DES ÉTATS
MIIVISTÈRB DES RELATIONS.
MexicOi le 5 décembre 1S61.
a La situation délicate, où en est venue la république avec les Puissances étrangères^ met la nation et le gouvernement dans le devoir im))érieux de veiller^ plus que jamais^ à ce que les garanties, concédées aux étrangers par les lois du payt et le droit des gens^ soient respectées d'une manière inviolable.
« La justice du Mexique, dans ses différends avec quelques-unes de ces Puissances, offre une prdtebilité que les conflits seront écartés^ lorsqu*on examinera de plus près les motifs puissants qui sont venus s'interposer accidentellement^ comme une difficulté dans le développement des relations cordiales que le Mexique a désiré, même au prix de grands sacrifices, cultiver et resserrer arec les nations amies.
ff Une preuve de ces désirs est la franche et généreuse hospitalité avec laquelle le pays a reçu, dans son sein, les enfants de ces nations, en leur concédant les plus grandes franchises dans Texercice du commerce^ de l'agriculture, de Tindustrie et des arts. Si quelquefois des événements ont porté préjudice, non- seulement aux étrangers^ mais encore aux nationaux, dans une mesure beaucoup plus grande^ le Mexique n'a jamfiis cessé néanmoins de manifester son amour pour la justice et la civilisalion, ni de faire tout ce qu'exigent ces dernières^ dans l'intérêt de son nom et de son décorum.
ce Cependant, des difficultés inattendues obligent aujourd'hui la nation à donner de nouvelles preuves et de plus grands témoignages de loyauté et d'honneur aux Puissances étrangères^ et à démentir^ par des actes d'humanité et d'illustration, la note de semi-barbares qu'on déverse sur elle, grâce aux manœuvres exécrables et aux informations mensongères de spéculateurs sans conscience^ et de quelques enfants dénaturés du Mexique^ qui feraient sa honte, s*il n'était certain que les nations, comme les familles, ne peuvent être responsables^ de?ant la véritable civilisation, de l'ingratitude et des vices
personnels d*une minorité d'hommes qui^ dans tons les pays et dans tous les temps ^ ont prétendu ternir l'éclat des sociétés les plus éclairées.
« En considération de ce qui précède^ le dtoyra président a bien voulu décider que je vous recommande^ comine j'ai Thonneur de le faire, de veiller, aujourd'hui plus que jamais^ par tous les moyens que vous suggérera votre prudence, votre circonspection et votre patriotisme, à ce que les garanties, concédées aux étrangers par les traités et par le drmt des gens, deviennent efiBcaces, en écartant ainsi tout motif ou tout prétexte qui pût les engager à ne pas conserver la stricte neutralité, à laquelle ils sont obligés, dans les questions pendantes, avec le gouvernement respectif. Il appartient à votre jugement et à votre tact bien connus de diriger, vers un but profitable^ Texaltation du patriotisme, et d'empêcher que les excitations populaires, dans les conflits de la nation, ne débordent contre les étrangers laborieux et pacifiques, auxquels on doit entière protection, de même qu'on doit appliquer strictement la loi aux turbulents et aux séditieux.
Il est superflu de vous démontrer, combien la situation actuelle serait aggravée par des désordres
qui, dans les circonstances du moment, viendraient justifier, dans une certaine mesure^ les inculpations que Ton fait au Mexique^ et combien, au contraire, contribuerait au bon succès de sa défense^ l'attitude digne d'un peuple qui soutient^ dans son indépendance et son décorum^ son amour pour l'humanité et la civilisation. <c Juah de D. ârias. »
C'est par de semblables procédés que Juarez s'apprêtait à répondre à la proclamation que, le 10 janvier 1862, les plénipotentiaires adressaient à la nation mexicaine.
Dans cette proclamation, que disent les trois Puissances ? Lisons :
« Elles viennent tendre une main amie à un peuple auquel la Providence avait prodigué tous ses dons, mais qu'elles voient avec douleur user ses forces et épuiser sa vitalité^ sous la violente impulsion des guerres civiles et de perpétuelles convulsions. 9
Comment pouvait- on tendre une main amie i ce peuple, en cherchant à renyeraer celui qu'il avait choisi pour le gouverner?
La chose est inexplicable.
Dès le jour même de leur arrivée^ les rqirésentants des Puissances alliées se réunirent^ pour prendre les mesures qu'ils jugeraient néeeaaairet^ en raison des instructions qui leur avaient été remises. Dans les deux premières conférences^ tout paraissait devoir marcher à merveille.
