ne connaissait aucun des projets de la France, u si ce n'est qu'elle avait consenti à traiter, et qu'elle avait transmis à lord Gastlereagh des conditions qui avaient été publiées dans le temps; que sa mission était purement aitUichiemie, et n'avait d'autre but que de faciliter les rapprochements, et de mettre un terme aux agitations de l'Europe » . Il devait également laisser entendre que, si l'Angleterre ne voulait pas traiter, on ferait la paix sans elle, et que la paix au lieu d'être générale ne serait plus " (jiic la pacification qéïiérale du coniinent v ; que par ces mots il fallait comprendre « une convention unanime des puissances de lEurope, de vwinicnir solidairement la paix, et de ne se mêler en aucune manirre dans des discussions qui pourraient subsister entre la France et r Angleterre " . Ainsi l'Angleterre serait isolée, elle se trouverait seide en face de la France, qui pourrait employer une force de 500 000 hommes <i uniquement au rétablissement de la paix maritime et à ses opérations en Espagne (I) " .
Conformément aux déclarations (ju'il avait faites à Otto, Metternich préparait des instructions pour Wessenberg. Il lui donnaità emporter, comme à Lebzeltern, une quantité de documents, d'abord les instructions proprement dites, puis des pièces annexes : des rapports de ses envoyés à Paris, les états détaillés des armements de
(i) Otto à Hus^sano, 21 janvier. (A. E. Autriche, 394 — Publié par Fain, I, 298.) " L'Autriclie. continue la lettre, applaudit aux bases proposées par Sa Majesté pour la paix de la Russie, et pour celle de l'Angleterre. » Il est difficile d'expliquer cette phrase, après l'incident du rapport au Sénat (chap. m, 90). La niéine lettre prouve qu'Otto est bien aveugle, puisqu'il n'attribue pas l'air consterné qu'avait Metternich à ce moment (19 janvier) aux déclarations elles-mêmes, mais simplement à la publicité qui leur était donnée.
TAutrlche, tels qu'ils avaient été fournis à la Russie et à la France (l) .
Les instructions proprement dites étaient contenues dans deux pièces datées du 8 février. Dans la première, le gfouvernement autrichien établissait les raisons qui lui donnaient le droit de se faire écouter par le cabinet de Saint-James, a Malgré nos relations devenues plus intimes avec la France, disait-il, nous n'avons jamais perdu de vue nos rapports avec la cour de Saint-James, et, ensi(]nant notre traité d'alliance à Paris, nous nous sommes très particulièrement occupés d'en écarter tout ce qui pouvait les altérer. " La mission de Wessenberg est donc « purement autrichienne » ; elle est « spontanée " et pacifique. Aucun des belligérants n'a chargé l'Autriche de cette démarche, mais elle est naturelle à cette puissance, étant donnée « la position centrale » qu'elle occupe et la crainte qu'elle a de devenir le théâtre de la guerre. Donc,
« si l'Angleterre consulte les intérêts qui l'attachent au continent, si elle apprécie jamais le rétablissement d'un équilibre politique en Europe, si elle veut se ménager une })uissance qui puisse contenir l'ambition de la France et de la Russie, elle doit souhaiter avant tout la conservation de l'Autriche » . G est la considération de sa propre conservation, qui a décidé l'Autriche à parler la première de paix au gouvernement français, l'Angleterre a été tenue au courant de cette démarche par la « voie hanovrienne " ; " l'empereur Napoléon a accepté son entremise » , pourquoi l'Angleterre n'accepterait-elle pas, elle aussi, cette entremise? Pourquoi ne profiterait-elle pas de cette occasion? Il ne faut pas qu'en Angleterre,
« on s'opiniâtre à attendre d'un avenir incertain ce qu'on pourrait obtenir aujourd'hui, qu'on ne se laisse pas fasciner par la perspective d'un nouveau bouleversement en Europe " . L'Autriche ne veut pas s'épuiser la première, ni se mettre en avant, comme elle l'a fait si souvent. C'est
(j) Metternich à Wessenberg, 8 février n" 3 et n" 4. (H. II. S. A. 203^ England Weisungen an Wessenberg, 1813; II-VI.)
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le motif qui lui a fait signer avec la France le traité de 1812; ce traité, en tant que " traité d'alliance limitée» , a résolu le problème d'éviter qu'on ne la rangeât parmi « les ennemis de la France, et de la brouiller sans retour avec les puissances liguées contre elle » . C'est cette attitude pacifique qui lui permet maintenant de porter des paroles de paix, et même d intervenir entre les belligérants : « mais c'est aux puissances à sentir ['intérêt qu elles ont de nous porter à étendre l'attitude de puissance simplement intervenante, et à la changer en celle de puissance médiatrice " .
Dans ces conditions, il est indispensable que M. de Wessenberg sache si le ministère anglais veut accepter ou non II l'entremise autrichienne » .
