‹ L'intolerance de Fénelon; études historiques d'après des documents pour le plupart inéditsChapitre 6 sur 25 · Et ailleurs : « S'il est vrai que cette · texte numérisé non relu

Et ailleurs : « S'il est vrai que cette

c femme ait voulu établir ce système damnable c (de Molinos), il faudrait la briller, au lieu de c la communier, comme Ta fait M. de Meaux. »

(Maintenon, III, 248.)

« Le tolérant archevêque, dit à son tour Tabaraud (1), passant aux moyens que le pape doit suggérer au roi pour procéder à l'extirpation du jansénisme, c'est, ditil, 1° d'exclure de toutes les grâces, de dépouiller de leurs emplois et dignités, tous ceux qui seraient seulement suspects d'en protéger secrètement les partisans ; 2° d'exiger rigoureusement la signature du formulaire.. . ; 3 d de destituer tous les bénéficiera, tous les supérieurs de communauté qui s'y refuseraient ; 4° d'excommunier tous les contumaces , après les trois monitions catholiques ; 5° de traiter comme des hérétiques relaps ceux qui après avoir signé purement et simplement, tenteraient d'éluder leur signature par une réserve quelconque, «

Ce serait presque un non-sens, que de penser que rhomme qui proposait cette affreuse loi deâ suspects contre les catholiques gallicans, a pu se montrer tolérant envers les adversaires les plus déclarés de son Eglise, c'est-à-dire les pro-

(1) Supplément aux histoires de Bossuet et de Fénelon composées par M. le cardinal de Bausset, Pari» 1822, ib-0, p. 494.

DES NOUVELLES CATHOLIQUKS. 47

testants, à moins d'admettre 'qu'il ait rétracté tous ses principes. Or il n'existe nulle trace d'une semblable rétractation dans ses écrits ; Fénelon fut, jusqu'à sa mort, fidèle à lui-même et à ses détestables précédents. La feinte douceur dont il faisait parade, a été prise au sérieux avec une coupable légèreté par Ramsay et les philosophes du dix-huitième siècle (1) ; et c'est de là qu'est née la. légende d'un évêque tolérant qu'on se plaisait à opposer à Bossuet. Cette chimère, enfantée par des imaginations hostiles au catholicisme, résiste si peu à l'examen, qu'un ultramontain conséquent, M. de Boulogne, mort évêque de Troyes, a pu, preuves en main, glorifier dans le Journal des Débats (18, 19 et 20 octobre 1802) l'intolérance de l'archevêque de Cambray.

« De quelque côté que je l'envisage, dit-il, je ne vois en lui que l'antipode de ce que l'on appelle aujourd'hui philosophie et tolérance... Je défie tous les iolérans de la terre de citer une seule ligne de ses écrits, qui puisse jeter le doute sur l'inflexibilité de ses principes..., et si j'avais quelque conseil à leur donner, ce serait de finir le plus

(1) Voir aussi Tabaraud et le drame de Marie-Joseph Chçjiier ! Fénelon ou les religieuses de Cambray,

tôt possible cette comédie, et de bien se convaincre que, pour leur propre honneur, ils n'ont rien de mieux à faire que de chasser promptement de leur Olympe Vintolérant qui a le plus contredit leur morale et désavoué leurs maximes. »

Tous ces louangeurs de Fénelon ne sont, ajoute-t-il, que ses diffamateurs. (Œuvres cornplètes de Fénelon, XI, 221.)

Mais il y a mieux à faire que de citer cette dissertation -remplie des preuves les plus concluantes, c'est d'examiner le seul passage avancé malencontreusement en faveur de la tolérance de Fénelon. Le voici :

« Sur toutes choses, lui fait-on dire au prétendant à la couronne d'Angleterre (Jacques III), ne forcez jamais vos sujets à changer de religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience ce que Dieu souffre , et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. »

Nul ne peut nier que ces conseils et ces réflexions ne soient empreints d'une véritable to-

lérance; nul ne peut nier non plus qu'Us ne se trouvent dans le Supplément à Y examen de conscience sut les devoirs de la royauté (Œuvres compl., XXII, 319). Seulement, ce supplément n'est pas l'œuvre de Fénelon, mais bien celle de l'un de ses biographes qui, croyant le continuer, l'a défiguré (1). Ramsay, philosophe converti, a prêté ses principes à son héros, et les a développés dans Y Essai philosophique sur le gouvernement civil. . . , selon les principes de feu M. de Fénelon, sans se douter que ces additions, et surtout le passage qui nous occupe, étaient un véritable arrêt de condamnation pour le supérieur des Nouvelles Catholiques, qui consacra dix de ses plus belles années à une œuvre réprouvée par la philosophie comme par le droit, par la morale comme par l'Evangile.

La maison des Nouvelles Catholiques de Paris avait été transportée de la rue des Fossoyeurs (Servandoni) dans la rue Pavée au Marais, où elle se trouvait encore en 1647, puis installée

' (1) Bausset (II, 516) n'a pas eu de peine à disculper le précepteur du duc de Bourgogne d'avoir écrit à son élève: Souffrez toutes les religions puisque Dieu les souffre.

en 1648 rue Sainte-Avoye, entre la rue du Plâtre et celle des Blancs-Manteaux ; en 1651 , elle établit une succursale (1) rue Neuve-Saint- Eustacbe> dans une maison donnée, dit-on, par Turenne (2). Enfin, en 1673, les deux établissements furent réunis sur la butte des Moulins, au n° 63 de la rue Sainte- Anne (3). Peu après la révocation de l'Édit de Nantes, une nouvelle succursale fut établie à Charenton, dans les bâtiments du consistoire et les maisons qui en dépendaient. Le temple seul avait été rasé par une populace ivre de fureur, qui s'imaginait travailler à la conversion des hérétiques en violant la sépulture des Roban, de l'illustre marécbal de France Gassion, etc. (4); le consistoire et

(1) Nous disons une succursale, contrairement à l*opinion unanime des historiens de Paris, qui font déloger les Nouvelles Catholiques de la rue Sainte-Avoye en 1651 ; nous croyons qu'elles étaient encore dans cette rue en 1664. Voir le contrat de vente d'un terrain acheté par elles rue Sainte- Anne à cette date. {Archives, S, 4669.)

(2)11 s'agirait ici de Frédéric-Maurice de laTour-d'Àuvergne, converti en 1637, et non de son frère cadet, l'illustre capitaine, qui n'abjura que le 23 octobre 1668.

(3) L'alignement pour la construction du refuge des Nouvelles Catholiques, rue Sainte-Anne, fut donné en 1666. (Archives, S, 4666.)

(4) A. Coquerel fils, Paris-Quide^ 1868, in*8, I, 761.

quatre maisons voisines, concédées aux sieurs de Lorme-Pellissant, de Saint-Hilaire, Grostôte de la Buffière (1) et Bezard (2), à condition d'en jouir eux et leurs femmes la vie durant, avaient été épargnés par ordre de Seignelay c pour servir au grand nombre des nouvelles catholiques » (3)* Le 8 novembre 1685, le roi partagea par moitié entre l'Hôpital général et les Nouvelles Catholiques, remplacement du temple, le préau, le cimetière, le consistoire et ses dépendances ; mais, non contentes de leur portion, les Nouvelles Catholiques achetèrent l'autre, le 10 juillet suivant, au prix de cinq mille livres (4). Toutefois, le local de Charenton et

(1) Ancien de Charenton, exilé à Gttéret le 10 novembre 1685; il se convertit plus tard, à l'exemple de l'un de ses fils, le pasteur des Mahis, qui abjura en 1683 et devint convertisseur. Voir une lettre tres^élogieuse pour oe dernier au tome II, p. 297 des Œuvres de Fénelon 9 Paris 1827, 11 vol. in-8.

(2) Aussi ancien de Charenton, exilé à Châtëau-Gontier à la Révocation* à Pontlevoy en 1687; il était encore signalé comme mauvais catholique en 1690. {France prof., art Massanes.)

(3) Lettre de Seignelay au procureur général deHariay, du 23 octobre 1685. (Mis. de la Biblioth. nat., Fr. 17420); voir une lettre du même et de la même date à la mère Garnier aux Archives. (O 1 , 29.)

(4) Archives, S, 4669. — Le roi leur accorda en 1687 une gratification de 5,000 livrai destinée à servir d'indemnité au

celui de la rue Sainte- Anne étaient encore insuffisants; car le roi approuvait, le 26 janvier 1687, la location d'une maison « plus commode pour le grand nombre de femmes de la R. P. R. » (Archives y O 1 , 31). L'institution demeura rue Sainte-Anne jusqu'à la Révolution ; elle comptait alors vingt-sept personnes, et possédait, outre les quinze cent trente-quatre volumes de la bibliothèque du consistoire de Charenton, un revenu de trente mille sept cent trois livres deux sols, tandis que ses charges ne s'élevaient qu'à douze mille cinq cent quarante-huit livres douze sols.

