LE CULTE IMPÉRIAL
Pendant ce temps naissait une religion nouvelle, symbole de la grande patrie romaine, qui devait être plus tard pour le christianisme une pierre d'achoppement plus redoutable que toutes les autres réunies : le culte impérial. On sait à cpiel point les Grecs de la décadence avaient l'apolhéose facile. Alexandre avait encore éprouvé quelque difficulté à faire reconnaître en Grèce sa divinité; mais ses successeurs, Séleucides, Lagides, Attalides même, furent dieux en vertu du l)rincipe monarchique, tel (ju'on l'entendait en Orient, Des hommes (pii gouvernaient des peuples entiers étaient au-dessus de la condition humaine; leur pouvoir était la preuve de leur divinité. Les Grecs n'avaient même pas besoin de théories orientales pour décerner l'apolhéose aux puissants <lu jour (|u'ils avaient intérêt à flatter. On dit que les villes grecques, Samos
notammonl, ('levèrent des aulolsà Lysaiidre. (|ui les avait émancij)ées du joug alhéiiien, el ((ue ce fui le premier mortel ainsi divinisé. Les Athéniens en tirent autant et plus pour Démétrius Poliorcète, qui avait chassé de chez eux la garnison macédonienne. Ils poussèrent l'adulation pour Démétrius et son |)ère Antigone, ces « dieux sauveurs », à un excès que Plutarque qualifie à bon droit de sacrilège. Quand les Romains recueillirent l'héritage des successeurs d'Alexandre, leurs nouveaux sujets, ne trouvant ()lus de flatterie inédite, transportèrent le cidle de leurs rois à la « Déesse Rome ». Les villes grecques d'Asie Mineure n'avaient même pas attendu jusque-là i)our braver les potentats qui menaçaient leur indépendance et rechercher la protection de Rome déifiée par eux. Smyrne se vanta plus tard d'avoir donné l'exemple : dès l'an 195. elle avait bâti un « temjjle de la ville de Rome ». En 170, les députés d'Alabanda informaient le Sénat « qu'ils avaient édifié un temple à la ville de Rome et institué des jeux anniversaires en l'honneur de cette déesse ». Il y eut bientôt des Jeux Romains, des autels et des prêtres de Rome un \)0u partout en Grèce.
On pense bien que cet enthousiasme intéressé grandit lorsque le caractère visible de la divinité, la puissance, fut aux mains non plus d'un être abstrait, mais d'hommes dont l'épée ins])irait plus de crainte que la fondre de Jupiter. Lorsque, en 129. M'. Aquilius vint organiser la nouvelle i)rovince d'Asie, léguée aux Romains par Attale III, le prêtre des Attalides devint le prêtre du consul romain. L'apothéose des vivants était chose banale, qui ne tirait plus à conséquence; (t'était un hommage au maître du moment. Les Romains eux-mêmes se sentaient peu à peu gagnés par cette espèce de contagion morale, apportée du dehors par l'aHlux d'une population interlope venue de tous les coins de l'horiy.on. Ils auraient placé la statue du pre-
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mior Africain dans la cdhi do Jupiter Capilolin, si Scipion liii-rnônio n'avait déclin»^ cot honneur. Marins fut un instant l'idole de Rome, une idole à qui on offrait des libations. Déjà les partis s'emparaient de cette façon de irrandir leurs eliefs. l'n neveu de Marins eut des statues enlourj^es de eierj^es et encensées par les démocrates, et les conservateurs en tirent autant, ou cà peu près, pour célébrer les victoires douteuses de Q. Csecilius Métellns Pins, pensant rabaisser ainsi l'orgueil de Pompée. On ne pouvait que surenchérir pour Jules César. Il se défendit d'abord, avec une modestie pins rpic douteuse, contre le zMe inventif de ses adorateurs. Il lit etTacer le titre de demi-dieu mis sur sa statue; mais il ne put empêcher apparemment qu'on le j)roclamAt Jupiter Julius, et qu'on lui votât un temjtle (huit Antoine serait le flamine.