M. de Saligny était malade, et il ne pouvait pmdre part aux travaux de ses collègues. Un incident ' se produisit à la deuxième conférence du 12. Dans cette conférence, le général Prim eiprima l'opimon, qu'il serait important de savoir à quoi s^engageait chacun des commissaires, en appuyant les réclamations des deux autres partis.
Cette opinion ayant été favorablement accueillie, il fut décidé que la conférence du 1 3 serait exclusivement consacrée à la lecture des réclamations que chacun d'eux devait présenter.
C'est de cette réunion que date le désaccord. Le ministre espagnol fit d*abord rénumération des réclamations contenues dans son ultimatum.
Le ministre anglais donna lecture du sien.
Vint ensuite le tour du minisire de France que remplaçait Tamiral Jurien.
Les réclamations françaises montaient au^chiffre de 12 millions de piastres. Elles stipulaient Tacceptation de diverses autres demandes ^ et elles mentionnaient^ entre autres choses^ Texécution d'un contrat fait par Miramon et le chef de la maison Jecker, lorsque le président Miramon ^ battu partout par les troupes de Juarez^ était aux abois et à la veille d'être renversé d'un pouvoir qu'il avait occupé contrairement à la Constitution du pays.
Tous les commissaires se récrièrent contre cette dernière exigence^ et par-dessus tous^ le commissaire anglais.
Il avait été ministre résident à Mexico même, et il connaissait les détails de cette afTaire; il prétendait que 750 000 piastres en métal avaient été échangés contre 14 millions en bons du trésor \
1. Dans la Revue contemporaine da 15 janvier 1868, M. Jecker a publié on article jastificatif de son opération financière avec le gonvernement de Miramon, en réponse à M. de Kératry.
78 L'INTBRVBNTION FRANÇAISE
Sir Ch. Wjke déclara : « que cette proposition ne pouvait causer qu'un mécontentement générai, et qu'il empêcherait tout accord entre le Mexique et les alliés. La guerre devait en être la conséquence. > L'amiral Jurien était fort embarrassé* Il se retrancha derrière l'ignorance dans laquelle il se trouTait sur tout ce qui avait trait à cette question. En raison de l'absence de M. de Saligny, il proposa aux commissaires présents de vouloir bien ajourner la discussioD jusqu'au lendemain , afin qu'ils puissent entendre les observations du ministre de France.
Le lendemain 14, M. de Saligny se rendit à la conférence. On discuta longtemps. Le ministre anglais persista, et^ après avoir été cherchée pendant plus de quatre heures, la solution n'avait pas été trouvée.
Le cas était grave.
Les plénipotentiaires avaient nommé une conunission chaînée d'aller porter à Mexico les assurances les plus pacifiques. Cette commission devait, en même temps, remettre une note collective dans laquelle se trouvaient exposées les intentions des alliés.
Elle devait, en outre, vu les mauvaises influences
AU MËXIOUB. 79
du climat du littoral, prévenir le gouvernement mexicain, que, pendant la durée des négociations, les troupes seraient installées dans l'intérieur^ dans des campements sains.
Or^ le départ de la commission avait été fixé au 14.
On avait demandé des escortes à Tejeria, Elles attendaient.
Il importait qu'on prît une décision. A tout prix il fallait cacher le désaccord qui venait de naître entre les commissaires des Puissances.
La discussion avait lieu, surtout, entre les ministres de France et d'Angleterre.
Elle ne put être terminée que par une résolution qu'ils prirent, contrairement à tous les ordres reçus.
Il fut décidé que la commission emporterait la note collective , pour laquelle on adopta la rédaction suivante :
a Les plénipotentiaires étaient chargés d'exiger pleine réparation des griefs et préjudices soufferts, mais en déclarant , que la première chose à faire^ était de procurer à la république les moyens de se
constituer d^uoe manière stable, et qui la mît dans la possibilité d'accomplir les engagements qu'elle contracterait. »
Le ministre espagnol souscrivit, et la commission prit la route de Mexico.
Le but de Texpédition était dès lors manqué.
La convention de Londres était violée !
La cinquième conférence eut lieu le 25.
Dès le débuts les ministres anglais firent connaître à leurs collègues, qu'ils avaient appris la prochaine arrivée de l'ex-président Miramon, et qu'ils étaient décidés, par tous les moyens, à empêcher le débarquement de celui qui avait donné l'ordre de pénétrer de vive force dans la légation anglaise de Mexico, pour y prendre les fonds appartenant aux détenteurs de bons.
Une discussion fort vive s'engagea entre les mi* nistres de France et d'Angleterre. Ce fut en vain que le général Prim chercha à mettre l'accord, en faisant de justes observations à sir Wyke et au cornmodore Dunlop.