Metternich n'a pas de crainte à avoir avec l'Angleterre comme avec la Russie; il n'a pas peur de la voir changer de système et s'allier directement à la France, aussi est-il plus franc avec elle, et ouvre-t-il hardiment un jour plus complet sur ses pensées les plus intimes, en déclarant aussi nettement son désir de devenir sous peu médiateur.
Dans sa seconde instruction, il reprend dans les mêmes termes les idées qu'il a déjà énoncées dans ses instructions à Lebzeltern au sujet des bases de paix. Ces bases, il ne veut pas les énumérer pour le moment, parce qu'il ne veut pas encore être médiateur, et qu'il prévoit que la médiation s'imposera plus tard naturellement et fatalement. Il définit à nouveau les mots d'intervention et de médiation ; il reparle de la base des compensations à insinuer; ce sont les mêmes expressions, les mêmes phrases, les mêmes paragraphes que dans les instructions à Lebzeltern ; ces parties sont calquées l'une sur l'autre. Il insiste également en terminant sur la nécessité de devenir plus tard médiateur. « Vous ferez ressortir dans son grand jour l'utilité de laquelle il serait, pour les coalisés, de nous porter par la suite des négociations au rôle de médiateur (1) . I)
(1) MeUernich à Wessenberg, 8 février n° 1 et n" 2. (H. II. S. A. SOo,
Telles sont les instructions que reçoit Wessenberç. Elles prouvent l'habileté avec laquelle Metternich sait insinuer ses désirs, le savoir-faire avec lequel il ménajje l'avenir, la profondeur avec laquelle il le prévoit, l'aisance avec laquelle il manœuvre. A travers toutes ces subtilités il ne se perd pas, mais ses interlocuteurs seront-ils aussi adroits que lui?
Ces instructions rédigées, Metternich confère de nouveau à leur sujet avec Otto; il lui en détaille certains points qu'il a traités verbalement avec son envové plus complètement qu il ne l'a fait par écrit : « Si on objecte à M. de Wessenberg, écrit Otto, que l'Autriche, étant alliée de la France, ne peut se présenter comme médiatrice, il est chargé de répondre que cette alliance est limitée à 30 000 hommes, à peu prés au dixième de ses forces disponibles, qu'elle n'est pas dirigée contre l'Angleterre, puisqu'elle a stipulé expressément que son corps auxiliaire ne servirait pas au delà des Pyrénées. » Ainsi, avec beaucoup de désinvolture, Metternich explique lui-même à l'ambassadeur de France la manière dont il envisage Falliance, et le terme dont il s'est servi maintes fois sans le préciser : celui " d'alliance limitée » . Comment pourra-t-il désormais y avoir de malentendu à ce sujet?
Dans le cas où l'on se refuserait à écouter l'envoyé autrichien, ce dernier doit "jeter en avant» la possibilité d'une paix séparée entre la France et la Russie sans l'Angleterre. «Cette [)aix ne serait pas une trêve partielle, mais un accord général entre les grandes puissances du continent, pour maintenir la tranquillité publique contre tous ceux qui voudraient la troubler; après un engagement aussi formel, la Grande-Bretagne resterait seule exposée à toutes les forces de la France, tant en Espagne que sur mer, elle prendrait sur elle tout l'odieux d'une
England, Weisungen an Wessenberg, 1813; Il-VI. — Publié par Oncvkx, I, 419 )
228 I/IlNTERVENTIOiX DE L'AUTRICHE
lutte qui fatigue depuis si longtemps toutes les parties du monde (1) . »
Ces confidences doivent donner le change à Otto; d'ailleurs Metternicli redouble d'attention à son égard et le comble de prévenances, car il apprend que la France envoie en Angleterre un sieur Dubessaing. On a beau lui certifier que c'est à propos d'un cartel d'échange de prisonniers à négocier; il reste sceptique, il a peur que cette mission n'ait un autre but, un essai d'entente de la France avec l'Angleterre en dehors de lui (2) .
Wessenberg, outre ses instructions, emportait plusieurs lettres : deux lettres de l'Empereur au Prince Régent, une officielle et l'autre confidentielle, etdeux lettres de Metteriiich, l'une à Casllercagh, l'autre à Munster. Dans sa lettre au ministre anglais, Metternich exposait franchement la situation, la nécessité de la paix était explicitement avouée, l'intervention de l'Autriche était nettement exprimée. La France acceptait cette intervention; aussi « le baron de Wessenberg était-il chargé de recevoir et de nous transmettre la réponse du gouvernement britannique ainsi que les ouvertures que Votre Excellence croirait devoir lui faire (3) " .
Avant de partir, Wessenberg, qui ne « connaît personne en Angleterre " , demande à Otto quelques lettres d'introduction. L'ambassadeur se prête obligeamment à cette demande; il ne voit aucun inconvénient à lui en donner; et en cela il ne juge pas comme Bassano qui, dès qu'il aura appris le fait, tancera vertement son envoyé
(1) Otto à Bassano, 13 février. (A. E. Autriche, 39'i-.)
