CHAPITRE VI
Claude et la seconde Agrippine. — Néron adopté par Claude.
— La mort de Claude : Néron empereur. — Mort de Britannicus (54;. — Néron et Agrippine : le parricide (59;.
^ I. Néron et l'Incendie de Rome. — L'incendie de Rome en 64 et le débat .sur la culpabilité de Néron. — Les textes de Tacite et de Suétone. — Discussion des motifs allégués par les deux historiens : la culpabilité de Néron, soupçonnée par Tacite, affirmée par Suétone, est une hypothèse inutile, . improbable et abandonnée par la suite.
^ IL Le Procès des chrétiens. — Le témoignage isolé de Tacite.
— Authenticité, valeur équivoque et obscurité de ce texte.
— Présomptions à la charge des chrétiens : l'idée messianique et l'attente surexcitée de la fin prochaine du monde par conflagration générale. — Présomptions contraires : le silence de la tradition historique en dehors de Tacite ; incompétence de Tacite en matière de religion : sa partialité contre les Juifs et chrétiens. — Explications diverses, à rejeter; la haine populaire; les chrétiens accusés par les Juifs; les chrétiens dénoncés par leur abstention lors des cérémonies expiatoires. — Conclusion : ou récuser Tacite et ne pas trouver de motif actuel à la persécution, ou admettre la culpabilité de quelques chrétiens. — L'eflervescence révolutionnaire et l'insubordination constatées dans la communauté chrétienne autorisent l'hypothèse de la culpabilité.
g IIL Les Martyrs de l'an 64. — Traditions flottantes et légendes sur le martyre de Pierre et de Paul. — La venue de Pierre à Rome et la primauté apostolique. — Les Actes apocryphes : le Qun Vadis? — Le roman de Paul et Thécla. — Incertitude concernant les dernières années de Paul. — Les tombeaux et reliques des deux apôtres. — Extension hypothétique de la persécution en Asie. — Légendes sur la survivance de Néron-Antichrist.
L'histoire a étalé en pleine lumière les hontes de la cour impériale sous le principat de Claude, les infortunes conjugales dont l'empereur fut le jouet, la
dupe cl linalemonl la victime. Go mélange de ridicule et d'odieux a enlevé à Claude le bénéfice du contraste ([ue font ses qualités, son application à ses devoirs, son sinc^rc amour du bien public, avec les vices monstrueux de sou [)rédécesseur et ceux du successeur (ju'il s'est laissé imposer. On n'a plus voulu voir eu lui que le patron crédule des Narcisse et des Pallas, le mari prédestiné aux mésaventures, le père dénaturé qui, en déshéritant son fils, le vouait <à une mort tragi(|ne.
Nous n'avons pas à exposer ici en détail comment, après avoir puni de mort la dernière équipée de Messaline, la dernière insulte à sa candeur bonasse, il tomba sous le joug de sa nièce Agrippine, qui avait l'énergie, mais non les vertus de sa mère. Mariée à douze ans (28 p. C.) à L. Domitius Ahenobarbus, de qui elle avait un lils, le futur Néron, la seconde Agrippine passait pour avoir subi, comme ses sœurs Drusilla et Livilla, les caprices incestueux de Caligula et la promiscuité des orgies du Palatin. C'est là qu'elle avait rencontré son amant, ou leur amant commun, M. iEmilius Lepidus, un bellâtre aussi présomptueux que corrompu, qui s'avisa un jour de conspirer contre le prince. Caligula mit à mort ce compagnon de ses débauches et exila ses sœurs, comme complices, dans les îles Pontiennes (39 p. C). Agrippine, rappelée de l'exil par Claude et veuve, é[»ousa en secondes noces Passienus Crispus, un vieillard qui mourut dès qu'il l'eut instituée son héritière. Elle passe pour avoir su pertinemment de <|uoi il était mort. Elle guettait alors la place de Messaline, convoitée aussi par d'autres. Il fallait se hâter, car Claude, à qui le veuvage pesait, avait engagé des pourparlers avec JEVva Pœtina, qu'il avait jadis répudiée, puis avec LoUia Paulina, qui avait été un moment ré[)ouse de Caligula. Agrippine sut fjragner à sa cause Pallas par le bon moyen, en
108 l'intolérance religielse et la politique
complotant avec lui dans l'alcôve. Claude ne r(''sista pas au « droit du baiser » et aux caresses qu'elle lui prodiguait. Mais il y avait un obstacle à tourner, la loi romaine qui interdisait comme incestueux le mariage entre oncle et nièce. Claude le fit lever par un sénatus-consulte qui déclara un tel mariage désormais licite et même actuellement obligatoire pour l'empereur, dans l'intérêt de l'Etat. "
