‹ L'intervention française au Mexique: accompagnée de documents inédits et d'un long mémoireChapitre 17 sur 41 · A M. LE COMTE DUBOIS DE SALIGNY · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DUBOIS DE SALIGNY

OnanajuatOy ce 10 septembre 1862.

(K Monsieur,

« Je viens de lire dans le journal VUeraldo du 29 août dernier^ sur la publication qui a été faite de votre correspondance avec le capitaine général de Cuba^ correspondance qui a été soumise au congrès espagnol^ tout un paragraphe qui me concerne.

«c J'aurais attendu quelque autre occasion pour vous demander des explications^ si la dernière partie dudit paragraphe n'était de telle nature^ qu'elle m'oblige à m'adresser à vous par la voie de la presse. Vous avez dit que « le général Uraga , nommé gé- <c néral en chef de l'armée d'Orient^ est un homme a d'environ cinquante ans, assez brave ^ mais lé- « ger^ vain^ faux à l'extrême^ et menteur comme un a Mexicain. Néanmoins^ il est soldat; il a perdu une « jambe au siège de Guadalajara , et comme il conc naît l'Europe^ il est en mesure de comparer et

64 L*lNl£aV£NTION FRANÇAISE

« d apprécier les choses : il ne se fait donc pas d'il- « lusions^ et il me Ta donné très-clairement à ence tendre, ces jours derniers en dînant chez moi. » ce Que prétendiez-YOus dire par là^ monsieur le comte? Est-ce que^ par hasard, j'ai cru^ on seul instante rassujettissement et à la domination dont vous nous menacez sans cesse? Est-ce que vous m'avez tu une seule fois lâche ou faible^ trembler pour l'avenir de mon pays? Vous ètes-vous appuyé sur ce que, trop franc et trop loyal peut-être^ j'ai reconnu la suprématie de Tarmée française, les immenses ressources que TAngleterre, la France et TEspagne pourraient déployer contre le Mexique, et sur ce que^ sans vanité aucune^ j'ai cru que nous aurions pour nous défendre beaucoup à souffrir et des sacrifices très-coûteux à faire? N'ai-je pas toujours dit devant vous que, d'après mon avis, l'intervention ne triompherait jamais, moins encore si elle s^associait à la réaction, et qu'elle ne soumettrait au grand Jamais la république? Lorsque je signalais moi-même le courage et la puissance des nations qui noun attaquaient, lorsque je vous disab franchement que nous serions mille fois battus, sans exagération comme sans présomption, est-ce que je ne soutenais pas

aussi^ que jamais ces nations ne parviendraient à pa* eifier le pays^ que la révolution serait de telle sorte, que le monde ne suffirait pas pour nous faire perdre notre indépendance , et que Tentreprise serait insoutenable , si bien qu'on se verrait forcé de nous abandonner à notre propre sort?

(t Monsieur le comte, il s^est passé des choses fort graves entre nous, que la légèreté des expressions dont vous vous servez^ et les qualités défavorables et oRensantes que vous faites de ma personne m'autorisent à divulguer en partie : je vous propose même, si vous le voulez, qu'il ne reste entre nous ni secret ni mystère. Ceci n*est pas vous rendre insulte pour insultCi croyez-le bien, monsieur de Saligny, car tel n'est pas mon caractère , ni comme Mexicain ni comme soldat; mais vous, vous ne pouvez être cru sur parole; et comme d'ailleurs^ dans la plupart de nos entretiens^ nous avonfi eu fort heureusement des témoin» qu'il n'est pas permis de récuser^ et puis encore une longue correspondance^ voulez-vous publier celle-ci et en appeler aux premiers ? Vous rappelez-vous du moins noire dernière entrevue^ le 25 décembre demiw^ à la Tejeria^ où, devenu mon hôle parce que vous étiez dans mon pays, chez moi

et à ma table ^ vous avez abusé de ce que vous me deviez comme ami , comme hôte et comme général des troupes mexicaines? Vous rappelez -vous que^ me parlant d'un ton d'emphase^ en me faisant re« marquer que vous parliez comme ministre de France et au nom de l'Empereur, vous m'avez offert le bâton de maréchal^ le titre de duc^ et la position la plus élevée si je méconnaissais l'autorité de M. Juarez, et si je me chai^eais d'installer un nouveau gouvernement^ parce que la France > disiez- vous, ne traiterait jamais avec le gouvernement cultuel? Vous souvient-il de ma réponse, monsieur Dubois^ et de mon indignation que j*euB de la peine à retenir ? 11 se pourrait que vous me disiez non^ et alors faudrait-il vous faire ressouvenir que M. de Chaillié, capitaine de vaisseau^ commandant la frégate la Foudre^ assista à une grande partie de notre conversation^ et qu avec son âme de Français et son cœur de soldat^ il se rangea de mon côté^ et manifesta son dégoût de voir offenser un autre soldat par de telles offres? J'en appelle^ moi^ à Thonorabilité et à la loyauté de ce brave militaire , et sachez , monsieur de Saligny, que ni mon gouvernement ni mes amis n'ont eu connaissance de ce fait, dont un présomp-

AU M£XIQU£. 67

tueux aurait pu tirer vanité, qu'un homme léger au-

rait pu divulguer, et que seulement un homme d'honneur a pu taire et supporter ; sachez aussi que^ même dans mon pays^ et au milieu de ses commotions continuelles^ pas un n*a osé tenter de me séduire ou de me corrompre, pour favoriser un changement dans l'administration. Mais, je le répète^ vous avez toute ma correspondance > .elle est écrite en entier avec ce que vous appelez de la légèreté^ et ce que j'appelle, moi, la franchise et la loyauté qui sont le mobile de mes actes : et si vous osez la ' mettre toute au jour, j'attendrai tranquille le jugement des hommes d'honneur, même sur le point dont vous dites : que je ne me suis pas fait d'illusions.

