L1NT0LÉ1ANCE
Rien n'est plus contraire à l'enseignement de Jésus que l'étroitesse et l'inflexibilité du dogme barbare qui ferme le ciel à l'hérétique; mais rien aussi ne favorise et n'enflamme au même degré le prosélytisme. La grandeur du but : le salut éternel, compris d'une façon grossière et matérialiste, fait trop souvent fermer les yeux sur l'indélicatesse et l'immoralité des voies suivies pour l'atteindre ; on pèche par religion, la fin justifie les moyens. Voici un enfant resté orphelin dans l'âge le plus tendre ; il sera infailliblement damné s'il grandit dans l'hérésie; u'est-ce pas un devoir et en même temps un .
acte méritoire de l'gyrracber aux flammes éternelles ? Une âme charitable l'aborde, le caresse, l'endoctrine, Tenlèye & ses protecteurs naturels, le fait catholique et opère à la fois son propre salut et celui de l'enfant. Des orphelins^ proie facile mais trop rare, on passe bientôt aux enfants des familles pauvres, obscures, sans influence, qui n'oseront faire un éclat, dont les riches et les puissants obtiennent aisément le silence (1). Que le prince tombe alors dans la dévotion, et quel pouvoir en France n'a cru nécessaire de s'appuyer sur le clergé? et l'on verra l'enlèvement des enfants non-seulement toléré, mais ordonné par des lois impies, des
(1) «c On baptise nos enfants malgré nous; quand on le peut, on nous les enlève, » disaient déjà les Plaintes des Eglises réformées de France à la fin du XVI e siècle. Un siècle plus tard, Fléchier racontait ainsi, dans sa lettre à l'archevêque d'Avignon du 19 mai 1696, le baptême d'un Israélite par un autre Israélite récemment converti : «Rempli par avance des sentiments chrétiens, se trouvant seul dans une maison avec un petit enfant juif, il le baptisa avec intention de croire et de faire ce que l'Eglise croit et fait en pareille rencontre. L'enfant ne sait pas ce qu'il est; ses parents n'ont consenti, ni été consultés en cette occasion; cependant quoiqu'il soit dans la synagogue, il ne laisse pas d'appartenir à l'Eglise... Votre Excellence sait mieux que moi le parti qu'il y a à prendre. »
prélats se faire gloire de commettre le crime de subornation (1), et pour en généraliser la pratique, un pape, Grégoire XV, établir la Société pour la propagation de la foi (1622). C'est ainsi que Tannée 1634 vit fonder à Paris deux maisons destinées à l'instruction et à la conversion des jeunes gens et des jeunes filles enlevés aux familles protestantes.
La maison des Nouveaux Catholiques sur laquelle on ne sait presque rien, était située rue de Seine-Saint- Victor, dans le quartier de la place Maubert. Elle comptait en 1673 de vingt à vingt-cinq pensionnaires, qui y avaient « trouvé avec joie, dit l'un des directeurs, une retraite assurée contre les persécutions de leurs parents. « (Archives, S, 4669.) — Ces jésuites mentent vraiment avec une superbe impudence.
(1) Chacun sait ce qui arriva au maître des comptes, Isaac Le Maistre, beau- frère du grand Arnauld, d'Arnauld d'Andilly et de l'évêque d'Angers, après qu'il eut sciemment embrassé le protestantisme en 1616. Sa famille le fit mettre à la Bastille (1619), après lui avoir enlevé ses cinq fils, qui devinrent les célèbres solitaires de Port-Royal des Champs, entre autres Isaac, dit de Sacy qui, jeté à la Bastille à son tour, traduisit la Bible dans le même donjon où son père l'avait lue tant de fois.
— Le 29 octobre 1685, lé roi « voulant favoriser l'establissement, » lui fit don du « cimetière que ceux de la R. P. R. avaient audit faubourg Saint-Marcel et des bastimens qui y sont construits. » (Archives, O 1 , 29.; Le 18 avril 1687, les bons Pères demandaient d'être débarrassés du nommé Morisset, opiniâtre huguenot, dont ils ne parvenaient point à faire quelque chose qui ressemblât à un nouveau catholique.
La maison des Nouvelles Catholiques où nous retrouverons l'abbé de Fénelon, fut établie d'abord dans le quartier Saint-Germain, rue des Fossoyeurs, aujourd'hui Servandoni (1); elle était destinée à procurer aux jeunes protestantes de$ retraites salutaires contre les persécutions dé leurs parents et contre les artifices des hérétiques. Ainsi. parle à son tour l'auteur des Constitutions pour la maison des Nouvelles
(1) Voir l'abbé Lebeuf, Hist. de la ville de Paris, édit. Cocheris, 1863, in-8, I, 313 ; Dulaure, Hist. de Paris, 1839, in-8, IV, 397; Hurtaut, Diction, historique de la ville de Paris, 1779, in-S, III, 658; Jaillot, Recherches critiques sur la ville de Paris, 1773, in-8, II, 6; Sauvai, Hist. et recherches des antiquités, ©te; Félibien, Hist, de Paris, II, 13^3,
Catholiques (1) ; c'est une formule stéréotypée qu'on retrouve partout.
Ce serait une intéressante et instructive histoire que celle de ce couvent, mais où en trouver les matériaux? Quand même les documents officiels, registres, etc., n'auraient pas été détruits comme tant d'autres trop compromettants, ils ne diraient pas tout, et ne feraient que laisser entrevoir les larmes des pauvres recluses, les ruses, les flatteries, les menaces, les mauvais traitements employés pour dompter des volontés énergiques, pour les user lentement à la façon de la vague qui, douce et caressante, ou terrible et brutale, finit toujours par creuser le roc. En 1637, les deux filles de La Framerie, âgées l'une de onze, l'autre de treize ans, furent après la mort de leur père, attirées dans cette maison. La mère voulut ravoir ses filles et porta plainte au bailli de l'Abbaye qui les lui fit rendre. Les Nouvelles Catholiques, à leur tour, intentèrent un procès au bailli, et Louis XIII, évoquant la cause en
(1) Paris, 1675, chez François Muguet; avant-propos, p. 4.
son Conseil, défendit à ce magistrat, qui prenait ses devoirs trop au sérieux, de se mêler h l'avenir de semblables affaires.
Cette complaisance du pouvoir pour les abus du fanatisme ne fit que grandir jusqu'à la Révocation, et enfanta une législation monstrueuse, qu'il est indispensable de connaître pour apprécier la conduite du supérieur des Nouvelles Catholiques ; nous en retracerons brièvement les vicissitudes et les développements.
