‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 26 sur 66 · LE PBINCIPAT DE CI^AIDE · texte numérisé non relu

LE PBINCIPAT DE CI^AIDE

îivail (l(Hix temples à Rome, érigés par des généraux victorieux. O^aut aux religions proprement exotiques, (llaude les voyait avec regret délourner les Romains des vieilles habitudes. Cependant, il laissa les cultes (''gyj)liens jouir en paix d'une vogue que les rigueurs de Tibère n'avaient fait qu'accroître. 11 n'y avait pas là de rites abominables et de sacerdoces dangereux comme en (iaule, où les Druides, à la fois prêtres, devins, médecins. exer(;aient encore sur la i)opulation indigène une inlluence néfaste, entretenant le sentiment national et de vagues espoirs que la domination romaine avait intérêt à étoutTer. Auguste s'était contenté d'interdire aux citoyens toute participation à un culte qui comportait des sacrilices humains ; Tibère avait pris une mesure radicale, mais qu'il n'avait sans doute pas eu le temps d'appliquer. Claude la renouvela et tint la main à son exécution. « On ne saurait estimer trop haut», dit Pline, «le service rendu à l'humanité par les Romains, qui ont supprimé des rites monstrueux où tuer un homme était le comble de la religion et le manger chose salutaire par excellence ». Mais on ne déracine pas facilement une religion ancrée dans les habitudes d'un peuple, surtout une religion qui avait des recettes pour la santé de l'âme et du corps. Celleci survécut encore quelque temps aux édits de proscription, dans l'ombre d'où sortaient parfois des indices de sa présence. C'est ainsi que, le temple du Capitole ayant brûlé durant les émeutes de l'an 69, les Druides, se souvenant de Brennus, déclaraient (jue le feu allumé [)ar le Destin complétait sa victoire et présageait le transfert de la souveraineté du monde aux nations transalpines. Mais le coup porté pal" Claude fut mortel pour le druidisme.

Les Juifs occupèrent aussi l'empereur, et plus qu'il n'aurait voulu. En Judée, la querelle si brutalement cherchée par Calignla s'était a[)aisce d'elle-même. (Claude pensa que le mieux était de couper court à des

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embarras sans cesse renaissants en rendant aux Juifs leur autonomie complète, sous un roi vassal comme l'avait été Hérode le Grand. Il avait sous la main le roi Hérode Agrippa, qu'il connaissait de longue date, et qui l'avait réconforté au moment décisif en lui conseillant de ne pas satisfaire les rancunes des prétoriens contre le parti sénatorial. Le premier acte politique de son principat fut d'ajouter la Judée et Samarie aux possessions d'Agrippa, qui devint ainsi roi de toute la Palestine juive (41 p. C), déclaré allié du Sénat et du peuple romain par un traité en bonne et due forme. Le frère d'Agrippa, Hérode, eut le petit royaume de Chalcis du Liban. En même temps, Claude conlirma les édits antérieurs qui assuraient aux Juifs le libre exercice de leur religion dans tout l'empire, en les complétant par un avis fort opportun, celui « de ne pas faire fi des religions des autres peuples ». C'était là précisément un conseil qui avait chance de n'être jamais suivi. D'après des fragments de papyrus récemment découverts en Egypte, Claude punit de mort quelques antisémites alexandrins : mais il dut encore apaiser des troubles qui menaçaient de nouveau la tranquillité d'Alexandrie, troubles suscités cette fois par les Juifs, qui croyaient le moment venu d'user de représailles. Agrippa gouverna son royaume de façon à plaire également aux Juifs et à ses protecteurs. Scrupuleux observateur de la Loi, il fut aux yeux des orthodoxes un modèle de vertu pharisaïque. Ceux du dehors trouvaient en lui un appui quand ils avaient à se plaindre de quelque violation de leurs {privilèges. C'est ainsi qu'il dénonça à Pétronius l'agression de quelques jeunes écervelés de Dora, qui avaient installé une statue de l'empereur dans la synagogue de l'endroit. Le culte impérial était déjà et fut par la suite, i)0ur les Juifs, judaïsants et chrétiens, un i)erpétuel obstacle, un motif de perpétuelle confusion entre la religion et le civisme, celui-ci j)araissanl oxigor ce (\uo.

celle-là — la leur — ne tohh'ait pas. Pétronius lit arrêter les délinquants et avertit la population que, conformément aux édits impériaux, il réprimerait toute tentative de ce fijenre. Le pieux Agrippa crut évidemment — et à plus forte raison — remplir un devoir en réprimant dans ses Etals toute infraction à la Loi. Il n'hésita pas à sévir contre un groupe de dissidents dont les doctrines commençaient à se répandre dans le peuple, des «Nazaréens», ceux qu'on appela plus tard des chrétiens, gens qui se réclamaient d'un Messie inconnu et se prétendaient envoyés j)ar lui pour prêcher une audacieuse réforme de la Loi. Suivant la tradition chrétienne, Agrippa mit à mort un de ces illuminés. Jacques le Majeur, fds de Zébédée; et celui (|ui paraissait être leur chef, Céphas dit Pierre, jeté en prison, eût été condamné de même, si une évasion miraculeuse ne l'eût soustrait au châtiment. Le bon roi eut ainsi le triste honneur d'inscrire son nom dans l'histoire, comme le [)remier persécuteur de l'Eglise naissante.

