LA JUDÉE ET LE JUDAÏSME AU TEMPS D'AUGUSTE
Aniruslc jiut s'a|iplau(lir de son ceuvre, d'une œuvre i\ laquelle tant de bonnes volontés avaient collaboré, et d'autant plus solide qu'elle n'avait pas été imposée. Il ne pouvait se douter qu'un jour viendrait où une conception plus haute de la Divinité, une foi ombrageuse, rebelle à tonte concession, la battrait en brèche et lui livrerait un assaut victorieux. Cette foi-là, il la «•onnaissait, et le monde entier comme lui : mais il avait pris contre elle ses précautions. Une longue expérience, poursuivie durant des siècles, avait montré que ni les guerres, ni les massacres n'avaient pu avoir raison du petit peuple juif et le plier à d'autres lois qu'à la stricte observance de sa religion, de sa Loi {Thora) unique, qui réglait pour l'israélite tous les actes de la vie et qu'il emportait partout avec lui. Dispersés jadis par des con(piéranls et ayant fait souche en divers lieux d'expatriés r(d)elles à la fusion avec le milieu ambiant, ils avaient suscité autour d'eux et amassé dans leur for intérieur des haines inexpiables. On les tenait pour ennemis du genre humain, et eux. de leur côté, nourrissaient l'espoir de prendre un jour leur revanche, au jour de justice et de vengeance qui se lèverait avec la venue du futur Messie.
Mais, pour le moment, ce peuple étrange, d'ailleurs trop faible pour être dangereux, semblait satisfait de son sort. Il avait reconquis son indéi)endance avec les Macchabées, et le protectorat romain imposé par l'oniiiée lui avait conservé l'autonomie, sous le gouvernement de ses dynastes indigènes. Ceux-ci avaient
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eu l'habileté de se rallier à la cause de César aussitôt après la bataille de Pharsale, et ils avaient envoyé des troupes au secours de César bloqué dans Alexandrie. César s'était montré reconnaissant : il avait formellement reconnu et consolidé l'autonomie de la Judée, dont les proconsuls de Syrie avaient jusque-là tenu peu de compte. Les témoignages de sa bienveillance se trouvaient consignés dans des documents officiels qui feraient loi pour ses successeurs. Les privilèges octroyés aux Juifs, aux individus comme à la nation, furent mis pour toujours à l'abri sous le grand nom de César. Ces documents, et ceux qu'y ajoutèrent pour les confirmer les premiers empereurs, Josèphe ne manque pas de les citer. Bien que l'authenticité des textes ne soit pas à l'abri du soupçon, le sens n'en est pas douteux. En tant que nation, les Juifs sont déclarés par Jules César alliés du peuple romain, exempts de tout tribut et de toute ingérence militaire ou admmistrative. Ils seront gouvernés par leur chef politique et religieux, l'ethnarque et grandprêtre Hyrcan, investi de cette dignité héréditaire dans sa descendance. Non seulement il n'y aura point chez eux de garnisaires romains, mais ils sont même dispensés de loger des troupes de j)assage. « Si quelque dissentiment s'élève sur la coutume des Juifs », dit le dictateur dans le décret de 47 adressé aux Sidoniens, « je veux que l'ethnarque en soit juge. J'interdis que les troupes prennent chez eux leurs quartiers d'hiver ou qu'on exige d'eux de l'argent » . D'autres décrets ou sénatus-consultes, datés des années 46 et 44, renouvellent ou étendent ces concessions, affirmant ainsi l'inébranlable volonté de César. En tant (ju'iudividus, les Juifs devaient être exempts du service militaire et jouir en tous lieux du droit de vivre suivant la loi mosaïque, sans que les autorités locales y ijuissent mettre obstacle. César avait même fait exception pour eux à une mesure générale, édictée en 46, par laquelle
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(Maiont siipprimôs tous les « collèges » ou associations (juolcon(|u(>s (|ui n'étaient pas « anciennement constitués ».
Aussi, (|uand César tomba sous le poignard des républicains, les Juifs pleurèrent sincèrenieni leur [)rotecteur. « Une multitude d'étrangers », dit Suétone, « dénièrent autour du bûcher, se lamentant chacun à sa manière, surtout les Juifs, qui y passèrent des nuits entières ». Auguste n'eut qu'à confirmer ces privilèges par des rescrits qui précisaient des ])oinls de détail. Il reconnut formellement aux Juifs un droit que Cicéron signalait comme un abus, le droit d'envoyer des subventions au temple de Jérusalem. D'après Josèphe, il aurait même attribué à cet argent un caractère sacré, tel qu'il ne pouvait être volé sans sacrilège.