C'est donc principalement dans la rue Sainte- Anne et à Charenton que Fénelon exerça ses

sieur de Charenton, qui réclamait le fief de la Rivière sur lequel étaient construits le temple et ses dépendances. Entre autres raisons dont il appuyait sa thèse se trouvaient cellesci : que le séjour de Charenton était peu propre à la conversion des protestantes, qui avaient sans cesse sous les yeux les ruines du temple et les tombeaux de leurs pères ; qu'on n'y pouvait garder que de jeunes enfants, et que les grandes charités que Sa Majesté faisait, y retenaient seules les nouveaux convertis nécessiteux. (Archives, S, 466*8.) Ce seigneur était un descendant du processif Le Bossu qui avait fait, sous Henri IV, une si violente opposition à rétablissement du culte réformé à Charenton. (Voir Bulletin de VHist. du Prot. fr., UI, 422, et 2- série, II, 97.)

fonctions de geôlier, de ravisseur et de persécuteur d'enfants ; c'est là que se passèrent, sous ses yeux, les déplorables scènes que de prétendus historiens, dont le jésuitisme a perverti la conscience, ont transformées sans pudeur en actes de vertu et de philanthropie.

« M. de Harlay, alors archevêque de Paris (1678), dit l'un d'eux, instruit des talents et des succès de l'abbé de Fénelon, voulut en profiter et en étendre la sphère; il lui confia la supériorité des Nouvelles Catholiques. C'était une association de filles éclairées, pieuses, bien nées, qui se dévouaient librement et sans intérêt à l'instruction des jeunes protestantes.

« Louis XIV protégeait cette maison, la comblait de biens, la remplissait de prosélytes (1). Rien n'était donc plus important que de lui donner un chef qui réunît en sa personne et les dons de la science, et les dons plus nécessaires encore de la persuasion ; un chef instruit dans la controverse, sage, indulgent même, capable d'attendre patiemment les moments de la lu-

(1) L'agent de police Desgrez, à qui manquait la fourbe ingénieuse du prêtre sans pitié, dit le mot cru et vrai dans ses rapports à la Reynie : femme ou fille N. « arrêtée prisonnière. »

Voici des détails navrants sur Tune de ces prosélytes: Va

, père au désespoir écrivait, le 13 mars 1698, à M. de Cha-

teauneuf, ministre d'Etat, pour réclamer sa fille qu'on lui

avait enlevée. (Bulletin de VHist. du Prot. fr„ II, 359) :

mière et de la grâce, de gagner les cœurs pour dissiper plus sûrement les nuages de l'esprit; de ramener à la soumission, de vaincre l'entêtement, de guérir des" préjugés de naissance, sans rien précipiter, sans rien aigrir, mais par la voie de la douceur, des ménage* ments, de tout ce que permet, de tout ce qu'ordonne une charité modeste et compatissante.

« M. de Harlay trouva tout cela dans M. de Fénelon. A peine fut-il chargé du gouvernement de cette maison, qu'il devint véritablement le père, le conseil, l'ami des institutrices et des élèves... Il leur donna des règlements, des méthodes simples et claires, précises, proportionnées au degré d'intelligence et des dispositions de leurs prosélytes... Il y voyait aussi les élèves,

« Son âge encore tendre ne permet pas de la priver des soins de sa mère, qui se fond en larmes depuis cet enlèvement, » et lui adressait ce placet :

« Monseigneur,

«Pierre Pasquet, advocat,... remontre très-humblement à Votre Grandeur, que le 19 février de la présente année 1698, un hoqueton,... assisté d'un archer, furent dans la maison du suppliant et luy enlevèrent Marie Pasquet, sa fille, âgée seulement de cinq ans et quelques mois, laquelle ils ont conduite dans l'hôpital de Ruffect, par Tordre de mondit sieur l'intendant, et comme le jeune enfant est fort infirme et hors de raison, il est à craindre, Monseigneur, qu'étant privée des soins de sa mère elle ne tombe dans' une langueur qui luy pourroit causer la mort. C'est pourquoi le suppliant a recours à votre bonté pour obtenir de la justice de Sa Majesté que le jeune enfant luy soit rendu, et il priera Dieu pour votre prospérité, »

les entretenait souvent, écoutait leurs doutes» leurs

objections..,, s'efforçait de les calmer, de les consoler...

a Quelque ordinaires, quelque obscures que fussent les fonctions de Fénelon, on admira bientôt la manière non commune dont il les remplissait, et les Nouvelles Catholiques devinrent le théâtre de sa gloire et de sa réputation. On accourait à ses catéchismes, à ses instructions ; on ne parlait que de son éloquence simple, noble, persuasive, que des conversions qui en étaient le fruit salutaire (1).' »

Quelle touchante idylle ! On croirait voir Télémaque entouré des nymphes sensibles et empressées de Calypso, ou tout au moins l'aimable et jeune (2) aumônier d'une pension de demoiselles, grondant parfois un peu les rieuses, les indisciplinées, les entêtées. Ces jeunes filles n'ont pas été arrachés de force des bras de leur mère, ce sont des élèves, des prosélytes qui ne demandent qu'à être instruites ; elles ne sont point incarcérées et privées de toute communication avec leurs parents, elles sont venues d'elles-

(1) Œuvres complètes de Fénelon, Paria 1822, in-8% I, 18- 23, extrait de sa vie par le P. Querbœuf.

(2) Né en 1651, il n'avait que vingt-sept ans quand il arriva aux Nouvelle» Catholiques; il mourut en 1715.

mêmes demander à renoncer à leurs préjugés de naissance ; on ne violente pas leur conscience, nul ne songe à leur imposer une conversion forcée, elles sont entourées des soins d'une charité modeste et compatissante ; elles ne sont pas au pouvoir d'un maître qui dispose absolument de leur sort, mais près d'un père, d'un ami, qui les calme et les console, dont l'éloquence touche leurs âmes, et qui se couvre de gloire par leur conversion.

Que la réalité est loin de ce tableau enchanteur et mensonger ! (1) A défaut du règlement dont Fénelon dota la maison, suivant son biographe, nous possédons au moins celui qui était en vigueur lorsqu'il y entra, et qu'il dut quelque peu modifier (1). Ce règlement renchérit

(1) Ce n'est pas sans un certain étonnement que nous avons rencontré ces mensonges cléricaux, que leur faux air de pieuse bénignité rend plus hideux que tous les autres, dans V Univers pittoresque, VII, 741 et dans la Nouvelle biogra* phie générale, par Firmin Didot frères. D'après ce dernier ouvrage, la communauté des Nouvelles Catholiques «avait pour objet d'affermir dans l'orthodoxie les nouvelles converties, et d'instruire celles qui se montraient disposées à abandonner l'hérésie. »

(1) Il portait au plus haut point la manie de réglementation. « Sa persuasion, dit Saint-Simon (livre XXII), gâtée .

encore, s'il est possible, sur le tableau du révérend père ; il exhorte les « réfugiées » à regarder les sœurs du séminaire c comme leurs anges tutélaires, auxquels Dieu a donné la charge

par l'habitude, ne voulait point de résistance; il voulait être cru du premier mot; l'autorité qu'il usurpait était sans raisonnement de la part de ses auditeurs, et sa domination sans la plus légère contradiction. Etre l'oracle, lui était tourné en habitude, dont sa condamnation (celle de son Explication des maximes des saints en 1699) et ses suites n'avaient pu lui faire rien rabattre ; il voulait gouverner en maître qui ne rend raison à personne, régner directement, de plain-pied. » — « Ce besoin de règle, ajoute M. Nisard, c'est le désir secret de se débarrasser de toute contradiction et de jouir tranquillement de l'empire. L'esprit absolu de Fénelon se trahit dans la précision sèche et la dureté de tous ses règlements. Il tranche par articles courts et laco « niques, et sa froide intelligence se plait à ce spectacle d'une société qui exécute tous les mouvements avec la précision d'un mécanisme. Le peuple, pour Mentor, ce sont des nombres et non des âmes... Il se servait de ses amitiés <pour sa puissance, et peut-être de ses vertus pour sa faveur ; et quand l'esprit de domination, qui lui fit désirer jusqu'au dernier jour d'entrer dans le conseil, commandait des duretés contre un ami, dût cet ami être le duc de Beauvil liera, l'âme de son âme, dit Saint-Simon, sa main n'hésitait pas à les écrire.» Il disait de ce même ami, qui lui avait frayé la route des honneurs, que sa faiblesse et sa timidité déshonoraient le roi. (Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1846). « Il semble, dit encore M. Nisard, que Fénelon ne cherche qu'un succès personnel dans un débat de doctrine... et pourvu qu'il sauve la faveur de sa personne, sa cause est gagnée. » (lbid.y 15 juillet 1845). Après cela on ne s'étonnera point qu'il ait ambitionné toute sa vie le rôle d'un Richelieu et d'un Mazarin.