Plus le zèle des convertisseurs était ardent, plus il devenait onéreux : il fallait nourrir les néophytes ; et le clergé qui affecte de ne se laisser guider que par l'intérêt du ciel, a toujours passé pour fort amateur des misérables biens de la terre. Les jeunes filles dont le travail ou le talent pouvait procurer quelque gain, furent les plus exposées ; les couvents se les disputaient (1). Ce ne fut pas tout. Après avoir ravi les enfants à la tendresse paternelle, on trouva tout naturel d'exiger des parents des pensions alimentaires que la plupart étaient
(1) Klio Benoit, Mût. ds CE dit 4' #<*»*<*, JV, 830,
hors d'état de payer. Le Châtelet de Paris prononça, le 6 mai 1650, une condamnation de ce genre contre un père qui offrait de recevoir chez lui Fenfant qu'on lui avait dérobé. Un arrêt du Conseil du 24 mars 1661, porte que les sentences relatives aux pensions des enfants convertis, seront exécutées nonobstant toute opposition, et interdit /tux juges de prendre connaissance des conversions. Cette interdiction révèle assez combien le clergé redoutait que la lumière éclairât ses menées et ses intrigues.
Un historien de l'époque, qui puisait ses informations aux sources les plus authentiques, et dont l'exactitude est aujourd'hui hautement reconnue (1), rapporte ce qui suit : « Il était devenu si ordinaire d'enlever les enfants, et si difficile d'obtenir justice contre les ravisseurs, que les pèreâ et. mères n'osaient les perdre de vue, ni leur laisser le moindre commerce avec leurs semblables de la religion romaine. Un signe de croix fait par un enfant de sept ou huit ans, qu'on y avait induit par les caresses,
(1) Elie Benoit, Hist. de VEdit de Nantis, III, 547.
ou par les petits présents qui peuvent toucher ceux de cet âge, passait pour une preuve d'une inspiration divine qui appelait cet enfant à la religion catholique. C'était assez pour le faire mettre dans quelque couvent, d'où il était impossible de le faire sortir ; et si on obtenait quelque arrêt qui en ordonnât la restitution, il arrivait toujours ou que les officiers de justice refusaient de le faire exécuter, ou que quand on le cherchait dans le lieu où il avait été mis, on ne le trouvait plus, parce que les dévots lavaient fait transporter ailleurs, et faisaient les ignorants du lieu où il avait été mis. »
a Les plaintes et les clameurs des pères et dès mères, disait déjà, en 1654, Charles Drelincourt(l), retentissent de toutes parts, et les cris de c^s pauvres enfans montent jusques au ciel. »
Le prieuré des filles de la Madelaine du Tresnel, fondé en Champagne au milieu du XII e siècle, transféré à Melun en 1622 et à Paris en 1654, entreprit aussi la conversion des hérétiques. La régente Anne d'Autriche voulut
(1) Avertissement sur les disputes et le procédé des wiissionnaires, Charenton, 1654, in-12, p, 8.
poser elle-même la première pierre du nouveau monastère, situé rue de Charonne,n°88, et dont Fénelon fut plus tard supérieur. Cette pieuse maison où les jeunes protestantes versèrent tant de larmes, fut témoin de scènes d'un autre genre quand d' Argenson eut été nommé lieutenant général de la police (1697). Il commença par y placer une de ses maîtresses, que la supérieure supplanta; celle-ci à son tour eut pour remplaçante une novice, etc. Bref, le couvent devint un sérail où d' Argenson s'ensevelit vivant. (Dulaure, Hist. de Paris, V, 192.)
Ce refuge, pour employer le langage hypocritement dévot du temps, et celui des Nouvelles Catholiques, parurent insuffisants à une espèce d'illuminée, disciple de saint Vincent de Paul, Anne de Croze (née en 1625, morte en 1710), qui en établit un troisième, en 1661 , à Charonne, sous le nom d'institution des sœurs de l'Union chrétienne ou des dames de Saint-Chaumond (1),
(1) Elles achetèrent, en 1683, l'hôtel de Saint-Chaumond, rue et proche la porte Saint-Denis, et s'y transportèrent en 1685. La bénédiction du nouveau couvent eut lieu le 16 février.
pour lesquelles Bossuet fit un règlement. Les Règles et constitutions de cette maison, qui en fonda bientôt un grand nombre d'autres àAlençon, Villeneuve, Poitiers, Parthenay, Angoulème, le Mans, Caen, Sain1>Lô, Mantes, Auxerre, Fontenay-le-Comte, Luçon, etc. (1), sont intéressantes à parcourir. En voici quelques lignes :
« A l'esgard des nouvelles catholiques (lisez protestantes), on se rendra plus facile à les recevoir, maison les veillera avec plus de charité principalement dans les commencements.
« On pourra recevoir les femmes sans le consentement de leurs maris, les enfans sans celuy de leur père et les domestiques sans celuy de leur maistre. » (Archives y LL, 1668.)
Ainsi l'institution se mettait nettement au* dessus des lois de l'Etat et de celles de la famille. Mais poursuivons :
« Quand les nouvelles catholiques feront quelque
(1) Le petit Saint-Chàumond'ou la petite Union chrétienne, communauté fondée en 1679, sur le modèle de celle de Charonne, était situé, 32, rue de la Lune. Les historiens de Paris rapportent que, faute de ressources, la maison fut cédée à l'Union chrétienne, le 13 mai 1683; cependant il existe aux Archives (L, 10^6) un contrat de location de maison passé, le 18 février 1766, au nom des dames du petit Saint* Chaumond.
faute, on les avertira avec beaucoup de douceur; si elles continuent, on les reprendra avec charité (1); si elles * persistent dans leur désobéissance, la supérieure leur imposera des pénitences proportionnées à leur faiblesse; si elles se rendent incorrigibles, on pourvoyera à leur seureté, »
Leur sûreté ! Ce mot fait frémir; car il signifie le cachot, Vin pace et toutes les atrocités que les maisons religieuses ont poussées au dernier degré d'horreur, t La folie, dit M. Michelet (2), était infaillible dans les prisons épouvantables qu'on employait depuis le moyen âge. La plupart furent certainement , dans l'origine, des in pace ecclésiastiques. La tour de Chatimoine,
(1) Quelle douceur et quelle charité attendre de femmes fanatiques, menées elles-mêmes très-durement et jésuitiquement par leur supérieure? On en jugera par l'article 61 du Règlement de visite fait dans la maison, le 19 mai 1685, par le prêtre Nicolas Coquelin, supérieur. {Archives, LL, 1667) :
« Si on les reprend (il s'agit des sœurs) de quelque faute qu'elles n'ont pas faite, elles ne laisseront pas de se mettre à genoux, et, après avoir écouté avec patience et sans interrompre ce que la supérieure jugera à propos de leur dire, elles s'expliqueront modestement sur ce qui se sera passé, sans s'excuser, sans tirer avantage de leur innocence, sans se mettre en colère et sans chercher d'où peut venir l'avis qui leur a été donné. »
(2) Hist. de France. — Louis XV et Louis XVI, p. 342.