Il prit tellement au sérieux son rôle de défenseur de la foi, de restaurateur de la nationalité Israélite, qu'il en devint (juelque peu suspect à l'autorité romaine. Il avait d'abord obtenu de Claude l'autorisation de fortifier Jérusalem; mais l'empereur, mieux renseigné par le légat de Syrie, C. Vibius Marsus, enjoignit à Agrippa « de cesser immédiatement les travaux ». Celui-ci n'osa pas désobéir; mais bientôt ajjrès, comme pour i)anser la blessure de son orgueil froissé, il convoqua à Tibériade une assemblée « des autres rois », venus pour rendre hommage à sa « profonde sagesse ». C'étaienlAntiochusroideCommagène,Sampsigeramus roi d'Emèse, Cotys roi d'Arménie, Polémon roi de Pont et Ilérode roi de Chalcis. Marsus trouva que cette réunion de potentats, où l'on négociait aussi des mariages, avait l'air d'un conciliabule. Sans plus de façons, il expédia individuellement à chacun d'eux

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l'ordre de retourner immédiatement chez lui. Agrippa se plaignit à Claude; mais, quelque insistance qu'il y mît, il ne réussit pas à faire rappeler Marsus. Il se consola encore de cette mortification en allant parader à Césarée, la ville païenne où il se savait détesté. C'est là qu'il mourut subitement (44 p. G.), après trois ans de règne, laissant trois filles et un fils de dix-sept ans, Hérode Agrippa II, autrement dit M. Julius Agrippa, dont le souvenir reste associé à celui de sa sœur Bérénice, mariée pour le moment à son oncle Ilérode. Les gens de Césarée et de Samarie, que l'orthodoxie rigide du défunt avait souvent morigénés, insultèrent sa dépouille et ses filles, et célébrèrent leur délivrance par des ripailles agrémentées de rites païens. L'intolérance judaïque éveillait partout les haines religieuses, contenues seulement par la protection octroyée aux Juifs par les Romains.

Hérode Agrippa II était alors à Rome, et Claude trouvait tout naturel de lui adjuger la succession ; mais ses conseillers lui représentèrent qu'il serait imprudent de confier à un adolescent un royaume de cette importance, où fermentaient tant de passions dangereuses. La Judée fut donc de nouveau rattachée à la province de Syrie. En dépit des intentions conciliantes de Claude, les procurateurs de Judée furent depuis lors en lutte perpétuelle avec les purit'ains, qu'ils tracassaient à tout propos. Le premier, Cuspius Fadus, émit la prétention de revenir sur une concession précédemment faite par L. Vitellius. Lors de la première annexion, sous Auguste, les Romains avaient pris la précaution de tenir sous clef, dans la tour Antonia, les ornements sacerdotaux du grand-prêtre, de façon que, au moment des grandes fêtes qui amenaient à Jérusalem des foules de pèlerins, lorsque lesdits ornements seraient réclamés comme indispensables au culte, l'autorité romaine fût avertie et le procurateur présent. Il en avait été de même durant

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trente ans (6-36 p. C). Vitellius, étant venu à Jérusalem à l'occasion de la Pàque de l'an 36, après la destitution de Pilate. avait rendu aux Juifs la libre disposition du vestiaire sacerdotal. Cuspius Fadus voulut remettre en vigueur l'ancien règlement. Les tètes s'échaulTèrent : le légat actuel de Syrie, C. Cassius Longinus, accouru à Jérusalem, trouva que le procurateur a^ait raison en droit, et l'affaire fut renvoyée à la décision de l'empereur. Claude, cédant aux f)rières des délégués juifs et de son cher i)upille llérode Agrippa II, ratifia la concession faite par son « excellent ami Vitellius ». Le rescrit cité par Joscphe est daté du 28 juin 45 p. C.

