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TIBÈRE EMPEREUR

Tel était l'homme qui, à la mort d'Auguste (19 août 14), revint en hâte de la Dalmatie, sur l'appel de Livie, pour célébrer les funérailles du prince et recueillir le fruit de sa longue patience. Il n'était pas sans inquiétude : il savait le peu que pèsent les conventions faites d'avance, et il ne pouvait compter/ sur la sympathie ni du Sénat, ni du peuple, ni même des soldats, auprès desquels Germanicus était déjà plus populaire que lui. Cependant, grâce à la loyauté de Germanicus et à la prudence criminelle de Livie, qui avait secrètement fait disparaître Agrippa Postumus. la transmission du pouvoir se lit sans encombre. Tibère ne voulut pas le prendre,

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mais le recevoir, et il en élimina les honnenrs accumulés sur la tète d'Auguste, le jirénom d'Jvipernlor, le surnom de Père de la Patrie, le nom même d'Auguste, dont il n'usa que dans [sa correspondance avec les rois et dynastes. Il repoussa avec dégoût les adulations qui s'offraient à lui, en homme qui n'entend pas être dupe, et fut jugé, avec raison peut-être, d'autant plus orgueilleux qu'il paraissait plus modeste. Dès l'enfance, réfléchi et taciturne, on l'appelait « le vieux » (6 7rp£(jêtjT-f,ç) : il n'avait jamais eu de jeunesse. Maintenant encore, le joug qu'il avait si longtemps porté n'était allégé ({u'à demi. 11 n'avait plus d'ordres à recevoir d'Auguste, mais il avait à compter avec Livie, qui, en travaillant pour lui, avait mis à son service plus d'ambition que d'affection maternelle et entendait maintenant régner avec lui. Elle aussi avait supporté une longue contrainte; pendant cinquante-deux ans, elle avait dû jouer un rôle, fait de prudence et de circonspection, auprès d'un époux qui avait ses moments d'humeur et aussi des caprices qu'elle savait ignorer. Elle avait fermé les yeux sur le genre de crédit dont jouissait auprès d'Auguste la femme de Mécène, Térentia, et on crut que, en matrone complaisante, elle favorisait ce qu'elle tolérait. Maintenant enfin, elle allait goûter les douceurs de l'ambition satisfaite et étaler au grand jour le pouvoir qu'elle avait exercé dans l'ombre. Elle disait à qui voulait l'entendre qu'elle avait fait Tibère empereur. Ce titre d'Auguste, que Tibère n'osait prendre, elle le f)ortait triomphalement : elle était Liinn Augusta, et elle voulait que son nom figurât sur les monuments publics avant celui de son fils. Elle tenait cour ouverte et faisait mettre au Journal officiel {acia diurna) le compte rendu de ses réce|)tions. Bref. « sauf qu'elle n'osa paraître ni au Sénat, ni aux armées, ni aux comices, elle essayait de tout gouverner de sa propre autorité ». Tibère

LE GOLVERNEME.XÏ DE TIBERE Ol

n'avait fait qiio cliaiiger de servitude : celle-ci dura encore quinze ans. Il la supportait mal, tantôt cédant aux importunités de sa mère, tantôt se révoltant contre son indiscrétion, et ne trouvant d'autre moyen pour échapper à cette tutelle que de se retirer en Campanie et de se réfufrier enfin à Caprée (26 i).C.).

Sa retraite ne lit qu'ajouter a son impopularité. On supposa qu'il fuyait le grand jour pour cacher ses vices, et lui qui. jeune, |)assait j)our austère, eut la réputation d'un vieillard lubrique, dont les sens émoussés réclamaient d'invraisemblables débauches. Enfin, une dernière déception, jjIus cruelle i)eul-clre (|ue toutes les autres, acheva de l'enfoncer dans sa misanthropie. 11 avait eu une véritable amitié pour Séjan, qu'il avait comblé d'honneurs et investi d'une entière confiance. Il apprit tout à coup que cette confiance avait été aveugle, et que son favori avait fait de lui l'iuslrunient d'infâmes machinations. Tout un passé de crimes, dont il partageait la responsabilité, lui furent révélés. Il n'avait pu imaginer que ce bon serviteur, aimable et empressé, aspirât à lui succéder et eût poursuivi l'infernal dessein d'abattre tous les obstacles placés sur son chemin.

