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LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE TIBÈRE

Etait-ce encore une modestie allectéequi avait porté Tibère à refuser dès le début {)Our son compte les honneurs divins et à les accumuler sur la mémoire d'Auguste ? « Il défendit qu'on lui votât des temples, des llamines, des prêtres, et même qu'on lui élevât des statues sans sa permission; et il ne le permettait qu'à la condition expresse qu'on ne les placerait point parmi celles des dieux, mais qu'elles serviraient à orner les maisons. Il usa de l'intercession pour empêcher qu'on jurât par son nom et qu'on (hmnât au mois de septembre le nom de Tibère, au mois d'octobre celui de Livic ». En somme, Tibère voulut organiser le culte

impérial, en lui assignant des limites fixées une lois pour toutes, qui le renrlraient acceptable pour les Romains et permettraient de le faire entj-er dans la religion olTicielle. Il estima qu'il fallait le borner pour le moment au culte des deux fondateurs de l'Empire, Jules César, proclamé non pas deus, mais dious, au lendemain de sa mort, et Auguste. Le culte d'un mort n'avait plus ce caractère de servilité adulatrice qui répugnait aux babitudes d'esprit des Romains. Il était même d'accord avec celles de tous les peuples, qui voyaient dans la mort une initiation mystérieuse à une vie nouvelle, quasi divine, celle des héros et des mânes. Elevé à la hauteur d'une institution nationale, il pouvait être respecté même par les esprits cultivés, fussent-ils sceptiques comme l'était Tibère lui-même. La « consécration » ou canonisation légale par décret du Sénat serait désormais l'investiture requise pour entrer dans le ciel des empereurs.

Auguste fut donc officiellement, comme Jules César, déclaré DicK.s, habitant du ciel [sideribus receptus), ayant droit à un puhinnr ou coussin placé sous sa statue, à un temple avec autel desservi par un flamine, à une fête anniversaire de son jour de naissance, à un char d'honneur {tensa) portant son image dans les pompes des Jeux, à l'insertion de son nom dans les formules de prières et de serments. César avait déjà son temple ou héroon, dont Auguste avait fait la dédicace à la suite du triomphe de l'an 29. Tibère éleva un temple à Auguste sur le Palatin. Il se fût volontiers |»assé de faire entrer dans son système le culte des impératrices; il connaissait si peu d'honnêtes femmes dans la société aristocratique et même dans son entourage î mais il ne pouvait les exclure sans offenser Livie. Elle portait le nom d'.l ugusta, qui l'associait à la gloire de son é[)oux : elle avait déjà, comme lui. des temples et des llaminesses, à titre de « nouvelle Junon », dans les provinces; c'eût été la déposséder que de lui fer-

mer Tontrée de l'Olympe impérial, l^a consécration fut donc autorisée éj^alcment po«r les Ih'vae. et do même à litre individuel, sans qu'il y eût solidarité et comniunanté d'honneurs entre les deux composants d'un couple im|i('rial. Enfin, pour introduire une distinction opportune, aussi ingénieuse que rassurante pour les consciences, entre la religion d'Etat et le culte nouveau, entre les Dieux et les Divi ou Divae, il fut entendu que ce culte serait un culte gentilice, tel (|u'il en avait existé de tout temps, le culte de la grns Julia. Les (lamines qui le desservaient seraient pris dans la famille impériale. C'est ainsi que Germanicus fut le flamine d'Auguste, et que, lorsqu'il s'agit de le remplacer, Tibère interdit de lui chercher un successeur en dehors de la gens Julia. C'est encore à une coutume archaïque que Tibère eut recours pour constituer à cette famille des assises plus larges et une garantie de pérennité plus sûre que la descendance naturelle, même suppléée par l'adoption. Sur le modèle <les anciennes confréries religieuses ou « sodalités » comme celle des sodales Titi/\ des Luperqnes, des frères Arvales, des Saliens, il créa une sodalité composée de vingt et un confrères {sodales A ufjus taies), tirés au sort parmi les membres de l'aristocratie sénatoriale. C'est à eux (jue fut confié le soin de veiller au culte per[)étuel des Divi et Divae à Rome ; et. pour bien marquer le caractère familial de ce culte, obligatoire pour eux seuls, ils avaient leur lieu de réunion, leurs archives, leurs fastes, à Bovillœ, d'où la gens Julia était originaire, dans un ancien sacrariiun gentilice que Tibère lit restaurer et orner d'une statue d'Auguste en l'an 16 de notre ère.

