RÉFORMES RELIGIEUSES
Auguste menait parallèlement, avec un zèle égal, mais qui avait le champ plus libre, la restauration du culte national. On discutera indéfiniment sur les rapports de la morale et de la religion, sur leur solidarité ou leur indépendance réciproque; mais il n'est pas douteux que la préoccupation du surnaturel, la crainfje d'un contrôle divin des actes humains se traduisant par des faveurs ou des disgrâces, en ce inonde ou en l'autre, soit le frein moral le i)lus puissant sur l'âme
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populaire. L'iu' rolifrion (luelcoïKjue agit en ce sens |)ar elle-même; il n'est pas nécessaire qu'elle ait une doctrine et un code. La religion romaine n'enseignait aucune morale; mais elle représentait, sans les définir, les précei)tes de sagesse prudente et timorée infusés dans la tradition ancestrale. Elle était ]iar là, elle devait être surtout aux yeux du prince, un soulien pour l'Etat miné j)ar le scepticisme des hautes classes et Tengoucment d'un peuple de |)lus en |)lus mélangé pour les religions exotiques. Au ii*" sièele avant notre ère, Polybe attribuait la supériorité politique et morale des Romains sur les Hellènes de son temps à la religiosité (Bsiçioataovia) de ceux-là et à l'incroyance de ceux-ci.
Polybe est un des nombreux précurseurs de nos philosophes du xvni* siècle, qui croyaient les religions fabri([uées par des imposteurs. Ce fut une opinion courante aux abords de notre ère, et il est infiniment probable qu'Auguste pensait de même. Mais il n'en était (]ue plus convaincu qu'il faisait œuvre utile en consolidant de son mieux ce fondement de la société, garantie de l'ordre et rempart de la moralité. Dès l'an 29, il s'était fait donner le droit de nomination dans tous les collèges sacerdotaux, de façon à en surveiller le recrutement et à y introduire des membres associés à ses plans de régénération. Il restaura la vieille sodalilé des Frères Arvales, qui était censée continuer la descendance d'Acca Larentia, la nourrice et mère adoplive de Romulus. Ce fut dès lors une congrégation patricienne, des plus honorées, qui eut pour mission de conserver le culte archaïque de Dea Dia et de prier, à grand renfort de cérémonies ajoutées au « chant des Frères Arvales », pour la prospérité de l'empire et la précieuse i^anlé de l'empereur. Il n'épargna aucune dépense [)0ur bâtir on réédifier les temples des dieux nationaux. Tite-Live l'appelle le « fondateur et restaurateur de tous les
o-i L JM01.i;iiAA(:l-: HKMGIEL.SE et la POLITIQIjE
lomplcs ». Auffusto (^numère lui-mêmo, daiislo itkmiumonl d'Ancyrc reiix qu'il a construits ou réiiarés à SCS frais, et l'on voit ([u'unc large place y est faite aux anciens cultes à demi délaissés. Toute occasion lui était bonne pour réveiller le sentiment religieux. Ses victoires, ses retours de voyage, ses maladies, ses deuils, provoquaient des manifestations de piété, actions de grâces, vanix, érections d'autels, sup|)licalions, autant d'hommages partagés entre les dieux et sa personne. Le monde officiel vivait dans une atmosphère imprégnée de dévotion.
Entre temps, le prince était devenu le chef de la religion nationale : il avait reçu le titre de Pontifex Maximus, laissé vacant l'an 12 avant notre ère par la mort de M. iEmilius Lépidus, successeur de Jules César. C'était la plus haute dignité sacerdotale qu'il y eût à Rome, dignité comportant une autorité effective, discrétionnaire même, sur le personnel des desservants, lïamines et vestales. Auguste s'était bien gardé d'en amoindrir le prestige lorsqu'elle était aux mains de Lépidus, son ancien collègue en triumvirat et rival d'ambition. Il en avait respecté le caractère inamovible, sachant bi'cn qu'il aurait un jour, en la recevant intacte, le bénéfice de sa patience. Ainsi fut consommée l'union, désormais indissoluble, du souverain pontificat et de l'empire, union dont on a singulièrement exagéré la valeur pratique, sous l'influence d'idées qui n'étaient pas encore nées, mais qui donnait au régime impérial une sorte de consécration religieuse.