Depuis la mort prématurée deGermanicus(19 j».G,), que l'on crut victime du poison versé par un courtisan de Tibère, l'héritier présomptif de Tibère était son fils Drusus. (pi'il avait marié à Livilla, sœur de Germanicus. Drusus mourut tout à coup (23 p. G.), à Irente-huit ans. et l'on sut j)lus tard qu'il avait été empoisonné, à l'instigation de Séjan, qui avait fait de Livilla sa maîtresse. En attendant, il y eut des gens |)our supposer et pour répéter encore au temps de Tacite que le coup |>artait de Tibère. Dès lors, le fils de Drusus étant encore en bas âge, les fils aînés de Germanicus et d'Agrippine, Néron et Drusus Gésar, prenaient rang d'héritiers présomptifs. Tibère les recommanda |»ubli(juement comme tels au Sénat.

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Ceux-là aussi (lovaient disjiai'ailre. 11 ne lut [las diflicile à Séjan de i)er(lre Agrippine dans l'esprit de Tibère. La veuve de Germanicus, hautaine et imjirudente. soupçonnait Tibère d'avoir tramf^ la mort de son mari ; Séjan lui avait persuadé qu'elle était ellemême menacée par lui du poison, et elle ne savait pas tenir sa langue. Un jour, à la table de Tibère, elle évita ostensiblement de toucher aux mets que hii oiTrait l'empereur. II y avait là de quoi exasj)érer un homme sur qui la calomnie s'acharnait de toutes parts et depuis si longtemps. Sa colère éclata enlin. aussitôt que Livie, morte à quatre-vingt-six ans (29), ne fut i)lus là pour la contenir. Agrippine fut reléguée dans l'ile de Pandataria, où Julie venait de mourir, Néron dans celle de Pontia, et Drusus César emprisonné à Rome. On ne les revit plus; ils se laissèrent mourir ou on les lit mourir de faim.

II ne restait ])lus à Séjan qu'à préparer la déchéance de l'odieux vieillard de Caprée, maintenant plus détesté que jamais. II ourdit tout à son aise un complot dont Tibère, qui ne communiquait avec Rome que par lui, n'aurait rien su s'il n'avait été averti par sa belle-sœur Antonia. la veuve de Drusus (Jermanicus. De quelle rancœur fut saisi le vieil empereur, on le devine, et on en vit bientôt l'effet. Tibère se montra d'autant plus impitoyable qu'il s'était cru perdu tout d'abord. Il lui fallut ruser avec le scélérat, qui tenait la garde prétorienne et avait des complices partout. Tibère commença par s'assurer l'appui des préfets des cohortes urbaines et vigiles : puis Séjan fut invité à se rendre au Sénat, oîi l'attendait une aimable surprise, un message de l'empereur lui conférant la puissance tribunitienne. Il y trouva un réf[uisitoirc, modéré dans la forme, mais qui fut aussitôt compris. Le jour même (18 oct. 31), il fut arrêté", jugé, exécuté, et son cadavre, après avoir servi de jouet trois jours durant à la populace, fut jeté dans le Tibre. Ses

lE GOLVERNEMENT DE TIBERE

Olifants t'ur(Mi( livrôs an boiirroau; sa femmo so liia. Toutes les délaliuiis dictées j)ar la rancune, la cuj)!dité, la peur, eurent libre carrière et servirent la vengeance du prince. «Excité par les supplices», dit Tacite. « Tibère ordonne de mettre à mort tous ceux (|ui étaient en prison comme accusés de complicité avec Séjan. Ce fut un immense carnage; des cadavres de tout sexe, de tout âge, de haute et de basse classe, gisaient dispersés ou amoncelés », tous privés de séjjullure et jetés au Tibre. Tacite aurait bien dû se demander si la fureur [lopnlaire. en goût de meurtre, i^avait pas dépassé les ordres venus de Caprée.