Il est difficile d'imaginer une combinaison plus habile, mieux faite pour concilier le respect de la religion nationale et de ses dieux avec l'utilité politique de la dévotion nouvelle. Il y avait longtemps que les piiilosophes, spéculant sur l'immortalité de l'âme

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et graduant les récompenses dans la vie future, admettaient pour les grands hommes une béatitude dont ils jouiraient dans les esjtaces célestes, en la C(jin|)agnie des dieux. Les Stoïciens eux-mêmes avaient Uni [)ar accorder cette récomjjense aux âmes d'élite, dispensées de se dissoudre dans le sein de l'éternelle substance. Gicéron ne croyait pas introduire un roman ridicule dans un ouvrage sérieux en insérant au VP livre de sa Itt'publique ré|iis(>de du Songe de Scipion, en nous montrani le grand Africain installé avec Paul-Emile dans la Voie Lactée et contemplant de là avec délices le mouvement harmonieux de l'Univers. La théorie est même là toute faite : « A ceux qui ont sauvé, aidé, agrandi leur ])atrie, une place est réservée au ciel, où ils jouissent d'une éternité bienheureuse : car, de tout ce qui se fait sur terre, rien n'est plus agréable au grand Dieu qui régit le monde entier que ces réunions d'hommes associés par le droit que l'on appelle des cités. Ceux qui les gouvernent et les conservent partent d'ici et y reviennent ». 11 ne s'agit plus ici de flatteries mythologiques comme les- catastérismes alexandrins, imités à satiété par les poètes, mais d'une doctrine grave comme un sermon, que le Grand-Pontife Tibère aurait pu commenter en proposant au Sénat la canonisation d'Auguste. Qui |)Ouvait contester que l'empereur défunt, acclamé de son vivant comme Père de la patrie, Sauveur de l'espèce humaine, avait été le régent du monde civilisé, quelque chose comme une providence terrestre et un vicaire du grand Dieu? La doctrine officielle, moins ambitieuse que la dévotion populaire, ne prétendait pas égaler les Divi aux dieux : elle leur assignait un rang analogue à celui (|ue l'Eglise chrétienne conférera plus tard, et par une [u'océdure semblable, à ses Saints. Un seul point |)ourrail. à l'avenir, jirèter aux discussions; mais le Sénat serait libre de refuser cet honneur suprême aux princes (jui .uiraieul al)usé de

leur imissanco : il n'y aurait de Dlvi que ceux qui seraicut inscrits sur la liste par sénatus-consulte.

Le culte impérial romain comjilëtait le culte provincial et municipal, mais n'en gênait aucunement la libre expansion, (lelui-ci n'était point tenu de renoncera riial)itude prise de diviniser l'empereur vivant, et il lui lut d'autant plus facile de la conserver que le nom d'Auguste, dont Tibère avait hésité à prendre possession, devint le titre protocolaire de tous les empereurs. Inséré dans les formules liturgiques, il désignait aussi bien le prince en fonction que le premier titulaire, é(piiv(»(|ue que l'interprétation populaire résolut au profit du maître actuel. Ce transfert se fit peu à peu, par la force des choses, sans actes dont nous soyons informés. Nous savons cependant qu'il y eut d'abord, en certains lieux, juxtaposition et non fusion des cultes impériaux. En l'an 24, la province d'Asie, qui avait des temples d'Auguste à Pergame et à Ephèse, demanda et obtint la permission d'élever un temple « à Tibère, à sa mère et au Sénat », autrement dit, à toutes les puissances du jour. Ce temple fut bâti à Smyrne, à côté ou peut-être à la place du sanctuaire élevé jadis à la déesse Rome. Aussitôt, la province d'Espagne Ultérieure, qui n'avait point, comme la Citérieure, de temple d'Auguste, sollicita aussi, à l'exemple de l'Asie, l'autorisation d'élever un temple à Tibère et à sa mère. Il y eut des murmures à ce propos. Le Sénat venait précisément de protester à sa façon contre ce nouveau culte, en rappelant un peu rudement aux Cyzlcéniens qu'il ne fallait pas délaisser le culte de l'empereur défunt. L'autonomie leur fut enlevée, à cause de violences exercées contre des citoyens romains, et aussi parce qu'ils ne voulaient plus achever le temple voué par eux à Auguste. Tibère comprit à demi-mot : il refusa l'autorisation demandée et saisit l'occasion de s'expliquer devant le Sénat.