5* LS SOPèîUEtJR

et le pouvoir de les conduire dans toutes leurs voies, pour les tirer des ténèbres de Terreur et de l'ignoraûce *. En fait, ce couvent était une prison où la jeune huguenote était traînée pour le seul crime de sa naissance, et d'où elle ne devait sortir qu'après avoir abjuré ou feint d'abjurer les sentiments religieux qu'elle avait sucés avec le lait. La résistance ne faisait que prolonger l'incarcération, les douleurs de l'absence, et accroître les sévérités que le règlement imprimé passe sous silence. Tous les exercices de la maison : prières, catéchisme, messe, vêpres, chants, lectures, controverse, conversations, la piété machinale et mystique à la fois qu'on y respirait, la discipline à laquelle il fallait se ployer, tout tendait à l'amoindrissement de la raison, à l'énervement de la volonté, à l'abdication de la conscience. Tout était calculé, réglé, mesuré en vue de la conversion, ou, comme on disait alors, de la réunion,, ce cauchemar perpétuel que le réveil ne dissipait jamais. Par-dessus tout on craignait « les conversations douces et amiables » par lesquelles la îûère pouvait raffermir la foi ébranlée de ses

Î)ES NOUVELLES CATHOLIQUES. Bft

filles ; aussi le règlement porte-t-il la défense d'aller au parloir sans une permission de la supérieure, et il ajoute : « L'on n'y sera point plus d'une heure sans' une permission expresse, et Ton y donnera ordinairement une compagne ou assistante, principalement aux nouvelles catholiques, qui seront assistées^ si faire se peut, des personnes tes plus capables de la maison, quand elles seront visitées de leurs parents hérétiques».

Les personnes disposées à se convertir, suivant l'expression du cardinal de Bausset, autre biographe de Fénelon, n'entraient dans cet asile de la charité, dans cette retraite qui leur était ménagée contre « les persécutions de leurs parents » qu'en vertu de lettres de cachet, et grâce au zèle des prêtres, des magistrats et des agents de la police, qui, pour être bien notés et obtenir de l'avancement , faisaient une rude chasse à l'enfetit hérétique. Voici l'un des billets, d'un laconisme superbe, écrits par le marquis de Seignelay au lieutenant général de police* (Voir Archives, Reg, du secrétariat, 0',29, 0\30.)

20 octobre 1685.

Sa Majesté veut que vous envoyiez prendre à Charenton Magdeleine Risoul et que vous la fassiez mettre aux Nouvelles Catholiques.

Parfois le billet s'allongeait un peu, mais toujours sans excès :

Lu même au même.

24 avril 1685.

Sa Majesté veut que vous fassiez mettre aux Nouveaux ou Nouvelles catholiques les enfants de la nommée Rousseau qui se trouveront en bas âge ; dans lesquelles maisons leur pension sera payée par Sa Majesté, après que vous m'aurez fait savoir ce qu'il conviendra de payer. A l'égard des autres qui sont âgés. Sa Majesté se remet à vous de les engager par les moyens que vous estimerez les plus propres à les convertir.

Voilà la Reynie collègue de Fénelon , ou du moins son collaborateur en conversion. Il est vrai que JJhomme de la police pouvait puiser ses arguments dans la caisse de Pellisson. — Citons encore un exemple :

Du même au mime.

2± janvier 1686.

Le roi sait que la femme du nommé Trouillon, (apothicaire à Paris, qui est actuellement auprès de M. le duc et M me la duchesse de Bouillon, est une des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ait. Et comme sa conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majesté veut que vous la fassiez arrêter et conduire aux Nouvelles Catholiques, suivant V ordre que je vous en envoie.

Singulières prosélytes que celles qu'il fallait arrêter et emprisonner comme huguenotes opiniâtres !

Dans la crainte des conflits d'autorité, et pour ne pas empiéter sur le domaine spirituel-, le procureur général, de Harlay (1), qui au nom de la justice présidait à l'œuvre des con-

(1) Saint-Simon dans ses Mémoires (Paris 1829, in-8, I, 452) cite de lui ce trait d'indélicatesse : Au moment de partir pour l'exil, Ruvigny, député» général des églises réformées, lui avait confié un dépôt considérable; de Harlay en parla au roi qui le lui donna. «Ainsi; dit Saint-Simon, les forfaits sont récompensés en ce monde. »

6i LE SUPÉRIEUR

versions forcées, demandait des blancs seings à l'archevêque de Paris :

2 avril 1686.

Monsieur, il ne me reste plus que deu» ou trois de vas mandements pour faire recedÈr des femmes dans les touv&Us ; je vous prie d'avûit pour agréable de m'en envoyer une douzaine.

Je suis, etc.

En même temps que Ton enfermait les protestantes, femmes et filles, non-seulement aux Nouvelles Catholiques, mais dans tous les couvents de Paris et tous les monastères du diocèse (1) , des garnisons étaient mises chez

(1) Le 5 janvier 1686, Seignelay écrivait au procureur général : « Sa Majesté a donné Tordre à M. l'archevêque de Paris de faire recevoir dans toutes les maisons convenables les femmes que vous y envoierez, et cet ordre doit avoir lieu non seulement à l'esgard de Paris» mais a l'esgard de tous les monastères du diocèse. » (Mss« de la BibUvth* naU* Fr» 17421.) — Or Dieu sait s'il y avait dans le diocèse une riche collection d'ordres de tous habits et de toutes dénominations : tilles-Dieu* filles du SaintrSacrement, du Calvaire de Saint*Gervais, de la Croix, du Précieux sang) Miramiones, Ursulines de la rue Sainte-Avoye» Récolettes du faubourg Saint-Germain* Feuillantines, Ursulines de Sainte Denis* Hospitalières du faubourg Sainte-Marcel, abbaye de Saint*Mandé, couvents de Pincourt, du Cherche-Midi* de Saint-Magloire, Port-Royal, SaiaWLasare, abbaye de Pen«

les huguenots parisiens les plus c obstinés » ; les biens de ceux qui avaient foi à l'étranger avec leur famille étaient confisqués, et ceux qui avaient fait évader leurs enfants, traînés en prison (1). Louis XIV s'occupait également de la direction intérieure de la maison, témoin les pièces suivantes, dont les historiens du prélat n'ont pas plus parlé que de celles que nous venons de citer ;

Le secrétaire d'Etat à la mère Garnier, supérieure des Nouvelles Catholiques.

27 janvier 1686,

Le roi étant informé que la dame Le Oocq reçoit toutes sortes de personnes dans le lieu où elle est, et comme cest un moyen pour retarder et même pour empêcher sa conversion, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire qu'elle veut que vous lui

themont, Visitation Sainte-Marie â Sain t*Denîs, Ànnonciade de Saint-Denis, etc., etc * sans parler de la Bastille, de la Conciergerie, de l'Hôpital général, de Vincennes, du Châtelet et des maisons de particuliers dévots et sûrs qui servaient aussi de prisons.

(1) Lettres du secrétaire d'Etat à la Reynie, des 3 f 5 et 8 jaûtiei* 168$

déclariez que son intention n'est pas qu'elle soit vue de personne, et que vous teniez la main à ce que cela soit exécuté.

Du même à la même.

12 février 1686.

Le roi m'ordonne de vous écrire que son intention est que toutes les femmes ou filles de la R. P. R. qui seront mises dans votre maison, n'y reçoivent aucune visite, ni même des lettres que vous ne les ayez vues auparavant, et de plus que celles qui auront des filles catholiques pour les servir ne puissent aller au parloir, ni sortir sans être accompagnées d'une sœur de la communauté.

Bu même à la même.

17 février 1686.

(Même défense). . . Sa Majesté a été en outre informée que quelques-unes de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut leur donner, sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles qui les refuseront, que cette conduite déplaît à Sa Majesté, et qu'elle ne pourra

s'empêcher de prendre à leur égard des résolutionsquine leur seront pas agréables.

Ces menaces avaient la terrible signification que voici : Les récalcitrantes seront envoyées à la Bastille ou dans d'autres citadelles, ou même à l'Hôpital général , infâme repaire de tous les vices. Or le gouverneur de la Bastille s'occupait des conversions comme un simple prêtre ou un commissaire de police, et il était dangereux de résister à l'apostolat de ce dur et inflexible geôlier (1). Les malheureuses qui venaient de l'horrible donjon ou de la province et savaient comment on y était traité, tremblaient à la seule pensée d'y retourner (2)

(1) Outre Bossue t, qui né visitait que les prisonniers de haute naissance, les convertisseurs ordinaires qui prêtaient au geôlier le concours de leur ministère, étaient les abbés de Lamon, Gervais, Pavillon, du Lignon, de Lavau et le Père Charles Desbordes. Ce dernier écrivait le 15 juillet 1687 : «Tandis (sic) qu'on nous a donné des huguenots qui eussent quelque disposition a profiter, cela n'est pas mal allé; et de douze que nous avons reçus par ordre du roi et de MM. ses officiers, huit se sont convertis, sans compter les autres qui sont venus de temps en temps; mais pour ce qui est des autres, le lieu ne sert qu'à causer un plus grand scandale. »

(2) Sur une liste des recluses aux Nouvelles Catholiques en décembre 1686, se trouve, à côté de plusieurs noms, la

et n'en persévéraient pas inoihs dans leur féttûe et noble attitude. Les menaces redoublèrent, et les consciences rebelles furent sommées de s'incliner et d'obéir à jour fixe, par l'ordonnance du 8 avril 1686 dont les nations civilisées rougiront à jamais.