En somme, César et Auguste avaient fort bien compris les leçons de l'histoire. Les gouvernements despotiques, en Egyjite comme en Asie, avaient reconnu qu'en échange de leur protection ils pouvaient compter plus sûrement sur la fidélité des colonies juives que sur celle de leurs sujets « hellènes ». A Alexandrie, c'est dans le quartier juif que les Ptolémées avaient installé leur résidence. Plus les Juifs étaient détestés et méprisés du peuple, plus ils avaient intérêt à ne pas ébranler l'autorité qui était leur sauvegarde. Ils n'étaient incommodes et prompts à la révolte que chez eux. en Judée.
Pour le moment, la Judée était sous bonne garde. Le roi des Juifs, Hérode, était un habile homme, qui, installé par les triumvirs (40), avait déserté la cause d'Antoine au lendemain de la bataille d'Actium et retrouve'' auprès d'Auguste une égale faveur. Etranger à la race juive, intrus et spoliateur de la dynastie nationale, despote par tempérament, il ne ])0uvail se maintenir que par la protection des Hitmaius. Aussi cet « ami et allié » du peuple romain mulli]iliait-il les preuves de souplesse, de fidélité, de
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munilîcence. Il se tenait en relations personnelles avec Aifguste et Agrippa, donnant le nom de S(''haste à Samarie rebâtie par ses soins, eelni de fy'sarée à la seconde capitale qu'il se construisit sur la côte j)alestinienne, à l'endroit apjielé auparavant la Tour de Straton. célébrant môme dans la ville sainte, au grand scandale des Juifs, des jeux en l'honneur de César. H entrait ainsi en lutte avec l'indomptable fanatisme de la race et se condamnait à montroi- toujours aux Romains le sourire, à ses sujets une face irritée. Il avait bien réédifîé magnifiquement le temple de Jahveh; mais on n'en savait pas gré à l'homme qui avait bâti aussi un théâtre dans la ville et un amphithéâtre dans la banlieue. Hérode n'eut garde de n('gliger le culte impérial. Il n'osa pas ériger des statues et <les temi)les de César sur territoire juif, mais il en pourvut largement les territoires annexés, et notamment la ville de Césarée. Si soigneusement que fût écarté de la Judée le culte impérial, le nom de César se glissa pourtant jusque dans le temple de Jérusalem, sous la forme d'un hommage perpétuel rendu à Jahveh par l'empereur. Interprétée par la secte relativement tolérante des Sadducéens, alors en possession du sacerdoce, la loi mosaïque n'interdisait pas aux étrangers d'otîrir, j)ar la main des prêtres, des sacrilices au grand Dieu des Juifs. Ainsi avaient fait Alexandre, les princes Séleucides et Lagides, Pompée, Agrippa, qui avait immolé une hécatombe en l'an i5 a. C. dans le temple neuf bâti par Hérode. Antiochus le Grand avait comblé le temple de largesses et institué des sacrilices holocaustes que l'on offrait encore « jiour le Roi » au moment oîi Antiocdius Epiphane rompit avec la sage politique de son prédécesseur. Auguste suivit l'exemple d'Antiochus le Grand. 11 fit une fondation pieuse, sur le revenu de laquelle on olTrail fous les jours en holocauste à Jahveh un taureau et deux iigueaux. ("élail sans doute, aux yeux des Juifs, un acte d'Iuimilili' de
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la pari <!<' rt'in|)or('iii'; mais c'était aussi une occasion (le prier, deux fois le jour, « pOui' César et le peuple rouiain », et cette manifestation de loyalisme équivalait, au fond, à celles que provo([uait ailleurs le culte iiujiérial. La preuve, c'est (lue. lors de la j^a-ande révolte de 66 p. C. un des premiers actes de la faction rehelle fut de suspendi'e le sacriiice quotidien pour l'empereur. C'était rompre avec le régime du proteclorat et déclarer ostensiblement la guerre à l'empire.