Je sais, Pères conscrits, dit-il, qu'on m'a trouvé versatile, parce que, les villes d'Asie ayant fait dernièrement la même demande, je ne m'y suis pas opposé. Je vais exposer les raisons de mon silence passé, et ce que je compte l'aire à l'avenir. Comme le divin {Divus) Auguste n'avait pas interdit de lui élever un temple àPergame, à lui et à la ville de Rome, moi, pour qui ses paroles et ses actes font loi, j'ai suivi avec empressement l'exemple donné, parce qu'à mon culte était jointe la vénération du Sénat. Du reste, s'il est excusable d'avoir accepté une fois, laisser dans toutes les provinces consacrer nos images parmi celles des dieux serait de l'orgueil, et l'honneur décerné à Auguste s'avilira si l'adulation le prodigue à sa fantaisie.

Il déclara que, pour son compte, il ne voulait de temples que dans les cœurs et ne tenait qu'à l'estime de la postérité, sans laquelle les temples de marbre ne sont plus que des sépulcres méprisés. Les irréconciliables trouvèrent à gloser, comme toujours; mais Tacite veut bien constater que depuis, même dans ses conversations intimes, il persista à repousser un semblable culte de sa personne.

Il avait pu en apercevoir déjà les inconvénients, et à quelle surveillance serait condamnée la police du prince, de quelles délations il serait lui-même accablé, s'il lui fallait sauvegarder sa dignité jusque dans ses images, placées sous la protection des lois concernant le sacrilège. Auguste était à peine canonisé qu'un aigrefin accusait un chevalier romain d'avoir vendu une statue d'Auguste avec le jardin qu'elle décorait; un autre chevalier était dénoncé comme ayant « profané la divinité d'Auguste par un faux serment ». Tibère, informé, « écrivit aux consuls que son père n'avait pas été mis au ciel pour que cet honneur tournât à la perte des citoyens;... qu'on pouvait, sans outrager la religion, comprendre ses images, comme celles des antres divinités, dans la vente des jardins et maisons, ntiaut an s(M"nienl. il f.il'ait le

consid(^i*er coinmo s'il avait ti'oni|)ô Jupilor. et laisser aux dieux le soin de venger leurs injures ». Que de choses auraient ehangf^ dans l'histoire de la civilisation si cette belle parole [deorum injurias dis curae) avait servi de r^gle aux gouvernements futurs! C'est pourtant le moment (|ue choisit Tacite ])Our insinuer que ces délations étaient un premier essai du nouveau régime, se promettant de montrer par la suite « avec quelle adresse Tibère inocula le germe de ce terrible fléau ». Il oublie (]ue, si l'accusation de lèse-majesté fut largement exploitée durant la vieillesse aigrie de Tibère, le jirince n'en avait pas moins interdit à l'industrie des délateurs un terrain qui promettait d'être de bon rapport.

Il faut s'expliquer une bonne fois sur ce culte impérial, religion politique dont on n'a guère |)arlé jusqu'ici qu'avec dédain et dégoût. C'était le seul auquel l'Etat se sentit intéressé, et il est devenu par la suite l'obstacle contre lequel se buta la conscience chrétienne, un obstacle arrosé du sang des martyrs. Dans ce conflit, rendu inévitable par la forme extérieure du culte, est entrée une part de malentendu, j)ortant sur le fond, et qu'il s'agit de déterminer. Les empereurs n'ont jamais été considérés comme des dieux, c'est-àdire affranchis de la condition mortelle. Caligula passa même pour fou, parce qu'il faisait semblant de croire a sa divinité. Du reste, ni vivants, ni morts, les empereurs n'ont jamais reçu officiellement, avant Aurélien, le titre de « dieu ». L'objet du culte impérial dans les provinces était le Génie de l'Auguste vivant, et le culte romain s'adressait à la mémoire des empereurs défunts, canonisés en qualité de Divi. Les auteurs qui savent leur langue n'ont jamais parlé en latin de la nature divine {divinitas) des em|)ereurs, mais de huir numen. Habitués à révérer des numina, des énergies occultes qu'ils ne confondaient pas avec les apparences sous lesquelles elles se manifestaient, les Romains ont par-