Ne voulant assumer aucune part de la responsabilité de l'acte commis par les ministres anglais,
les représentants de France et d'Espagne firent bien spécifier : « que toute mesure qui serait prise par le chef de Tescadre anglaise, engageait sa responsabilité propre. »
Le soir mème^ Miramon arrivait sur le vapeur VAvore.
Avant que ce bâtiment eût jeté Tancre, un canot anglais l'accostait.
L'officier qui commandait cette embarcation demanda immédiatement si lex-président se trouvait à bord.
Une réponse affirmative lui ayant été faite, il fit appeler Miramon, et lui intima l'ordre de s'embarquer avec lui, pour être transporté sur une frégate anglaise. Cet ordre fut immédiatement exécuté.
Là, il attendit le retour du packet qui devait aller à Tampico^ et quelques jours après ^ il fut expédié à la Havane.
Cet acte est certainement regrettable^ et pouvait susciter bien inutilement des conflits fort graves.
Miramon n'était pas un malfaiteur vulgaire. Il eût été plus digne^ de la part des mmistres anglais, de ne pas se laisser aller à des sentiments de baine personnelle, quand ils avaient à décider de questions
bien autrement grayes que celle de Tarrestation d*uD homme, pour lequel ils éprouyaient une antipathie invincible.
Le Padre Miranda ne fut pas compris dans la me* sure qui frappait Miramon. II était cependant à bord de CAvore. Il débarqua sans difficultés, et il put ainsi attendre ses amis qui le suivaient.
Enfin, le 28 janvier, les commissaires qui avaient été envoyés à Mexico revinrent à Vera-Cru2. Ils déclarèrent avoir feçu partout l'accueil le plus parfait. Le gouvernement mexicain était dans les meilleures dispositions. On ne pouvait que s'attendre à obtenir de lui toutes les satisfactions Voulues.
M. Zamacona accompagnait, du reste, les commissaires, il apportait aux représentants étrangers une dépêche de Doblado, et il avait Tordre de donner des explications certaines sur la réponse du gouverDement.
Dans cette dépèche, le ministre de Juarez mani** festait d'aborà la Joie du gouvernement, de trouver les alliés dans des dispositions pacifiques qu'affirmait la note qu*ils avaient rédigée, d'un commun accord.
PuiS) démontrant d'une façon catégorique, que le
gouvernement de Juarez était un gouvernement constitutionnel^ auquel on obéissait volontairement et non parla force, il faisait part aux alliés des dangers qu'il y aurait pour le pays à accepter leur intervention .
En effets disait-il, le pays paraissait avoir retrouvé une marche administrative régulière; et une assistance étrangère ne pouvait qu'éveiller la susceptibilité de la nation 9 troubler la paix et exciter des ambitions étouffées^ en ce moment^ par l'action irrésistible de l'opinion publique.
Quant aux réclamations^ le gouvernement était^ au contraire^ désireux d'entrer en accord avec chacune des Puissances.
Dans ce. but, il invitait les l'eprésentants des Puissances alliées à se rendre à la ville d'Orizaba^ avec une garde d'honneur de 2000 hommes.
De son côté, il enverrait des commissaires dûment autorisés^ et Ton pourrait ainâi discuter avec calme^ et prendre des arrangements à la satisfaction de tous.
En ce cas^ pour éviter une objection de nullité de la part de la nation, les représentants étaient invités à faire embarquer le reste des forces^ en attendant Tissue des négociations d'Orizaba.
M. Zamacona donna Tassurance que la déclaration de satisfaire aux réclamations étrangères^ était aussi ferme que sincère.
Quant à la condition de rembarquement des troupes, il insista pour bien démontrer qu'aucune raison de défiance ne l'avait dictée. Ce rembarquement n'était^ en tous cas, que temporaire^ si les n^ociations d*Orizaba ne donnaient pa3 les résultats voulus.
Il n'avait pour unique objet^ que d'assurer la validité des conventions à conclure.
Malgré ces déclarations, M. Zamacona dut retourner à Mexico avec la réponse suivante :
a Les alliés, loin de rembarquer les troupes, devaient avancer vers une zone plus bénigne, et, le 18 ou 20 février, les forces devaient se mettre en marche sur Orizaba ou Jalapa. »
On perdait par ce refus une belle occasion pour terminer l'intervention, ou' pour le tenter au moins, dans la conférence d'Orizaba !
Qu'importait, en effet, de rembarquer pour quelques jours des hommes qui étaient mal installés à terre et qui^ manquant de tous moyen^ de transport,
ne pouvaient faire le moindre mouvement avant le 1 8 février I
Mais les plénipotentiaires étaient obligés de refuser toutes les offres, jusqu'à ce qu'ils eussent reçu de nouveaux ordres d'Europe I
Cet état de choses était bien compris à Mexico^ malgré tout le mystère dont oii cherchait à Tenvc' lopper à Vera-Cruz.
