‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 13 sur 66 · T.A RELIGION ET LES RELIGIONS A ROME · texte numérisé non relu

T.A RELIGION ET LES RELIGIONS A ROME

n'ait ni pri^sident, ni caisse coininnnc. En d'autres termes, il n'y aura plus de sociétés secrètes; mais l'Etat |)ermet de satisfaire aux obligations contractées dans le for intérieur envers le dieu étranger. Les dernières résistances furent éfoufîées par les perquisitions ordonnées dans la région de Tarente par le préteur L. Postumius en 184, en Apulie par les préteurs L. Pupius et L. Duronius, au cours des années 182-181. Le nom de Bacchanales passa en proverbe, mais l'institution fut extirpée du sol de l'Italie.

Désormais, le gouvernement exerça une surveillance attentive sur la pro|)agan(le des idées religieuses et philosophiques qui menaçaientde discréditer les traditions nationales, le mas majorum. En 161, il expulsait de Rome les philosophes et rhéteurs qui importaient le scepticisme éclos dans les écoles de la Grèce, et il répétait l'opération en 92; en 139, il chassait de même les astrologues chaldéensetdes adorateurs de Sabazios vaguement assimilés aux Juifs. Tous ces individus semaient dans le public des théories propres à ébranler la foi i)atrioti(jue et à faire des Romains des cosmo- [lOlites. Les Grecs n'étaient pas les moins dangereux. On rapporte que le grand patriote C. Fabricius, entendant Cinéas vanter la philosophie d'Epicure, s'écria ; « Puissent ces principes (5ÔY[ji,aTa) être ceux de Pyrrhus et des Samnites, tant qu'ils combattront contre nous ». A plus forte raison, au temps où la Grèce conquise abandonnait tout espoir de manier encore l'épée, les sectes philosophiques n'avaient plus de raison de déguiser leur pensée commune. Toutes prêchaient à l'envi le mépris de toutes les entraves mises par les sociétés à la libre poursuite du plaisir ou de la perfection morale réfugiée dans la conscience et le for intérieur du sage.

Il était bien tard pour réagir : le ver était déjcà au cœur du fruit. Le même Ennius qui, citoyen de fraîche date, s'é(-riait : « C'est par les mœurs et les hommes

14 l'intolérance RELIGIEl'SE ET LA POLITIQUE

antiques que dure {slat) la république roniaiiu; », était un évhémériste, c'est-à-dire une façon d'allK'e. L'aristocratie romaine envoyait ses enfants parachever leur éducation à Athènes, d'où ils revenaient sceptiques, élégants et diserts, dissimulant à peine leur dédain pour la candeur rustique et l'ignorance de leurs aïeux, Du reste, il n'était pas besoin d'aller si loin chercher une éducation à la grecque. Les grandes familles avaient des rhéteurs et philosophes grecs à leurs gages, et Rome fourmillait de professeurs dont les leçons étaient à la portée des bourses plus modestes. On ne dit pas que Sylla ait étudié à Athènes et qu'il ail fait taire des souvenirs de jeunesse lorsqu'il infligea aux Athéniens un si rude châtiment; sa noble famille était sans doute trop pauvre pour se permettre ce luxe; mais il n'en était pas moins, en face de Marins, un représentant accompli de la culture nouvelle. De ses expéditions en Asie Mineure (92) ses soldats rapportèrent le culte de la déesse cappadocienne Ma, qui, déguisée en Bellone, introduisit à Rome de nouvelles bandes de « fanatiques », dignes émules des Galles de la Grande-Mère, processionnant comme eux par les rues, à grand tapage, ivres de sang et de musique. Sylla s'en amusait sans doute; il aimait à scandaliser les Romains. On assure même que, superstitieux comme le sont souvent les sceptiques, il croyait avoir reçu en songe des avertissements utiles de cette étrange déesse.