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faitenient ei tout de suite distingué entre la [«'rsonne de rempereur et son numen, entre l'Iioniine de chair et d'os et la puissance incarnée dans le chef de l'Etat. Les Grecs, n'ayant point dans leur langue, pourtant si riche, d'équivakMits exacts i)Our les termes de Dirus, de numen, de genius, appelaient couramment dieux (Oeoûç) les empereurs, vivants ou morts. Ce titre même de dieu n'avait pas, pour des polythéistes aussi blasés que les Hellènes, la valeur que lui confère le monothéisme. Il désignait jdus ou moins vaguement une puissance surhumaine, surhumaine en ce sens que, soit par sa nature, soit ])ar son office propre, soit par son étendue, elle dépassait les forces d'un être humain. La puissance impériale, capable de gouverner le monde civilisé, obéie de l'Occident à l'Orient, était bien dans ce cas. Des gens qui élevaient des statues même à des particuliers, à des hommes plus ou moins célèbres, n'avaient pas songé que, en dehors des Juifs, — des fanatiques qu'ils connaissaient bien et méprisaient de même, — les images impériales pussent scandaliser personne. Ils ne comprenaient pas non plus qu'on pût être soumis à l'autorité du prince et lui refuser, le cas échéant, un hommage aussi simple qu' « un as d'encens », comme dit dédaigneusement Tertullien.

Il n'est pas besoin aujourd'hui d'un grand effort pour se rejdacer dans l'état d'esprit des Gréco- Romains de l'époque, pour apprécier le titre de dieu — d'ailleurs incorrect et impropre ici ; — à la valeur qu'il avait alors, et pour saisir l'idée abstraite dont la personne de l'empereur et ses images n'étaient que des symboles. Cette idée, c'est le concept d'ime autorité autre que la force, vivifié par la conscience et l'orgueil d'appartenir à l'Etat romain, hors duquel il n'y avait que des Barbares. De ce point de vue, il n'est que juste de reconnaître qu'Auguste et Tibère ont iiarachevé et rendu raisonnable un culte impro-

visé d'abord par radulation ^Tossière et intéressée dos Grecs. Ils en ont fait une sorte de religion civique, superposée à toutes les autres et s'associant avec toutes, capable d'unir dans un même sentiment de reconnaissance pour l'autorité qui veillait au saint de la patrie commune tous les lia])itants de I^Mnpire. Ils ont ainsi résolu à leur façon le j)roblème qui tourmente aujourd'hui plus que jamais les nations modernes : appuyer le principe d'autorité sur le patriotisme et donner au j)atriotisme une jjrise sur le for int(M'ieur, en faire un sentiment religieux. Délenteurs d'une dignité élective, ne pouvant se réclamer d'un loyalisme dynastique, ils ont créé à leur usage un droit divin, attaché non à leur personne, mais à leur fonction. Ce droit, rendu intelligible et comme tangible aux masses populaires, faisait de l'obéissance un devoir pour leurs sujets et ôtait à la soumission précisément ce caractère de servilité' qu'on reproche au culte impérial de lui avoir imjtrimé. La religion civique n'a peut-être jamais retardé d'une minute la chute d'un empereur, mais elle a certainement affermi le régime impérial et surtout maintenu la cohésion de l'empire.

La tolérance de Tibère en matière religieuse ne lui faisait pas oublier qu'elle doit avoir des limites. Il voulut faire disj)araître de la surface de l'empire ce qui restait encore de cultes barbares dont les rites exigeaient des sacrifices humains. Depuis longtemps, les Romains avaient interdit chez eux ou remplacé par des simulacres les sacrifices de ce genre, dits de rite grec. — et nullement romain, a soin de dire Tite-Live. — parce qu'ils étaient ordonnés exceptionnellement par les livres sibyllins. En l'an 97 avant notre ère, au rapport de Pline, « un sénalus-consulte fut rédigé qui défendait d'immoler un être humain». Jules César, vainqueur des Gaulois, n'avait pas jugé opportun de tracasser le peuple conquis en s'ingérant