La voici :

De par le roi,

« Sa Majesté voulant procurer aux femmes qui sorti encore engagées dans la R. P. R. les moyens de s'instruire et faire leur* réunion à la religion catholique, apostolique et romaine, avait donné ses ordres pour en faire recevoir plusieurs" dans la maison des Nouvelles Catholiques à Paris, dans laquelle maison 8a Majesté est informée qu'elles sont suffisamment instruites des devoirs de ladite religion catholique, apostolique et romaine, et d'autant qu'il s'en trouve quelques-unes «Jlii, refusant d'écouter lesdites instructions, restent dans une opiniâtreté blâmable, Sa Majesté enjoint à la supérieure de ladite maison d'avertir celles qui y sont et y seront ci-après reçues, que son intention est qu'elles écoutent avec soumission et patience les instructions qui leur seront données, en sorte que daris le temps de quinzaine du jour qu'elles seront reçues dans la

note suivante : Elles ont été extrêmement maltraitées en province et ce sont des esprits effarouchés qui ont besoin éÇétre adoucis*

maison, elles puissent faire leur réunion; et en cas qu'elles ne le fassent pas dans ledit temps, enjoint à ladite supérieure d'en donner avis pour y être pourvu par Sa Majesté, ainsi qu'elle verra bon être.

a Fait, etc. » (archives, O 1 , 30.)

Qui donc demanda que la lettre du 17 février fût transformée en ordonnance pour produire plus d'effet ? Nous l'ignorons ; mais nous savons qui était personnellement intéressé à l'obtenir; "nous connaissons l'homme auquel son orgueil blessé par de nombreux échecs, le soin de sa réputation et de son avenir commandaient le succès à tout prix. Ces indices semblent si accusateurs pour la mémoire du supérieur des Nouvelles Catholiques, qu'involontairement on se demande pourquoi les pièces portant son nom sont si rares à cette époque (1), et pourquoi il ne se trouve pas même un billet signé de lui dans les papiers de la Beynie. — S'il n'a pas sollicité l'ordonnance qui décrète la conversion dans la quinzaine, comme s'il s'agissait d'une prestation ou d'une corvée, il s'en est

(I) Nous n'en avons rencontré que deul qu'on trouvera plus loin.

du moins servi, il en a profité pour séduire et accabler de pauvres créatures réduites au désespoir, des femmes, des jeunes filles, des enfants que son éloquence, son habileté, ses manières de grand seigneur, son regard fascinateur (1), ses arguments et ses verrous n'avaient pu convaincre (2). — Au moment où nous écrivions ces lignes, c'est-à-dire durant le bombardement de Paris par les Prussiens, il ne pouvait être question d'aller fouiller de nouveau dans les Archives ; nous y sommes retourné depuis, et nos prévisions ont été justifiées par la découverte du billet suivant, adressé par Seignelay, à la supérieure des Nouvelles Catholiques, le 8 avril 1686 : « Je vous envoyé l 'ordre que vous deman-

(1) « Il avait, dit Saint-Simon, du docteur, de Tévêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. »

(2) Vingt ans plus tard (1706), et bien que le roi eût dû reconnaître qu'il avait échoué dans la tentative impie de régner par la force sur les âmes, Pontchartrain écrivait encore a Tévêque d'Auxerre : « Les nommées Besse et Pellet sont envoyées à Auxerre, après avoir été longtemps dans la maison des Nouvelles Catholiques de Paris sans vouloir écouter les instructions. On leur donne trois mois pour se rendre raisonnables, à la suite desquels on les mettra à Y Hôpital général pour le reste de leurs jours. »

dez pour obliger les femmes qui sont dans votre maison à faire leur réunion plus promptement; tâchez d'en faire le meilleur usage que vous pourrez » (O'^O). On ne persuadera à personne que la mère Garnier ait pris l'initiative d'une demande si désespérée, sans l'autorisation de son supérieur hiérarchique, chef responsable de l'établissement. Mais pourquoi Fénelon ne Ta-t-il pas faite lui-même ? — D'abord parce qu'elle était humiliante et pouvait lui nuire en détruisant son prestige aux yeux du monarque : faire intervenir l'autorité royale et ses redoutables châtiments, pour obtenir des conversions à jour fixe, c'était avouer son impuissance et reconnaître que la force avait plus d'empire que la persuasion sur les pauvres captives; ensuite parce qu'il entrait dans le rôle de l'ambitieux et rusé convertisseur de toujours s'eflfacer lorsqu'il s'agissait de mesures de rigueur. Ainsi qu'on le verra plus loin, c'était chez lui une habitude et une règle de faire croire qu'il était étranger à la persécution , d'user d'une feinte et hypocrite douceur pour gagner la confiance de ses victimes, en prenant ses précautions pour

10 LE SUPÊRIErit

qu'elles ne découvrissent pas qu'il était le complice et l'instigateur des actes de violence qu'elles avaient à subit.

Selon M. Micheletf * la maison de Paria, comme la plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était relativement Un paradis. » Un paradis, même relatif, c'est beaucoup dire ; car l'incurable sécheresse de cœttt du fanatisme régnait dans cette prison, dont l'abjuration et la maladie ne suffisaient j*aë toujours à ouvrir les portes (1), et dont qtiel-

(1) Témoin cette lettre d'une dame Caron trouvée dans les papiers de la Reynie (Mss. de la Biblioth. nat., Fr.7055,p. 52 :

« Ce mardi après midi aux Nouvelles Catholiques. « Comme je ne reçois aucune ressource depuis I'interragation qu'on m'a faite, et que je me porte plus mal de jour eu jour, je prends la liberté de vous supplier très-humblement, Monsieur, d'avoir la bonté de me faire savoir ce qui a été ordonné sur mon sujet; si je ne me portais mal tous les jours en sorte que sans une grande peine et danger même je né jmis demeurer enfermée* j'aurais patience, mais mon mal ne me permet pas d'attendre. Ayez donc la bonté, je vous en supplie, Monsieur, d'obtenir ma liberté, et si malgré ma déposition on se défie de moi, je donnerai telle caution que l'on voudra, au moins j'espère bien en trouver,... je n'ai manqué au reste à rien de ce que j'ai promis en faisant ma réunion, et si je pouvais avoir l'honneur de vous voir, vous verriez, Monsieur, combien plus je suis malheureuse et non coupable, etc^ »

bEs Nouvelles catholiques, n

qutts détenues emportèrent un souvenir tout autre que eelui d'une c charité modeste et compatissante. »

En province, voici comment la justice et les couvents pratiquaient cette soi-disant churiti modeste tt compcUissante : c Les supérieures de la maison des nouvelles converties établie dans la ville d'Usez, se plaignirent de la rébellion de quelques filles qui ne paraissaient pas assez bonnes catholiques ; on les condamna k recevoir le fouet de la main de ces fausses dévotes ; et la chose fut exécutée en présence du major du régiment de Vivonne, et du juge de la ville. U y en avoit huit de coupables, dont la plus jeune avait seize ans, et dont la plus âgée nieu avoit que vingt-trois* Cependant on les traita comme des enfans de six à sept ans. On les troussa jusqu'aux reins, et elles furent fouettées (avec des lanières armées de plomb, dit Jurieu) à la vue de plusieurs de leurs compagnes, et pour leur servir d'exemple. Pendant l'exécution elles reprochoient à ces hypocrites la fausse piété qui les faisoit renoncer à la pudeur de leur sexe* qui leur inspiroit de châtier des filles de

leur âge d'une manière aussi indécente, et qui exposoit aux regards des hommes les parties de leur corps que la modestie cache avec tant de précaution. » (Élie Benoit, Ifistoire de VEdit de Nantes, t. III, 3 e part., p. 893). — Il est possible et même probable qu'on n'ait jamais vil tant d'impudeur dans la maison des Nouvelles Catholiques de Paris; toutefois, et M. Michelet l'a ignoré, plusieurs des captives y furent mises dans un état pitoyable et perdirent l'esprit par suite de persécutions continuelles.

« Une fille d'un considérable marchand de Paris fut tellement troublée par la peur qu'on lui faisait tous les jours, qu'elle ne pouvait demeurer seule ni le jour ni la nuit, croyant toujours voir de ces monstres affreux, dont on lui avait fait la peinture, comme devant dévorer les hérétiques, et parce qu'on lui avait parlé des commissaires qui sont préposés à la police, comme de gens qui devaient venir la prendre pour lui faire subir de cruelles peines; elle avait reçu de si vives impressions de cette frayeur, qu'elle ne pouvait voir un homme sans le pren-

dre pour un commissaire et sans jeter des cris pitoyables (1). »

Mademoiselle des Forges, fille de Théodore Le Coq, conseiller et maître d'hôtel ordinaire du roi, enfermée d'abord chez les Bénédictines de la Madelaine du Tresnel, dont Fénelon était aussi supérieur, puis conduite aux Nouvelles Catholiques, figure sur la liste des prisonnières de cet établissement à la date du 17 octobre 1686. La liste du mois de décembre suivant lui consacre cette mention significative : ne veut même pas entendre parler de religion; et elle est portée sur celle du 1 er février 1687 comme encore protestante. On réussit cependant à la dompter, mais à quel prix! « Tout le monde sait, dit de Béringhen son parent, que c'était une fille de mérite et de raison ; mais les duretés continuelles, l'abstinence forcée et les insomnies qu'elle a souffertes entre les mains de ces impitoyables créatures, lui ont fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie. »

Après l'avoir rendue folle, on lui fit signer une

(1) El. Benoit, Histoire de VEdit de Nantes, V, 884.

formule d'abjuration et on la mit hors du couvent, dans les premiers mois de 1687, A peine rentrée dans sa famille, elle se tua en se précipitant du troisième étage sur le pavé (1) : la prétendue douceur de Fénelon ne différait donc point de la rigueur toute chrétienne et catholique, tant prônée par les prélats.