(2) Rassano à Otto, 1" février. (A. E. Autriche, 394. ) — Bassano à Dubessaing, 21 janvier. (A. E. Angleterre, 606.) — Floret à Melternicli, 1" février. (II. li. S. A. 307, Frankreich, Bericlite von Floret, 1813, I-l! ) — Metternich à Wessenberg, 8 février, n" 3. (H. H S. A. 207. Kngland, Weisungen fiir Wessenberg, 1813, II-lII.) C'est 'à cette mission que FAI^ fait allusion quand il déclare (I, 115) que Napoléon avait essayé de nouer des négociations directes avec l'Angleterre. Jusqu'à présent aucun document ne justifie cette allégation.
(3) Metternich à CasthMcagh, 8 février. (A. E. xVulriche, 39V.)
pour cet acte qui peut faire croire que l'Autriche et la France se sont entendues à ce sujet, ce qui les compromettrait l'une et l'autre (l).
Ainsi pourvu de lettres de recommandations cl d'instructions, l'envoyé autrichien part le 9, sous le nom de Jean Wilmann, accompag^né d'un secrétaire le comte Palfly, qui se cache sous le pseudonyme de Paul Potier (2) . Il espère que la fortune qui jusqu'alors ne l'avait pas quitté ne l'abandonnera pas dans cette nouvelle mission.
Cependant, presque dès son départ, il éprouve des mécomptes. Le 21 février, il est à Hambourg^, en route pour Copenhague et Londres, mais dans cette ville, un commissaire de police français un peu trop zélé « se présente chez lui et fouille ses papiers et effets, croyant trouver en lui lord Walpole « ; il place deux ag^ents dans sa chambre, et lui fait subir un interrogatoire de trois heures et demie; à minuit seulement il consent à reconnaître son erreur. Cet incident d'ordre secondaire indigne le gouvernement autrichien. » L'Empereur d'Autriche, écrit Otto, a cru trouver dans le procédé inconvenant du commissaire de police une marque de défiance à laquelle il est extrêmement sensible. " Metternich se laisse aller à un mouvement d'humeur : « On a violé de la manière la plus étrange le droit des gens, en insultant un ministre que nous n'avons envoyé que pour vous oblig^er (3) . »
Au reçu de ces nouvelles, qui lui parviennent paV Otto, Bassano va trouver le ministre de la Police générale, et une enquête est immédiatement ordonnée ; l'Emreur lui-même veut écrire à son beau-père une lettre d'excuses (4). Mais, au dernier moment, il se ravise, un agent
(1) Otto à Bassano, 13 février. — Bassano à Otto, 26 février (A. E. Autriche, 394.)
(2) Arsetu, U'esseitberg, I, 158.
(3) Otto à Bassano, 7 mars. — Rapport de Wcssenherg à Metternich, 21 février. (A. E. Autriche, 394.)
(4) Bassano au ministre de la Police, 17 mars. — Le ministre de la Police
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trop zélé a sans doute été maladroit, or il ne faut jamais découvrir un agent zélé; l'ouverture d'une valise est d'ailleurs de tradition constante dans la diplomatie; il ne faut pas g^rossir cet incident, ce serait lui donner une importance qu'il n'a pas; aussi suffira-t-il de faire écrire à Metternich par Bassano. Évidemment les faits ont été exagérés, en tout cas s'ils se sont passés tels qu'ils ont été racontés par l'envoyé autrichien, l'agent coupable sera puni ; une commission sera nommée pour faire une enquête, et satisfaction sera donnée à l'Empereur : « Une chose qui affecterait l'Empereur d'Autriche ne saurait être que très pénible pour Sa Majesté (1). »
Ainsi Napoléon pensait avoir clos ce malencontreux incident; cependant son effet fut énorme à Vienne, il porta au comble « l'irritation des esprits (2) " . Partout on l'exploitait contre l'alliance française; le parti antifrançais voyait croître de jour en jour le nombre de ses adhérents, les fonctionnaires devaient être rappelés à Tordre, la police était sur les dents, les masses populaires s'agitaient. Cependant, au milieu de tout ce monde qui bouillonnait, de cette société qui semblait mûre pour une révolution, l'Empereur et Metternich restaient impassibles. Sans doute, par moments, ils se laissaient aller à des mouvements d'humeur ou de vivacité, mais ils reprenaient presque aussitôt le sang-froid qui convient à des hommes d'État, et par leur calme dominaient le mécontentement général : « Veuillez vous rappeler, écrivait Otto, que nous n'avons d'autres alliés que l'Empereur, son ministre et le prince Schwarzenberg (3). "
au niinislre des Relations extérieures, id. — Napoléon à l'Empereur d'Autriche (non envoyé). (A. E. Autriche, 394. )
(1) Rassano à Metternich, 20 mars. (A. E. Autriche, 396.)
(2) RiG.NOK, XI, 351.
(3) Otto à Bassano, 8 mars. (A. E. Autriche, 39V.)