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dans ces sortes d'airaires. Du reste, il semble trouver assez logique — comme elle l'est, en elîel — la doctrine des druides sur ce point. « Ils pensent ». dit-il, « que Ton ne peut apaiser la puissance [numen) des dieux immortels autrement (pi'en leur oITrant une vie d'homme en échange d'une vie d'homme ». C'est la doctrine de la substitution, — ici, du premier degré, — qui est, dans toutes les religions, le fondement de la. théorie du sacrifice. Peut-être même s'en est-il trop souvenu quelques années plus tard. En l'an 46, rajtporte Dion Cassius. des soldats s'étant mutinés, il voulut faire un exemple. Il eut la singulière idée de choisir comme victimes expiatoires deux des meneurs, qui furent sacrifiés solennellement au (^hamp de Mars, en présence des Pontifes et du flamine de Mars, suivant le rite dit « du cheval d'Octobre ». Comme la tète du cheval, les têtes des suppliciés furent attachées au mur de la Regia. C'était comme une nouvelle religion militaire qu'importait César, revenu de Gaule moins Romain qu'il n'était parti.

Tibère entreprit non seulement d'abolir les sacrifices humains en Gaule, mais d'abattre la théocratie druidique. « Il supprima par sénatus-consulte », dit Pline, « les druides et cette engeance de devins et de médecins ». Le sénatus-consulte ne produisit pas l'etTet désiré, car Claude dut le remettre en vigueur, et Pline constate que Claude non plus ne réussit pas à extirper complètement ce legs de l'ancienne barbarie. Tertullien rapporte, comme un fait sur lequel il est pertinemment renseigné, que, « en Afrique, on immolait publiquement des enfants à Saturne (le Baal punique) jusqu'au proconsulat de Tibère, qui fit mettre et exposer en croix les prêtres de ce dieu sur les arbres mêmes qui couvraient de leur ombre les crimes commis dans leur temple ». Je sais bien (|u'on ne peut asseoir aucune certitude sur ce lexte embar-

rassant. On ne voit pas que Tibère, avant d'être empereur, ait jamais été proconsul d'Afrique. Mais, d'autre part, il serait étonnant que TertuUien ait cru désigner suffisamment un proconsul simplement par un prénom ])anal. (pii a été ])ort('' pur des centaines de Romains. 11 lui a |)lu sans doute de distinguer dans les altribuls imi)ériaux le pouvoir proconsulaire, mis en jeu dans la circonstance. Il me semble que la ré|)robation pour des rites barbares et la rigueur expéditive de l'exécution sont tout à fait dans la manière d<> Tibère et rappellent le châtiment infligé pour d'autres raisons, comme nous le verrons plus loin, aux prêtres d'Isis.

En l'an 22, Tibère s'occupa de réformer les abus nés d'un privilège octroyé par les anciens souverains ou par des fédérations de cités à des établissements religieux, ce qu'on appelle le droit d'asile (itruXta). On avait senti de bonne heure le besoin d'ajouter à la menace des vengeances divines des sanctions plus humaines et plus redoutées des « sacrilèges » ou violateurs de sanctuaires. Ce respect, s'exagérant à mesure que croissait la vogue de certains cultes et le prestige de leurs desservants, avait amené à considérer comme sacrilège l'intrusion de l'autorité civile et de sa police dans leur domaine. Tout individu, fût-il un criminel, réfugié dans ce domaine, était sous la protection des dieux et soustrait à la justice des hommes aussi longtemp;? «ju'il n'en sortait pas. Ce droit d'asile, réclamé peut-être par tous les temples, fut confirmé pour quelques-uns par des conventions spéciales. Suivant la théorie sacerdotale, ces conventions ne créaient pas le droit d'asile, ([ui était de droit divin; elles faisaient seulement une obligation légale de le respecter. Lorsque les Romains prirent possession du bassin de la mer Egée, nombreux étaient les sanctuaires qui étaient ou |)rétendaient être pourvus de ce privilège. Ils s'aper-