à Caen (1), avait le sien à une profondeur de trente pieds, dans une cave sans jour, presque sans air. Autour, de petites cellules où Ton était comme scellé dans le mur. Chacune à sa porte de fer avait un petit trou où passaient le pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visité en 85, on trouve une femme toute nue. Une autre de dixneuf ans y est dans une basse fosse, les jambes dans l'eau, au milieu des reptiles. A Saint-Mïchel-en-Grève, cette funèbre abbaye, la fameuse cage de fer était placée dans le vieil in pace des moines, cave voûtée, pratiquée sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur lui les morts. Du cimetière, à travers la voûte, l'eau filtrait; il recevait la pluie glacée.*» — Exagération pure, dira-t-on, les bonnes sœurs n'avaient ni cachot ni des cœurs assez barbares pour pousser à la folie les opiniâtres qui résistaient à leurs
(1) Elle renfermait encore des Nouveaux Catholiques en 1746 (voir au Archives le carton TT, 325-326) et même en 1785, année de sa démolition. Le 27 avril, on y trouva « dans un véritable réceptacle d'infection et d'horreur, une veuve, et à côté, le nommé L., protestant. Il n'y a pas ici d'autre indication, il parait que c'était là son crime. » (A. Joly, Les lettres de cachet dans la généralité de Caen au XVIII* siècle, 1864, in-8, p. 11.)
douces exhortations. — Ecoutez l'article 44 du Règlement de visite que nous avons déjà cité tout à l'heure :
« S'il arrive qu'il y ait des personnes insensées parmi les pensionnaires, nous défendons très-expressément tant aux sœurs qu'aux pensionnaires de s'y arrester et de s'en divertir, ni de se mesler de ce qui les regarde si elles n'en sont chargées, ou si la supérieure ou celle qui en aura le soin ne les en prient. » (Archives LL, 1667.)
Est-ce clair? Le s'il arrive, prévoyant les cas de folie comme chose probable et. fort naturelle, n'indique-t-il pas qu'on en avait déjà vu plusieurs dans la maison ? Cela n'empêche pas du reste l'auteur (1) de la Vie (manuscrite) de la fondatrice de l'Union chrétienne (Archives, L, 1056), de porter aux nues sa « surabondance de charité pour les Nouvelles Catholiques, » dont le roi lui confia un « grand nombre : On peut dire qu'un surcroît de tendresse redoublait son zèle quand il s'agissait de la conversion des personnes engagées dans l'hérésie. . . On y en vit
(1) Il a publié une vie de Madame de Pollalion, institutrice des filles de la Providence, imprimée chejç Hérissant en 1744.
de toutes les sectes et de tous les pays de VEurope, juives^ luthériennes, calvinistes. Il y en vint de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Hollande, de la Suède, du Danemark et autres pays du Nord (1), où l'hérésie fait tant de ravages... Ce fut avec ces armes toutes de charité qu'elle remporta des victoires si complètes sur l'hérésie. » Dans les déplorables faits de tout genre qui résultèrent de la révocation de l'Edit de Nantes, le même dévot écrivain n'en voit qu'un qui le blesse : il se plaint que beaucoup de jeunes filles envoyées à l'Union chrétienne ne payaient pas leur pension, parce que leurs parents passés à l'étranger avaient mis leurs biens h couvert.
Au spectacle de ces indignités le noble cœur
(1) Il semble résulter de là que Louis XIV traitait les étrangers comme ses sujets sur le chapitre de la conversion ; en effet, nous avons trouvé aux Archives (O 1 , 31) Tordre de faire sortir des Nouvelles Catholiques de Paris, une demoiselle du Cerceau, Hollandaise, à condition que son avocat en réponde, et (O 1 , 29) la permission accordée a Madame de Boreroges, aussi Hollandaise, d'aller voir son mari malade à quarante lieues de Paris, moyennant caution de retour. Une Anglaise, Mademoiselle Bethy, fut aussi mise aux Nouvelles Catholiques.
d'une femme s'émut : Henriette d'Angleterre supplia Louis XIV d'y mettre un terme ; et, cédant aux prières d'une belle-sœur trop aimée, dont Bossuet n'a eu gardç de louer cet élan d'humanité dans l'oraison funèbre de Madame, le roi ordonna, le 28 septembre 1663, que tous les enfants détenus dans les couvents fussent rendus à leurs familles, défendit d'en enlever d'autres à l'avenir, et d'induire à changer de religion les filles âgées de moins de douze ajis §t les garçons avant leur quatorzième année.
Cet arrêt faisait encore la part assez belle aux convertisseurs, puisqu'il leur abandonnait les hérétiques à partir de l'adolescence. Cependant jésuites et jansénistes pleurèrent, jeûnèrent et crièrent à la persécution ; les évêques déclarèrent au chancelier que la conscience ne leur permettait pas de se soumettre à une loi si odieuse, qu'ils désobéiraient et ne repousseraient pas les enfants qui voudraient se convertir avant l'âge prescrit. Le chancelier, leur compère, répondit : Le roi a fait son devoir r vous ferez le vôtre. C'était assurer, à demi-mot, l'impunité à leur désobéissance. Le pouvoir clérical
l'emporta sur l'influence de la douce Henriette. Les parlements se moquèrent de l'arrêt, soutinrent que s'il défendait d'induire à embrasser le catholicisme les enfants d'un certain âge, il ne défendait pas de recevoir ceux qui se présentaient d'eux-mêmes. L'ordonnance royale resta donc lettre morte.