A cette occasion, pour débarrasser l'administration romaine de pareils soucis. Claude renonça à toute ingérence dans la gestion financière du Temple et la nomination des chefs de la religion. La fonction de grand-prètre, viagère et héréditaire en principe, était peu à peu devenue annuelle, depuis qu'Hérode le Orand s'était emparé du droit d'en nommer le titulaire. Ce droit, transmis aux gouverneurs romains, Claude s'en dessaisit au profit d'IIérode roi deChalcis, auquel Agrippa II succéda par la suite comme roi et comme intendant du culte national, tout en restant à Rome. Mais la Judée n'en fut pas plus tranquille. La paix n'était plus possible dans un pays où il avait suffi d'un geste obscène d'une sentinelle romaine en faction à la porte du Temple durant les fêtes de la Pâque pour provoquer une émeute qui coûta la vie à vingt ou trente mille hommes, les uns massacrés, les autres étoutfés, foulés aux |)ieds dans le sauve-qui-peut; où la foule courut un jour à Césarée pour demander la tète d'un soldat romain coupable d'avoir déchiré un rouleau de la Loi; où les zélotes juifs massacraient les Samaritains, à charge de revanche; si bien que, pour faire justice, l'autorité romaine, assaillie de récriminations des deux [larls, décapitait et crucifiait au

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juger : après quoi l'écho de ces fureurs se réperculail à Rome, où l'empereur devait apurer U' reli(|ual de tant d'affaires et établir les responsabilités. Claiule crut apaiser l'agitation en destituant le procurateur Ventidius Cumanus (48-52 p. C.) et en le remplaçant par un frère de son favori Pallas, l'affranchi (Antonius) Félix. Il ne pouvait plus mal choisir. Ce parvenu, dit Tacite, « exerça le pouvoir d'un roi avec l'esprit d'un esclave ». Livrés aux caprices d'un tyranneau ignoble et cruel, les Juifs de tous les ])artis vouèrent au nom romain une haine désespérée. D'autres après lui comblèrent la mesure; cela devait lînir par le soulèvement général qui abolit la nation juive.

Claude ne vit pas cette exécution linale, mais il |)ut s'apercevoir que la juiverie commençait à porter le trouble jusque dans Rome elle-même. Il était moins que jamais disposé à le tolérer. « Il expulsa de Rome », dit Suétone, « les Juifs qui étaient en effervescence continuelle à l'instigation d'un certain Chrestos ». C'est, avec une ligne des Actes des Apôtres, le seul renseignement que nous ayons sur des faits dont le sens et la portée restent douteuses. Qu'était-ce que ce Chrestos? Sans doute, ce pouvait être un Juif de ce nom, alors présent à Rome ; les troubles de Rome s'expliquent assez bien par l'excitation que devaient produire dans la colonie juive les nouvelles arrivant coup sur coup de Judée, éveillant les mêmes passions, les mêmes discordes entre les synagogues, ou entre la plèbe juive et la plèbe romaine. Mais il est infiniment plus probable que Suétone a j)ris pour un agitateur en chair et en os le grand nom du Christ, un peu déformé par une orthographe vicieuse (/p-rjffTÔ; pour /ptïTÔç), qui entre ainsi, comme furtivement, dans l'histoire. Ceci touche à des questions sur lesfjuelles nous reviendrons plus loin. Pour le nuuiienl, il suffit de remarquer (|ue la police romaine ne chercha point à s'enquérir des motifs, à s'ériger en juge des débats :

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elle expulsa pèle-mèle cette populace qui troublait l'ordre public. Le texte de Suétone ne se prête pas aux inlei-prétalions de ceux qui veulent, les uns qu'il n'y ail pas eu alors de chrétiens à Rome, les autres,, que les chrétiens seuls aient été expulsés. Le texte des Actes des Apôtres est encore plus formel. « Paul partit d'Athènes et se rendit à Corinthe. Il y trouva un juif nommé Aquila, originaire du Pont, récemment arrivé d'Italie avec sa femme Priscille, parce que Claude avait ordonné à tous les Juifs de sortir de Rome ». Que Aquila fût ou non Chrétien, peu importe. Si l'édit impérial n'avait frappé que les chrétiens, c'était pour l'historien sacré le cas de le dire. Tous les Juifs n'allèrent sans doute pas aussi loin que les amis de Paul, car Josèphe paraît ignorer cet exode. Ils durent rentrer sans bruit, Claude n'y pensant plus ou persuadé par Agrippa que la leçon était suffisante.

Claude s'occupait encore des alTaires de Palestine vers la fin de sa vie. Il revenait à son idée de restreindre autant que possible le domaine administré directement par les procurateurs. Agrippa II, qui était resté près de lui pour être comme l'avocat attitré des Juifs, n'avait sans doute pas mis encore le pied dans son minuscule royaume de Chalcis lorsque Claude lui donna en échange l'ancienne tétrarcliie de Philippe et l'ancienne tétrarchie de Lysanias, avec (juelques lambeaux de territoires circonvoisins. Quand S'éron y eut ajouté la majeure partie de la Galilée et de la Pérée, Hérode Agrippa II, dans sa capitale de Tibériade, d'où il gouvernait le sacerdoce hiérosolymitain, faisait vraiment figure de roi des Juifs.

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