‹ L'intolerance de Fénelon; études historiques d'après des documents pour le plupart inéditsChapitre 2 sur 25 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Paris, ce 6 mai 1874.

Monsieur le Directeur de la Revue des questions historiques,

J'ai sous les yeux vingt-deux articles consacrés, par des écrivains d'opinion et de nationalité diverses, à mon travail sur L'Intolérance de Fénelon, dont vous avez récemment entretenu vos lecteurs. Quelques-uns de ces critiques ont vertement relevé les défauts de l'opuscule, et je ne m'en suis pas plaint, parce que tous — sauf trois : un anonyme, M. A. Dujaric et M. T. de L., votre correspondant — en acceptent les conclusions, que la Revue des Deux Mondes résumait ainsi : « Encore une légende qui s'en va ! »

Cette quasi -unanimité est, vous en conviendrez, Monsieur, de nature à me consoler des épithètes que la Revue des questions historiques accumule contre mon modeste ouvrage: libelle, paradoxe scandaleux, inspiré

(1) Voir la Revue du 1" juillet 1874.

xxii NOUVELLE PRÉFACE.

par un misérable esprit de parti, triste pamphlet d'un auteur qui s'agite péniblement dans le vide, se châtie de ses propres mains, et s'appuie sur un livre qui est l'objet d'un mépris universel, etc., etc. Des épithète«, même celles de ce genre, ne sont pas des arguments d'une bien grande valeur; votre correspondant semble l'avoir compris, car il s'empresse d'ajouter qu'il n'y a rien à me répondre, parce que je n'ai rien avancé de sérieux. A la bonne heure ! J'avais cru cependant mettre en lumière un certain nombre de documents peu ou point connus, et je serais bien aise de voir comment on s'y prendrait pour en démontrer l'inauthenticité, ou pour établir qu'ils rie projettent pas une lumière accusatrice sur le caractère de Fénelon.

Limitons pour le moment, si vous le voulez, la discussion à la partie de l'ouvrage qui concerne le Supérieur des Nouvelles Catholiques.

C'est un fait, qu'il a existé à Paris, de 1634 à 1792, une maison dite des Nouvelles Catholiques, où les femmes et les jeunes filles protestantes arrachées à leur famille, comme le petit Mortara, étaient enfermées jusqu'à ce qu'elles eussent abjuré l'hérésie.

C'est un fait, que ces pensionnaires d'un nouveau genre étaient recrutées à l'aide de lettres de cachet, témoin la lettre suivante :

Le secrétaire d'Etat au lieutenant général de police.

24 jaùyier 1686*

Le roi sait que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris,... est une des plus opiniâtres hugue-

NOUVELLE PRÉFACE. xxm

notes qu'il y ait. Et comme sa conversion pourvoit attirer celle de son. mari, Sa Majesté veut que vous la fassiez arrêter et conduire aux Nouvelles Catholiques, suivant l'ordre que je vous en envoie.

C'est un fait, que les conversions qui s'opéraient daii6 cette maison n'étaient pas dues à la seule persuasion ; que ie roi menaçait les récalcitrantes de « prendre à leur égard des résolutions qui ne leur seroient pas agréables » (Lettre du secrétaire d'Etat à la mère Garnier, supérieure des Nouvelles Catholiques, 17 février 1686), et que la mère Gurnier demanda l'ordonnance du 8 avril de la môme année, qui sommait les recluses d'abjurer dans les quinze jours qui suivraient leur incarcération.

C'est un fait, que la maison de Paris et l'annexe de Charenton comptèrent, à un certain moment de l'année 1686, deux cent vingt-quatre détenues.

C'est un fait, que, pour leur arracher une abjuration, presque toujours bientôt rétractée, on employait des moyens d'une douceur si évangélique que l'une d'elles, Mademoiselle des Forges, fille d'un conseiller du roi, fut rendue folle à' ses parents, et se tua en se précipitant d'une fenêtre.

C'est un fait, que celles qui étaient opiniâtres ou ne payaient pas leur pension, étaient envoyées soit dans des citadelles, soità l'Hôpital général, avec les femmes perdues.

C'est un fait, que quelques-unes sortirent de la pieuse maison démoralisées, se laissèrent débaucher par des moines, qu'elles suivaient dans leur cloître, et qui leur donnaient des rendez-vous à Notre-Dame.

xxiv NOUVELLE PRÉFACE.

C'est un fait, que Fénelon fut dix ans (1678-1689) le supérieur de cette maison, et qu'il n'eût pas conservé cette fonction si les conversions forcées, le rapt des enfants et des femmes, lui avaient inspiré une généreuse indignation.