curent bien vite que c'était là une institution dangereuse, anarchique au fond, comme introduisant dans l'Etat une foule d'Etats minuscules placés hors (\u droit commun et intangibles; mais ils tolérèrent longtemps les coutumes établies. Les abus s'étaient fait sentir de tout temps, le droit d'asile, destiné à protéger les innocents, étant surtout exploité par les malfaiteurs. Déjà Euripide s'en plaignait par la bouche d'Ion, l'enfant trouvé élevé dans lo temple de Delphes. Le droit d'asile donnait lieu à dos récriminations de toute sorte, et aussi à une casuisti(iue arbitraire, à des stratagèmes imaginés pour le tourner sans le violer ouvertement. Là où il pouvait être utile, il n'était pas toujours respecté. Lors(juè l'Asie Mineure se souleva à l'appel de Milhridate, les Grecs eux-mêmes massacrèrent les Romains et Italiens réfugiés dans les temples, même dans ceux qui, comme l'Artémision d'Ephèse, étaient le plus authentiquement pourvus du droit d'asile. Plus tard, Antoine voulut bien gracier des républicains échappés de Philippes et réfugiés dans l'Artémision ; mais il en fit exécuter deux qu'il estimait indignes de pardon. Ainsi compris, le droit d'asile n'était plus qu'un élément de désordre, dont profitaient princi])alement, outre les bandits, les esclaves fugitifs cl les débiteurs insolvables.

Auguste s'était déjà préoccupé de la question, à propos de cas particuliers, sans prendre de mesure générale. Un moyen de diminuer les inconvénients du droit sans toucher au privilège, c'était de restreindre l'espace dans lequel il s'exerçait. Alexandre, Mithridate, Antoine, avaient peu à i)eu englobé dans le domaine de l'Artémision tout un quartier d'Ephèse. « On ne tarda pas », dit Strabon, « à re(-onnaître les inconvénients d'une mesure qui livrait en quelque sorte la ville aux malfaiteurs, et César Auguste l'abrogea ». Mais le mal allait croissant. Assailli de doléan-

ces, Tibère se décida enfin à provoquer une revision générale de tous ces privilèges, pour ne laisser subsister que ceux qui se fondaient sur des titres sérieux, et il confia l'enquête au Sénat. Les sénateurs eurent là une belle occasion de se renseigner sur les légendes locales et sur l'histoire di|)lomatique des cités grecques, tout cela exposé à grand renfort de discours où l'on devine qu'il y avait plus de faconde que de critique. On dut voir, comme dit Juvénal, « tout ce que la (irèce menteuse ose en histoire ». Fatigué de tant d'abondance et de débats passionnés, le Sénat chargea les consuls d'examiner les titres, et, s'ils y démêlaient quelque fraude, de soumettre de nouveau toute l'affaire au Sénat.

Les consuls, llatérius Agrippa et Sulpicius Galba, firent un classement méthodique, inscrivant sur une première liste les temples dont le droit était incontestable ; sur une seconde liste, ceux dont les titres étaient douteux. Les titres les plus sérieux furent, aux yeux des consuls, ceux qui avaient été délivrés ou confirmés par les Romains. Tacite ne dit pas quels étaient ceux qui furent éliminés, ni quelles avaient été les villes découragées d'avance. Ces sortes de minuties, bonnes pour des archéologues, ne sont pas son affaire. Il ne prend pas non plus la peine de dire en quoi le sénatus-consulte final restreignait le droit d'asile ainsi confirmé. Le Sénat dut appliquer la méthode d'Auguste : restreindre non pas le droit lui-même, mais l'espace dans lequel il s'exercerait. On évitait ainsi de froisser le sentiment religieux qui avait déjà produit des émentes chez les prolétaires, les plus intéressés au maintien des coutumes, et on diminuait le nombre des réfugiés en diminuant la capacité de l'asile.

Tibère ne songea jamais à molester les cultes étrangers qui se disputaient la clientèle de la plèbe et môme de l'aristocratie romaine. C'était pour le patriotisme civique, pour « la coutume des ancêtres », un déchet

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auquel Auguste s'était résigné, et Tibère comme lui. Au surplus, combien y avait-il encore à ll(jme <le Romains de race, ayant là leur patrie et leurs ancêtres? L'Etat ne demandait aux religions étrangères (jue de ne pas transgresser les lois romaines et de vivre en paix avec la police.