Juarez prévoyait la réponse qui lui serait faite. Le congrès de la nation était indigné.
Et, le 25, après le départ des commissaires étrangers de la capitale, il obligeait le président à prendre des mesures contre une invasion qui lui paraissait imminente :
(c La peine de mort est décrétée contre tous ceux qui attenteront à Tindépendance et à la sûreté de la nation.
« En cas d'invasion, ceux qui contribueront, de quelque manière que ce soit à ce que, sur les points occupés par Tenyahisseur, il s'organise quelque simulacre de gouvernement; ceux qui donneront leur vote ou concourront à des juntes, et ceux qui accepteront des emplois ou des commissions de
l'envahisseur ou de ses délégués^ seront punis de mort. « JuARV. ^
Voilà Tacte que^ du haut de la tribune^ M. Bil* lauU a qualifié d'acte barbare, comme un des monuments les plus odieux de la politique sanguinaire.
Pour affirmer plus catégoriquement ce qu Us avaient répondu à M. Zamacona^ les représentants alliés firent connaître ^ par une dépèche collective, au gouvernement mexicain, que^ dans le but d'assurer à leurs troupes un campement salubre^ ils se disposaient à se mettre en marche^ avec elles, pour Orizaba et Jalapa^ où ils espéraient qu'il leur serait fait un accueil sincèrement amical.
C'était s*y prendre à l'avance, car, avant vingt jours au moins, il était impossible aux troupes de sortir de leurs campements de la Tejeria. Rien n'était disposé. On n'avait ni approvisionnements ni moyens de transport.
On avait jugé tout cela inutile. Le peuple mexicain ne devait-il pas se lever en masse pour accueillir les alliés! La résistance s'organisait partout, au contraire.
Les désillusions commençaient déjà.
On ne savait trop que faire et, surtout, que penser, à Mexico, de toutes ces mesures ambiguës; aussi le général Doblado fut-il chargé, le 6 février, de demander aux représentants étrangers de vouloir bien préciser ce qu'ils désiraient; il leur adresse la dépêche suivante :
Mexico, 6 février 1862.
« Comme le gouvernement de la république ignore^ quelle peut être la mission qui conduit au Mexique les commissaires des Puissances alliées, d'autant plus que, jusqu'à présent, les commissaires n'ont donné que des assurances amicales, mais vagues, dont rien ne fait connaître Tobjet réel, il ne peut permettre aux forces envahissantes d'avancer, à moins que l'on ne fixe d'une façon précise les intentions des alliés, par suite desquelles des négociations ultérieures pourront avoir lieu, avec la garantie due aux intérêts importants qui doivent être discutés.
a Le citoyen président me donne Tordre de donner, de plus, à Vos Excellences l'explication, que si Vos Excellences envoient promptement un commissaire à Cordova pour discuter, avec un autre oom-
missaire du gouvernement mexicain, les bases cidessus mentionnées^ avant le milieu du présent mois de février^ Tordre sera donné à ces forces d'avancer
sur les points au sujet desquels on sera tombé d'accord
a Liberté et réforme.
•r DOBLADO. 9
Que répondre à pareille injonction? On ne pouvait engager la lutte ; comme nous l'avons dit, les forces alliées n'étaient pas prêtes. Il fallait transiger et gagner ainsi du temps.
Le 9^ les plénipotentiaires réunis à Yera-Cruz décidèrent : que des pleins pouvoirs seraient donnés au comte de Reuss pour traiter avec le commissaire mexicain^ et, qu'en conséquence^ une entrevue aurait lieu entre les deux^ le 19^ à onze heures du matin, sur un point choisi à égale distance de la Tejeria et de la Soledad^ au rancho de la Purga. Chacun des deux commissaires se ferait accompagner par une escorte d'honneur de cinquante cavaliers et de cinquante fantassins.
i^oramunication de cette décision fut envoyée, le jour même, à Mexico.
Un incident qui se présenta le lendemain, 10 février^ faillit tout compromettre.
Le général Zaragoza avait remplace le général Uraga au commandement de l'armée d'Orient.
Jeune et bouillant^ ayant un grand amour pour son pays et^ surtout^ pour les institutions républicaineS) le général Zaragoza supportait mal cette attitude que conservaient les plénipotentiaires, depuis leur débarquement.
Il n'était pas parfaitement au courant de ce qui se négociait avec la capitale; aussi lorsqu'il apprit qu'il était question d'une marche en avant que devaient faire les forces alliées^ il adressa la sommation suivante au général en chef de ces forces :