CHAPITRE II LES RÉFORMES D'AUGUSTE
Retour à la religion nationale : tolérance pour les autres cultes relégués dans la banlieue.
g I. La Réforme des mœurs. — La législation d'Auguste sur le mariage : les lois Julia (18 avant J.-G.) et Papia Poppaca (9 p. G.) de maritandis ordinibus, — Le Jus trium liberoruni.
g II. Réformes RKLicrEusES. — Restauration des temples et des vieilles confréries. — Le pontifical réuni au pouvoir impérial. — Le recrutement des collèges officiels.
^ III. Le Culte impérfai.. — L'apothéose et les cultes dynastiques dans l'Orient hellénistique. — Premiers essais d'apothéo.se à Rome. — Les Lares Conipitales et le Genius Augusti. — Le culte de Rome et d'Auguste en Asie Mineure. — Le culte impérial dans les provinces et les municipes : les assemblées provinciales (concilia). — L'Evangile du Sauveur impérial.
g IV. La Judée et le Judaïsme au temps d'Auguste. — La liberté religieuse garantie aux Juifs dispersés dans l'empire et l'autonomie à la Judée. — Hérode le Grand et ses fils. — La Judée province procuratorienne (6-41 p. G.).
À peine rentré à Rome (29), César Octavien .se lit donner les pouvoirs <le censeur, sous le litre de « préfecture des mœurs », et, avec Agrippa ])Our collègue, il commença son œuvre de réformateur. Il y mit d'abord une certaine fougue, abordant à la fois toute espèce de questions, politiques, religieuses et sociales, dotant le patriciat de nouvelles recrues, épurant le Sénat, réorganisant l'administration financière et les collèges sacerdotau.v, ordonnant la restauration d'une foule de temples délabrés et s'ingéniant à remettre en
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honneur les cultes nationaux, sauvegarde de lalorUnn,' «le Rome. La d(''volion devint de mode dans son entourage, et les poètes de cour se tirent {)rédicateurs. C'est en l'an 29 qu'Horace invite les Romains à se repentir et à reconnaître dans les malheurs passés un châtiment divin. « Les péchés de tes pères, tu les expieras, même sans le mériter, Romain, tant que tu n'auras pas relevé les temples et les sanctuaires croulants des dieux et les statues souillées [tar une noin^ fumée. Si tu commandes, c'est parce (jue tu te sais moins grand que les dieux; c'est de là que tout part, là qu'il faut rapporter toute fin. Les dieux délaissés ont infligé bien des maux à la dolente llespérie ». Puis, le poète tonne contre la corruption des mœurs, le mariage profané par l'adultère et la complaisance des maris, l'éducation perverse des jeunes filles, la disparition des vertus viriles dans une race qui s'abâtardit et fait prévoir des fils encore plus dépravés que les pères. Ce vertueux sermon, qui ne dut i)as couler sans labeur de la plume d'Horace, résumait le programme des réformes projetées par le préfet des mœurs. Parmi celles qui avaient déjà reçu un commencement d'exécution, on peut signaler les mesures prises à l'égard des cultes étrangers, notamment des cultes égyptiens, les plus courus et les plus rebelles au contrôle de l'autorité. Il ne fallait pas songer à introduire dans la pratique la théorie formulée naguère par Cicéron, légiférant dans son cabinet pour une cité idéale : « Que personne n'ait des dieux à part, ni nouveaux, ni venus du dehors, s'ils n'ont été agréés par l'Etat ». L'Etat, à Rome, ne se reconnaissait, sur les cultes privés, qu'un droit de police.
