JUSTIFICATION DE L INTERVENTION OPERATOIRE
manifeste à la mensuration. Le malheur de tous ceux qui ont cru obtenir de ces guérisons miraculeuses c'est qu'ils n'ont même pas songé à mesurer comparativement les deux membres : je dirai plus, c'est qu'ils ignorent le plus souvent les conditions d'une bonne et fidèle mensuration. Quelques-uns ont aussi été trompés d'une autre façon : ils sont tombés sur des fractures engrenées et ils ont cru avoir corrigé avec leurs appareils un raccourcissement qui n'avait jamais existé. Bref, quand les fragments ne se sont point quittés, ou bien quand on les a ramenés à un contact maintenu par leurs dentelures réciproques, il est facile de guérir la fracture du fémur sans raccourcissement; en dehors de ces deux conditions, la chose est tout simplement impossible. „
Hamilton (') déclare que " on peut dire que les fractures simples, obliques, siégeant sur la diaphyse des os longs, se consolident avec un certain raccourcissement. Même, dit-il, cette règle souffre peu d'exceptions. Gela est dû au chevauchement ou à la pénétration, deux phénomènes que nous sommes dans la plupart des cas impuissants à faire disparaître complètement. Les fractures transversales simples de la diaphyse des os longs ne sont que rarement réduites en entier et sont, comme les fractures obliques du même ordre, sujettes à se consoUder avec du raccourcissement et une certaine difformité „.
Kûmmol, du 1^" avril 1896 au 1"^ avril 1897, a examiné 1200 radiographies faites sur 243 fracturés. Il arrive à cette conclusion " qu'il n'y a même pas réduction approximative „.
Hœnel (statistique de Drecker, archives de Langenbeck) sur 2021 malades atteints de fractures de toutes sortes en trouve 1359 qui sont capables de travailler (il ne dit pas guérison complète), 288 en restent incapables soit 14 «/o d'estropiés!
Arbuthnot Lane (^) s'est livré à d'intéressantes recherches sur les conséquences éloignées des fractures, cherchant à savoir quelle était l'aptitude au travail des individus ayant eu une fracture de jambe, estimant en quelque sorte la valeur monétaire de l'homme, considéré comme machine, avant et après son accident; ce chirurgien a reconnu que, dans l'immense majorité des cas, l'ouvrier est incapable de produire un aussi gros travail après sa fracture. Le blessé peut perdre jusqu'à 70 et 80 % de sa valeur première et Lane conclut de ses recherches que nos moyens actuels de traitement des fractures sont tout simplement désastreux. Il se demande avec juste raison " pourquoi nous hésitons à appliquer les principes banals de la mécanique dans le cas de fracture simple de la jambe, alors que la
(') Traité pratique des fractures et des luxations, Paris, 1884, p. 21. (^) D'après Tuffier et Loubet, Congrès belge de chir., Bruxelles, 1902.
majorité des chirurgiens n'hésiterait pas à les appliquer dans les cas de fracture de la rotule et de l'olécrane „.
Actuellement il faut faire table rase de toutes les statistiques où les observations ne sont pas contrôlées par la radioscraphie, car avec cette indiscrète on ne peut plus se payer de mots. Il faut pour apprécier la valeur d'un traitement fournir les radiographies : 1° avant toute intervention; 2° après celle-ci; 3° après consolidation. C'est seulement avec des observations étayées par ces planches que l'on pourra plaider pour ou contre tel ou tel traitement. La radiographie est devenue une nécessité absolue pour traiter rationnellement une fracture; s'en abstenir c'est encourir une grave responsabilité, car s'il est grave de prendre le bistouri pour traiter une fracture il l'est plus encore de se croiser les bras en présence d'un déplacement des fragments et d'emprisonner dans un appareil un membre qui en sortira ankylosé, difforme, infirme pour la vie.
Que l'on ne croie pas, après ce que je viens de dire, que je sois partisan de l'incision chirurgicale dans toutes les solutions de continuité des os. Semblable généralisation serait sans raison, sans but, donc parfaitement stupide. Dans de nombreux cas, la guérison peut parfaitement se faire sans intervention sanglante, mais nombreuses aussi sont les fractures qui doivent bénéficier des progrès de la chirurgie. Le nier, c'est nier le progrès. Il ne faut avoir de parti pris ni pour les traitements non sanglants, ni pour l'intervention; ici, comme partout, l'éclectisme est la base rationnelle de la thérapeutique et il ne faut rien généraliser. Je crois que l'avenir est à l'ostéo-synthèse dans beaucoup de fractures parce qu'elle seule, dans l'état actuel de nos connaissances, est capable de guérir intégralement les solutions de continuité des os avec déplacement des fragments. Je crois à son avenir parce que la saine logique commande de réduire les déplacements et de consolider les fractures sans déformer le squelette. Je sais bien qu'il y a encore beaucoup à faire avant d'arriver à la perfection absolue et constante, mais déjà maintenant nous pouvons être fiers des résultats acquis et nous devons tout espérer des progrès futurs.
La légitimité de l'intervention découle donc tout logiquement des résultats que donnent les traitements non sanglants et que A. Lane (cité plus haut) n'hésite pas à qualifier de désastreux. En effet dans une grande proportion de cas, le blessé reste plus ou moins invalide, parfois tout à fait estropié après sa fracture (14 «/o Hœnel). Ces résultats sont d'autant plus à déplorer que les fractures se présentent le plus souvent à l'âge adulte, chez des individus sains et compromettent par conséquent la valeur physique du blessé.
Les données " exactes „ que nous possédons actuellement, grâce à la radiographie et grâce aussi aux incisions opératoires des membres