C'est un fait, que, devenu archevêque, il marchanda l'abjuration de Mademoiselle Ogelthorpe, et fit accorder à cette Anglaise un brevet de 2,000 livres de pension, « en considération de sa conversion sincère à la religion catholique, apostolique et romaine, » (ce sont les propres termes du royal brevet.)

C'est un fait, qu'il a écrit, en parlant des hérétiques 1 « La vigilance et l'application des pasteurs doit ECRA- SER LES LOUPS (c'est lui qui souligne ainsi) partout où ils paraîtront. » {Mandement et instruction pastorale de 1714.)

C'est un fait, qu'il subordonne le pouvoir civil à Tau* torité religieuse, et qu'il veut que celui-ci réprime ceux qui n'obéissent pas à celle-là. (Télémaque, liv. XX III.)

Ce sont là des faits d'une haute gravité, Monsieur, et il n'e6t permis ni de les nier, ni de prétendre qu'ils n'ont rien de sérieux; il faut ou les blâmer avec le droit et la civilisation modernes, — ou avoir ie courage de les approuver avec M. de Boulogne, mort évêque de Troyes, qui a glorifié dans le Journal des Débats (18, 19 et 20 octobre 1802) l'intolérance de l'archevêque de Cambray :

« De quelque côté que je l'envisage, dit-il, je ne vois en lui que l'antipode de ce que l'on appelle aujourd'hui philosophie et tolérance*.. Je défie tous les tolérans de la terre de citer une seule ligne de ses écrits, qui puisse

" NOUVELLE PRÉFACE. xxt

jeter le doute sur l'inflexibilité de ses principes,... et si j'avais quelque conseil à leur donner, ce serait de finir le plus tôt possible cette comédie, et de bien se convaincre que, pour leur propre honneur, ils n'ont rien de mieux à faire que de chasser promptement de leur Olympe Y intolérant qui a le plus contredit leur morale, et désavoué leurs maximes. »

Tous ceux, poursuit-il, qui font de Fénelon un prêtre tolérant, ne sont que ses diffamateurs. (Œuvres complètes de Fénelon, XI, 221).

On n'a ici, permettez-moi de le répéter, le choix qu'entre deux partis : ou imiter cette franche apologie de l'intolérance, ou réprouver hautement les faits que Fénelon a, au moins, couverts de sa responsabilité, et le principe funeste qui est à la base de ses écrits.

En m'adressant répreuve de l'article de M. de T. de L., vous avez fait, Monsieur, un acte de courtoisie que je me plais à reconnaître; j'attends donc de votre impartialité l'insertion de ces lignes dans le prochain numéro de \& Revue, et j'ai l'honneur d'être

Votre serviteur, 6. Douen.

xxvi NOUVELLE PRÉFACE.

RÉPLIQUE DE M. Pfl. TAM1ZEY DE LAftROQtE (1) Mon cher directeur,

Dix-neuf écrivains, parait-il, ont accepté les conclusions de M. Douen. Dix-neuf! le chiffre, au premier abord, est imposant Mais, sans vouloir médire de ce bloc d'écrivains nationaux et étrangers, je pourrais demander s'ils possèdent, l'un portant l'autre, beaucoup d'autorité, et si le plus célèbre et le plus compétent de tous ne serait point, par hasard, le rédacteur de ces articles d'une douzaine de lignes qui ornent la couverture de la revue de M. Buloz, et qui, destinés à périr sous le vulgaire couteau du relieur, vivent à peu près ce que vivent les roses. Quoi qu'il en soit, tant que l'on n'aura pas transporté dans la critique le suffrage universel, je ne reconnaîtrai pas la loi de la majorité, si fièrement invoquée par M. Douen (2). Après avoir dit, en mon âme et conscience, ce qui me semble juste et vrai, je m'inquiète peu d'être du petit nombre de ceux qui ne prodiguent pas les complaisantes louanges, et serais-je même tout seul, que mon isolement ne me troublerait pas.

L'argument de la a quasi-unanimité des juges favorables étant écarté, quels arguments trouve-t-ou dans la

(1) Voir la Revue du i" juillet 1874.

(2) Admirons ici la volte-face de l'écrivain qui avait d'abord parlé de « défi audacieusement jeté à l'opinion de tout le monde; » cette opinion lui paraissant fortement ébranlée, il se rit de l'introduction du suffrage universel dans la critique !