C'est le 29 mars que Wessenberg arrive à Londres, " après avoir éprouvé sur mer les mêmes retards et les mêmes guignons que sur terre " . 11 avait voyagé quarantehuit jours. A Londres, la chance ne lui revient pas; les incidents malencontreux se succèdent les uns aux autres. Le jour même de son arrivée, on apprend l'arrestation par le gouvernement autrichien de Hormayr et de Schneider, et l'expulsion de l'agent anglais King. Les journaux s emparent de la nouvelle et tout tout autour beaucoup de bruit; le Times va même jusqu'à reprocher à l'empereur François son ingratitude (l). Ces mêmes journaux commentent durement quelques jours plus tard le discours de Napoléon au Corps législatif et surtout le passage où l'Empereur déclarait >i qu il ne ferait jamais qu une paix honorable, conforme aux intérêts et à la grandeur de son empire « , et celui où il disait » que 1 Angleterre offrait ses plus belles provinces comme récompense à la trahison, et qu'elle mettait pour condition à la paix le déchirement de ce bel empire (2)» . Ces articles n'étaient pas faits pour faciliter la tache autrichienne.
Ainsi les difficultés s accumulaient sous les pas de l'envové, il jouait de malheur, mais heureusement il ne se décourageait pas.
Le 31 à midi, il était reçu par Castlereagh ; laccueil était très affable, le ministre anglais venait à sa rencontre et lui tendait la main, mais il lui faisait savoir en même temps que, dans le moment actuel, l'objet de la mission autrichienne était désagréable au gouvernement anglais, et qu'il devait rester aussi secret que possible. Après ce
(1) LUCKWAI.DÏ, 125.
(2) Chap. V, page 203.
232 L'IISTERVEiNTION DE L'AUTRICHE
préambule, Wessenberg remettait à Castlereagh la lettre de Metternich. Le ministre anglais, après l'avoir lue, engageait la conversation, il se mettait à énumérer toutes les forces qui allaient être réunies contre la France, citait celles de la Russie, de la Prusse, de la Suède : " Il ne manquait, continuait-il, pour compléter le nouveau système de l'Europe, que l'accession de l'Autriche. " Cette accession, reprenait Wessenberg, l'Autriche était prête à la donner, mais elle ne voulait pas « risquer la moindre entreprise en pure perte » ; car plus que toute autre puissance, elle connaissait les ressources de la France; elle savait qu'en cas de conflit la France préférerait toujours faire la guerre sur le territoire autrichien, dans le sud que dans le nord; aussi était-elle obligée de ne '-. négliger aucune voie de conciliation» . Wessenberg s'étendait longuement sur toutes les raisons qui justifiaient ce système et ne craiguait pas d'exagérer les ressources de Napoléon. Casllereagh Fécoutait avec le plus grand calme, et lui laissait épuiser tous ses arguments; puis il lui objectait froidement " que Napoléon ne voulait pas la paix, que son amour-propre était trop sensiblement blessé pour pouvoir s'y prêter, et que, s'il faisait semblant de vouloir entamer une négociation, ce n'était que pour gagner du temps (I) ».
Le surlendemain, Wessenberg avait un second entretien avec le ministre; celui-ci demandait à l'envoyé de lui remettre la lettre de l'empereur François pour le Prince Régent, assurant que, dans les circonstances actuelles, ce dernier ne pouvait recevoir un envoyé de l'Autriche; puis il reprenait tous les arguments de l'avant-veille contre l'intervention. D ailleurs, ajoutait-il : " Nous venons de recevoir des nouvelles qui nous autorisent à croire que les intentions de votre cour ont essentiellement changé depuis votre départ, et que le comte de Metternich vous
(1) Récit du pretnicr entretien avec lord Casllereagh du -M mars, 6 avril. (H. II. S. A. 199, England, Berichte von Wessenberg, 1813; IV.)
a expédié un courrier le 8 mars » Cependant, à la fin de l'entrevue, malgré ses déclarations du commencement, Gastlereagh faisait entrevoir à Wessenber^j la possibilité d'être reçu par le Prince Régnent en audience ultrasecrète (1) .
Quelques jours après, en effet, Wessenberg recevait un billet de Gastlereagh lui faisant savoir que le Prince Régent le verrait en secret le lendemain à Carlton-House.