« Vous rappelez-vous que dans cette même entre* vue, vous m'avez menacé du commencement prochain des opérations de l'armée espagnole, et de Toccupation, le lendemain même, de la Tejeria et de San-Juan par le général Gasset ? N'avez-vous pas oublié ma réponse ? Vous souvient-il de mes opinions comme résultat de cette menace ? En me qualifiant, monsieur de Saligny, vous vous êtes trompé, comme vous vous êtes trompé, du resle, dans tous

68 L'iNrEUVËNTION FRANÇAISE

les jugements que vous avez portés sur le Mexique; TOUS avez confondu la modération et la politesse du militaire avec le manque d'illusions ; et plus tard vous avez confondu encore sa résolution et son énergie sur le théâtre de la guerre avec la présomption et la légèreté.

ff Vous êtes, monsieur^ un triste diplomate, qui avez compromis au Mexique Thonneur de votre pays et la réputation de ses braves enfants. . Permettez* moi de vous faire connaître mon jugement, et de me réserver les preuves pour me justifier d'une manière évidente de l'accusation de fausseté.

<c Vous n*avez su juger de rien ; alors que vous me croyiez sans illusions ^ je dois vous faire savoir que mon gouvernement possède plusieurs de mes dépêches dans lesquelles j'assurais que les forces alliées^ telles qu'elles étaient au mois de janvier , ne dépasseraient pas mes positions^ même en me battant quatre fois.

« La susceptibilité des Mexicains, lorsqu'il s'agit de défendre leur indépendance et leur pays, est extrême, et je ne puis, même un instant^ laisser passer inaperçue et sans la repousser d'une manière absolue, l'idée que vous vous êtes p^ermis d'émettre,

que je ne me faisais pas d^illusions sur Tissue de la guerre de rinteryention.

«c C'est parce que j'ai voyagé et que je connais l'Europe, comme vous en conyenez, que j'ai pu, devant vous et devant beaucoup d'autres Européens, juger et apprécier nos avantages pour repousser rinvasion. Notre état actuel^ sans jouissances, et à demi sauvage, comme vous avez qualifié celui du Mexique, est un avantage dans les circonstances présentes ; car les Mexicains sauront supporter les désagréments de la vie nomade^ sans regretter le bienêtre et les commodités de la civilisation. Gela, je vous Tai déjà dit à-vous-mêroe ; je Tai dit encore à rhonorable M. Wjke^ peut-être même à M. Tamiral La Gravière et aux généraux de la coalition , et je vous défie de vous appuyer sur le témoignage des Français eux-mêmes^ pour justifier la qualification dont vous m'avez gratuitement gratifié.

<K Vous êtes inconcevable, monsieur le comte : vos passions vous aveuglent, votre haine vous emporte, vous ne voyez même pas ce qui vous entoure. Placé hors de mon centre dans un camp de braves et dignes militaires, j'ai la preuve d'avoir emporté Testime des généraux ennemis ; et si j'ai su me concilier

70 L'INTERVENI'ION FRANÇAISE

leur eètime^ c'est parce que j*ai rempli mes deyoirs de Mexicain^ comme ennemi franc et loyal^ comme bon patriote et bon adversaire. Vous seul, monsieur le comte, qui serez bientôt connu et jugé dans votre pays par votre gouvernement, avez pu offenser comme vous l'avez fait celui qui vous rappellera un jour cet incident, et qui est votre serviteur qui vous baise les mains. ce Josez Lopbz Uraga. »

L*entrevue de la Tejeria resta donc sans résultats. U Mlait attendre la suite des événements.

Enfin, l'escadra anglaise mouilla^ le 6 janvier^ devant Yera-Cruz, et le lendemain^ 7 janvier^ Tescadre française jetait l'ancre à côté des escadres alliées.

Les pavillons anglais, français, espagnol, flottaient sur le fort d'UUoa et sur les édifices publics de la ville.

L'Europe intervenait, dans le nouveau monde^ au moment où les États-Unis du nord étaient en proie à une de ces crises les plus gigantesques que les peuples soient capables de traverser^ sans périr!

On «Hait intervenir pacifiquement ! c'est ^ du moins y ce que les alliés proclamaient ! . . .

Un homme d'État espagnol^ auquel on parlait.

à cette époque^ de cette intervention pacifique , répondit^ avec beaucoup de juBtesse :

(c Les interventions commencent toutes pacifiquement et finissent toujours par les armes. Les congrès de Vérone et de Laybach voulaient intervenir pacifiquement en Espagne^ et Ton sait ce qui en résulta. »

L'expédition du Mexique a justifié une fois de plus ces paroles.

La nouvelle de la résolution, adoptée par les Puissances européennes, de prendre des mesures coercitives vis-à-vis du Mexique, était arrivée à Mexico^ dans les premiers jours de décembre, en même temps que le rappel de M. de Saligny.

Juarez envisagea immédiatement les dangers que faisait surgir^ pour la république, la convention de Londres.

Il était arrivé au pouvoir, animé des meilleures intentions, après mille épreuves cruelles.

Il fit mander son secrétaire d*Ëtat des affaires étrangères, et, ne pouvant encore protester publiquement contre les résolutions prises, il ordonna i M. de Arias de rédiger la circulaire suivante, qui

était une première réponse aux accusations auxquelles la république avait été en butte dans toute l'Europe.

Page 1