Un nouvel arrêt qui devait avoir le même sort, fut rendu le 3 novembre 1664, il ordonnait aux parents des nouveaux convertis de les nourrir chez eux, s'ils n'aimaient mieux leur payer une pension. Cette alternative ne pouvait convenir aux convertisseurs; ils voulaient à tout prix retenir les enfants sous leur dépendance, sachant bien que les conversions déloyales et factices qu'ils avaient opérées, ne résisteraient guère à l'influence de la famille. Aussi l'assemblée du clergé, qui resta onze mois en permanence pour travailler avec plus d'énergie que jamais à l'extinction de l'hérésie (1), obtint -elle la modification de l'ordonnance. Après avoir loué le roi (6 octobre 1665) de la
(1) Voir l'Appendice I : Les remontrances du clergé et la révocation de VEdit de Nantes,
rigueur toute chrétienne et catholique, qu'il opposait à la violence et à la fureur des réformés, elle le supplia de faire mieux encore :
« Faites cesser, grand prince, les gémissements et les larmes de l'épouse de Jésus-Christ. Apaisez la violence de sa douleur, ôtez-lui son opprobre et sa confusion, par la défense solennelle que vous ferez, s'il vous plaît, à vos sujets catholiques, sous des peines très-rigoureuses, de quitter cette sainte religion (1). » Le roi, sans doute, ne se fit pas illusion sur la sincérité d'une si vive douleur; mais comment résister alors qu'il avait besoin des subsides que l'Eglise ne lui accordait qu'en retour des décrets les plus vexatoires ? Dix-huit jours après, la déclaration du 24 octobre donna un commencement de satisfaction au parti dévot, en autorisant les jeunes convertis à décider eux-mêmes s'ils retourneraient chez leurs parents, ou s'ils en exigeraient une pension. — Louis XIV rentrait dans la voie fatale dont il avait vainement essayé de sortir; il fit un pas de plus en signant la décla-
(1) Recueil des actes... du clergé de France, vol. supplément., p. 711-723.
ration du 2 avril 1666, qui ouvrit l'ère de 1^ grande émigration protestante. L'article 45 de cette déclaration porte « que les enfants dont les pères sont ou auront été catholiques, seront baptisés et élevés en l'Eglise catholique, quoique les mères soient de la R. P. E., comme aussi les enfants dont les pères sont décédés en ladite religion catholique, seront élevés dans ladite religion. »
Les plaintes énergiques des protestants, l'éloquence de leur grand orateur, Dubosc, dont le roi dit après l'avoir longtemps écouté : « Je viens d'entendre l'homme de mon royaume qui parle le mieux ; » les remontrances des puissances non catholiques, et par-dessus tout la crainte de voir passer à l'étranger tous les artisans réformés, amenèrent un nouveau revirement. A la funeste décjaration de 1666 fut substituée celle du 1 er février 1669 où se trouve l'article suivant ; « Faisons défenses, conformément à l'arrêt de notre conseil d'Etat du 25 avril 1665, à toutes personnes d'enlever les enfants de ladite R. P. R. , ni les induire, ou leur faire faire aucune déclaration de changement de religion avant l'âge
de quatorze ans accomplis pour les mâles, et de douze ans accomplis pour les femelles,, et en attendant qu'ils aient atteint ledit âge, ordonnons que lesdits enfants nés d'un père de ladite R. P. R. demeureront ès-mains de leurs parents de ladite R. P. R., et ceux qui les détiendront, contraints de les rendre par les voies ordinaires et accoutumées. »
Dans la remontrance de 1670, l'orateur du clergé fit de nouveau entendre des cris lamentables, s'indigna de « ce changement tant extraordinaire, * rappela au roi le serment du sacre concernant l'extermination de l'hérésie, proféra des menaces en répétant à plusieurs reprises que « les trônes les plus affermis sont toujours chancelants si Dieu ne les appuie ; » puis, abor- ^dant la limite d'âge qui s'opposait à des empiétements sacrilèges sur les droits de la famille, il s'écria d'un ton pathétique : « Pouvons - nous sans trahir notre conscience,... sans être criminels devant Dieu, ne pas acquiescer aux justes désirs des enfants lorsque, par leur propre mouvement, secourus 4q la grâce, ils se jettent entre nos bras et qu'ilâ nous découvrent
l'extrême envie qu'ils ont d'être admis parmi nous?» Il ne craignit même pas d'ajouter que le père qui s'efforce de retenir ses «enfants dans la foi protestante est « meurtrier plutôt que père. »
A partir de ce moment la persécution redoubla d'ardeur, le parti intolérant ne cacha plus que son dessein était l'entier anéantissement du protestantisme, les dévotes ne reculèrent devant aucun éclat, et l'on vit la sœur et la femme du premier président, Lamoignon, enlever le fils d'un nommé Audouville, maître rubanier de Paris (1673).
Lors du Jubilé de 1676, c'est-à-dire peu après la présentation à la cour de la marquise de Maintenon {de Maintenant disaient les courtisans), le roi, pris d'un accès subit de dévotion, renvoya Madame de Montespan, puis la reprit et fit pénitence, en accordant que les jeunes filles de douze ans enfermées dans les couvents de la Propagation de la foi, ne pourraient être forcées de voir leurs parents avant d'avoir fait abjuration, de peur que leurs bonnes résolutions ne fussent ébranlées <r par larmes et par
reproches » (1). Une fois lancé sur la pente de cette dévotion aisée, qui consistait surtout à racheter ses innombrables adultères par des édits conformes à l'orthodoxie, le monarque qui, jusqu'alors, n'avait persécuté que pour le compte du clergé, auquel il vendait en détail, selon le mot de Rulhières, les droits des hérétiques, n'allait pas tarder à persécuter pour son propre compte, c'est-à-dire par bigotisme et par crainte de l'enfer. La note suivante, datée du mois de janvier 1678, annonce le prélude du redoublement de rigueur qui allait éclater : c Charlotte Leblanc, fille d'un orfèvre, voulant abjurer l'hérésie de Calvin, s'adressa, il y a quelque temps, à M. Colbert qui la fit mettre aux Nouvelles Catholiques, où elle fit son abjuration entre les mains de M. l'évêque de Xaintes. Elle fut mise, quelque temps après, entre les mains de Madame la maréchale de Humières pour être affermie dans la religion ; mais ayant disparu dix jours après, sans qu'on ait pu savoir où elle est allée, le roi m'a ordonné de vous dire que
(1) Il consacra dès lors le tiers des économats a la conversion des protestants.
«6 LE SÙPÈklEtJK
vous ayez à vous informer si elle s'est retirée chez ses parents, et en cas qu'ils l'aient Fait enlever, que vous leur fassiez faire leur procès comme séducteurs et ravisseurs, et si, au contraire, elle y est retournée de bon gré, que vous fassiez informer contre elle comme relapse (1) *i
Le roi, écrivait Madame de Maintenon le 28 octobre 1679, reconnaît ses fautes, c il pense sérieusement à la conversion des hérétiques, et dans peu on y travaillera tout de bon >. C'est, en effet., de Tannée suivante que date l'établissement de la caisse des conversions, tenue par un nouveau converti, Pellisson (2), dont l'éloquence dorée eut bientôt plus de succès que celle
(1) Depping, Correspond, administra IV, 321.
