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LA JUDÉE ET LE JUDAÏSME SOUS TIBÈRE

L'antipathie qu'inspiraient partout les Juifs recevait ainsi une satisfaction momentanée; mais il ne fut pas question à ce propos de révoquer les privilèges concédés à la race. Ils conservèrent, après comme devant, le droit de vivre sous le régime de leur Loi révélée; mais ils n'étaient pas plus garantis que les autres étrangers contre le droit d'expulsion par mesure de sûreté publique, droit dont aucun gouvernement ne s'est jamais dessaisi. Cette chasse aux Juifs ne modifia non plus en rien les rapports de l'Etat avec les Juifs de Judée. Loin de les tracasser, Rome aurait plutôt cherché à rendre leur condition enviable, pour engager les Juifs dispersés à retourner dans leur patrie.

Mais là, le conflit entre le nationalisme juif et l'autorité romaine, si tolérante qu'elle fût en théorie, était devenu un mal chronique. Depuis qu'Auguste avait déposé Archélaûs, le lils aîné d'Hérode, et rattaché son royaume à la province de Syrie, la Judée était gouvernée par des procurateurs, de l'ordre . équestre, résidant à Gésarée. Ces administrateurs n'étaient pas

tous des hommes intègres; il manquait même aux meilleurs d'entre eux l'iulelligence du caractère juif, de cette obsession mentale <iui grossissait pour eux l'importance des actes les plus insignifiants aux yeux des «gentils» et encombrait la vie courante d'une foule de prescriptions dont la moindre non seulement liait la conscience des croyants, mais ne pouvait être ouvertement violf^e i)ar les autres sans sacrilège. Les Romains, qui n'imposaient nulle part le culte impérial, s'étaient bien gardés de l'introduire ou même de le laisser introduire en Judée. Les images impériales étaient ôtées des enseignes de la cohorte cascrnée à Jérusalem dans la tour Antonia, et la figure humaine était proscrite, comme par le passé, de la frap[)e des monnaies locales. Les autorités juives, de leur côté, avaient accepté un minimum d'hommages rendus à l'empereur, sous forme de sacrifices offerts dans le temple « pour César et le peuple romain », Mais, dès le début, les Romains se heurtèrent à des scrupules imprévus. Il leur parut que la première chose à faire était de recenser la population nouvellement incorporée à la province voisine. En conséquence, le légat de Syrie, P. Sulpicius Quirinius, se mit en devoir de procéder à l'opération, avec le procurateur Coponius (6-7 [). C). C'est le recensement auquel le troisième Evangile rattache la naissance de Jésus, en contradiction formelle avec la version du premier évangéliste, qui fait naître le Christ au moins dix ans plus tôt, au temps d'IIérode le Grand. 11 est absolument inadmissible que Quirinius ait émis l'étrange prétention de classer du même coup les généalogies en obligeant les Juifs à se faire inscrire au berceau de leur famille. C'est une idée irréalisable, pour ne rien dire de plus, qu'il faut laisser à la légende, comme aussi l'assertion que « César Auguste avait ordonné par un édit le recensement de l'univers entier». Quirinius n'en demandait pas tant, et cependant le simple recensement, comme

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tel, parut attentatoire à la Loi; un certain Judas de Gamala en Galilée et le pharisien Saddok se mirent à prêcher la révolte; le grand-prèlre Joazar eut peine à contenir un commencement d'insurrection, (pii eût été une grave imprudence. A partir de ce moment, il se forma un parti de zélotes rêvant de guerre sainte et saisissant toutes les occasions de provoquer des troubles.

Ces occasions, la morgue ou la cupidité ou l'incapacité des procurateurs les faisaient naître assez souvent. Nous possédons la liste complète de ces administrateurs, de l'an 6 à la grande guerre qui éclata sous Néron. Parmi eux brille un nom marqué pour l'immortalité, celui de L. Pontius Pilatus, procurateur de l'an 26 à l'an 36. On sait la défaillance inexpiable qui pèse sur sa mémoire ; mais c'est pour de tout autres raisons qu'il mérita la haine des Juifs contemporains. Philon lui reproche toute espèce de vices et de méfaits : vénalité, violence, rapines, insolence, exécutions ordonnées sans jugement, cruautés sans frein et sans but. En prenant possession de sa charge, il fit entrer nuitamment à Jérusalem des troupes avec leurs enseignes munies de l'image impériale. Suivant un autre récit, moins croyable, il aurait même introduit ces effigies dans le Temple. Ce sacrilège une fois connu, des bandes populaires coururent à Césarée, et, durant cinq jours et cinq nuits, supplièrent le gouverneur de faire cesser le scandale. Le sixième jour, Pilate convoqua cette tourbe au cirque; là, à un signai donné, les soldats tirèrent leurs épées pour les massacrer. Mais les Juifs tendirent le cou aux bourreaux, protestant qu'ils mourraient plutôt que de consentir à une violation de la Loi, et Pilate se décida à leur donner satisfaction. Quelque temps après, construisant un aqueduc pour amener à Jérusalem l'eau de l'étang de Salomon, il jugea que la ville devait supporter la dépense et fit un emprunt forcé au trésor du Temple.