Hérode envoya à Rome, pour y faire leur éducalion, les deux lils. Alexandre et Aristobule, qu'il avait eus de l'infortunée -Mariamne. Mais ces jeunes princes, héritiers par leur mère de la dynastie hasmonéenne, lurent bientôt en butte aux calomnies de leurs aînés. Il ne fut |»as difficile de persuader au vieux tyran qu'ils songeaient à venger la mort de leur mère. Auguste s'entremit en vain pour rétablir la concorde .dans la famille royale. Les deux jeunes princes furent sommairement jugés et exécutés. L'empereur, à qui Hérode les avait dénoncés comme conspirateurs, a^ait renoncé à les défendre : il se contenta de dire qu'il valait mieux être le porc que le lils d'Hérode. Bientôt après, Hérode détrompé demanda et obtint la permission de mettre à mort son fils Antipater, le princifial auteur de toute cette intrigue. Cinq jours après, ce bourreau de sa famille mourait (4 a. C), détesté même des siens, et bien digne de figurer dans la légende chrétienne comme l'ordonnateur du massacre des Innocents.
Aussitôt éclatèrent en Judée des. troubles, favorisés [)ar les conqtétitionsdes trois fils entre lesquels Hérode avait inégalement |)arlagé le royaume. Auguste était ici l'arbitre souverain. Après avoir entendu les récriminations des prétendants et les doléances des envoyés du peuple juif, il prit le parti de confirmer, en le modifiantsiirquelqnes [loints secondaires, le testament d'Hérode. Archélaiis eiil la Judée, Samarie et l'idumée.
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avec le titre d'elhnarqiie; Ilérode Anli|ias eut la Galilée et la Pérée, ef Philippe le reste, l'un et l'antre avec le titre de tétrarque. Archélaus se conduisit de telle sorte que, an l)out de neuf ans (6 p. C), Auguste, faisant droit aux plaintes unanimes des Juifs et des Samaritains, le destitua et l'exila à Vienne en Gaule. La Judée fut alors annexée à la province romaine de Syrie et administrée par un procurateur résidant à Césarée.
Les Romains savaient que leur autorité se heurterait là à un sentiment religieux ancré dans les consciences, intolérant et exclusif, dont ils mesuraient la force sans arriver à le comprendre. Auguste s'appliquait à le ménager, mais il entendait bien ne pas l'encourager. Lorsque son petit-fils Gains alla faire une tournée en Orient (1-4 p. G.), « il le loua de ce que, passant par Jérusalem, il n'y avait pas fait de dévotions ». Il ne put pressentir la révolution religieuse qui allait bientôt sortir de la Judée et répandre dans tout l'empire cet esprit dont il redoutait la mystérieuse énergie. Personne ne lui parla de l'étoile des Mages et de la terreur sanguinaire qu'elle avait inspirée à Hérode. Tout cela devait être révélé plus tard au monde, lorsque la foi nouvelle serait assez forte pour n'avoir plus besoin de la certitude historique.
Gomparé à l'impulsion j)rodigieuse (jui allait partir du berceau du Ghrist, le rôle de réformateur religieux assumé par Auguste nous paraît bien mesquin. Peutêtre faut-il lui en faire un mérite. Il n'a pas essayé d'entreprendre sur la liberté de conscience, ne demandant aux diverses religions qui se partageaient l'empire que de se tolérer mutuellement et de ne suggérer à personne d'idées incompatibles avec le respect avoué de la domination romaine.
La biographie de Tibère avant son avènement. — Tibère, fils aîné de Livie, humilié dans la maison d'Auguste; marié et divorcé par ordre : époux de Vipsania Agrippina et père de Drusus le Jeune; opoux de Julie; en bulle au mépris des petits-fils d'Auguste ; en disgrâce à Rhodes; adopté par Auguste et envoyé en Germanie.
•! 1. TrBKRE E.MPEREL'K. — Défiance et servilité du Sénat. — Tibère et Livie. — Tibère à Gaprée. — La vieillesse et les cruautés de Tibère. — Exil de la première Agrippine et de ses fils aines, Néron et Drusus César. — Chute de Séjân.
— Mort de Tibère : jugement sur son caractère et sa réputation.
§ H. La Politique religieuse de Tibère. — L'organisation définitive du culte impérial. — Le culte romain réservé aux empereurs défunts «consacrés » par le Sénat {Divi et Divuc).