(2) On sait qu'au lit de mort, à l'heure du suprême repentir, il repoussa le ministère du prêtre qui était accouru, et mourut dans la religion qu'il avait abjurée et tant fait abjurer.
Le taux moyen des conversions qu'il opérait était de six livres par tête, mais parfois on allait jusqu'à soixante livres, et même jusqu'à trois cents livres pour une famille de trois personnes. (Liste du 21 novembre 1685 dressée par les agents de la police, papiers la Reynie, Mes. de la Bibiioth. nation. Fr. 7050-7055.) On trouve dans ce document un horrible détail : « Pour avoir fait mettre en terre deux corps de reliçionnaires déterrés , 4 liv. 10 sols. »
de Bossuet. Cette caisse était alimentée par le revenu de plusieurs abbayes, entre autres celle de Saint-Germain des Prés, dont les travaux bibliques de Lefèvre d'Étaples avaient fait le berceau de la Réforme française (1). C'est aussi vers le même temps que se multiplièrent partout les couvents de Nouvelles Catholiques (2). Au mois d'avril 1681 eut lieu le premier essai des dragonnades, et, lé 17 juin, deux jours après la mort de Mademoiselle de Pontanges, le pénitent royal se livra à la plus terrible des expiations en promulguant une déclaration qui débute ainsi : « Les grands succès qu'il a plu à Dieu de donner aux excitations spirituelles et
(1) Voir notre introduction h Vffist. de la Société biblique^ Paris, 1868, in-8.
(2) Un état des subventions accordées par le roi, en 1691, à la maison de Paris, en mentionne vingt-neuf autres, établies à Rouen, Bordeaux, Tours, Sedan, Metz, Châlons, £Ioyon, la Rochelle, Auxerre, Cahors, Figeac, Alencon, Angoulème, Chartres, Lescar, Saint-Lô, Bergerac, Pons, Caen, Bayonne, Poitiers, Loudun, Parthenay, Luçon, Sables d'Olonne, Libourne, Pau, Blois, Clamecy. (Bulletin de VHist. du Prot. fr., IX, 74.)
Cette liste qui laisse de côté Nîmes, Montpellier, Montauban,. etc., est évidemment fort incomplète, même si Ton y ajoute Coutance, Beaumont (diocèse de Sarlat), Lyon (Archives, TT, 291) et Gex (Ibid., S, *
autres moyens raisonnables que nous avons employés pour la conversion de nos sujets de la E. P. R., nous conviant de seconder les mouvements que Dieu donne à un grand nombre de nos sujets, de reconnaître l'erreur dans laquelle ils sont nés, . . . disons et déclarons, . . . voulons et nous plaît que nosdits sujets de la R. P. R., tant mâles que femelles, ayant atteint l'âge de sept ans, puissent et qu'il leur soit loisible d'embrasser la religion catholique, apostolique et romaine, et qu'à cet effet ils soient reçus à faire abjuration de la R. P. R., sans que leurs pères et mères ou autres parents y puissent donner aucun empêchement, sous quelque prétexte que ce soit ». Cette déclaration défendait en outre aux réformés d'envoyer leurs enfants à l'étranger, et leur intimait l'ordre de faire revenir ceux qui s'y trouvaient déjà, sous peine de confiscation du revenu de leurs biens-fonds. — Voilà ce que la petite-fille d'un illustre capitaine et poëte huguenot, Agrippa d'Aubigné, appelait travailler pour de bon à la conversion des hérétiques.
Claude se fit l'écho de leur douleur indignée ;
il rédigea une requête où il représentait au roi que les enfants de sept ans sont incapables d'un choix « qui est le plus grand effort de l'esprit de Fhomme * . Les réformés, y disait-il, préfèrent souffrir <r toute sorte de maux et la mort même, que de se voir séparés de leurs enfants dans un âge si tendre », et privés de la consolation de les « élever dans la religion selon les obligations de la conscience ». Louis XIV, qui se souvenait de l'éloquence de Dubosc, refusa de recevoir le célèbre pasteur de Charenton, et les anciens qui l'accompagnaient. Le député général des Eglises, Ruvigny, fut seul autorisé à présenter la requête, qui resta sans réponse. Dès lors le vol des enfants se pratiqua ouvertement sur la plus grande échelle. Le premier président lui-même, Lamoignon, fit enlever trois orphelines de huit à dix ans (1683), les demoiselles Mirât et Brouart, qui opposèrent une résistance de lionnes jusque dans son hôtel, où elles poussèrent de tels cris qu'il fallut les rendre à leur tuteur, le médecin de Monceaux, lequel fut bientôt après enfermé dans un couvent, malgré ses soixante-dix-sept années. Ma-
dame de Maintenon n'avait pas même attendu Tédit de 1681 ; dès Tannée précédente, pendant que son cousin le marquis de Villette-Murçay , officier de marine, cinglait vers l'Amérique, elle lui enlevait ses deux fils et sa fille, qui devint Madame de Cavlus, et écrivait à la marquise, qui était catholique : c Que je vous plains, ma chère cousine, dans l'agitation où vous estes entre un mari et des enfans ; c'est avoir le cœur déchiré par les endroits les plus tendres. Je le sens si fort pour ce que j'aime, que je comprends mieux qu'une autre votre douleur. Consolez-vous en Dieu et en mon amitié. Je ne doute pas que l'enlèvement de votre fille ne fasse bien du bruit ; je l'ai voulu ainsi pour vous tromper la première, ne craignant rien plus que de vous commettre avec monsieur votre mari *. — La conversion de Mademoiselle de Villette fut rapidement opérée : t Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle ; mais je trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire catholique, à condition que je l'entendrois tous les jours, et que l'on me garantiroit du fouet. C'est là toute la contro-
verse qu'on employa, et la seule abjuration que je fis ». — Aux véhéments reproches' que le père, revenu d'Amérique, lui adressa, Madame de Maintenon répondit : « Je me suis servie de votre absence comme du seul temps où j'en pouvais venir à bout; j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de l'élever à mon gré * (1). Le marquis finit par abjurer lui-même et devenir convertisseur, même trop zélé aux yeux de sa cousine (2).
(1) Bulletin de TEist. du Prot. fr. t II, 195.
C'est au sujet de quelque autre protestante dont le nom nous est inconnu que Madame de Maintenon écrivait, le 19 décembre 1681, à son frère d'Aubigné : « Il rCy a plus d'autre moyen que la violence. On sera si affligé dans la famille de la conversion de Murçay qu*on ne me confiera plus personne. Il faudrait donc que vous obtinssiez d'elle de m' écrire qu'elle veut être catholique. Vous m'enverriez cette lettre, j'y répondrai par une lettre de cachet. » [France prot,, I, 175.