En même temps pénétraient à Rome, par la Campanie que le commerce maritime tenait en relations constantes avec Alexandrie, les cultes égyptiens. Ceuxci n'avaient point le caractère sauvage, les allures forcenées et répugnantes des cultes asiatiques. Leurs divinités avaient déjà été métamor|)hosées, humanisées, pourvues de formes esthétiques, d'intelligence supérieure et d'une sorte de bienveillance secourable par les Grecs, qui, depuis le temps des premiers Ptolémées, avaient collaboré à l'élaboration de ces types

LA REI.IGIO.V KT LES RELIGIONS A ROME i5

divins, on leur < onsoivanl la force mystique, maintenant (^tendue à l'univers entier, qu'elles tenaient de la foi (égyptienne. C'était Isis, reine du ciel et de la mer, patronne des navigateurs, associée à Sérapis, dont la majestueuse et pensive ligure rapi)elait celle de Jupiter, de Pluton et d'Eseulape. Sérapis était puissant sur terre, où il jouait le rùle de prophète et de guérisseur, omnipotent dans le monde souterrain, rendezvous de tous les mortels intéressés par là à mériter sa protection. Sous son masque grec, qui n'était qu'un décor extérieur, se cachait, bientôt révélée aux initiés, sa véritable nature. C'était Osiris. le dieu qui, ayant connu la soutlrauce et traversé l'épreuve de la mort, était pitoyable à la destinée humaine. Il promettait à ses lidéles de la rendre pareille à la sienne, et d'assurer leur bonheur dans son royaume, lieu de rafraîchissement, de repos et de joies sans Un. Cette espérance du bonheur dans la vie future n'était plus réservée à la clientèle des mystères d'Eleusis ou aux adeptes savants de l'orphisme, gens moroses et dédaigneux, qui se gâtaient la vie présente, tournée en préparation ascétique à la mort. La vie osirienne d'outre-tombe s'achetait à meilleur compte. L'ascétisme, produit spontané du sentiment religieux et propre à l'exalter, était représenté dans cette religion par des purifications, jeûnes et abstinences, bénignes, mais répétées, adaptées aux cas de conscience par des doctrines dont un sacerdoce avait le dépôt.

Nous connaissons, par les documents égyptiens, les rites de la religion isiaque. Nous savons que, dès l'époque de la XIP dynastie, on célébrait, en divers lieux, notamment à Abydos, des représentations sacrées re[)roduisanl les péripéties de la passion et de la résurrection d'Osiris. Ces rites, importés dans le monde gréco-romain, dès le ni^ siècle dans l'Archipel, au II* siècle en Italie, bientôt après à Rome, étaient de nature à agir vivement sur l'imagination et

It) l'intolérance religieuse et la I'OLITIQLE

la sensibilité des initiés. On voyait le dien tomber sous les cou])s de Set-Typhon, Isis en deuil olierclier les membres dispersés du cadavre, puis reconstituer et ressusciter le corps divin. Les lanuintations des fidèles répondaient à la douleur d'Isis, et la résurrection provoquait une explosion de joie bruyante. Alors retentissait l'exclamation rituelle : « Nous l'avons trouvé : réjouissons-nous ensemble (sOpYjj'.aasv Tuy- /aipwij.£v) ». Cela s'appelait l'Invention d'Osiris, l'été de novembre. Au printemps avait lieu — danis les ports tout au moins — l'ouverture de la navigation ])ar la grande procession appelée le Navigium Isidi.s, en l'honneur d'Isis Pelagia, protectrice des marins, qui fut avant la Vierge « l'étoile de la mer ».

Nous sommes moins bien renseignés sur les rites de l'initiation, les mystères étant choses qui ne doivent point être révélées aux profanes. Apulée, si loquace quand il s'agit des cérémonies extérieures, est très discret sur les rites de la triple initiation qui fit du héros de son roman d'abord un fidèle d'Isis, puis le voua à Osiris, et finit par lui conférer une sorte d'ordination sacerdotale qui l'introduisit dans le collège des pastophores. Il se contente de faire dire à Lucius : « J'ai approché du domaine de la mort, et, après avoir franchi le seuil de Proserpine, j'ai parcouru tous les éléments et en suis revenu; j'ai vu, en pleine nuit, le soleil brillant d'une lumière éclatante; je me suis approché des dieux d'en haut et d'en bas et les ai adorés en face et de près ». C'est, comme on le voit, de la théologie égy[)tienne adaptée aux habitudes et au langage des Gréco-Romains. Un initié d'Eleusis aurait pu en dire tout autant. Isis, du reste, avait elle-même révélé qu'elle était la divinité uni(|ue, révérée sous divers noms chez les dilîéreul>i peuples. Elle promet à son adorateur une vie heureuse, en ce monde et en l'autre : « Tu vivras heureux, tu vivras glorieux sous ma protection, et quand, parvenu au

Page 1