Auiînste avait le même fxenre de sincérité, mais se montra plus prudent. Il était dieu et roi en Egypte, de par le protocole indigène; h Rome, il ne voulait être que )e premier citoyen de la Ré|)ublique. Cependant, Horace ne croyait pas lui dé[)laire lorsque, dans une pièce écrite en l'an 13 avant notre ère, souhaitant le prompt retour du prince trop longtemps absent, il montre comment la reconnaissance du peuple pour le grand pacificateur « issu de dieux bienfaisants » se tourne en hommages religieux. Vingt-cinq ans plus tôt, le Tityre de Virgile disait déjà d'Octave triumvir : « O Mélibée. c'est un dieu qui nous a fait ces loisirs ». Il y avait dans celte dévotion populaire un élan spontané; mais Auguste n'était pas sans y avoir contribué. Il l'avait dirigé et amené à se produire au dehors, <lans la rue, de façon que sa providence fût partout rap|>elée et commémon'e. Il avait réorganisé le culte <les « Lares des carrefours » [Lfircs campilalps). et son « (Jénie » avait pris [)lace entre les deux divinités lutélaires léguées par la tradition, dans les 265 édicules nuMiagés en autant de carrefours Qu'était-ce au juste.
qu'un « génie », le génie d'un vivant? Si c'était la puissance qui l'avait engendré et continuait à le protéger, était-elle donc antérieure à lui? Par quel lieu était-elle attachée à sa personne? L'était-elle au jtoiiit de disparaître avec lui? Les Romains n'ont jamais eu de leur génie une idée plus claire que ne le fut, [)ar la suite, la théorie de l'ange gardien. Mais cela importait peu : l'essentiel était que le génie impérial représentât l'empereur, et sa statuette était, à couji sûr, la plus révérée des trois. Deux fois l'an, les magistri vicorum, espèce de maires des quartiers, .venaient officier devant les chapelles enguirlandées « des fleurs du printemps et de l'été ».
En Asie, le culte de la déesse Rome devint le culte du couple divin. Rome et Auguste. Dès l'an 29, Pergame, chef-lieu de la province d'Asie, et Nicomédie, chef-lieu de la province de Bithynie, furent autorisés à élever un temple à ce couple uni par un lien désormais indissoluble. Pourtant, à l'époque, le prince, qui ne portait pas encore le titre d'Auguste, sentit qu'il était peut-être un peu tôt pour trôner dans un temple où iraient des citoyens romains mêlés aux provinciaux. Comme il ne permit jamais qu'on lui élevât des temples à Rome, il devait avoir surtout la crainte de scandaliser les Romains. Il décida que ces temples seraient réservés aux Asiatiques : les Romains domiciliés iraient porter leurs hommages aux temples qu'allaient construire Ephèse et Nicée en l'honneur du couple formé par Rome ef le divin Jules, qui. lui. était un dieu officiellement consacré sous le vocable de Jupiter Julius. Cette casuistique habile introduisait ici une nuance qui allait bientôt s'elTacer, après avoir ménagé la transition entre deux formes du culte monarchique, entre l'adoration du mort et celle du vivant.