L'envoyé autrichien fut accueilli « de la manière la plus gracieuse " . L'entretien dura plus d'une heure. Le Prince passa en revue la situation des divers Etats de l'Europe depuis la paix de Vienne, et affirma que l'Europe ne pourrait retrouver son équilibre que si l'Autriche reprenait la place prépondérante qu'elle avait autrefois occupée. Il parla du discours de Napoléon au Corps législatif, ce discours était en opposition complète avec la « démarche pacifique de lAutriche ». — " Vous voyez, mon cher Wessenberg, que tout ce qui motive votre mission en Angleterre n'existe plus, et que 1 Autriche se trouve avoir reçu le plus insolent démenti de la part du gouvernement français. Je rends justice au comte de Metternich de ce qu'il a déclaré dans le temps, qu'en suite de la publication du rapport du ministre des Eclations extérieures au Sénat, l'Autriche suspendrait ses démarches en Angleterre,... et qu'il n'est revenu là-dessus qu'après avoir reçu du duc de Bassano l'assurance formelle que le texte dudit rapport relativement aux négociations de la paix avait été changé, et que Napoléon désavouait et autorisait même l'Autriche à désavouer en son nom les bases mentionnées dans ce fameux rapport (2) . Le ministre autrichien a agi loyalement, j'en suis convaincu; mais il vient d'être démenti et offensé d'une manière atroce. A peine Napoléon a-t-il appris que vous
(1) Récit du deuxième entretien avec lord Castlereagh. 2 avril : 2 avril. (H. H. S. A. 199, England, Berichtc von Wessenberg, 1813; IV.)
(2) C'est assurément par Hardenberg que l'Angleterre était au courant de l'incident.
êtes en l'oute pour l'Angleterre, qu'il revient sur le& mêmes bases, et s'en explique officiellement en face de l'Europe. Vous voyez qu'il ne veut pas la paix, il n'a voulu que paralyser l'Autriche qu'il n'a pas cessé de tromper ainsi que les autres puissances. L'Autriche ne peut donc plus offrir son entremise ni sa médiation sans se compromettre. "
A cette déclaration, Wessenberg voulut opposer quelques timides objections : mais il fut vite arrêté. Le Prince continua, en assurant que la France ne permettrait jamais à l'Autriche de retrouver son ancienne indépendance, et dans ces conditions, ni 1 alliance, ni le maria^je ne devaient empêcher l'Autriche de profiter du moment favorable pour faire cause commune avec les alliés. " Elle peut être sûre que le gouvernement britannique contribuera avec un plaisir bien sincère et de son mieux à rétablir la Maison d'Autriche dans ses anciennes frontières et son ancienne splendeur. Je lui garantis tout ce que l'Empereur de Russie lui a proposé. » Puis le Prince Régent ayant annoncé à l'envoyé autrichien qu il allait recevoir de nouvelles instructions de Vienne le congédia en ces termes : " Quant à vous, mon cher Wessenberg, je suis absolument fâché de votre incognito qui ne vous empêchera pas, j'espère, de venir me voir de temps en temps de la même manière que cela a eu lieu aujourd'hui, c'est-à-dire le matin dans mon cabinet (l). "
Ces divers entretiens laissèrent peu d'espoir à l'envoyé autrichien. Il n'en eut plus, quand Castlereagh lui remit
(1) Wesscnbeijî à Mclternich, 9 avril. (H. H. S. A, 199, England, Beliehte von Wessenlierg, 1813; IV.) — Rapport du 6 avril (îV/. et A. E. Autriche, 396). Ce rapport n'est qu'un résumé des trois conversations de Wessenberg avec le ministre et avec le l'rinee Régent; ce rapport est daté du 6 avril, tandis que la lettre de Wessenberg est du 9; dans cette dernière il est dit : « Lord Castlereagh m'écrivit hier matin un billet pour in'annoncer que S. A. R. voulait me parler en secret. « Cette phrase ferait supposer que l'entretien avec le Prince Régent aurait eu lieu le 8 ; mais le rapport du 6 contient le résumé de cet entretien, il v a évidemment une erreur dans les dates, l'entretien a tlù avoir lieu le .ô ou le 6 au matin.
LA MISSION DE WESSENBEllG A LONDRES 235
une note écrite sous la forme d une lettre à Metternich. L'Angleterre y rendait pleine justice aux intentions qui avaient dicté la démarche de la cour de Vienne, mais elle pensait que ces intentions avaient dû être modifiées par le discours de Napoléon au Corps législatif. Gomment pouvait-on parler d'une paix sur « des bases solides et équitables» ? quand Napoléon déclarait «que la dynastie française régnait et continuerait à régner en Espagne, et qu'il avait déjà fait connaître tous Les sacrifices (\\\ \\ consentirait à faire pour la paix » . Ces déclarations rendaient toute paix illusoire, elles étaient, au contraire, un défi, et justifiaient l'union de toutes les puissances afin d'agir ensemble pour défendre leur honneur et leur intérêt cominun. « Si les puissances, continuait la lettre, veulent obtenir pour leurs États respectifs un état de choses qui mérite le nom de paix, elles doivent de nouveau s'occuper de rétablir un équilibre en Europe » ; or, à aucune époque, l'établissement de cet équilibre n'a paru plus facile à réaliser. L'Autriche en particulier, » qui est appelée par la voix de tant de nations à reprendre son rang comme protectrice ancienne et naturelle du corps germanique " , oubliera-t-elle ses devoirs? Aussi le Prince Régent, « d'après l'expérience qu'il a du passé, ne peut-il avoir aucune disposition à contribuer à une négociation qui ne promettrait pas une heureuse conclusion, et qui n'aurait d autre résultat que d'affaiblir et de suspendre des opérations vigoureuses et concertées, desquelles on peut seules obtenir une sécurité permanente (I) " .