Celle qui était le plus à la mode pour le moment était la religion égyptienne. Elle avait, nous l'avons dit, tout ce qui manquait à la sèche religion romaine ou à la frivole mythologie grecque pour séduire les imaginations et contenter le désir, de jour en jour plus intense, de pénétrer le secret de la vie future, de s'y préparer une existence heureuse, de travailler — comme diront plus tard les chrétiens — à son salut. Dans le demi-jour des chapelles trônait la grande Isis, la Mère secourable, sur laquelle les litanies récitées en son honneur accumulaient, sans en épuiser la liste, les titres énumérant ses perfections et les divers aspects de sa toute-puissance. A côté d'elle, Sérapis, ou derrière, caché dans l'adyton ouvert de temps à autre aux initiés, Osiris, le dieu qui avait traversé les affres de la mort pour arriver à l'immortalité et qui savait conduire au même but, par le même chemin, ceux qui se confiaient à lui et recevaient en cette vie la marque de ses fidèles, le gage de la félicité future. Et les bienfaits de ces divinités exotiques ne se bornaient pas aux perspectives d'outre-tombe : elles opéraient aussi des guérisons miraculeuses, attestées par de nombreux ex-voto. Aussi, vêtus de lin, soigneusement purifiés de toute souillure corporelle, dépositaires des doctrines et des secrets légués par la civilisation la plus antique qui fût au monde, les prêtres d'Isis exerçaient sur les âmes simples une sorte de fascination. Les femmes surtout cherchaient auprès d'eux, dans la pompe des offices, dans les exercices de piété réglés par des rites mystérieux, une diversion à leur oisiveté, la consolation de leurs peines, ou le pardon de leurs

dérèglements. Elles trouvaient un charme particulier aux expiations, pénitences et abstinences, qui elîaçaient les fautes et faisaient pénétrer dans les consciences la satisfaction intime de l'être purifié et régénéré. Elles pouvaient aussi, et c'était un sentiment plus noble et plus féminin encore, elles pouvaient tourner au profit d'êtres aimés le bénéfice de cet ascétisme librement pratiqué. La religion isiaque connaissait ce que les théologiens appellent « la réversibilité des mérites ». Tibulle, malade et se croyant près de mourir, déplore l'inutilité des prières et des purifications que Délie s'est imposées pour lui.

Mais, de tout temps, le mysticisme, en exaltant la sensibilité, fit courir des dangers à la morale : il fournit au moins des occasions et des prétextes aux simulateurs de vertu. Chez les Grecs, la comédie nouvelle use à satiété des quiproquos et reconnaissances d'enfants conçus à l'aveuglette durant les fêtes nocturnes de quelque divinité, et, au Moyen Age encore, nos satiriques ne tarissent pas sur les facilités qu'offrent aux femmes infidèles aussi bien qu'aux ribaudes la hantise des églises et la promiscuité des pèlerinages. A Rome aussi, le voile d'Isis passait pour abriter des mystères qui n'avaient rien de religieux. Ovide conseille à une femme légère qui veut tirer bon parti de ses charmes de fermer parfois sa porte à l'amant impatient : « Tantôt feins d'avoir mal à la tête; tantôt Isis sera là pour te fournir des ]irétextes ». Properce avait dit avant lui : « Quand tu auras promis le plaisir des caresses achetées, fais semblant d'être empêchée par les jours purs d'Isis ». Ceci n'est qu'une rouerie féminine, qui ne compromet pas l'honneur de la chaste déesse, cause présumée de l'abstinence. Mais plus loin, Ovide engage un esclave chargé de garder sa maîtresse à fermer l'œil, « à ne pas s'enquérir de ce qui peut se passer chez Isis à la robe de lin ». Dans ses leçons sur VArt (Tnhnor, il enseigne aux jeunes gens en quête

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d'aventures les bons endroits : « N'oublie pas Adonis pleuré par Vénus, et les oflices célébrés le septième jour par le Juif de Syrie. N'évite pas les temj)les à la mode de Memphis, dédiés à la génisse vêtue de lin; elle fait de maintes femmes ce qu'elle fut elle-même pour Jupiter ». Ovide n'est pas fâché de montrer (|u'il sait sa mythologie gréco-égyptienne, laquelle assimilait Isis à Hathor, et celle-ci à lo, concubine de Jupiter. Properce de même, maudissant la fête d'Isis, qui depuis dix nuits déjà le prive de Cynthie, menace lo de lui rendre ses cornes et de la chasser de Home où elle n'aurait pas dû venir. Ceci était écrit au moment où Agrippa allait, en eiïet^ expulser de la ville les cultes égyptiens : mesure bénigne, qui ne les, empêcha pas de prospérer dans la banlieue.