En Egypte, le vainqueur d'Antoine et de Cléopâlre n'avait pas caché son mépris pour le fonds grossier de la zoolâtrie indigène. 11 avait refusé de rendre visite au dieu Apis, disant « qu'il avait coutume de révérer des dieux, et non des bœufs ». 11 ne pouvait
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alTecter le même dédain pour Isis et Sérapis; mais ceux-ci n'en étaient que plus incommodes. Il se contenta pour le moment (en 28 a. C.) de remettre en vigueur les prohibitions précédemment édictées et pour la plupart restées lettre morte, avec des atténuations qui montrent (juels progrès avait fait dans la classe riche la i)ropagande isiaque. Il fut entendu que l'exercice du culte égyptien ne serait plus toléré à l'intérieur du pomerium; mais on n'osa pas ordonner la démolition des chaj)elles que les particuliers avaient bâties à leurs frais et — on doit le supposer — sur leurs propriétés. Celles qui appartenaient encore à la descendance directe du fondateur restèrent à la famille. Les autres, l'Etat les racheta, après que les propriétaires en eurent enlevé le mobilier. Ainsi fut res[iect(' un principe de jurisprudence, alors à i>eu ju'ès intangible. (]ui n'admettait pas l'expropriation pour cause d'utilité publiciue. Quel({ues années plus tard (2i a. G.), il fallut expulser de nouveau les dieux égyptiens, subrepticement rentrés dans la ville. Agrippa les relégua au delà d'une ligne tracée à. une distance d'environ 800 mètres autour et à l'extérieur du pomerium. Le prince et son ministre durent sans doute capituler encore devant la résistance passive des intéressés et prendre le parti de fermer les yeux. La foi en la puissance des dieux égyptiens, dans la vertu occulte de leurs initiations, dans le savoir des Isiaci conjectores, avait pénétré dans toutes les classes de la société. Varron avait beau s'indigner de voir les « dieux alexandrins » adorés à Rome; en \am Virgile rappelait dans V Enéide que la tourbe de ces « monstres » avait lutté à Actium contre les « dieux italiens », « l'aboyeur Anubis » en tète. Il n'y avait rien à faire désormais contre la conviction tenace de gens qui entendaient parler de cures miraculeuses opérées par Sérapis et de punitions divines frappant des conlompleurs d'Isis, de gens qui se seraient cru menacés de même, si,
L INTOLE n.WCE RELIGIELSE ET LA l'OLITIQLE
(lonnaiit aux (iiiôles de la Grande-Mère, ils avaient fermé leur porte aux quêteurs égyptiens. « Qui donc », dit Ovide, « est assez audacieux pour chasser de son seuil l'individu qui, d'une main instruite au Phare, fait tinter le sistre? ». Ces mendiants à tète rasée étaient tellement ménagés par la police que, en 43, l'édile M. Volusius, proscrit, échappa au danger en prenant le costume d'isiaque et quêtant par les rues.
Il fallait donc laisser sommeiller ces questions délicates et se tenir pour satisfait que la religion égyptienne, si elle endoctrinait par hasard des citoyens romains, ne cherchât pas à recruter parmi eux ses prêtres. En gardant le monopole sacerdotal, le clergé égyptien ôta à sa religion la force d'expansion dont hrent jjreuve j)his tard les religions cosmopolites. Favoriser les cultes nationaux et tolérer les autres, même à Rome, telle fut la règle à laquelle se fixa désormais la politique impériale. Le prince n'entendit pas et il n'aurait pas suivi les conseils que Dion Cassius met dans la bouche de Mécène au cours du tournoi d'éloquence qu'il imagine entre Agrippa et Mécène, appelés par le maître â décider s'il doit rétablir la République ou conserver le pouvoir. Mécène trace tout un plan de politique et d'administration où entrent des préoccupations familières à un contemporain des Sévères. Il veut que l'Etat proscrive les religions exotiques, l'alhéisme, la magie, et surveille aussi de près les philosophes. On sent que l'orateur connaît ce que Mécène ignorait encore, un conflit permanent entre l'Etat et une religion étrangère qui n'était pas encore née.
Le prince, devenu Auguste (27 a. C), c'est-à-dire (juehjue chose de ])lus qu'un homme, se sentit assez fort poui- entreprendre une réforme autrement importante et difficile, car elle allait empiéter sur la liberté individuelle des citoyens, sur des droits naturels considérés jusque-là comme intangibles. Elle lui apparut urgente, à la suite du recensement de l'an 28.
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