Elle oubliait sans doute qu'elle avait déjà écrit à ce même frère : «Vous maltraitez les huguenots; vous en cherchez les occasions, cela, n'est pas d'un homme de qualité... Ils sont dans des erreurs où nous avons été nous-mêmes et dont la violence ne nous aurait jamais tirés. »
En écrivant cette première lettre, elle oubliait encore que les violences de sa tante et le couvent l'avaient seuls convertie la conscience des ambitieux a toujours eu courte mémoire.
(2) Voir à l'Appendice II la lettre qu'elle lui écrivit en 1687 au sujet de Mademoiselle de Pojsragond.
Enfin le roi frappa « le grand coup d'Etat manqué à la Saint-Barthélémy » et « demandé cent ans par l'Eglise » (1) ; l'Edit révocatoire (16 octobre 1685), basé sur la fiction que le protestantisme était éteint en France, décréta que tous les enfants qui naîtraient seraient élevés dans la religion catholique. On crut l'œuvre de destruction complète, achevée; elle ne l'était nullement. Au mois de janvier 1686, il fallut se résoudre à publier qu'on avait menti ou qu'on s'était laissé tromper : « Nous estimons à présent, dit la nouvelle déclaration, nécessaire de procurer avec la même application le salut des enfants qui étaient nés avant cette loi (celle d'octobre 1685), et de suppléer de cette sorte au défaut de leurs parents, qui se trouvent encore malheureusement engagés dans f hérésie, qui ne pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorité que la nature leur donne pour l'éducation de leurs enfants, etc. » — Nul n'a commis de plus . scandaleux attentats à la propriété, à la famille et à la religion, que ce soi-disant défen-
(1) Michelet, Louis XIV et la Révocation, p. 3.
seur de Tordre et de l'Eglise, qui se nommait Louis XIV et n'était que l'aveugle instrument du fanatisme. Dans les huit jours qui suivirent la publication du nouveau décret, tous les enfants hérétiques de cinq à seize ans furent enlevés à leurs familles, qui durent pourvoir aux frais de leur entretien. Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée, dans laquelle la soldatesque vint au secours des dévotes et de leurs confesseurs. Force resta à la loi la plus immorale et la plus impie qui ait jamais été promulguée.-
Il a suffi, de nos jours, de la subornation et de l'enlèvement de deux ou trois enfants israélites, pour soulever l'indignation de l'Ancien et du Nouveau monde contre le mortarisme; et c'est l'homme qui présidait à la conversion forcée des martyrs de la conscience huguenote, le prêtre qui, durant dix années, commit chaque jour ce crime de lèse-nature et de. lèse-humanité, c'est le supérieur de la maison des Nouvelles Catholiques de Paris (1678-1689) (1) et
(1) Il fut nommé précepteur du duc de Bourgogne au mois d'août de Tannée 1689,
de la Madelaine du Tresnel, Fénelon enfla, doai on vante la modération, la douoeur> la tolérance ! — Àmère dérision ! La simple réflexioa aurait cependant suffi à déjouer cette colossale imposture ; car, ainsi que Ta remarqué M. Henri Martin, t si Ton croit que la violence soit légitime, bien que la douceur soit meilleure, on sera invinciblement entraîné à la violence. »
Il n'y a môme pas lieu de s'étonner que le disciple de Bossuet ait rempli des fonctions que nous jugeons déshonorantes; car elles étaient en harmonie avec les principes constants, et aujourd'hui plus officiels que jamais, d'une Eglise dont Pessence est l'intolérance même, et qui s'en fait un titre de gloire (1), Il vaut mieux,
(1) Le Syllàbus et d'innombrables écrivains soutiennent que l'Eglise catholique étant la seule véritable Eglise, doit nécessairement être intolérante, et que Jésus-Christ, « son divin auteur, » lui fait un précepte particulier de cette intolérance dans son Evangile, et avec lui les Apôtres, les Pères et les Conciles. (Voir -entre autres l'ouvrage intitulé : Du tolérantisme et des peines auxquelles il peut donner lieu suivant les lois de VEglise et de VEtat, Bruxelles et Paris, 1789, in-8, p. 6.)
Ce qui surprend davantage, c'est de voir la même théorie appliquée à la Réforme, au mépris de son principe même qui est le libre examen, et au grand applaudissement des protestants qui se disent orthodoxes. (Voir Uexclitsisme ou
bES NOUVELLES CATHOLIQUES. 35
disait déjà feaint Augustin (Ep. lavm), porter les hommes au culte de Dieii par des instructions que par la crainte ; mais quoique ceux qui se Convertissent par la douceur soient meilleurs que ceux qu'on de fait entrer dans l'Eglise que par le châtiment, on ne doit pourtant pas le négliger ê car l'expérience nous apprend qu'il à été utile et salutaire pour plusieurs d'y avoir été forcés par la crainte et par le châtiment. Non-seulement on voit des particuliers, mais plusieurs villes entières qui^ de donatisfces qu'elles étaient, sont devenues catholiques. ».
Selon les Pères du Concile de Latran (1179), « quoique 1'Egiise réprouve.,, l'usage des pei* nés qui font verser le sang des hérétiques, elle ne tefiise pas les secours qui lui sont offerts par les princes chrétiens, pour les punir, parce que la crainte des supplices est quelquefois utile pour l'âme (1). »
Vunité de la foi par Adolphe Monod, Paris 1853, in-8, $t surtout la belle réfutation qu'en a faite M. le pasteur Montandofi : L'exclusivisme considéré au point ûe vue àè V Eglise protestante, Paris, Cherbuliez 1853, in-8.)
(1) Llorente, Hist. critiq. de Vinquisition d'Espagne, se» conde édition, Paris, 1818% I, 27,
Fénelon était dans les mêmes sentiments, et il eût signé volontiers Içs lignes suivantes : « La vraie douceur, qui est recommandée dans l'Evangile, -ne consiste point, cotnme voudraient l'insinuer nos tolérants, à ne pas punir ; mais seulement à le faire avec un esprit de charité, comme un père qui corrige son enfant pour le rappeler à son devoir, ou bien comme un sage médecin qui use d'un remède violent envers son malade pour lui faire recouvrer la santé (1). » Nous en avons pour garant ses actions et ses écrits.