Madame de la Fresnaye paraît avoir aussi perdu la raison, grâce aux procédés mis en usage pour la convertir par ce singulier apôtre de la tolérance. Entrée dans la maison des Nouvelles Catholiques par ordre du 30 janvier 1686, elle y était depuis quatre mois lorsque la supérieure (ce n'est jamais le supérieur, mais toujours la subordonnée qui paraît) songea à s'en débarrasser. Le 4 mai, Seignelay transmit à la Reynie l'ordre suivant : « La mère Garnier m' ayant escrit que la dame de la Fresnaye qui est aux Nouvelles Catholiques est folle, et qu'il est nécessaire de la faire enfermer, le roy désire que vous examiniez si cela est vray, et qtie vous me fassiez sçavoir où on la pourrait met-

(1) Haag, France protestante, VI, 480.

t)ES NOUVELLES CATHOLIQUES. 75

fcre. » (Archives, O 1 30). — Que fit-on de cette malheureuse? Sa folie fut-elle persistante? — On ne sait; toujours est-il qu'elle n'avait pas abjuré trois ans plus tard/puisque nous trouvons dans les registres du Secrétariat, à la date du 21 novembre 1689, l'ordre de la faire sortir du royaume « à moins qu'elle ne veuille faire sa conversion (1). »

Si la plus grande part de responsabilité de ces actes d'inhumanité incombe à Fénelon et à la mère Garnier (2), les dames (toutes nobles,

(1) Les cas de folie produits par la Révocation furent innombrables ; en certains endroits la proclamation de l'Edit révocatoire suffira jeter le trouble dans les facultés mentales d'un grand nombre de personnes, dont quelques-unes se suicidèrent de désespoir ; chez d'autres la raison ne faiblit qu'à la suite d'une longue et cruelle détention (voir dans l'Appendice III les martyrs de l'île Sainte-Marguerite). Il serait facile de multiplier ces exemples, nous n'en citerons plus qu'un : Une demoiselle Falaiseau, qui avait épousé un M. de Bruges du Poitou, venue a Paris en 1700 pour recueillir l'héritage de son père, fut arrêtée comme mauvaise catholique, et mise dans un couvent ainsi que ses trois filles Elle devint folie de chagrin et mourut en peu de jours. {France prot , art. Falaiseau.)

(2) Marie Foucault, sœur, croyons-nous, du farouche intendant qui dragonna le Poitou, exerçait en 1683 les fonc* tions de supérieure des Nouvelles Catholiques de Paris; la mère Garnier qui lui succéda porta le même titre au moins de 1685 à 1689, et même encore en 1695. (CM, 39.) A cette

sauf trois) qui composaient avec eux le chapitre des Nouvelles Catholiques en 1686, ont aussi mérité un châtiment, le seul que l'indignation de la postérité puisse infliger : le pilori de l'histoire. Voici ces noms tels que nous les avons trouvés dans le contrat d'acquisition de la moitié des ruines et dépendances du temple de Charenton : sœur Charlotte de Bézu d'Hardencourt, sœur Louise de Croy (1), sœur Anne des Fonteines, sœur Suzanne de Falbert (ou Jalbert), sœur Marie Elisabeth de Bourg, sœur Marie de Marcon, sœur Suzanne de Saint- André, sœur Marie Anselin, sœur Anne Chapellot et sœur Marie-Ff ançoise Heat.

Combien de milliers de malheureuses furent amenées de force dans cette maison, durant les cent cinquante années de son existence ? — On l'ignorera peut-être toujours. Les seules pièces provenant de la communauté, qui existent aujourd'hui aux Archives, sont aussi peu accusadate, elle faisait faire un très-riche mariage^ à l'une de ses anciennes détenues qui avait abjuré et obtenu une pension.

(1) Sans doute parente éloignée du prince Porcien, Antoine de Croy, l'un des plus nobles caractères de la Réforme au XVI - siècle.

trices que possible (1) ; heureusement les registres des secrétaires d'État contenant des ordres d'arrestation et d'élargissement, les papiers de Harlay (Mss. de la Biblioth. nat. y Fr. 17416- 17421) et surtout ceux de la Reynie (Ibid.

7050-7055), où se trouvent sept listes contenant les noms de quelques-unes des captives qui, de 1685 à 1687, gémissaient sous la dure oppression de Fénelon, sont des documents irrécusables, qui dévoilent une partie des faits que des mains criminelles ont essayé de plonger dans un éternel oubli.

Bien que ces listes portent près de cent noms, auxquels nous avons pu en ajouter une

(1) Elles se composent surtout de titres de rente, de contrats d'achats ou de donation (S, 4668, 4669 et H, 4206). Nous extrayons d'un registre qui ne concerne que le chapitre, les lignes suivantes datées du mois de mars 1680 : « François de la Mothe Fénelon, supérieur de la maison des Nouvelles Catholiques de Paris, nous permettons par ces présentes à notre chère sœur Tardif, associée de ladite maison, de travailler "pendant trois ans au service des pauvres malades de l'Hôtel-Dieu a Chars (sic) et à l'instruction des enfants du dit lieu. » — Comme il n'est pas probable qu'il y eût un hôtel-Dieu dans le village de Chars (Seine-et-Oise) qui ne comptait pas alors mille habitants, nous croyons qu'il faut lire Chartres, ou peut-être Blois, diocèse de Chartres, où la même sœur fut encore envoyée en 1683.

vingtaine d'autres, elles sont évidemment fort incomplètes ; cela résulte d'une pièce de comptabilité, destinée à montrer au roi que la somme de dix-huit mille livres, qu'il avait donnée à la communauté en 1686, était fort insuffisante : elle porte en effet de quatre-vingts à deux cent quarante-dnq le nombre variable des personnes que la maison eut à nourrir dans le courant de l'année (1). Or nous voyons par une liste des recluses non payantes, que le personnel de l'éta-

(1) Voici cette note qui devait accompagner la lettre de la même date que nous citerons tout à l'heure (Papiers de la Reynie, III, 21) :

5 janvier 1687. — Recette.

Nouvelles Catholiques.

En 1686 le roi a donné en ordonnances de

3,000 liv. chacune la somme de ... . 18,000 liv.

Aumônes des particuliers ...... 2,226 liv.

Quêtes, legs et troncs- 2,228 liv.

Pensions 2,903 liv.

25,357 liv.

Personne**

Depuis 245 jusque» au nombre de 80 personnes.

Charges et fondations acquittées*

Lits et meubles achetés»

Pour celles qui après être devenues oatholiques sont en besoin après être sorties.

Réparations et accommodements aux maisons de Paris et de Charenton.

Ajoutons que la maison était dispensée de tout impôt,

blissement ne se composait que d'un chapelain, quatorze sœurs et six domestiques tant à Paris qu'à Charenton, soit vingt et une personnes ; d'où il ressort qu'il y eut, à un certain moment de Tannée 1686, deux cent vingt-quatre protestantes détenues dans les maisons de Paris et de Charenton (1). Chiffre énorme, abominable! Plus de deux cents consciences (Je femmes, de jeunes filles, d'enfants de six ans, à tourmenter

aussi bien que celle dei Nouveaux Catholiques, sous la seule condition de ne pouvoir être changée en maison de profession religieuse, mais de demeurer toujours en état séculier.

Louis XiV ne lui avait longtemps donné qu'une somme annuelle de mille livres, mais la Révocation le contraignit à se montrer plus généreux. -

Outre la munificence royale, les aumônes, les legs, les quêtes organisées en leur faveur, les Nouvelles Catholiques avaient recours à la libéralité de l'assemblée du clergé qui, en 1695, porta de six cents à huit cents livres la pension qu'elle leur faisait. (Archives, S, 4669.)

Nous lisons encore dans une pièce des Archives (S, 4668), datée du 16 octobre 1691 :

« Il a pieu au roy leur faire don de la somme de 32,400 liv. pour la fondation de six places, pour six sœurs destinées a l'instruction des nouvelles catholiques...

