‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 11 sur 66 · L'INVASION DES CULTES ÉTRANGERS · texte numérisé non relu

L'INVASION DES CULTES ÉTRANGERS

Incapable de se développer jiar elle-même, la religion romaine ne put résister indéfiniment à l'intrusion d'idées venues du dehors et s'olTrant à combler ses lacunes. Il se peut que Rome ait et*', au temps des Tarquins et de Mastarna mué en Servius Tullius, sous la domination étrusque, qui s'est étendue jusqu'à la Campanie. Il paraît avéré que la triade capildline fut une combinaison empruntée à la théologie toscane {Etrusca disciplina). Une tradition que rien n'est venu démentir veut que la statue de Jupiter ait été moulée en argile par un artiste mandé de Véïes, et que la religion romaine ait alors, pour la première fois, accepté de représenter la divinité par des formes plastiques. Ce qui est hors de discussion, c'est l'in- Iluence dominante, irrésistible, qu'exerça sur l'esprit des Romains la civilisation grecque, implantée pour ainsi dire à leurs portes, dans l'Italie méridionale. Ce n'est plus seulement l'anthropomorphisme plastique qui entre à la fois, par le Nord et par le Sud, dans la religion ancestrale, dite de Numa; c'est la mythologie grecque tout entière, avec ses généalogies divines, les merveilleuses histoires cosmologiques révélées par les Muses, la psychologie humaine appliquée aux êtres sur lesquels les Romains ne savaient rien, expliquant leurs faits et gestes, définissant leurs caractères, partageant entre eux les fonctions, l'autorité et l'intelligence. La science étrusque, apportée par les aruspices, s'était imposée comme seule capable de scruter le sens des prodiges et de dévoiler les secrets de l'avenir; mais elle restait suspecte, comme venant

LA KELIGION ET LES RELIGIONS A ROME i)

d'un peujtle ennemi, capable de tromper la confiance des Romains. Les Grecs, au contraire, n'inspiraient alors que de l'admiration, et les Romains étaient fiattés d'être traités en frères par ces fien?, qui appelaient tous les autres peuples des Barbares. Un oracle grec s'installa à Rome même, sous la l'orme de « livres sibyllins » venus de Cumes, soigneusement enfermés dans une cellule du temple capiloUn, pour y être consultés, quand besoin serait, par un corps d'interprètes constitué tout exprès. La Sibylle, interprète d'Apollon, était censée y avoir transcrit non j)as précisément des prophéties, mais des modes de procurations et purifications plus efficaces encore que les procédés suggérés par les aruspices et propres à conjurer les grandes crises. On découvrit bientôt que la Sibylle était troyenne, et il n'y eut plus à s'étonner que sa sollicitude fût allée de préférence aux descendants des Troyens.

C'est de là qu'est sorti, pour envahir et transformer la religion romaine, l'essaim victorieux des dieux helléniques. Chaque fois (jue les interprètes des livres sibyllins, sur l'ordre du Sénat, déchilTraient quehpie page de ces livres mystérieux, préalablement tirée au sort, ils en rapportaient l'injonction de procéder à une cérémonie solennelle de rite grec, et souvent lé conseil d'accorder le droit de cité à une divinité hellénique. Les historiens et annalistes grecs ou grécisants qui fabricpièrent l'histoire romaine des premiers siècles, avec l'idée préconçue de faire des Romains les disciples des Grecs, effacèrent à peu près toute dilîérence entre les religions des deux races. Les dieux romains, en gardant leurs noms, prirent les habitudes et la figure de leurs congénères helléniques. Junon se reconnut en liera; Mars endossa les exploits d'Ares; Neptune, tiré de son obscurité, comme Saturne mué en Kronos. fut grandi à la taille de Poséidon, et Minerve, moitié italique, moitié étrusque, aclieva la

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série de ses mélaiTior|ilioscs eu prenant l'allure d'Athêna.

Les Romains purent s'étonner d'avoir ignoré si longtemps toutes les belles choses qu'on leur apprenait ainsi : mais ces transformations flattaient leur amour-]iropre, et elles ne modifiaient pas le culte national, sur lequel veillaient les Pontifes. Les dieux importés qui avaient gardé leur personnalité exotique, comme Apollon et Asklépios, furent logés en dehors du jjomeriuin, Apollon dans les « prés flamiuiens », Asklépios {Aisclapius, Ae.sculaphis) dans l'île tibérine, et leur culte placé sous le contrôle des Xciri S. F. Nul sacerdoce nouveau ne fut institué pour le desservir, étant entendu que le secours des dieux étrangers ne serait invoqué par l'État qu'accidentellement, sur le conseil de la Sibylle, et les cérémonies propitiatoires dirigées par ses interprètes.

Il fallut les terreurs de la deuxième guerre punique pour faire dévier la politique romaine de ces sages tempéraments et ouvrir la cité à l'invasion des religions orientales. Les désastres avaient succédé aux désastres, et Hannibal avait paru aux portes de Rome. Les dieux nationaux ou gréco-romains étaient donc impuissants à la protéger? La Sibylle, remontant à ses plus lointains souvenirs, groupés autour du mont Ida, ordonna d'appeler à Rome la Grande-Mère Idéenne (Magna Mater dnum Idaea). Vérification faite, il se trouva que la Grande-Mère avait pour symbole un bétyle tombé du ciel, une pierre noire adorée à Pessinonte en Phrygie, en laquelle était censée incorporée la puissance féconde qui vivifiait la Nature entière. Les Romains étaient loin du temps d'où dataient leurs fétiches nationaux, comme le silex de Jupiter Lapis et les hastes de Mars ou l'ancile des Saliens; mais ils n'avaient pas dépouillé l'animisme ancestral, qui leur rendait intelligible cette intégration mystérieuse et qui, en Grèce même, survivait sous le

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