NOUVELLE PRÉFACE. xxyh

réponse de M. Douen? Laissant de côté, comme dépourvues de toute valeur en la cause, la métaphore des pasteurs qui doivent défendre leur troupeau contre les loups, extraite, on lésait, de l'Ecriture suinte, la phrase sur le pouvoir civil empruntée au Télémaque

(On ne s'attendait guère

A voir le fils d'Ulysse en cette affaire)

et la citation d'un article de l'abbé de Boulogne, article mal compris et spécialement dirigé contré certains philosophes qui, donnant au mot tolérance le sens du mot indifférence, ont essayé de tirer à eux le saint archevêque de Cambrai, tout le raisonnement de mon contradicteur se réduit à ceci : des actes d'intolérance ont été commis à l'égard des Nouvelles Catholiques, dans diverses régions de la France, au dix-septième et au dix-huitième siècle; Fénelon ayant été, pendant quelques années (1678-1690) supérieur, à Paris, d'un établissement où l'on avait réuni des Nouvelles Catholiques, a par conséquent mérité le reproche d'intolérance. Avais-je tort de soutenir que cette manière de discuter n'est pas sérieuse? Que M. Douen précise donc ses accusations! Je l'adjure de prouver que Fénelon, pendant les dix années passées dans la maison de la rue des Fossoyeurs (aujourd'hui Servandorii), a persécuté les femmes et les jeunes filles confiées à sa direction, qu'il a mis personnellement ces malheureuses dans l'obligation fatale d'abjurer ou de souffrir, qu'il est pleinement, évidemment responsable des excès commis alors, excès que les catholiques maudissent avec non moins d'indignation que les protestants. Qu'il me soit permis de m' adresser ici directement à M, Douen et de

«vin NOUVELLE PRÉFACE,

lui dire : Citez, vous et les dix-neuf auxiliaires venus à vous de tous les points de l'horizon, citez un seul document nous montrant en Fénelon le complice de ceux qui voulaient, à force de mauvais traitements, pousser dans les bras de l'Eglise catholique les protestantes insoumises. Je vous défie, tous tant que vous êtes, d'exhiber une seule ligne du prélat qui fut tout charité et tout dévouement, une seule ligne même d'un de «es contemporains, indiquant qu'il ait pris la moindre part à ces déplorables scènes, antérieures ou postérieures, du reste, presque toutes, à la période incriminée. Abandonnez donc, comme des armes honteuses, les insinuations, les inductions, les subtilités : ce que l'impartiale critique a le droit d'exiger, en une «aussi grave matière, ce sont des témoignages formels, décisifs, accablants. Je connais trop bien les loyales habitudes du recueil où j'ai l'honneur d'écrire pour ne pas donner à M. Douen, et à là petite armée dont il est le généralissime, cette assurance : Si l'on nous apportait au lieu des récriminations haineuses d'Elie Benoît et des autres réfugiés, au lieu des indécentes historiettes de Dulaure et de Touchard-Lafosse, récriminations et historiettes qui, dans tous les cas, n'atteignent en rien Fénelon et auraient dû être destinées (sous bénéfice d'inventaire) à un travail intitulé : De l 'intolérance au dix-septième siècle; si l'on nous apportait, <Jis-je, la plus petite pièce authentique autorisant à flétrir des noms de Tartuffe et de bourreau le supérieur des Nouvelles Catholiques, — je me tiens sur le terrain circon* . scrit où mon contradicteur s'est placé, — cette pièce serait ici publiée avec un douloureux empressement.

NOUVELLE PRÉFACE. *xix

Dieu merci! nous n'aurons pas à rougir du grand homme que Voltaire lui-même a respecté, dont il a loué a le cœur plein de vertu, » et si j'osais donner en unissant, un conseil à M. Douen, je l'engagerais à ne pas plus parler désormais de Yintolérance de Fénelon, qu'il ne parle sans doute de la tolérance de Calvin (1). Agréez, mon cher directeur, etc.

Ph. Tamizey de Larroque.

P. S. J'oubliais de rendre hommage à la modération des. paroles que m'adresse mon adversaire, et de lui demander pardon de la vivacité des miennes. Mais aussi, — c'est là mon excuse, il est si difficile de rester calme devant l'injustifiable condamnation de quelqu'un que l'on aime autant qu'on l'admire, et pour qui sympathie et admiration redoublent à mesure qu'il est plus méconnu et plus insulté.

GontauJ, 10 mai 1874,

(I) M. de La r roqua pourra voir,' s'il te désire, dans un ouvrage qui iys tardera pas à être mis sous presse, si je ménage Vinlotérance de Calvin plus que celle de Fénelon.

zxx NOUVELLE PRÉFACE.

Page 1