— Les cultes provinciaux s'adressent au type abstrait ou Génie d'Auguste, incorporé à l'Auguste vivant. — Caractère et valeur politique de cette religion civique et loyaliste, culte de l'autorité et succédané du droit divin, obstacle futur pour le christianisme. — Exceptions à la tolérance de Tibère : interdiction des sacrifices humains. — Le droit d'asile réglementé. — Vogue et réputation équivor^ue des cultes égyptiens : châtiment des prêtres d'Isis. — Déportation d'Isiaques et de Juifs en Sardaigne.
^ III. La J IDÉE ET LE Ji;d.\ïsme sous Tibère. — Les Juifs de Judée et les procurateurs romains. — Le procurateur l'onlius l'ilatus (26-36 p. C.) et le procès de Jésus de Nazareth. — Les légendes dans les Evangiles apocryphes.
Le successeur d'Auguste esl. lUuis lliisloire, une figure énigmaticjue et triste. Les rancuiu's qui l'ont jtoursuivi de son vivant pèsent encore sur sa mémoire. Nous n'avons plus le « Commenlaii'c » où il avait
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brièvement esquissé sa propre biographie, et ceux qui n'ont vu en lui qu'un vieux despote, cruel et obscène, ont encore Toreille de la [tosléritc. Quand la mort d'AugusIe (11 p. C.) lui Irausmil le pouvoir, il avait cinquante-cinq ans, et derrière lui le souvenir d'une vie sans joie, au cours de laquelle son orgueil — l'orgueil des Claude — avait été humilié, ses affections brisées, ses talents méconnus ; où il avait été tenu en suspicion perj)étuelle par son beau-père et en tutelle par sa mère, qui n'aimait en lui qu'un instrument propre à servir des calculs inavoués. « Il eut », dit Suétone, «une enfance pénible et accidentée ». Son berceau môme fut ballotté par les orages de la guerre civile qu'avait déchaînée la mort de César. Son père, à la fois raide et versatile, s'était brouillé avec les césariens sans se faire des amis dans l'autre camp. Traqué I)ar César Octavien après la folle « guerre de Pérouse », il avait erré quelque temps avec sa femme Livie (Livia Drusilla) et Tibère (Ti. Claudius Nero), alors âgé de deux ans. Puis il s'était réconcilié avec César en lui cédant sa femme, alors enceinte de Drusus (38 a. C). Tibère entra ainsi avec sa mère dans la maison d'Auguste, où il grandit, un peu comme un hôte gênant et gêné, à côté de Julie et de Marcellus. la fille et le neveu choyés par le maître, et de son frère cadet Drusus, pour qui Auguste manifesta toujours sa préférence.
Quand Marcellus eut dix-huit ans, Auguste, qui, n'espérant plus avoir des enfants de Livie, voulait au moins avoir des petits-tils pour lui succéder, lui fit éjjouser Julie, qui n'avait guère dépassé quatorze ans (25 a. C). Deux ans après ce mariage précoce, Marcellus mourait à la suite d'une courte maladie, qui éveilla d'étranges soupçons et mit la discorde dans la famille impériale. Pourquoi Auguste avait-il brusqué l'affaire du mariage. cél('l)ré par sou ordre alors qu'il était encore retenu par la maladie en Espagne?
