‹ L'intolerance de Fénelon; études historiques d'après des documents pour le plupart inéditsChapitre 3 sur 25 · NOTRE RÉPLIQUE · texte numérisé non relu

NOTRE RÉPLIQUE

Paris, 10 novembre 1874.

Monsieur le directeur de la Revue des questions historiques.

N'ayant point la prétention d'avoir le dernier mot dans un recueil dont je ne suis pas le collaborateur habituel, j'aurais laissé 6ans réponse la réplique de M. Tamizey de Larroque {Revue du 1 er juillet), si les Lettres inédites de Fmelan, 'publiées récemment par Vabbè V. Verlaque, Paris» V* Palmé, 1874, in-8°, n'avaient attiré de nouveau l'attention publique sur le chef de la mission de Saintonge, et confirmé de la manière la plus éclatante les accusations que j'ai portées contre lui.

Veuillez me permettre, Monsieur, de résumer rapidement les faits énumérés dans ma précédente lettre : Fénelon établit dans un de ses mandements que l'intolérance est un devoir, et il impose ce devoir à l'autorité civile, en subordonnant celle-ci à l'autorité de l'Eglise ; voilà pour la théorie. Cette théorie il Ta mise en pratique, en travaillant dix ans à convertir des jeunes filles ravies à leurs parents, enfermées par lettres de cachet, menacées de la colère du roi si elles n'abjuraient dans la quinzaine, et dont quelques-unes furent tourmentées au point de perdre la raison. — Cette lettre se terminait par l'invitation adressée à mon contradicteur, de formuler son opinion sur ces faits.

Une réponse simple, cat^jori'juo, aurait mis fin à la

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discussion. Mais au lieu de dire : J'approuve, ou : Je condamne cette théorie et les actes qui en ont été la conséquence, que fait M. de Larroque? — Sans contester l'exactitude des faits indéniables que je lui oppose, il n'a garde de les déclarer conformes ou contraires aux lois de la justice ; il élude la question, il se dérobe, il se réfugie dans une fin de non-recevoir. Il parle vaguement de certains excès, les dragonnades peut-être, que le6 catholiques maudissent aussi bien que les protestants; il sait cependant que je n'ai point imputé tes dragonnades à Fénelon, et qu'il ne s'agit entre nous que du principe de l'intolérance et de l'application qu'en a faite le supérieur des Nouvelles Catholiques. Là-dessus, M* de Larroque reste muet; pourquoi? — Placé dans la nécessité de condamner les conversions forcées, la contrainte salutaire, le mortarisme en un mot , c'està-dire de se mettre en révolte contre le Syllabus, — ou de les approuver, c'est-à-dire de se placer en dehors de la civilisation et des principes élémentaires diu droit moderne, il a préféré ne se prononcer ni pour, ni contre, comme si la neutralité était possible on cette matière. De là l'argumentation plus qu'étrange à laquelle il se livre. Fénelon a écrit : a L'application des pasteurs doit écraser les loups, » c'est-à-dire les hérétiques. Ce n'est là pour M. de Larroque qu'une métaphore biblique, « dépourvue de toute valeur en la cause. » Une métaphore biblique! Depuis quand donc? Dans quel chapitre de la Bible se trouve-t-elle? Dépourvue de toute valeur ! mais c'est le centre même, le point vital de la question ; car c'est cette prétendue nu Uphore qui a fait verser le sang des donatistes, des ariens, des

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wicléfites, des vaudois, des cathares, des huguenots, etc.; c'est elle qui a allumé les bûchers de l'Inquisition aussi bien que celui de Serve t. Je connais une métaphore biblique : celle du bon berger qui donne sa vie pour ses brebis ; mais je ne sache pas que Jésus ait ordonné l'extermination de ceux qui le repoussaient, ni de ceux même qui le crucifièrent.

Venant au passage du Tèlémaque où Fénelon déclare que le pouvoir civil ne doit point se mêler des affaires religieuses, si ce n'est pour exécuter les décrets de l'autorité ecclésiastique, M. de Larroque essaie de se tirer d'affaire par une plaisanterie sur le fils d'Ulysse. Qu'y a-t-il donc de si plaisant dans cette doctrine, qui a permis à l'Eglise de satisfaire ses vengeances implacables? Est-ce précisément de l'envie de rire qu'on est saisi, à la vue des gouvernements transformés en gendarmes du pape, ou en exécuteurs des hautes œuvres des conciles ?

M. de Larroque m'adjure ensuite de prouver que, pendant les dix années durant lesquelles Fénelon a été directeur de la maison des Nouvelles Catholiques, il « a persécuté les femmes et les jeunes filles confiées à sa direction, qu'il a mis personnellement ces malheureuses dans l'obligation fatale d'abjurer ou de souffrir. » — Qu'il me permette de le lui dire : cette plaisanterie dépasse de beaucoup la précédente. Gomment, retenir des jeunes filles prisonnières, user de menaces pour convertir les plus résolues et ne les relâcher qu'après abjuration, cela ne s'appelle pas persécuter! Qu'on dise que cette persécution était légitime, nécessaire, qu'elle a, porté d'heureux fruits, à la bonne heure;

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mais que l'on ne joue pas avec les mots. La langue et le dictionnaire ont droit au respect. N'est-il pas de la plus entière évidence que le supérieur des Nouvelles Catholiques était responsable de tout ce qui se faisait dans la maison?' Si ses ordres étaient enfreints ou dépassés, que ne dégageait-il sa responsabilité en donnant sa démission? Un Fénelon tolérant n'eût pas accepté cette fonction, ou ne serait entré dans cette prison que pour en ouvrir les portes toutes grandes, et renvoyer les jeunes filles à leurs mères, les femmes à leurs maris et à leurs enfants.