En même temps que cette lettre, Gastlereagh remettait à Wessenberg une lettre du Prince Régent pour l'emj)ereur François. Dans sa lettre l'Empereur avait plaidé la cause de la paix, et avait demandé au gouvernement anglais de lui accorder sa confiance. La réponse du Prince Régent développait les mêmes idées que la lettre du
(1) Casticrcagli à Metternich, 9 avril. (A. E. Autriche, 396. — H. H. S. A. 199, Engiand, Berichte von Wessenberg, 1813; IV.) Les deux textes, identiques dans le fond, ne le sont pas dans les termes.
236 L'I.NTERVENTION DE L'AUTRICHE
ministre, et déclarait que le moment était mal choisi pour faire la paix, quand toutes les nations faisaient les plus grands efforts pour écraser Napoléon (1).
Les instructions expédiées de Vienne le 10 mars à Wessenberg ne lui arrivèrent que le 2 4 avril; elles ne firent pas revenir le gouvernement anglais sur sa manière de voir, les prétentions françaises étaient décidément par trop inadmissibles; elles l'étaient d'autant plus que partout, en Espagne comme en Russie, Napoléon n'avait pu les soutenir les armes à la main. Vainement dans ces instructions l'Autriche faisait-elle des déclarations importantes, vainement Metternich annonçait-il que la détermination de la Prusse allait influer sur la marche de l'Autriche, vainement alléguait-il que ses conversations avec la Russie étaient très amicales, qu'il allait rendre plus énergique son langage à Paris, et qu'il n'empêcherait aucune intervention anglaise en Italie : — , " Nous apprendrions par exemple avec satisfaction que Venise et Gênes ont été occupées "], — vainement écrivait-il des phrases qui ne laissaient aucun doute sur sa ligne de conduite future : " Notre médiation ne peut mener qu'à la paix générale, ou bien à la guerre contre la France (2); » le parti de l'Angleterre était pris, elle ne voulait pas négocier, et cela d'autant moins, qu'elle venait d'apprendre le retour à Paris, comme ambassadeur, de l'homme du traité de 1 8 1 2 : du piince Schwarzenberg.
Aussitôt une campagne de presse des plus violentes commençait contre l'Autriche. Dans le Sia?-, on se demandait comment les héros qui avaient combattu avec Wittgenstcin pouvaient prendre comme chef un a esclave » qui tremblait au seul nom de « Bonaparte " , et l'article
(1) L'Empereur d'Autriclic au Prince Régent, 8 février. H. H. S. A. (î, England, llof- Korrespondenz.) — Le Prince Régent à lEriipcreur d'Autriche, 9 avril. (IL IL S. A. 5, England, Hof-Korrespondenz. )
(2) Metternich à Wessenberg, tO mars, n" 3. (H. H. S. A. 203 England, Weisungen fiir Wessenberg, 1813; II-VL) Les instructions n"' 1 et 2 manquent.
se terminait en désignant clairement l'Empereur d'Autriche : " laissons méditer François sur ce sujet » . Puis on proposait à l'Empereur deux rôles à jouer; celui d'Empereur, à la condition de comprendre dans leur vrai sens les proclamations russes, ou celui de « gouvernante du Roi de Rome » . A défaut de l'Empereur, concluait 1 article, on trouvera dans son entourage quelqu'un qui rétablira l'ancienne splendeur des Habsbourgs (1). Le Morninfj Clironicle, le Times étaient tout aussi violents.
Devant ces attaques, Wessenberg ne pouvait que s'attrister, il écrivait amèrement : « C'est un plaisir, comme vous le voyez, de vivre parmi un peuple libre. » Le plaisir était d'autant plus grand, que le gouvernement n'intervenait pas, et qu'il laissait les rédacteurs déposer euxmêmes leurs articles à la porte de l'envoyé d'Autriche(2). Aussi, le loyalisme de ce dernier souffrait-il; ces mœurs auxquelles il n'était pas habitué faisaient sur lui une impression pénible. Obligé de se taire, sans nouvelles de Vienne, il se contentait de noter dans sa correspondance toute l'horreur que lui inspiraient de pareils procédés, et déjuger les ministres anglais avec ironie : « Sa Seigneurie, écrivait-il le 16 août, en parlant de lord Gastlereagh, n'est pas au reste un grand aigle en politique : et son plus grand mérite est d'être parent de lady Hartfort, la belle en titre du prince de Galles (3). »
11 n'y avait donc rien d'étonnant, si étant données les dispositions du gouvernement anglais, une demande de subsides ne pouvait aboutir. Dans sa dépêche du 10 mai, Metternich avait chargé Wessenberg de sonder à ce sujet la cour de Londres : « L'Empereur désire, monsieur le baron, que vous sondiez éventuellement le Prince sur la possibilité de subsides...; vous voudrez bien jeter cette
(1) Star, du 17 avril : annexe à la dépêche de Wessenberg du 20 avril (IL IL S. A. 199, Enj;iand, Bericlite von Wessenberg, 1813, IV, )
(2) Wessenberg à Melternicb, 20 avril. (Id.)