N'était-ce point pour déjouer quelque intrigue secrète «le Livie, qui aurait voulu faire de son (ils Tibère le mari de Julie et riiéritier présomptif d'Auguste? Et si Livie avait éfirouvé une déception. u'('lail-elle pas femme à reprendre st)n plan, en écartant r<>i)stacle sur lequel il avait inopinément échoué? Le fait est que Livie fut soupçonnée d'avoir sup[)rimé Marceilus, et que, Octavie, inconsolable et aigrie par le deuil, conçut dès lors [)our elle une antipathie violente, dont Tibère eut nécessairement sa part. Il n'est pas jus([u'au fidèle Agrippa qui n'ait été ébranlé dans son infatigable dévouement par le ressentiment que lui avait inspiré la prédilection d'Auguste pour le lils d'Octavie. Il avait présidé au mariage, comme l'ordonnait l'empereur; mais il prit dès lors à l'égard du favori une attitude telle que. pour éviter quelque éclat fâcheux. Auguste l'envoya d'oflice en Orient, avec une mission qui l'y retiendrait longtemps. C'était une relégation à peine déguisée. Se sentant soutenu par l'opinion, révolté de tant d'ingratitude. Agrippa protesta à sa façon. Il laissa à ses légats le soin d'administrer la .Syrie, et alla se reposer, comme un simple particulier, à Lcsbos. C'est j)Ourtant à Agrippa que songea Auguste, lorsqu'il s'agit de trouver un autre mari à Julie. Fertile en combinaisons matrimoniales, où la morale était toujours délibérément sacrifiée à la politique, Auguste, après dix-huit mois de réflexions, décida qu'Agrippa épouserait Julie, et que Tibère épouserait la fille d'Agrippa, Vipsania Agrippinîi. Le mariage de Tibère et d'Agrippine était, paraît-il, projeté depuis longtemps, car on dit que la jeune Mlle avait été fiancée à Tibère à l'âge de « à peine un an » : mais le mariage d'Agrippa avec Julie était aussi imprévu que disproportionné. Agrippa avait, à quelques mois près, l'âge d'Auguste, (piarante et un ans. et Julie, dix-huit ans. En outre, Agripjta était marié en secondes . noces depuis sept ans avec Marcella, la fille aînée d'Octavie,
et il en avait des enfants, sans doute des filles, dont on ne i)arle plus par la suite. Mais Auguste ne connaissait pas d'ol)stacles à ses volontés. Comme toujours quand il prévoyait des objections de la part de Livie, il brusqua l'exécution de son projet. Il fit venir Agrippa en Sicile, où lui-même se trouvait alors, et l'expédia sans tarder à Rome pour procéder au divorce préalable, au mariage consécutif, et y tenir sa place jusqu'à son retour (21 a. C). Agrippa obéit, et cette fois sans doute de son plcMu gré, car il était évident maintenant pour tout le monde qu'il était associé à l'empire. Il y tenait déjà une telle place que, comme l'avait dit Mécène à Auguste, il fallait» ou le prendre pour gendre ou le tuer ». Il savait, du reste, à quel prix il aclietait cette faveur; mais il était décidé, comme Auguste, à ignorer les désordres de sa nouvelle épouse.
Le mariage d'Agrippa et de Julie donna enfin à Auguste ce qu'il en espérait, des héritiers de son sang, Caïus en l'an 20 et Lucius en l'an 17. Auguste s'empressa de les adopter, pour leur transmettre légalement le nom de César et le droit à la succession. Les fils de Livie ne pouvaient plus prétendre aux premiers rôles. Auguste les employait à la conquête de la Rétie. Tibère vivait en pleine concorde avec sa femme, qui lui donna un fils, Drusus dit le Jeune (15 a. C.). Une nouvelle combinaison d'Auguste vint bientôt troubler son bonheur. Agrippa, épuisé par une activité sans trêve, mourut à cinquante et un ans (12 a. C). Aussitôt, l'empereur, qui connaissait sa fille, se préoccu[ia de lui donner un mari qui fût pour elle un gardien, pour ses enfants un tuteur. Il ne pouvait plus, cette fois, déjouer encore les plans de Livie; il jeta donc, à regret, son dévolu sur Tibère, qui, dans les circonstances aciuelles, n'était plus dangereux, d'autant moins que la réputation militaire, les éloges du prince et la popularité, allaient alors à son frère Drusus. Du r(>sf('. il devait bien celle satisfaction à