Tibère ne songeait pas à leur retirer la tolérance dont ils jouissaient, lorsqu'un affreux scandale vint donner un commentaire tragique aux plaisanteries dont s'égayait la chronique de la vie galante. On citait alors comme un modèle de vertu une dame de haute naissance, riche, belle, mariée à un éj)Oux digne d'elle, Pauline, femme de Saturninus. Un chevalier romain, Décius Mundus, se prit pour elle d'une passion qu'elle repoussa avec dédain. L'amoureux éconduit résolut de la posséder quand même, par un stratagème qui réussitgrâce à la complicité d'une affranchie et des prêtres d'Isis. Pauline était une âme candide, crédule et mystique à souhait, fort entichée de dévotion égyptienne. 11 ne fut pas difficile de lui persuader que le dieu Anubis avait manifesté, par révélation spéciale, le désir d'avoir commerce avec elle. C'était sans doute un grand honneur, mais qui ne laissait pas d'effaroucher sa pudeur. Elle fit part de l'ordre divin à son mari, qui, plus sot encore que sa moitié, l'engagea à. obéir. Elle alla donc passer la nuit dans le temple, où, en effet, Anubis, mué à la faveur des ténèbres en Décius Mundus, l'initia aux joies de

ramour divin. Mais, liois jours après, la ruse fut éventée jtar l'insolenee grossière de ce Mundus, qui se vanta ;i Pauline elle-même d'avoir eu pour rien ce qu'elle aurait pu lui faire payer. Pauline supplia son mari de la venger. Tibère, instruit de l'aventure par Saturninus, ordonna une enquête qui fit découvrir toute l'intrigue. L'empereur se contenta d'exiler Décius Mundus, qui avait au moins l'excuse de la passion; mais il fut impitoyable pour les comparses qui avaient vendu leurs complaisances au chevalier. Il fit mettre en croix les prêtres d'Isis et l'entremetteuse, démolir le temple et jeter la statue de la déesse dans le Tibre (19 p. C).

Cet exemple n'était qu'un commencement. L'occasion était bonne pour jeter le lilet sur le ramassis d'Orientaux au milieu desquels se fourvoyait la clientèle romaine. On s'aperçut sans doute que les pastophores égy[>tiens, qui, dans les temples de leurs pays, tenaient des auberges soumises à la taxe des àcppoo^dta, transportaient leurs habitudes en terre romaine. L'épuration une fois commencée s'étendit aux cultes voisins, cultes syriens où Adonis voisinait avec Sabazios, celui-ci vaguement assimilé à Sabaoth et confondu par là avec le dieu des Juifs. Du reste, une circonstance fâcheuse, une escroquerie commise au détriment d'une «prosélyte» de bonne famille, une dame Fulvia, par des rabbins ou soi-disant tels, fitcomprendre dans la rafle des Juifs plus ou moins authentiques pris dans les couches inférieures de la société. On a vu, j)ar un passage précité d'Ovide, que les synagogues partageaient la mauvaise réputation des autres confréries orientales. Comme les' Juifs étaient, [»armi les « Syriens », les plus nombreux, c'est sous l'étiquette de judaïques que fut rangé ce ramassis de «superstitions». Il n'était pas nécessaire d'y regarder de si près; en sévissant, lé gouvernement était sûr d'avoir pour lui l'opinion publi([ue.

Donc, dit Tacite, on s'occupa d'expulser les cultes égyptiens et jiidaïques. Un sénatus-consulte ordonnaque quatre mille individus de la classe des affranchis, infectés de cette superstition et en âge de porter les armes, seraient transportés en Sardaigiie pour y réprimer le brigandage. S'ils succombaient à l'insalubrité du climat, ce ne serait pas une grande perte. Les autres devraient quitter l'Italie, si, avant un délai fixé, ils n'avaient pas renoncé à leurs rites profanes.

Suélone emploie les mêmes étiquettes que Tacite : il fait même porter exclusivement sur les Juifs et «gens de secte analogue » le décret d'expulsion.

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