. (3) Wessenberg à Metternicli, 16 avril, post-scriptum n° 1. (IL H. S. A. 199, England, Bericlite von \Vessenberg, 1813; IV.)
question en avant comme venant de vous (l). " Il ne fallut pas longtemps à l'envoyé autrichien pour voir que cette demande serait aussi mal accueillie que la question de l'intervention : «D'abord, parce que le numéraire n'avait jamais été aussi rare dans le pays que maintenant; 2" parce que le Prince Régent était lui-même occupé d'obtenir du parlement un subside pour armer les Hanovriens; 3" parce qu'il serait difficile de faire au parlement une demande de subsides pour l'Autriche, parce que déjà cette puissance devait de trop grosses sommes à l'Angleterre (2) . »
Quelques jours plus tard, Wessenberg revenait sur ce chapitre : " La rubrique des subsides est pour ainsi dire rayée du budget anglais. On a accordé de grands secours à la Suéde vu l'urgence de la gagner à la coalition contre la France, la Russie n'a obtenu que des secours en armes et en munitions, mais on est disposé à prendre à la solde un certain nombre de troupes russes et prussiennes, si les puissances voulaient les employer au gré du gouvernement britannique. Le vrai est que l'Angleterre ne peut envoyer au dehors une grande quantité de numéraire, la guerre d'Espagne absorbe à peu près la totalité de ce qu'on peut en ramasser, en tout cas l'Angleterre n'accorderait à l'Autriche un secours en argent que dans le cas qu'elle se déclarerait contre la France, et encore elle y mettrait des conditions qui ne seraient peut-être pas acceptables. Au reste, la somme qu'on pourrait en tirer n'excéderait pas certainement un demi-million de hvres payables en termes, ce qui, ce me semble, ne vaudrait pas la peine pour une puissance qui n'est pas encore réduite à demander l'aumône (3) . "
Wessenberg mieux que personne se rendait compte de son échec; il l'attribuait à une idée préconçue du cabi-
(1) Metternich à Wessenberg, 10 mars, n" 4 (déjà cité).
(2) Wessenberg à Metternich, 16 avril, post-scriptum n° 2 (déjà cité).
(3) Wessenberj; à MeUernich, 11 mai, n" 2 chiffré. (H. 11. S. À. 199, Engiand, Bcrichte von Wessenberg, 1813; V.)
net de Londres : « Le jjouvernement britannique considère les affaires du continent sous un point de vue tout à fait faux, ou plutôt il n'v prend pas la part qu'on lui suppose {généralement. Son é^oïsnie n'a jamais été plus prononcé qu'il ne l'est aujourd'hui, et il en résulte un aveuglement dont il ne sera guéri, je crains, que par de grands malheurs. Se croyant sur de la Russie, il s'imagine pouvoir se passer à la rigueur du reste du continent, et surtout pouvoir se passer de la paix avec la France. Il fera par conséquent toujours aussi peu que possible pour la paix ainsi que pour la paix générale, et il est clair que sa politique sera toujours un système de guerre, aussi longtemps qu'il s'attachera exclusivement au monopole du commerce maritime. Toutes les autres considérations, quelle que soit leur importance, n'ont pour le gouvernement britannique qu'un intérêt secondaire; ce qui fait que les Anglais parlent d'une guerre en Allemagne, comme on parlerait d'une guerre aux Indes. Il n'y a que l'argent qu'on y dépense qui entre en calcul (1). »
Ainsi donc, l'Angleterre se dérobait à toute tentative de l'Autriche. Cette vaste maison de commerce poursuivait son but; elle n'avait qu'une politique d'affaires, et les affaires sont les affaires. Wessenberg saisissait cette tendance. Une paix avec Napoléon ne ferait que maintenir la prépondérance française sur le continent, et par le fait même le blocus continental. Or ce blocus était la ruine de la Grande-Bretagne. En le décrétant, Napoléon avait mis le doigt sur le seul mal qui pût l'atteindre, c'était le ver qui devait la ronger et la détruire morceau par morceau; aussi se défendait-elle avec une vigueur et une opiniâtreté que n'avaient pas les puissances continentales, parce que, quoi qu'il put arriver, elle n'avait à redouter ni une invasion, ni une conquête brutale. Elle n'avait donc pas un besoin pressant de la paix, et par le fait même était plus exigeante sur ses conditions.
(1) Wessenberg à Metternich, 10 mai, n° 1. (IJ. II. S. A. 199, En^land, Bcriclite von Wessenberg, 1813; V. — Publié par O.nckkîJj II, 301.)