Livie, dont il avait précédemment trompé les espérances. Tibère reçut l'ordre de répudier Agrippine et d'épouser Julie (12 a. C). Il obéit, comme toujours, « non sans grand serrement de co'ur, car il avait de l'alVection pour Agrijipine et il réprouvait les mœurs de Julie, sachant qu'elle lui avait fait des avances du vivant de son premier mari, ce dont le bruit courait juscjne dans le peuple ». Il échangeait une femme aimée, qu'il ne pouvait jjIus rencontrer par la suite sans avoir les larmes aux yeux, contre une elTrontée avec qui il cessa bientôt de faire Irt commun. Et pour envenimer la blessure, il se trouva que le second mari de Vijjsania Agrippina, Asinius Gallus, fut un bel esprit insolent, qui, sans déplaire à Auguste, ridiculisait son prédécesseur en se vantant d'être le père du Jeune Drusus. Tibère n'oublia pas cet affront : il y devinait peut-être une vengeance de la délaissée, qui sacrifiait son honneur à sa rancune. Julie, d'autre part, le méprisait comme « un inférieur », — lui, le patricien, qui avait plus d'ancêtres que cette famille de parvenus adoptés par César; — elle le desservait auprès de son père et lui valait la réputation, justifiée cette fois, de mari trompé. On pense bien que les fils de Julie, les jeunes Césars, prématurément comblés de dignités par leur grand-jjère, témoignaient à Tibère tout autre chose que du respect. Pour eux surtout, il était l'inférieur. Ce fut au point qu'Auguste lui-même crut devoir les « assagir » en investissant Tibère de la puissance tribunitienne pour cinq ans (6 a. C), ce qui eut pour.eiTet d'accroître leur antipathie pour l'intrus. Le ménage était un enfer, d'où Tibère n'avait point la permission de s'évader : Auguste, toujours valétu- «linaire, avait besoin d'aide, et Livie tenait encore plus à ne f)as laisser Tibère s'éloigner au moment où bientôt peut-être s'ouvrirait la succession convoitée. Tibère n'obtint un congé qu'en menaçant de se laisser mourir de faim. Comme jadis Agrippa, il alla chercher le
repos dans une retraite studieuse qu'il se ménagea à Rhodes. Il y resta sept ans, plus longtemps et moins tranquille qu'il ne l'avait espéré, surveillé, soupçonné de noirs desseins, humilié de toutes façons, « de jour en jour plus méprisé et plus haï », s'attendant à être foudroyé par une éclatante et irrémissible disgrâce. Ne disait-on pas qu'il avait été exilé pour avoir conspiré contre les jeunes Césars? Il lui fallut solliciter et faire solliciter par Livie l'autorisation de rentrer à Rome. Elle ne lui fut accordée qu'avec l'assentiment préalable de Gaïus César, et à la condition qu'il ne s'occuperait plus en aucune façon des affaires de l'Etat (2p.C.).
Du moins, il n'y retrouva plus Julie. Auguste, enfin informé par Livie des scandales de sa conduite, l'avait divorcée d'office et reléguée à Pandataria (2 a. C). Mais il était écrit au livre de la destinée que toutes les combinaisons d'Auguste se heurteraient à l'imprévu. En moins de deux ans (2 et 4 p. C), les deux jeunes Césars disparurent l'un et l'autre, non sans que la malignité publique cherchât une cause occulte à la fatalité qui, depuis la mort de Marcellus, déblayait ainsi devant Tibère le chemin du pouvoir. Les historiens ont recueilli, sans se mettre en peine de les discuter, des bruits injurieux pour Livie. Tibère allait donc devenir l'homme nécessaire. Auguste le comprit, et Livie le lui fit comprendre; mais, irréconciliable dans son antipathie, il ne se résigna pas encore à ne pas entraver la liberté de cet inévitable successeur, et il ne fut jamais plus inutilement ingénieux. Il ne pouvait plus préférer à Tibère le second lils de Livie, Ijcut-ètre son fils à lui, Drusus, mort treize ans auparavant (9 a. C.) en Germanie. Mais Drusus, marié à une fille d'Antoine et d'Octavie, avait laissé des enfants, dont l'aîné doit aux victoires de son père le surnom glorieux de Germanicus. Celui-là, un jeune homme approchant de sa vingtième année, était bien
de la l'ainille d'Aufruste, tandis (|iio le (ils d(> Tibère et d'Agri|)[)ine, Driisus le Jeune, y était entré du dehors : c'est à lui que devjiit aller, en passatit ])rovisoireinenl par Tibère, la succession du prince. Donc. Auguste adopta publiquement Tibère, mais après que Tibère eut adopté Germanicus. Pour plus de sûreté. Auguste a(lo|)ta en même tenq)s un frère posthume des Césars défunts, M. Agrippa lN)stumus. un adolescent dont il n'attendait rien de bon et qu'il devait bientôt reléguer à Planasie, mais qui était son petit-fils et serait pour le fils de Tibère un obstacle de plus.
Pendant les dix années qui suivirent. Tibère fut pour Auguste un fils soumis et respectueux, un collaborateur discret. Aussitôt envoyé en Germanie, il se consacra exclusivement aux opérations militaires, seul d'abord, puis avec Germanicus, et ne fit à Rome que de rares apparitions, évitant de s'ingérer dans les affaires intérieures, dont Auguste conserva l'entière direction.