« Plus, il plaist encore au roy de donner tous les mois audites filles, pour gratification, la somme de 600 liv. pour aider à la subsistance des nouvelles catholiques. »

(1) Nous savons en outre que la maison renfermait quarante prisonnières femmes ou filles en 1673, et à peu près le même nombre en 1695.

pour les rendre hypocrites ! C'est à cela qu'avaient abouti pour Fénelon les rêves de l'apostolat, de la mission du Levant ! L'ambition, mise au service d'une doctrine immorale, l'avait fait tomber au-dessous des alguazils. •

En le faisant nommer supérieur de la maison, ses puissants protecteurs s'étaient imaginé que des jeunes filles qui portaient de grands noms ou avaient été élevées dans l'opulence (1), ne résisteraient guère à un jeune prêtre grand seigneur, éloquent, fin et habile, qui ferait briller à leurs yeux les faveurs de la cour, les bonnes grâces de Madame de Maintenon, parvenue au comble de la fortune grâce à l'abjuration (2), l'entrée à Saint-Cyr, l'espoir de brillants mariages, la promesse d'une dot, d'une pension, des biens de leurs parents passés à l'étranger ;

(1) Sur cent vingt-cinq, soixante-dix-huit étaient de famille noble, et un grand nombre d'autres appartenaient a la plus riche bourgeoisie; quelques-unes avaient des femmes de chambre entretenues à leurs frais.

(2) Longtemps maltraitée par une de ses tantes qui voulait la ramener dans la bonne voie, la petite-fille d' Agrippa d'Aubîgné finit par abjurer dans le couvent des Ursulines de Niort, dont elle fut ensuite renvoyée comme non payante.

ces moyens de prosélytisme, bons uniquement pour des âmes abaissées, échouèrent presque toujours : le plus grand nombre des abjurations ne fut obtenu que parla contrainte.

Des cent vingt-cinq noms qui nous sont connus (1), il faut retrancher ceux de trente et une personnes, sur la conduite desquelles nous n'avons aucun renseignement, et dont nous ne pouvons affirmer que l'incarcération dans la maison des Nouvelles Catholiques. Parmi les quatrevingt-quatorze autres, vingt-cinq au moins, vaincues par une longue et sévère réclusion, abjurèrent entre les mains de Fénelon; deux seulement, au bout de trois mois, Mesdemoiselles Vidal et Martine; une autre à laquelle Madame -de Maintenon s'intéressait, Mademoiselle de Sainte-Hermine, au bout de neuf mois ; une quatrième, Mademoiselle de Villarnoul, seulement au bout de près de deux ans ; une cinquième, Catherine de Jaucourt Villarnoul, au bout de six ans. De ces vingt-cinq, huit au moins ne feignirent de se convertir que pour recouvrer leur liberté et

(1) On tes trouvera dans l'Appendice II.

quitter la France : les demoiselles Hammonnet, d'Angennes et de la Fontaine ; Tune d'elles, Marthe Hammonnet, qu'il y avait lieu de croire définitivement rattachée au catholicisme puisqu'elle avait pris l'habit de religieuse, ne résista pas à ses remords et s'enfuit avec ses sœurs. Les conversions durables furent infiniment peu nombreuses, nous n'en connaissons que cinq : celles de Marguerite et Marie Catillon, qui firent partie du chapitre des Nouvelles Catholiques vers le milieu du dix^huitième siècle, et dont l'une fut même élevée au rang de supérieure ; celle de Mademoiselle Rouvray de Villarnoul, qui obtint une pension de cinq cents livres, celle de Marie Hammonnet, qu'on peut soupçonner de n'être restée fidèle au catholicisme que pour l'amour des quatre cent mille livrés qu'on lui donna, après les avoir confisquées à son père, et celle de Catherine de Jaucourt Villarnoul, qui fit une donation à l'établissement en 1729. Parmi les soixante qui se montrèrent opiniâtres, suivant l'expression des convertisseurs, quarante-quatre semblent avoir pris à tâche de lasser par leur inflexibilité le zèle de leurs per-

séeuteurs. Comme l'attention du roi était principalement fixée sur la maison qu'il comblait de ses largesses, il fallait qu'on y réimportât des succès (singulièrement surfaits et exagérés) ; dans ce but oir se débarrassait des intraitables (1) : seize furent mises dans d'autres couvents, Tune au bout de deux mois, deux autres après vingt mois ; dans ce nombre étaient les trois demoiselles Mallet qui ne faiblirent qu f au bout de neuf années de souffrances. Dix-neuf furent envoyées par Fénelon « le plus doux des hommes », « presque un saint » (2), dans des citadelles et soumises au régime des criminels d'Etat : Mesdames Le Coq et de Liembrune, Marie et Judith Dury (l'une d'elles perdit l'ouïe par suite de l'humidité d'un cachot du château de Nantes), les trois demoiselles le Monyer, Mesdemoiselles Alix et d'Orignac, — Mesda-

(1) Noua voyons par une liste dressée pour la Reynie, que dix-sept n'avaient pas encore fait abjuration en décembre 1686, et que huit d'entre elles, prisonnières depuis* au moins six mois, ne donnaient aucune espérance ae conversion. Un hommequi eût éprouvé le moindre scrupule à violenter les consciences, eût jugé l'épreuve suffisante et les aurait relâchées; Fénelon, les garda, mais n'eut pas à se féliciter du résultat.

(2) Nisard, Revue des Devx-Mondes, 15 juillet 1845.

mes Brunier, Hammonnet, de la Fresnaye, Françoise Jacquinot, Madelaine de Dompierre, Mademoiselle Morisset, deux demoiselles de Villarnoul et deux femmes de la duchesse de la Force. La fidélité des dix- dernières, qui se montrèrent énergiquement résolues à tout souffrir plutôt que d'abjurer,- reçut enfin sa récompense; elles furent expulsées du royaume de 1687 à 1697. Quelques-unes étaient notées comme dangereuses, c'est-à-dire capables de convertir celles qui les catéchisaient et les persécutaient : des jeunes filles de moins de quinze ans déroutèrent toutes les prévisions en montrant une constance et une indomptabilité qu'on n'aurait pas attendues d'un âge si faible. Neuf enfin qui étaient en règle avec la loi puisqu'elles avaient déjà abjuré ou prétendaient l'avoir fait, furent mises aux Nouvelles Catholiques, plusieurs pour la seconde fois. L'une d'elles, Madame Paul, sortie de la maison le 20 mai 1686, est arrêtée de nouveau le 11 juillet suivant, retourne dans la même prison, en sort une seconde fois aussi mal convertie que la première, est arrêtée une troi-

sième fois le 8 mai 1690, et, comme Fénelon n'en veut plus, envoyée au château de Loches où, « gardée très-étroitement » par ordre, elle ne faiblit qu'au bout de 'trois ans. Sa troisième conversion fut-elle plus réelle que les deux autres? — Il est assurément permis d'en douter. — Nous comprenons que des fanatiques à courte vue se soient jetés dans un inextricable dédale de contradictions et d'impossibilités, en exigeant que les conversions qu'ils arrachaient par des moyens illégitimes fussent sincères ; mais Fénelon n'était pas de ces gens-là ; il était de sang-froid, raisonnait, savait à merveille que la violence exclut nécessairement la sincérité, et n'avait pas même l'excuse de pouvoir se dire qu'il ne persécutait les hérétiques que pour les contraindre à entrer dans le ciel. Il n'était pas assez naïf pour viser à la sincérité des conversions qu'il opérait (1) ; mais il tenait à ce qu'elles

(1) Madame de Maintenon, son amie, disait crûment : «Je crois bien que toutes ces conversions ne sont pas également sincères; mais Dieu se sert de toutes voies pour ramener à lui les hérétiques. Leurs enfants seront du moins catholiques. Si les pères sont hypocrites, leur réunion extérieure les rapproche du moins de la vérité ; ils en ont les signes de commun avec les fidèles. »

fussent durables, son esprit de domination exigeait l'apparence d'une conversion réelle ; il lui en coûtait infiniment d'être obligé de reconnaître qu'on pouvait lui résister, qu'il avait manqué son coup et que tout était à recommencer.

Le chapitre des finances n'est pas ici moins odieux que le reste. A l'inverse des convertis de Pellisson, qu'on payait pour les faire abjurer, aux Nouvelles Catholiques et dans les autres couvents il fallait payer pour être en prison et persécuté. Si Fénelon n'agissait pas ouvertement en vertu des mêmes motifs qui portaient révoque de Montauban à demander qu'on mît dans un couvent une demoiselle protestante qui devait « avoir un jour cent mille écùs de bien », et qui était sur le point d'épouser « un mauvais converti » (1), la question d'argent jouait aussi un trop grand rôle sous son administration. La mère Garnier (toujours elle) jalousait celles des

(1) Mademoiselle de Caumônt de Montbeton, voir la lettre de l'évoque au ministre d'Etat, dans le Bulletin de VHist. u Prot. /K, II 361.