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H en résulta que, au cours d'une tournée à Jérusalem, il fut de nouveau assailli par les sup|>iicalions d'abord, les insultes ensuite, d'une foule attachée à ses pas. Mais cette fois, il s'y attendait et il avait pris ses précautions. Sur un signe de lui, les soldats de son escorte sortirent les matraques cachées sous leurs manteaux et fraj)pèrent dans le tas. Il y eut quantité de morts, et l'ordre fut rétabli. D'après les évangélistes, Pilate avait aussi massacré des Galiléens qui sacrifiaient au Temple et mis sous les verrous des insurgés (;oupal)les de meurtre, dont faisait partie le fameux Harabhas. Tibère dut intervenir un certain jour dans une allaire provoquée encore par l'obstination de Pilate à braver l'orthodoxie juive. Le procurateur avait été forcé d'éloigner de Jérusalem les images impériales; mais il voulut au moins introduire dans le palais d'IIérode des boucliers votifs sur lesquels était inscrit le nom de l'empereur. Comme il ne tenait aucun compte des récriminations soulevées par cette nouvelle fantaisie et appuyées même par les lils d'Hérode, jdainte fut portée à Rome. Tibère, à qui il avait cru faire sa cour, manifesta un vif mécontentement : il ordonna à Pilate de retirer les boucliers de Jérusalem et de les appendre dans le temple d'Auguste à Césarée. Enfin, un dernier méfait combla la mesure. Un illuminé avait traîné à sa suite une troupe de pèlerins samaritains pour fouiller le mont Garizim, où il assurait (}u'on retrouverait les vases sacrés enterrés au temj)s de Moïse. Cette folle équipée, inofîensive en somme, déplut à Pilate : il tomba à l'improviste sur la foule, et, après le massacre, fit exécuter les meneurs restés entre ses mains.

Cette fois, c'en était trop. Les Juifs portèrent leurs doléances au légat de Syrie, L. Vitellius, qui destitua Pilate et l'envoya à Rome pour y être jugé, Pilate, qui avait des raisons de redouter la justice de Tibère, mit près d'un an à faire le voyage; si bien que, quand

il arriva enfin à Rome, Tibère était mort. Nous n'avons d'autres renseignements sur sa fin que des bruits contradictoires, d'origine chrétienne, d'où l'on peut induire que, vraisemblablement, il évita une condamnation [)ar le suicide. Il est de même infiniment probable que son grand crime aux yeux des chrétiens ne figura aucunement dans les accusations portées par les Juifs, et que personne n'en entendit parler à Rome. Etait-il incident plus banal dans la vie d'un gouverneur de Judée que l'autorisation d'exécuter un dissident condamné par la juridiction locale jugeant d'après la Loi judaïque?

C'est, en effet, devant le procurateur Pontius Pilatus que comparut, à une date qu'il est impossible de préciser, Jésus de Nazareth, condamné comme novateur, imposteur, thaumaturge, par le tribunal du grandprêtre Gaïphe, avec approbation du tétrarque de Galilée, Hérode Antipas, qui avait déjà peu de temps auparavant mis à mort le précurseur Jean dit le Baptiste. Les Romains laissaient aux Juifs la plus large autonomie, comprenant la juridiction civile et criminelle, celle-ci étendue même aux étrangers pour certains délits relevant de la Loi judaïque. Ainsi, le sanhédrin était en droit de condamner à mort un «gentil », fût-il citoyen romain, qui se serait permis d'entrer dans le vestibule intérieur du Tem[)le. Mais du moins l'exécution des sentences de mort ne pouvait avoir lieu qu'après confirmation par le gouverneur, et par le ministère des soldats romains.

Pilate, saisi de l'affaire, dut l'expédier rapidement. Tel que nous le connaissons, que lui importait un Juif de plus ou de moins, un fanatique condamné par d'autres fanatiques? Il ratifia la sentence et le Juste fut crucifié. Le récit évangélique h'est pas si simple, et il se complique encore de toute espèce de traditions transmises par les évangiles apocry|)hes. On y distingue nettement le désir d'alléger la responsabilité