Enfin M. de Larroque me défie de « citer la plus petite pièce authentique, autorisant à flétrir Fénelon des noms de Tartuffe et de bourreau, » et prend l'engagement de mettre cette pièce sous les yeux des lecteurs de la Revue, si je réussis à la lui fournir. — Ce défi, semble-t-il, n'aurait pu m'être adressé si je n'avais flétri l'illustre prélat du nom de bourreau. Or il n'en est rien, c'est là une pure invention; non-seulement je n'ai point appliqué cette épithète à Fénelon ; mais M. de Larroque peut lire dans mon opuscule justement le contraire. Fénelon, ai-je dit (p. 183), pratiqua « la persécution sous toutes les formes, excepté lapins bru* taie, qui l'eût classé parmi les bourreaux. »

En ai-je fait davantage un Tartuffe? — Oui, un peu.

J'ai montré par plusieurs passages de ses écrits qu'il -usait de duplicité, qu'il feignait la douceur alors qu'il excitait le gouvernement à la rigueur, qu'il érigeait en dogme la persécution « avec ce ton doucereux qui rappelle le Tartuffe » (p. 42) (il eût peut-être mieux valu dire : M, Loyal); je n'ai dit nulle part qu'il fût un faux

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dévot et je n'ai point attaqué ses mœurs. Or ce ton doucereux, cette feinte douceur, cette duplicité s'accusent plus nettement encore dans les Lettres inédites que dans celles que tout le monde connaît. On y découvre, en outre, quelques faits nouveaux, entre autres, que Fénelon demandait l'internement des plus fidèles réformés, qu'il désignait lui-môme ceux qu'on devait mettre en prison comme otages, et que, loin d'avoir un mot de blâme pour les excès les plus hideux et les plus horribles de la persécution : les cadavres traînés sur la claie, il en attendait de bons effets.

Voici -quelques lignes de sa lettre à Seignelay du 21 avril 1686 :

II ne faut pas que les avis de rigueur paraissent venir de nous ; car ce serait ruiner V œuvre dont nous sommes chargés. Mais je ne puis, Monsieur \ m'empècher de vous dire en secret que, pour finir, il faudroit choisir en chaque lieu certains esprits envenimés et contagieux qui retiennent tout le reste, tantôt par mauvaise honte, tantôt par séduction, et les exiler dans le cœur du royaume où il n'y a eu guère de huguenots... Dans cet exil ils servir oient d'otages poux leurs familles qui ne pourroient déserter.

On a fait depuis quelques jours dans l'île de Ré un exemple qui a troublé et irrité les peuples. Je crois que cette exécution produira, avec le temps, de bons effets; car. c'est un homme mort sans sacremens qu'on a traîné sur la claie, et cette rigueur servira à vaincre la mauvaise honte. Mais l'impression présente est fâcheuse, etç,

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9ont-ce là les « témoignages formels, décisifs, acca* blants i* que réclamait M. de Larroque? 8'ils ne lui suffisent pas pour reconnaître enfin que Fénelon fut animé du môme esprit que Bossufet, Fléchier et tout le clergé catholique de son temps, nous pouvOné lui ôû fournir un autre beaucoup plus complet.

Les Lettres inédites offrent une gravé lacune qu'on a peine à croire involontaire ; il y manque le mémoire rédigé en 1687, à la demande de Seignelay, sur les moyens les plus propres à ramener les protestants de la Saintonge au catholicisme» Ce mémoire* écrit en entier de la main du missionnaire* se trouve dans un recueil de ses lettres de cinquante et un folios* {Bibliothèque nation., msjr%$ nouvelles acquisition* i n° 507* in-4°0 M» l'abbé Yerlaque n'a pas pu ne pas le toir \ cependant c'est à M. Gazier (Revue politique et littéraire du 31 octobre 1874) (1) que nous en dotons là réimpression (2)>

Les moyens de conversion qu'y recommande Fénelon sont les suivants : l'exil, la déportation, les otages, les fausses lettres envoyées de Hollande» la corruption des chefs à prix d'argent* le reftld (les fttl* mènes pour prendre les pauvres par la faim, la suppression du droit de vendre des biens, d'aller et de venir dans le royaume, d'en sortir, de lire les ouvrages interdits, de tenir des assemblées religieuses, d'inculquer sa foi à ses enfants, de visiter ses parents empri*

(1) Voir aussi le Progrès de l'Est du 5 novembre et le îtappel du 10.

(3) Cette réimpression est exacte, sauf un mot ajouté (les CÔtet,\ un autre changé (non convertis, pour nouveaux convertit) et un autre mal compris (Aubert déverse', pour Aubert de Verse'),

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sonnés pour cause de religion ; l'obligation d'aller à la messe sous peine d'amende. — C'est là ce que Fénelon appelle la liberté dans sa lettre du 14 juillet 1687 (pas* sage supprimé par M. l'abbé Yerlaque et rétabli par M. Gazier).

Si, comme j'aime à le penser, M. Tamizey de Larroque élève les droits de la vérité au-dessus de ses préventions, qu'il étudie ce mémoire dont l'authenticité ne peut. être mise en doute un seul instant, et, au lieu de continuer à crier à l'insulte et à la calomnie, il se croira engagé d'honneur à l'insérer, sans suppression d'aucune sorte, dans la Revue des questions historiques. Je ne l'en défie ni ne l'en adjure; mais je ne saurais lui cacher que, à mes yeux du moins, son silence ou son refus porteraient atteinte à sa loyauté d'écrivain (i).

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, mes salutations distinguées.

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