L'orage s'al)attit jusque sur la famille impériale. Avant de se tuer, la femme de Séjan, Apicata, s'était vengée à la fois de Tibère et de cette Livilla adultère, maîtresse et future épouse de Séjan empereur. Elle avait dénoncé par écrit à Tibère les relations de sa belle-fille avec Séjan, et lui avait révélé la véritable cause de la mort de son (ils Drusus. Tibère mit à mort l'empoisonneuse et se prit à douter de la légitimité de son petit-fils. N'avait-il pas douté lui-même peut-être de la légitimité de son lils? Depuis deux ans déjà, le second mari de sa première femme, Asinius Gallus, expiait ses bravades et ses adulations équivoques dans une prison où Tibère le faisait surveiller pour l'empêcher de se tuer. Il mourut d'inanition, volontairement ou non. et Tibère, ajoutant l'ironie à la cruauté, affecta de regretter qu'il fût mort sans avoir été reconnu coupable. Ce Gallus, Tibère le soupçonnait encore d'avoir été l'amant d'Agrippine. L'infortunée veuve de Germanicus avait espéré que la chute de Séjan détruirait l'effet de ses calomnies, et que Tibère d('lromp('^ cesserait de la persécuter, elle et ses enfants. Mais Tibère devenait féroce. Néron était déjà clandestinement exécuté, comme le fut ensuite Drusus, et quand Agrippine, désespérée, se laissa mourir de faim (33 p. C.), Tibère « éclata en imputations des

plus ignobles, la traitant de femme adultère, que la mort de son amant Asinius Gallus avait jetée dans le dégoût de la vie ». On peut douter des fournées de proscrits torturés et précipités du haut des rochers de Caprée ; mais cette boue sénile salissant la i'é|)utaliou d'une femme dont l'histoire proclame la vertu est, de tous les crimes de Tibère, le plus certain et celui qui lui sera le moins pardonné. Il eut pourtant par deux fois comme une velléité de braver, dans Rome même, l'indignation populaire : il s'en approcha, mais n'osa pas y entrer. C'est en retournant à Caprée qu'il mourut en route, à Misène, à l'âge de soixante-dix-huit ans (16 mars 37). Il avait trop vécu pour sa gloire.

L'étude impartiale des documents concernant le principat de Tibère amène peu à peu les historiens modernes à réhabiliter en hù le chef d'Etat, l'administrateur, le politique; à lui tenir compte de tout ce que n'ont pas vu ni voulu voir les auteurs qui, partageant les rancunes des Romains de Rome, ont rétréci leur horizon et n'ont fait, pour ainsi dire, que de la chronique locale. Ils ont ainsi dénaturé son caractère, qu'ils supposent formé, dès l'enfance, de dissimulation et de perfidie, insociable, fermé à tout sentiment d'humanité, un M mélange de sang et de boue ». Que, dans les circonstances délicates qui ne lui ont pas manqué, Tibère ait réfléchi, hésité, tergiversé et adopté finalement une solution autre que ne le faisait jtrévoir sa première attitude, ces profonds ]isychologues n'en ont cure. Pour eux, Tibère avait pris son' parti dès le début, mais il avait tout fait pour le dissimuler et rester impénétrable. Auguste mourant avait bien pu, par testament, disposer à son gré de sa fortune; mais, en dépit de toutes les précautions ju'ises pour assurer la transmission du pouvoir à son successeur, ce pouvoir mal défini, composé de magistratures républicaines détenues à titre précaire, était une construction branlante, (pi'un choc pouvait faire ci'ouler d'un seul coup.

Il est concevable que Tibère, jugeant également danirereux de s'en dessaisir et d'en user comme d'un droit acquis, ait tenu à se le faire offrir par voie légale. Tout n'était pas liy|>(tcrisie dans ses hé'sitations, dans cette attitude ambiguë que 1«^ Sénat ne voulut pas comprendre et dont il ne sut pas tirer parti. On peut dire que nul empereur ne se montra plus disposé à n'être que le prt'sident de la R<''pul)li([ue ; nul n'api)liqua avec i)lus de ccu-rection le régime de la dyarchie. complété par la suppression des comices électoraux, qui grandissait d'autant le rôle du Sénat, dispensateur unique des magistratures. Mais, au lieu d'accepter loyalement la jiart très large de collaboration (pie Tibère lui destinait, le Sénat prit et garda jusqu'au bout une attitude déliante et lâche, empressé à servir les desseins qu'il croyait deviner sous les paroles réservées du prince, se ruant dans la servitude et l'adulation avec une impudeur bien faite pour provoquer le dégoût chez le misanthrope transformé bon gré mal gré en despote,

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