‹ L'intolerance de Fénelon; études historiques d'après des documents pour le plupart inéditsChapitre 4 sur 25 · Douen · texte numérisé non relu

Douen

(1) la Revue ne paraissant que tous les trois mois, on comprendra pourquoi nous avons publié ces lignes de notre côté, sans savoir quel accueil elle leur réserve.

Si Ton vit jamais un roi fatigué de débauches et devenu dévot, mettre l'absolutisme au service de l'intolérance, avec une constance, une énergie, une absence de pudeur incroyables, ce fut assurément au dix-septième siècle. Après avoir formulé et mis en pratique la célèbre maxime : LEtat, c'est moi, celui qu'on est convenu d'appeler le grand roi, subit le joug à son tour, et, docile à la voix du clergé, il se résolut à dire également : La religion, c'est moi r . à n'en plus supporter d'autre que la sienne, à faire disparaître jusqu'au dernier vestige du protestantisme qui déplaisait à Sa Majesté. Les plus beaux génies exaltèrent comme le triomphe d'un nouveau Constantin, d'un nouveau Théodose, la révocation de l'Edit de Nantes (1),

(1) Voir dans le Bulletin de ÎHistoire du Protestantisme français, IV, 512, les très-remarquables études de M. Jules Chavannes sur le Protestantisme et V Académie française»

qui allait ruiner le pays, plonger dans le deuil et les larmes des milliers de citoyens, renommés parmi les plus paisibles, les plus honnêtes, les mieux instruits et les plus industrieux.

Outre Bossuet, Fléchier, Lachaise, Letellier, l'abbé Fleury, l'abbé Tallemant, il faudrait citer tout le clergé, en tètQ le pape Innocent XI, et aux noms de Racine, Boileau, Lafontaine, la Bruyère, Lesueur, Coysevox, Madame de Sévigné,Bussy-Rabutin, Mademoiselle de Scudéry, Dacier, d'Aguesseau, Amelot de la Houssaye, joindre ceux de tous les membres de l'Académie française, qui, oubliant qu'elle devait sa naissance aux protestants Conrart et Gombaud, mit au concours pour le prix de poésie la Révocation de VEdit de Nantes. Ce fut Fontenelle qui le remporta. — Le grand Arnauld trouvait un peu violentes, mais nullement injustes les voies employées pour ramener les hérétiques ; peu de contemporains les blâmèrent, et c'est l'honneur de Vauban (1), de Boisguilbert et

(1) Selon Rulhières, Vauban a rédigé un Mémoire sur le rappel des Huguenots (5 avril 1692), un Mémoire sur la guerre présente et sur les nouveaux convertis (5 mai 1693), et le Mémoire d'un docteur de Sorbonne et d?un caractère considérable dans V Eglise.

Voyant Bossuet et Feue Ion employer leur éloquence à

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du cardinal de Noailles (1) d'avoir osé le £aiî*e. Il semblait que toute notion de la dignité humaine se fût évanouie, que le sens moral eût abdiqué au signal de l'époux de la veuve Scarron, que la pitié même se fût éteinte chez une nation généreuse, que la France entière, vile esclave, fût à jamais prosternée devant le demidieu qui ,trônait à Versailles. Tout pliait, obéissait, encensait, adulait, adorait ; tout, sauf la conscience religieuse réfugiée aux galères, dans les cachots, les couvents, au Désert (2), à l'étranger, dans les grottes et sur les sommets des Ce venues. Ce fut là qu'elle proclama ses droits imprescriptibles, les droits de la libre foi individuelle, qu'elle donna au monde le plus héroïque exemple de la résistance au despotisme.

desservir les huguenots» Colbert leur disait : « Messieurs, ceci appartient à votre conscience de Sorbonne ; il en est une autre en vous, laissez-la parler, vous direz tout autre chose. » (Touchard-Lafosse , Chronique de VŒil*de-Bœuft Paris, 1845, I, 406). Cependant Colbert a pris une part directe aux mesures qui ont précédé la révocation de TEdit de Nantes. (Voir Ch» Coquerel, Hist . des Eglises du Désert^ II, 55.)

(1) Cependant Noailles persécuta plus tard les protestants pour faire oublier qu*ii était janséniste.

(2) On entendait par là tout endroit isolé où les protestants célébraient leur culte proscrit

C'est une croyance à peu près universelle, et les protestants eux-mêmes répètent encore avec attendrissement (1) qu'il y eut alors un prêtre tolérant, disciple et ami de Bossuet, qui se nommait Fénelon. Ne serait-ce pas là une de ces erreurs séculaires que l'impartiale histoire doit reléguer au rang des fables et des légendes ?

(1) M. Napoléon Peyrat parle, dans son Hist. des pasteurs du Désert, Paris, 1842, in-8, I, 86, des « douces et tendres paroles » de Fénelon, de « sa mission certainement apostolique; » et, dans Y Hist. des Eglises du Désert, Paris, 1841, in-8, 1, 66, Charles Coquerel s'exprime ainsi : « Bossuet était mort; et ce qui fut peut-être un malheur pour les intérêts des protestants, l'illustre et tolérant Fénelon, qui avait connu les amertumes d'une persécution injuste, mourut en disgrâce dans son archevêché de Cambray, non moins pleuré des réformés que des catholiques... Tout eût peut-être changé de face, s'il eût rempli le poste qu'occupa si stérilement à sa place Tévêque de Fréjus. »

Les catholiques vont encore plus loin. Aux yeux de M. Depping (Corresp. administr., II, p. 9 et 35), Fénelon est « le prélat le plus doux » et « le meilleur des hommes. » M. Bozérian (Fénelon et Channing, Publications de V Alliance universelle, 8 e livraison, 1857), en fait tout simplement Yapôtre de la tolérance.

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