Mentionnons sans nous y arrêter sa Dissertation sur la tolérance {Œuvres complètes, 1820-1830, III, 467), qui ne se compose que de courtes notes, destinées à « montrer que l'Eglise catholique ne peut raisonnablement user envers les protestants de la tolérance qu'ils réclament, et qui consiste à les regarder comme membres de la véritable Eglise, malgré les erreurs qu'ils professent. » — Quand il parle de la tolérance, ce n'est pas comme d'une vertu,
(1) Du tolérantisme, etc., p. 44.
mais toujours comme d'un fléau; le mot même est on ne peut plus rare dans les trente-quatre volumes qu'il a composés, et il y est toujours employé comme synonyme d'impiété :
« A quoi a servi la prétendue réforme des protestants? Elle n'a produit que scandale, que trouble, qu'incertitude, que disputes, qu'indifférence de religion sous prétexte de tolérance mutuelle, et enfin qu'irréligion dans tout le Nord. » (II, 216.)
Voici comment il peint, dans ses Lettres sur VEglise, le protestantisme dont il ne reste, selon lui, qu'une multitude monstrueuse de sectes opposées : c Que voit-on de tous côtés? — Une curiosité effrénée, une présomption que rien n'arrête, une incertitude qui ébranle tous les fondements du christianisme même, une tolérance qui tombe, sous prétexte de paix, dans l'indifférence de religion et dans l'irréligion la plus incurable. > (II, 186.)
Il s'exprime en termes presque identiques
dans son Mandement pour le carême de 11 II :
c La multitude ne sait rien et àécide de tout. Elle
refuse de croire l'Eglise et n'a point de honte
de se croire elle-même. Au dehors, nos frères sé-
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parés de nous tombent dans une tolérance inconnue à la saine antiquité, qui est une indifférence de religion, et qui aboutit à une irréligion véritable. > (XVIII, 547.)
Du domaine rationnel, son horreur de la tolérance passe bientôt dans le domaine pratique :
« Les personnes qui ne feront aucun acte de communion romaine ne doivent nullement être surprises de se voir suspectes aux missionnaires zélés de cette communion... Quand ils feront des recherches, quand ils s'alarmeront, quand ils voudront réduire ces personnes à une conduite commune et régulière, ils ne feront que leur devoir. » (II 223.)
« 11 faut; dit-il dans le traité De f éducation desfilles (i ), que la jeune fille fuie les conversations des femmes qui se mêlent de raisonner témérairement sur la doctrine, et qu'elle sente combien cette liberté est indécente "et pernicieuse. Elle doit avoir horreur des livres défendus,
(1) Ce traité a été réimprimé par un protestant, qui pensait que la faiblesse des arguments de Fénelon en faveur de l'Eglise romaine, équivalait à une démonstration de la vé* rite du protestantisme. (Voir la préface qu'il y a mise, dans le Bulletin de VHist. du Prot., XIV, 5.)
En revanche, et selon M. Pétavel (La Bible en France i Paris 1864, p. 79), Fénelon aurait acheté « les ouvrages d'Ostervald pour les introduire dans les couvents. » — Dépourvue de toute espèce de preuves, cette assertion nous parait plus que risquée; l'auteur n'indique pas même la source où il l'a puisée.
mns vouloir examiner c* qm le* fait défendre. » (XVII, 122.)
A ses yeux, la vérité religieuse, ou la révélation, échappe aux conditions du progrès qui est la loi même de la nature humaine, cette vérité est absolue et l'Eglise la possède infailliblement; il ne voit pas la contradiction manifeste qui existe dans les termes mêmes de cette proposition : le fini embrassant complètement Tinfini ; partant, et c'est là la base même de toute intolérance, le mélange d'erreur qui reste attaché aux plus belles conquêtes de la science, n'est pas la conséquence inévitable de l'imperfection de nos organes : Terreur est volontaire et par conséquent criminelle. C'est ce qu'il exprime à mots couverts dans le Sermon pour lu profession religieuse d'une nouvelle convertie (1). (XVII, 292.) * J'adore en tremblant ce jugement qui est un abîme,
(1) Ce sermon commence par une vive et saisissante apo* strophe : « L'eussiea-vous cru, ma chère sœur» que l'époux dés vierges vous attendait dans cette solitude dès les jours de l'éternité? » Mais la suite n'est pas à la hauteur de ce ma* gniflque début oratoire ; le prédicateur s'enfonce bientôt dans des subtilités que ne rehausse guère la sécheresse de son dédain.
ce profond conseil par lequel Dieu permet que tant d'enfants soient livrés à l'erreur. Quoi ! cet âge si tendre, si simple, si innocent, suce avec le lait le poison; et les parens que Dieu lui choisit, par leur tendresse aveugle, causent son malheur ! Faut-il que sa docilité môme le rende coupable ! »
Préférer, en lisant la Bible, sa persuasion intime à toute autorité visible, c voilà, dit-il ayec violence, le frein d'erreur que Dieu, dans sa colère, met dans la bouche des hommes superbes, pour les précipiter dans le mensonge. » (Même discours.)
« Le schisme ou la séparation, dit-il encore, est, selon le consentement unanime des Pères, le crime le plus énorme. » (II, 215.)
La foi n'est donc pour lui qu'une soumission absolue de l'intelligence à l'autorité de l'Eglise, et partant l'hérésie est une révolte contre Dieu qui doit être réprimée. Telle est la doctrine que le sage Mentor inculque à Idoménée : c Pourquoi vous mêleriez-vous des choses sacrées ?
Laissez-en la décision aux Etruriens, qui ont la tradition des plus anciens oracles, et qui sont inspirés pour être les interprètes des dieux :
employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité ni prévention; contentez-vous d'appuyer la décision quand elle sera faite ; souvenez-vous qu'un roi doit être soumis à la religion, et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler (allusion à l'affaire du quiétisme) ; la religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois... Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux, et bornez-vous à réprimer ceux qui n 9 obéiront pas à leur jugement quand il $eraprononcé(l).*
Voilà qui est clair ! Il n'y a qu'une religion, celle des Etruriens, amis, inspirés et interprètes des dieux; le pouvoir civil a pour devoir de mettre la force à leur service et de se borner à faire exécuter leurs arrêts. Cela suffit amplement à justifier le mortarisme et les dragonnades.