L'exemple donné par les villes d'Asie fut imité à l'envi juir d'autres villes et d'autres provinces. On
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«iinnaissail inaintonaiit un moyen infaillible de i)laire au niaifre. Ce fui comme une traînée de poudre, qui propagea la dévotion nouvelle à travers la Grèce, l'Italie, et jusqu'aux provinces occidentales. Auguste ne [»ut étendre à l'Italie l'interdiction édictée pour la ville de Rome; il dut sup|)orter (pi'on lui élevât des temjiles, desservis par des prêtres d'Auguste, en diverses régions de l'Italie. Virgile paraît avoir retouché les Grorgiques (achevées en l'an 29) pour y introduire le vœu d'élever à Mantoue un temple de marbre où se dressera l'image de César. Un peu plus tard, en Italie et dans les provinces occidentales, les prolétaires, rivalisant de zèle, instituaient des confréries d'Auga.'ifalf's. vouées au culte de l'empereur vivant. Auguste n'eut qu'à laisser faire pour voir se constituer de toutes pièces le culte impérial. Le gouvernement sut tirer parti de cette organisation spontanée en la n'gularisant. en lui donnant une importance polili(iue considérable, telle que les provinciaux y fussent désormais invinciblement attachés, non seulement par ra|»pât des honneurs dont fut comblé le sa«-erdoce inq>érial, mais par leur intérêt. Les fêtes qui réunissaient au chef-lieu de la |)rovince les délégués des villes et des bourgades offrirent à ceux-ci l'occasion d'échanger leurs idées, de se concerter, de tenir des espèces de diètes {concilia) qui furent autorisées à porter une fois par an leurs doléances avec leurs hommages justiu'à l'emitereur en personne, sans ingérence du gouverneur. Ce furent autant de [letils parlements provinciaux, présidés par le prêtre on fiamine d'Auguste, qui furent ainsi associés à la vie politique et s'attachèrent au nouveau régime, dont ils devinrent les plus lidèles soutiens. Le culte impérial resté facultatif, ne comportant ni obligation ni contrainte, devint l'expression du loyalisme, le lien ramifié qui unissait toutes les parties de l'empire, et, coni[)atible avec toutes les religions, pénétrait avec
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elles dans les habitudes courantes, dans la somme des devoirs (|u'on ne discute plus. A f)art les Juifs, inassimilables en tout temps et en ttuit li(Mi, nul ne songeait à se croire lésé en sa conscience et à j)rotester contre l'hommage librement rendu à un pouvoir qui se manifestait surtout i»ar des bienfaits. C'est en l'honneur d'Auguste, le « Sauveur ». le r(^dempieur des provinciaux, que fut prononcé i)our la première fois le mot d' «évangile», de la «bonne nouvelle» qui inaugurait une ère de paix et de concorde. On lit encore sur des inscriptions de Priène, d'Apamée, d'Eumeneia, d'IIalicarnasse, instituant des fêtes anniversaires de la naissance de l'empereur, des phrases comme celles-ci :
On peut se demander si le jour de naissance du divin César [le 23 septembre] a été plus agréable ou plus utile, le jour que nous sommes en droit de mettre de pair avec le commencement de toutes choses... Le monde allait à la ruine si, pour le bonheur de tous, César ne fut né... La Providence a suscité et orné excellemment la vie humaine en nous donnant Auguste, qu'elle a comblé de vertus pour eu faire le bienfaiteur des hommes, notre Sauveur, pour nous et ceux qui viendront après nous, pour faire cesser la guerre et faire régner l'ordre partout. Le jour de naissance du dieu a été pour le monde le début des bonnes nouvelles (eùaYYeX-'cov) apportées par lui... L'éternelle et immortelle Nature a mis le comble â ses Jùenfaits en envoyant aux hommes, pour le bonheur de notre existence, Auguste, à la fois père de sa patrie la déesse Rome et Jupiter national. Sauveur commun de l'espèce humaine.
Défalcation faite de la rhétorique, on sent qu'il y a là un élan spontané de reconnaissance, et le ton en esl tel que les chrétiens ne trouveront guère d'autres expressions pour célébrer la naissance d'un autre Sauveur et en porter au monde la bonne nouvelle. Il n'est pas jusqu'à l'éloge passionné de la i)aix. de l;i M Paix Auguste » mettant fin aux tueries d'autrefois.
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<[iii no rappelle la parole des anges annonçant la naissance <hi (IhrisI : « Paix sur la terre aux hommes <le bonne volonté ».