Voir aussi (lôid., VIII, 476) les démarches faites pour obtenir la pension d'une demoiselle noble oubliée quinze ans dans un couvent.

pensionnaires placées ailleurs qui avaient de la fortune et payaient largement pour elles et leurs femmes de chambre, sans trop se faire prier. Dans le double but de relever la gloire de la maison et d'en remplir les coffres, elle (jamais lui) demandait par écrit, au secrétaire d'Etat, de lui faire livrer par les couvents de province les grandes dames et les nobles demoiselles dont la conversion n'avançait pas, et qu'elle se chargerait volontiers d'activer (1). On n'acceptait pas les pauvres avec le même empressement ; la liste de celles qui ne payent rien ne contient que les noms de vingt et une pensionnaires, h peine un dixième de celles de l'année 1686. On patientait assez aisément à l'égard des indociles qui payaient bien (soit de quatre à six cents livres) ; il n'en était pas de même à l'égard des autres. La liste des débitrices et des sommes dues était envoyée à la police, chargée du recouvrement des fonds, avec des notes telles que celles-ci : Faire payer, ou N'a pas de quoi payer, s'en défaire aux Nouvelles

(1) Entre autres Madame de Béringhen en 1687.

Catholiques et mettre en quelque autre (1). Qui donc oserait ici parler du salut des âmes, en voyant Fénelon refuser de les sauver gratis ou à crédit, et envoyer les mauvaises payes à ses confrères? Le salut des âmes, c'est le grand mot de tous les persécuteurs, c'est la formule consacrée que Fénelon avait moins que personne le droit de prononcer ; on en jugera par ce trait vraiment horrible : Deux Turquesses, Marie et Ursule May, âgées l'une de six et l'autre de sept ans, mises aux Nouvelles Catholiques le 13 mai 1685, y étaient encore près de deux ans plus tard ; comme elles donnaient un « fâcheux et mauvais exemple » et ne payaient pas, la liste remise à la Reynie le 1 er février 1687, porte ces mots atroces : Les mettre à V Hôpital

(1) Nous transcrivons encore quelques lignes curieuses de cette liste du 17 octobre 1686 :

« Mademoiselle Desforges, 28 juin, dit qu'elle paiera comme nous la traiterons.

« Mesdemoiselles Monyer, trois sœurs, 24 septembre, veulent bien payer sur ce qui leur a été saisi lorsqu'elles ont été arrêtées.

« Mademoiselle Morisset veut bien payer quand elle le sera d'un chanoine de Saint-Germain l'Auxerrois qui lui -doit quatre & cinq mille livres. — Faire demander à ce chanoine.»

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général, c'est-à-dire avec les femmes perdues, dans le repaire de tous les vices, de toutes les pourritures et de toutes les infamies ! C'est ainsi que l'auteur de YEditcation des filles travaillait à celle de ces deux pauvres petites musulmanes, à coup sûr plus chrétiennes que lui; c'est ainsi que l'apôtre, le saint travaillait au salut de leurs âmes !

Il s'entendait mieux à veiller aux intérêts matériels de la maison, et à solliciter des ministres les subsides nécessaires (1) : « M. l'abbé de Fénelon, écrivait la mère Garnier (2), dit vendredi dernier à M. de Seignelay que nous n'avions plus d'argent, à quoi il répondit qu'on nous en donnerait ; mais que le roi entendait que les protestantes payassent leur pension et que pour cela il fallait, Monsieur, que je m'a-

(1) C'est Bossuet lui-môme qui demanda et obtint pour l'hôpital de Meaux les démolitions des temples de Nanteuil, de Morcerf, et les maisons adjacentes, au moment de la Révocation; le disciple a, sans nul doute, imité le maître pour obtenir les démolitions du temple de Charenton et ses dépendances.

(2) Lettre sans date, mais qui devait accompagner la pièce de comptabilité du 5 janvier 1687, que nous avons reproduite p. 78,

dressasse à vous (1). Je l'ai déjà fait, Monsieur, et vous m'avez fait l'honneur de me marquer vos intentions. J'ai fait voir vos lettres ; mais tout cela n'a rien produit, et nous n'avons pas été payés... Que vous plaît-il, Monsieur, que je fasse ? etc. » Cet argent, si difficile à obtenir, Fénelon l'employait au besoin, comme saint François de Sales (2), pour «faciliter les conversions » ; cela résulte de la note insérée plus haut (p. 78), où les secours accordés à celles qui, après être devenues catholiques, sont en besoin après être sorties, figurent parmi les dépenses de l'établissement. Les Nouvelles Catholiques ne pouvaient se montrer moins décentes que la caisse de Pellisson et les agents de police, qui usaient du même langage adouci (3).

(1) C'est-à-dire à la Reynie.

(2) Pour essayer de convertir Th. de Bèze (1596), le saint fondateur de Tordre des Visitandinôs ne trouva pas de meilleur argument que l'offre, faite au nom du pape, d'une pension annuelle de douze mille livres pour le reste de ses jours, s'il voulait se retirer à Rome. Le tentateur n'ajoutait pas qu'on y eût infailliblement brûlé l'hérétique, sans doute pour économiser la pension. {Œuvres de Baidaçre, Genève 1857, in-8«\ II, 132.)

(3) Ils s'exprimaient ainsi dans le tableau de la distribution de trois mille livres données par le roi le Tdé-

Mais l'euphémisme ne peut tromper ici personne, d'autant plus que Fénelon pratiquait encore ouvertement ce système de pieuse corruption longtemps après avoir quitté les Nouvelles Catholiques, et alors qu'il était prince archevêque de Cambray . Un seul fait de ce genre a échappé à l'oubli ; mais il vaut la peine que Ton s'y arrête un instant.

Une Anglaise était venue en France, à lasuite , de quelque grand chagrin, d'amour peut-être, rendre visite à sa sœur, Madame de Mézières, femme du gouverneur d'Amiens. Elle n'avait obtenu, de la reine d'Angleterre la permission de faire ce voyage qu'à « condition de retourner au bout d'un certain temps en son pays. » L'archevêque la rencontre, et son instinct de convertisseur flaire une conquête facile. Quel triomphe, s'il ramenait au giron de l'Eglise la

cambre 1685 : « Plusieurs pauvres convertis vingt-trois livres. » — C'était du reste le langage officiel, témoin le préambule de la déclaration du mois de mai 1679 contre les relaps : « Nous avons été informé que dans plusieurs provinces de notre royaume, il y en a beaucoup qui, après avoir abjuré la R. P. R., dans l'espérance de participer aux sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y retournent bientôt après: »

fille des nobles évêques hérétiques ! Aussitôt il

tente la glorieuse entreprise, et, mêlant à la

controverse la promesse d'une pension et d'un

canonicat, il réussit à ébranler la demoiselle.

Elle promit peu après d'abjurer ; mais en femme

avisée, avant de conclure, elle exigea que son

avenir fût assuré. Fénelon prit la plume, et, au

nom de Dieu, sollicita la pension qui devait

procurer le salut d'une âmet Voici un extrait

de la lettre qu'il adressa au Père Letellier,

confesseur du roi; elle est datée de Cambray

24 septembre 1713 (1) :

o Un hasard m'a fait voir M lle Ogelthorpe.^ Je lui expliquai doucement la vraie doctrine de l'Eglise, qui est très-éloignée de celle que les protestants nous imputent. Nos conversations la troublèrent... Elle m'a écrit de Paris plusieurs lettres, où je vois que Dieu agit dans son cœur, et qu'il la presse sans relâche pour sa

(1) Elle a été publiée pour la première fois dans le Bulletin de THist. du Prot. fr„ VIII, 85. Les Œuvres complètes du prélat contiennent plusieurs lettres en date des 24 septembre, 7 octobre, 17 novembre, 10 et 15 décembre, relatives à la même affaire et tout aussi explicites.

On peut voir dans les Lettres choisies de M. Fléchier, Lyon 1747, in-8 e , une négociation du môme genre. Il s'agit cette fois d'une gratification et d'une place de conseiller au présidial. Lettres à M. Vigier avocat, du 6 février, du 20 avril et du 18 juillet 1683.

conversion, mais elle ne peut faire ce pas sans encourir l'indignation de M me sa mère, qui est une femme d'un esprit impérieux et opposé à la religion catholique. Il faudra même qu'elle renonce à un établissement très-avantageux qui s'offre pour elle. C'est sans doute pour une jeune personne qui est très-vive et naturellement très-haute, une violente tentation de résister à l'attrait de la grâce. Mais il parait qu'elle veut sacrifier tout à son salut, et renoncer à l'Angleterre pourvu qu'elle trouve en France du pain dans une retraite. Elle ne connaît point les couvents, et ce qu'elle en a ouï dire aux hérétiques dans son pays l'en éloigne un peu, mais elle serait contente de passer sa vie dans un chapitre, où elle serait chanoinesse. Je lui ai offert tous mes soins pour tâcher de la faire recevoir à Maubeuge, mais il faut commencer par lui procurer une subsistance, et je ne vois aucune autre ressource que celle de la bonté du roi... Je n'ai jamais trouvé en aucune personne plus de candeur et de noblesse de sentiments, plus de courage et de désintéressement.. Dieu la poursuit et ne la laisse point à elle-même, pour l'enlever à sa fausse religion... Il s'agit du salut d'une âme que je crois chère à Dieu... Je crois même que Dieu qui a changé le cœur d'une demoiselle si prévenue contre la vraie religion, mettra d'abord dans celui de Sa Majesté le désir de faire ce qu'elle a déjà fait tant de fois pour faciliter les conversions. Une pension lèvera toutes les difficultés et mettra cette personne en sûreté pour toute sa vie.