Auguste prit fort au sérieux son office de Grand- Pontife. Il y avait un sacerdoce fort honoré, mais redouté à cause des observances assujettissantes qu'il imposait au titulaire [Jlamen Bialis) et de l'espèce d'incapacité ])oliti(|ue (jui en étaient la conséquence: le flaminat de Jupiter. Bien des conditions étaient requises pour être apte à la fonction. Le flamine de Jupiter devait être de famille patricienne, issu d'un
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mariage par confarréalioii ol obligatoircmenl inaric^ — sa femme étant vouée au service de .Unum — sous le même régime. On conçoit (lue, les l'aniilles i)atriciennes étant en voie d'exlinction et le mariage religieux universellement délaissé comme indissoluble en même temps que restrictif des droits de la femme, il était diflicile de pourvoir à ce |)osle. 11. était vacant de|>uis soixaule-(piinze ans. depuis (pie le dernier titulaire, L. Cornélius Merula. traciué par les Syllaniens, s'était ouvert les veines dans le temple du Capitole (87 a. C). Jules César, choisi pour lui succéder par Marins, mari de sa tante, avait été écarté par les factions et avait ainsi échai)|)é, sans doute m.ilgré lui piHir le moment, à une dignih' <[ui eût (Hé jiour lui une entrave. Bien que le Grand-Pontife eût le droit d'im- |)Oser ce sacerdoce même aux récalcitrants, de les « prendre » (capere) de force, aucun des prédécesseurs d'Auguste dans le |)ontiricat, durant trois quarts (le siècle, n'avait pu ou voulu en user. En attendant, le culte de Jupiter Ca])itolin était desservi par les pontifes, le collège ayant, en matière de rites nationaux, une compétence universelle.
Auguste (It cesser cet intérim scandaleux (lia. C). Il avait des moyens qui n'étaient pas à la portée de ses prédécesseurs, sauf Jules César. Dès son retour d'Egypte, à l'exemple de son oncle, il s'était fait donner par la loi Saenki le droit de faire une fournée de patriciens. Il disposait ainsi d'un plus grand nombre -il'éligibles aux sacerdoces patriciens. L'exigence relative à la confarréation était plus embarrassante. Il est possible qu'Auguste n'ait pas rencontré un seul candidat issu d'un tel mariage ; mais il put accorder la dispense nécessaire et obliger au moins le nouveau flamine à contracter mariage en la forme voulu(>. En fait de concessions, il entendait se borner à l'indispensable. Il ne [)ouvait plus interdire an (lamine Dial l'exercice de magistratures urbaines, puis(iue ceci était toléré
dopuis plus d'un siècle; mais il n'admet lait i)as qu'il pût s'absenter de Rome sans sa permission, et en aucun cas sortir de l'Italie. C'est précisément ce que voulut faire une trentaine d'années plus tard (22 p. C.) Ser. Lentulus Maluginensis, — probablement le flamine qu'il investit alors, — lequel, ayant été consul douze ans auparavant, prétendit aller gouverner la province d'Asie. Tibère lui refusa l'autorisation, précisément en se fondant sur les prescriptions « établies sous le principat d'Auguste ».
Les mêmes difficultés se rencontraient pour le recrutement des vestales et du rex sacrorum, celui-ci devant être également patricien par définition et marié par confarréation avec la « reine ». Le « roi », à cause de son titre, indispensable quoique maudit par les fondateurs de la République, était tenu dans une dépendance encore plus étroite que les (lamines. Il lui était absolument intordit de briguer aucune magistrature. On n'entend pas dire cependant que la fonction ait été délaissée, sauf en l'année 210/9, oîi les affres de la guerre punique firent remettre à plus tard le soin de remplacer le titulaire décédé.
L'affaiblissement du sens religieux et patriotique rendait aussi laborieux le recrutement des vestales. Il n'est pas démontré qu'elles dussent être encore de souche patricienne ; mais l'enquête sur leurs ascendants ne devait révéler aucune tare dans la famille, et elles ne devaient non plus présenter aucune tare physique, n'être ni sourdes ni bègues. Comme on les prenait très jeunes, entre six et dix ans, on en trouvait aisément qui fussent encore palrimae et malrimae, c'est-à-dire, qui eussent encore leur père et leur mère en vie. Mais les familles redoutaient maintenant ce qui était considéré autrefois comme une faveur. Auguste fut obligé d'inscrire parmi les privilèges du jus Iriuni lihernrum V « excuse » qui dispensait de l'obligation de fournir des servantes à Vesta. Ce n'était
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pas encore assez. Lui, qui barrait de son mieux l'accès de la cité aux recrues tirées de l'esclavage, il dut se résiirner à ouvrir le sanctuaire de Vesta aux filles <ratVrancliis. Eu l'an 5 de notre ère. d'après Dion («assius, « comme les ('it(tyens de plein droit ne donnaient pas facilement leurs (lllcs pour le sacerdoce de Vesta, on décida do consacrer même des filles d'affranchis. Plusieurs ayant brigué cet honneur, le tirage au sort eut lieu dans la curie, en présence de leurs pères ; mais ce ne fut pas une personne de cette classe qui fut nommée ». La mesure avait donc fait honte aux Romains de race ; il y eut ce jour-là parmi les candidates des ingénues, entre lesquelles le sort sut adroitement choisir. Mais la concession faite ne fut pas retirée. Elle restait à l'état de menace permanente pour l'orgueil national.