Loin de protester contre la persécution religieuse, Fénelon l'a érigée en dogme, à l'exemple de saint Augustin et avec ce ton doucereux
(1) TéUmaque, livre XXIII.
qni rappelle le Tartuffe; sur le bord de* la tombe, au moment où l'âme recueillie doit faire taire les passions pour se préparer à franchir le redoutable seuil de l'éternité, il a écrit cette déplorable page que le repentir seul aurait pu effacer :
« Remarquez que l'Eglise ne fait jamais le schisme, lors même que les novateurs veulent demeurer dans sa communion, et qu'elle les en retranche (1). La sépa-
(1) Bossuet tient le même langage, mais avec plut de franchise ; il écrivait de Meaux le 3 avril 1686 :
«... Vous écrivez à Mademoiselle de V. que la vraie Eglise ne persécute pas ; qu'entendez-vous par là? Entendez-vous que l'Eglise par elle-même ne se sert jamais de la force f Cela est très-vrai, puisque l'Eglise n'a que des armes spirituelles; entendez- vous que les princes qui sont enfants de TEglisè ne se doivent jamais servir du glaive que Dieu leur a mis en main pour abattre ses ennemis ? L'oserez-vous dire contre le sentiment de vos docteurs mêmes, qui ont soutenu par tant d'écrits que la République de Genève avait pu et dû condamner Servet au feu, pour avoir nié la divinité du fils de Dieu ? Et sans me servir des exemples et de Pautorité de vos docteurs, dites-moi en quel endroit de l'Ecriture les hérétiques et les schismatiques sont exceptés du nombre de ces malfaiteurs contre lesquels saint Paul a dit que Dieu même a armé les princes ? »
(La séduction éludée ou Lettres de M. Vévêque deMeauco à tun de ses diocésains qui s'est sauvé de la persécution— avec les réponses, etc. Imprimée à Berne en Suisse, sans date, p. 23.)
En revanche, l'évêque de JVIeaUx se montre franchement
ration vient d'eux et non d'elle. Alors ils s'excommunient eux-mêmes. C'est leur indocilité obstinée et incurable qui les sépare. Alors l'Eglise, malgré sa compassion de mère tendre, est réduite à les déclarer retranchés de la société. -Alors elle coupe à regret un bras où la gangrène gagne (1) sans cesse. Alors elle exécute avec la plus amère douleur ce qui lui est prescrit : Après une ou doux corrections évitez V homme hérétique... Il est
hypocrite dans la lettre qu'il adresse à ses diocésains qu'il avait lui-même dragonnes :
« Je ne m'étonne pas, mes trichera frères, que vous soyez revenus en foule et avec tant de facilité à l'Eglise où vos ancêtres ont servi Dieu. Le fond même du christianisme, et comme je l'ai déjà dit, le caractère du baptême vous y rappelait secrètement; aucun de vous n'a souffert de violence, ni dans sa personne, ni dans ses biens. Qu'on ne vous apporte point ces lettres trompeuses, que des étrangers travestis en pasteurs adressent sous le titre de Lettres pastorales aux Protestants de France qui sont tombés par la force des tourments. Outre qu'elles sont faites par des gens qui jamais n'ont pu prouver leur mission, ces lettres ne vous regardent pas; loin d'avoir souffert des tourments, vous n'en avez pas seulement entendu parler. J'entends dira la même chose aux autres évêques; mais pour vous, mes frères, je ne vous dis rien que vous ne disiez tout aussi bien que moi. \^ous êtes revenus paisiblement à nous, vous le savez. Quand j'ai prêché la sainte Parole, le Saint-Esprit vous a fait ressentir que j'étais votre pasteur. »
(Lettre pastorale de Monsieur Vévéque de Meaux aux nouveaux catholiques avec une réponse pour relever la foi de ceux qui sont tombés. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1686, p. 6.)
(1) Ce n'est pas nous qui soulignons de nombreux passages dans ce morceau.
condamné par son propre jugement (Tite, III, 10). Elle suit ces paroles de l'apôtre saint Jean : a Si quelqu'un vient à vous et ne fait point profession de cette doctrine , ne le recevez pas dans votre maison, et ne le saluez pas ; car celui qui le salue participe à ses mauvaises œuvres. Elle ne peut s'empêcher de faire ce que saint Polycarpe, disciple de saint Jean, fit contre Gérinthe ; il ne voulut pas se trouver avec lui dans le même bain à Ephèse. Je crains, disait-il, que cet édifice ne tombe pendant que ï ennemi de la vérité s'y trouve. Marcion disant à cet homme apostolique : Me connaissez-vous ? Celui - ci répondit : Oui je connais le premier des enfants du diable. Tant était grande, dit saint Irénée, la crainte que les apôtres et leurs disciples avaient du moindre commerce de parole entre les fidèles et ceux qui corrompent la vérité. Il faut sans doute supporter et ménager avec une douceur et une patience infinie ceux qui sont faibles dans la foi, et qui ont l'esprit malade de quelque prévention. Mais après ces ménagements, il faut que l'Eglise abatte toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu. Il faut qu'elle réduise en captivité tout entendement pour le soumettre à Jésus - Christ par la persuasion la plus absolue. Il faut qu'elle soit prête à punir exemplairement toute désobéissance des esprits indociles. Elle doit enfin préférer Dieu aux hommes, et la vérité indignement attaquée, à une fausse paix, qui ne servirait qu'à préparer un plus dangereux trouble. Rien ne serait plus cruel qu'une lâche compassion, qui irait à tolérer la contagion dans tout le troupeau, où elle croît chaque jour sans mesure. C'est dans une extrémité si pressante
qu'il faut user, dit saint Augustin, dune rigueur médicinale, dune douceur terrible et dune charité sévère. Medicinali vindicta, terribili lenitate, et caritatis sèveritate. Nous avons déjà entendu ce père si doux et si compatissant pour les hommes prévenus de l'erreur, qui déclare que la rigueur est enfin nécessaire. La vigilance et F application des pasteurs, dit - il, DOIT ÉCRASER LES LOUPS partout où ils paraîtront, etc. Ubicunque isti lupi apparuerint, conterendi sint (1). »
Ecraser les loups, c'est-à-dire les hérétiques, c'est donc le dernier mot de la charité orthodoxe et la vertu capitale ; Fénelon ne la pratiquait pas seulement envers les huguenots; en sa qualité d'ultramontain, il proposait des mesures effroyables contre les gallicans et se montrait atroce à l'égard de son ancienne amie, Madame Guyon, enfermée à la Bastille. « Il offre, dit M. Michelet (2), d'en tirer une rétractation, mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison : « Je suis content qu'elle y meure, « que nous ne la voyions jamais et que nous « n'entendions plus parler d'elle. » (Bausset, II,
(1) Mandement et instruction pastorale de Mgr Varchevéque de Cambrai/, Cambray, chez N.-J. Douilliez, 1714, in-16, p. 110.
(2) Louis XIV et le duc de Bourgogne, p. 157.