« C'est avec une sincère vénération que je suis, etc. »

La prébende offerte à Mademoiselle Qgelthorpe valait cent pistoles (mille livres) de revenu. « Il faut y joindre, ajoutait le négociateur,* quelque autre revenu pour subsister honnête* ment avec des filles qui sont d'une naissance fort distinguée. » Sa Majesté ne se fit pas prier pour prendre part h « une œuvre si digne d'elle ; » mais alors qu'on croyait toucher au but, la demoiselle éprouva des scrupules qui l'honorent, et manifesta l'intention de faire une apparition eu Angleterre, pour tenir la promesse de retour que sa mère avait fttite en son nom. Aussitôt grand émoi parmi les convertisseurs de tout rang. Rentrée dans sa famille, persisterait-elle dans le dessein de quitter le protestantisme, et, si elle y persistait, lui serait-il permis de revenir en France? « Je lui représentai très-fort, écrit le prélat diplomate, le danger de ce voyage, et la défiance où elle devait être d'elle-même. Elle me répondit que madame sa mère... était responsable de son retour ; que si elle ne retournait pas en son pays, les biens de madame sa mère seraient confisqués; que la reine même ne pourrait

point empêcher le parlement de suivre cette loi rigoureuse ; qu'elle voulait, par honneur et par justice, aller dégager la parole de madame sa mère, et qu'ensuite elle reviendrait très-facilement sans permission... Cette jeune personne est vivement pénétrée des vérités de la religion; mais son voyage fait peur; il faut prier Dieu pour elle (1). »

On Tassura vainement que le roi « se chargeait de tout par rapport à l'Angleterre, * que Sa Majesté traiterait directement la chose avec la reine pour apaiser les esprits; elle partit. Avant que son départ fût connu, le dévot monarque avait pris la mesure qu'il croyait la plus propre à précipiter l'abjuration, témoin les registres du secrétariat où se trouve à la date du 19 novembre la résolution suivante : Brevet de 2000 livres de pension en faveur de la demoiselle Ogelthorpe, en considération de sa conversion sincère à la religion catholique apostolique et romaine. Quand la fâcheuse nouvelle se fut répandtfe, Letellier écrivit à Fénelon avec plus

(1) Lettre du 15 décembre 1713.

de prudence que de style : « Nonobstant le mécontentement du roi, M. le comte de Pontchartrain a obtenu que lia pension et la gratification (500 écus) que nous avons demandées auront lieu quand la demoiselle sera revenue (1). * Mademoiselle Ogelthorpe revint-elle jamais conclure sa conversion « très-désintéressée, » au prix d'un canonicat de 1,000 liv. et d'une pension de 2,000, sans parler de la modeste gratification qui y était jointe ? Nous l'ignorons, et cela importe peu ; car si l'affaire si habilement combinée ne réussit pas, il ne faut en accuser ni le zèle du prélat ni l'honnêteté de ses procédés (2).

Si la persécution retrempe les âmes fières et généreuses, elle émousse et débilite le sens

(1) Lettre du 10 décembre 1713.

(2) L'abbé Girard, supérieur des Nouvelles Catholiques en 1695, marchait sur les traces de Féuelon, témoin la lettre que le secrétaire d'Etat lui adressait le \0 février, et qui se termine ainsi : « Vous pouvez dire à Mademoiselle de Villarnoul qu'outre les raisons essentielles qu'il y a d'entrer dans la seule et véritable religion, cette démarche luy attirera la protection de Sa Majesté. » (O 1 , 39.) Les conversions qu'il opérait avaient parfois le même sort que celle de son prédécesseur. Un ordre du 1 er juin 1695 porte que Mademoiselle de Brasnay, s'est pervertie après sa sortie des Nouvelles Catholiques; on l'envoie & la maison de Caen'et sa mère au château de Pont-de-1' Arche. (Ibid.)

moral des persécuteurs et des natures faibles, bientôt lasses des pénibles efforts que commande le devoir. En faisant violence à la conscience des jeunes protestantes , en brisant en elles le ressort intime, on courait risque de les faire succomber à l'entraînement des passions et de les conduire à l'immoralité. L' Histoire d'un Augustin décrite par lui-même , curieux document découvert et publié par M. Louis Lacour (1), prouve trop évidemment que ce danger ne fut pas toujours évité. On y voit deux jeunes converties qui s'étaient liées au couvent des Nouvelles Catholiques de Paris, se laisser débaucher par des moines, les suivre dans leur cloître, accepter des rendez -vous dans Notre-Dame, tomber au niveau des courtisanes et solliciter du consistoire de Charenton l'argent nécessaire pour aller, disaient-elles, abjurer en Angleterre.

Terminons cette étude par une dernière remarque :

Les maisons de Nouvelles Catholiques conti-

(1) Bulletin de VHist. du Prot. fr., VIII, 215.

nuèrent leur œuvre corruptrice et honteuse* sans doute jusqu'à redit de tolérance (1787), et peut-être jusqu'à la Révolution ; c'est un fait qu'aucun historien n'a, croyons-nous, signalé jusqu'ici. Tandis que le pasteur Jean Godefroi, dit Dutilh, écrivait en 1763 (1) : «On est assez tranquille dans cette province (celle de Normandie) ; la plus grande persécution qui a presque toujours consisté dans l'enlèvement des enfants, s'est calmée depuis six mois, et semble s'être anéantie, puisqu'au lieu de pratiquer des enlèvements on a fait sortir plusieurs enfants des couvents de Caen, qu'on s'était proposé de rendre à leurs parents ; » tandis que M. Jobez n'a poursuivi ses recherches sur ce sujet que jusqu'à Tannée 1764 {Bulletin de rifist. duPrat>fr n VI, 275) ; tandis qu'on croit généralement avec M. Peyrat (2) « que la persécution violente expira en 1¥74 avec le règne de Louis XV, » nous voyons des jeunes filles mises aux Nouvelles Catholiques de Rouen en

(1) Voir Ch. Coquerel, lîist. des Eglises du Désert ; II 4

(2) Hist . des pasteur* du Désert, II, 473.

1768, 1769, 1776; en 1777 la maison en comptait trente et une; âgées de six à vingt-deux ans, dont Sa Majesté payait les pensions ; elle en comptait trente-cinq en 1778. En 1776, la maison de Caen en comptait vingt-sept, dont deux de cinq ans, une de sept, deux de huit, une de neuf, et dont la plus âgée n'avait que dix-neuf ans. Le 10 décembre de la inême année, la sœur supérieure de l'Hôpital général de Périgueux déclare « avoir reçut » (sic) la nommée Suzanne Teissier, de la main d'un cavalier qui la lui a amenée pour l'instruire dans la religion catholique. Le carton TT, 291 des Archives montre l'institution en pleine activité et pensionnée par le roi jusqu'en 1778 et 1779, nonseulement à Rouen, Caen, Périgueux, mais encore à Saint-Lô, Alençon, Bergerac, Beaumont (diocèse deSarlat) (1), etc., etc. En présence de ces documents irréfragables, nous ne saurions douter un instant que le fanatisme des prêtres et des religieuses ait gardé sa proie jusqu'à

(1) Les pièces relatives à Beaumont ne vont pas, dans ce carton, au delà de 1773.

ce qu'elle lui fût arrachée parle grand mouvement populaire, qui emporta l'ancienne société et l'ancien culte avec tous leurs abus et leurs crimes séculaires.

Quant à la maison de Paris , le carton S, 4668 des Archives nous donne sur ce point les renseignements les plus circonstanciés : En 1790 elle avait pour supérieure Marie- Marthe Pitois qui fut la dernière, et comptait vingtsept personnes tant sœurs qu'élèves et domestiques. Frappée par l'article IV du titre V de la loi du 18 août 1792, portant suppression des congrégations séculières, elle continuait à se donner le titre « d'établissement d'instruction publique. * Voici la dernière liste de son personnel, comprenant dix dames de chœur, trois converses et neuf « élèves en la religion catholique * :

Dames.

Marie-Marthe Pitois.

Marie-Rose Chantereau de Beaumont.

Anne-Françoise Darent.

Marie-Catherine Claire.

Marie Pesé.

Louise-Rosalie Lucas.

Angélique-Françoise L'Allemant. Marie-Rose Blanchet.

Victoire-Félicité Dutertre.

Marie-Angélique Guéret.

Converses.

Louise-Marie-Anne Pâté.

Marie-Catherine Bongault.

Marie-Guillaine Monlard.

Elèves en la religion catholique ou nouvelles catholiques.

Les citoyennes :

Marie •* Louise Selliebus, entrée le 30 juin 1754, âgée de 73 ans, aveugle et infirme.

Suzanne-Marguerite Armagnac, entrée le 18 septembre 1872, âgée de 30 ans, infirme.

Marie-Louise Fromentin, entrée le 11 septembre 1786, âgée de 18 ans.

Marie-Jacqueline Fromentin, sa sœur, entrée

le 17 septembre 1786, âgée de 17 ans.

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