240 L'TNTERVENTIOIN DE L'AUTRICHE
D'ailleurs, la guerre, en lui permettant de forcer le blocus, lui ouvrait des marchés nouveaux où elle régnait en maîtresse, sûre d'éviter la concurrence; elle s'enrichissait de la détresse générale de l'Europe, du chômage des manufactures du continent, de la ruine de toutes les marines; aussi agissait-elle dans les Pays-Bas, en Espagne, en Portugal, en Sicile, 'partout où, grâce à la guerre, elle pouvait s'infiltrer et se poser en champion du droit, en défenseur des monarchies opprimées; elle envoyait d'abord des agents, mais derrière ces agents ses navires apparaissaient déversant sur les quais les produits emmagasinés dans ses vastes entrepôts. « L'Angleterre n'est puissante que par la guerre, écrivait Otto à cette époque ; toute mesure qui mène à la paix est une véritable hostilité contre elle (I). "
Aussi, la situation de Wessenberg devenait-elle de jour en jour plus pénible; elle le devenait d'autant plus que Metternich ne lui envoyait plus d'instructions, et que les ministres affectaient de ne plus lui parler (2); partout il sentait de l'hostilité contre l'Autriche (3). Le bruit courait même que le gouvernement autrichien lui avait retiré sa confiance, et que lord Cathcart allait être chargé des négociations. Dans ces conditions, Wessenberg demandait son rappel : « Je ne désire nullement rester ici » , écrivaitil dés le mois d'avril (4). Ce pays, où il pleuvait toujours, lui donnait le spleen; il exigeait aussi des « sacrifices d'une fortune que je n'ai pas (5) » . Mais Metternich ne pensait pas de même ; ayant réussi à faire accepter à Londres un envoyé, il voulait l'y garder.
(1) Otto à Bassano, 6 mars (A. E. Autriche, 394.)
(2) Wessenberg à Metternich, 7 mai. (H. H. S. A. 199, England, Berichte von Wessenberg, 1813; V.)
(3) Wessenberg à Metternich, 1" juin. (11. II. S. A. 199. England, Belichte von Wessenberg, 1813, VI.)
(4) Wessenberg à Metternich, 16 avril, chiffrée. (H. 11. S. A. 199. England, Berichtc von Wessenbeig, 1813; IV.)
(5) Wessenberg à Metternich, 11 mai. (H. II. S. A. 199, England, Berichte von ^Vessenberg, 1813; V.)
LA MISSION DE WESSENBEllG A LONDRES 241
Maljyré tout, cet échec inquiétait le ministre; il était aFfecté des réponses de Londres, il s'imaginait qu'elles blessaient son amour-propre, et qu'elles entraveraient ses démarches futures (l). « Le comte de Metternich, écrivait Hardenberg^, se flattait que le gouvernement britannique entrant dans le sens de la marche politique que le cabinet de Vienne avait dû se prescrire, entrerait aussi dans les formes de cette marche. Dans ce cas, le comte de Metternich était sur de la faire adopter par la Russie et la Prusse... Le comte de Metternich avait en outre calculé cette marche sur le temps qu'il faudrait ici pour achever ses armements...; en attendant, il comptait être d'accord avec les autres puissances sur la question de la médiation, et jusqu'à cette époque il voulait encore dissiniiiler avec Najioléon. Le refus de l'Angleterre a dérangé ce plan. " Metternich semblait donc craindre que désormais la Russie refusât d accepter sa médiation; il craignait aussi d'être personnellement compromis vis-à-vis de l'Empereur son maître, pour s'être engagé dans une impasse dont il ne pourrait sortir que par une agression contre la France. Cependant ce mouvement d'inquiétude semble être bien vite passé, car dans la même lettre Hardenberg écrivait encore : « Tout mûrement considéré, le comte de Metternich s'est cependant déterminé à poursuivre son système sans s'arrêter à entrer dans de nouvelles communications avec le gouvernement britannique, prévoyant que si la Russie et la Prusse entrent dans ces idées, la guerre entre l'Autriche et In France doit éclater par le refus nue Bonaparte donnera sans aucun doute aux propositions que la Russie, la Prusse et l'Autriche lui feront conjointement (2) . "
Metternich avouait donc à ses familiers que la médiation allait le conduire à la guerre contre la France.
Ainsi, en avril le refus de l'Angleterre d'accepter la
(1) Gentz à jNcsseIrode, 2 mai. (Nessklhode, V, 85.)
(2) Hardenberg à Munster, 9 mai. (0>(:kkn, II, 302.)
242 L'IiNTEKVElNTION DE L'AUTRICHE
médiation n'était que chose accessoire, puisque les événements, malgré tout, se déroulaient conformément aux désirs de l'Autriche indépendamment de l'assentiment de l'Angleterre. Ce n'était donc pas l'Angleterre qui tenait les fils de la coalition, ce n'était pas d'elle qu'allait dépendre la marche des affaires sur le continent, c'était de l'Autriche. Metternich le sentait fort bien, quand il disait : « C'est égal, nous allons notre train (1). " Oui, il allait son train, et en allant son train, il conduisait l'Europe.
(i) Genlz à ]NesseIiocle. (Nesselrodk, V. 87. j