dp l'autorité romaine ot (raccroître d'autant celle des Juifs orthodoxes, les ennemis éternels et persécuteurs acharnés des chrétiens. Dans les premiers évangiles canoniques, rien n'atténue encore l'odieux de la conduite de Pilate. Il n'est pas dupe des calomnies des Juifs; il ne prend nullement au sérieux le litre de « roi des Juifs » dont Jésus ne se défend pas; mais il a peur de la foule qui hurle autour de son prétoire, et, tout en proclamant l'innocence de Jésus, il « se lave les mains du sang de ce juste ». Mais dans l'évangile de Jean, le grief qui pouvait toucher les Romains, indiqué en passant dans les récits précédents et dédaigné par Pilate, devient le principal chef d'accusation et force la main au gouverneur. Pilate n'est pas moins lâche; mais, cette fois, c'est de César qu'il a peur. Les Juifs criaient, disant : « Si tu relâches cet homme, tu n'es plus l'ami de César. En effet, quiconque se fait roi se met en opposition avec César ». Et comme Pilate cherchait encore à tergiverser, en disant : « Crucifierai-je votre roi? », les prêtres répondirent : « Nous n'avons d'autre roi que César ». Pilate, se sachant détesté, pouvait craindre d'être accusé de haute trahison à Rome, et cela d'autant plus que l'évangéliste paraît croire à la sincérité des accusateurs. Dans un conciliabule préparatoire, les prêtres et les pharisiens avaient dit à propos de Jésus : « Cet homme fait beaucouj) de miracles; si nous le laissons faire, tous croiront en lui, les Romains viendront détruire et notre ville et notre nation ». Sur quoi, Caïphe clôt la délibération en disant : « il est de notre intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation entière ne périsse pas ». L'auteur est ici merveilleusement naïf et maladroit. En voulant excuser Pilate, il excuse encore davantage les Juifs. Pilate peut craindre un danger possible; mais les Juifs, eux, savaient que les agitations fomentées par les exaltés se terminaient toujours par de dures

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répressions, et l'évangéliste avait 616 témoin de la catastrophe finale qui avait amené la destruction de Jérusalem. Le mot qu'il prête à Caïphe est odieux dans la bouche d'un homme qui décide froidement la morld'un innocent; mais ilest sublime dans la bouche de (jui se dévoue volontairement pour le salut des siens. C'est même l'idée qui a fait pratiquer dans les religions les sacrifices expiatoires, d'autant plus efficaces que les victimes sont plus pures, celle que l'on retrouve au fond du dogme de la Rédemption.

Ainsi présentée, l'apologie de l'autorité romaine était insuffisante : les écrits apocryphes se chargèrent de la compléter. Justin connaît des Actes de Ponce Pilate attestant la vérité des miracles et de la résurrection de Jésus. Tertullien cite un rapport de Pilate à Tibère, oîi Pilate, « déjà chrétien dans son for intérieur, renseigna Tibère sur le Christ ». Si ce rapport est le morceau encadré dans des récits encore plus surprenants compilés plus tard sous le titre d'Actes de Pilnte, on peut se convaincre que Pilate écrit avec la fdume d'un chrétien, d'un converti qui fait pénitence sur le dos des Juifs. Il a été trompé par les prêtres jaloux des vertus et des miracles de Jésus, de ce Messie envoyé par Dieu lui-même et né d'une vierge. Après l'avoir fait crucifier, ils ont tenté de corrompre les soldats qui veillaient son corps et qui ont été les témoins véridiques de sa résurrection. Le roman se continue, avec des variantes selon les diverses versions. Tibère, irrité d'un pareil déni de justice, mande Pilate en toute hâte et le condamne à mort « pour avoir porté les mains sur l'homme juste appelé Christ ». Pilate est exécuté, ou se tue, et les démons emportent en divers lieux ce cadavre abhorré, dont personne ne veut. Ou bien Pilate, repentant, obtient de Dieu son pardon. Une voix céleste le lui annonce : un ange reçoit sa tête, et il est enseveli avec sa sainte femme Procla, qui expire, heureuse, à la vue de l'ange du Seigneur. De cette

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faroii. il n'y a plus un Romain qui soit réellement rcsptinsablo de la mortdu Christ. Tibère, malade, se désolait de la perte du thanniainri^e »pii l'eût guéi"i; il est. en l'écompense de sa foi, f,'uéri par le contact d'une sainte image apportée à Home par Véronique {i\era Jean). D'après Tertullien, Tibère avait même proposé au Sénat de mettre le Christ au rang des dieux. Le Sénat s'y étant refusé. « César maintint son avis en mena(;ant de ptMialités les accusateurs des chrétiens ». Les Juifs, de leur côté, détestaient en Pilate leur persécuteur, l'homme qui les avait calomniés auprès de Tibère, d'accord avec Séjan, celui-ci véritable auteur de la razzia opérée à Rome en l'an 19 et patron de Pilate, tous deux ligués pour tromper la clémence du prince. Juifs et chrétiens s'évertuaient ainsi à décharger Tibère de toute responsabilité dans leurs malheurs.

(>• qui l'en exempte encore mieux, c'est qu'il ne connut jamais ni le Christ, ni les apologistes qui prenaient un tel soin de sa renommée. Indifférent toute sa vie aux questions religieuses, en tant qu'elles n'intéressaient pas l'ordre public, il était occupé de bien d'autres affaires, lorsque la mort le surprit et que son neveu Caligula {Cnius Caesar Augustus Gennanicus) se saisit du pouvoir.

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