(Claude épousa donc Agripiiine. Avec elle entra au palais le génie de l'intrigue, une intelligence redoutable, prévoyante et sans scrupules, appliquée à s'assurer, à elle et son fils, la succession de Claude. Le plan était préparé de longue date et fut tout de suite, même avant les justes noces, en voie d'exécution. Claude avait fiancé sa fille Octavie au jeune L. Junius Silanus ; il reprit sa parole, on devine dans quel dessein. Silanus se tua le jour même du mariage de Claude. Octavie fut alors fiancée au fils d'Agrippine, préalablement adopté par Claude et désormais appelé non plus L. Domitius Ahenobarbus, mais Nero Claudius Csesar Drusus Germanicus. Le mariage se fit quatre ans plus tard, quand Néron eut seize ans (53 p. C). L'avenir se dévoilait aux yeux des courtisans avisés, qui bientôt firent le vide autour de l'héritier naturel. Ti. Claudius Cœsar Britannicus, de quatre ans plus jeune que Néron. Sans doute, Britannicus était le fils légitime de Claude; il était même, ce qu'on n'avait pas vu encore, porphyrogénète ; mais il était surtout le fils de Messaline, la virtuose de l'adultère. Peut-être ne descendait-il que légalement des Jules et des Claude, tandis que Néron était sûrement le petit-fils de (lermanicus et, par sa bisaïeule Antonia, l'arrièreneveu d'Auguste. Je croirais assez que le soupçon en fut insinué à Claude. Le malheureux vieillard n'avait plus dans son entourage que des créatures d'Agrippine. Elle avait fait disparaître, par la mort
ou par l'exil, tous ceux qui auraient pu lui ouvrir les yeux. La rivale dont elle avait triomphé, LoUia Paulina, fut d'abord exilée, puis mise à mort. L'all'ranchi Callislus, qui avait servi Lollia auprès de Claude, mourut [»eu après. A^rijipine. au comble des honneurs, Augusta à Rome, où elle «Valait l'orgueil de sa toute-puissance, déesse en province, se défiait toujours des revirements possibles. Elle exerçait une surveillance vigilante sur tout ce (jui approchait de son mari et de son fds. Une dame de haut parage, Caipurnia, fut exilée parce que Claude l'avait trouvée joUe; une autre, Domitia Lepida, belle-sanir d'Agrippine et tante de Néron, qui prenait trop d'empire sur son neveu, fut accusée de noirs projets. Elle était, elle aussi, assez dépourvue de moralité pour qu'on l'en crût capable; et, du reste, Néron, pour complaire à sa mère, vint déposer contre cette femme qui l'avait recueilli et élevé tout jeune orphelin, pendant qu'Agrippine était en exil avec sa mère aux îles Pontiennes.
Enfin, le dernier acte de la tragédie présente, le premier de la tragédie future, fut merveilleusement joué par la grande artiste. Le moment était venu où il n'y avait i)lus de temps à perdre. Comme jadis Auguste pour son dernier petit-fils Agrip[)a Postumus. Claude, soufflé par Narcisse, commençait à manifester un retour de tendresse pour son fils Britannicus. C(^ Narcisse avait naguère patronné la candidature matrimoniale d'.Elia Pœtina, et il était trop puissant, trop indispensable à Claude auquel il était vraiment dévoué, pour qu'Agrippine [)ût l'abattre. Elle l'envoya soigner sa goutte aux bains de Caml»anie, et, en son absence, elle servit à Claude un plat de champignons dont il mourut dans la nuit (12-13 oct. 54).
Claude fut fort convenablement pleuré et mis au nombre des Divi, avec Agrii)[)ine pour flaminesse.
Xcron fit son éloge funèbre, laissant à son précepteur Sénèque, qui avait probablement composé le panégyrique, le soin de tourner en caricature ra{)0théose du défunt. Il fut tout d'abord, comme (jaligula, un prince modèle, plein d'égards pour sa mère, qui, insatiable, f)rit en fait de pouvoirs et d'honneurs tout ce qu'elle voulut. Il cachait encore ses vices, dit Tacite. Il en devait être richement pourvu par hérédité, s'il est vrai que son père valait sa mère. Suétone rapporte un présage fait sans doute après coup. A la naissance de l'enfant, Cn. Domitius aurait dit que de lui et d'Agrippine ne pouvait naître qu'un être détestable, destiné à être un fléau public. En tout cas, les loisirs que lui faisait Agrippine purent bien contribuer à développer en lui le dégoût des affaires sérieuses et cette vanité futile de dilettante, qui le portait à saisir toutes les occasions de parader, d'exhiber ses talents de cocher, de chanteur, de poète, d'homme qui, en toute condition, eût été au-dessus du niveau commun. Mais Agrippine outrepassa la mesure de ce que ce fils soumis pouvait supporter. Elle continuait à le traiter en enfant et prétendait le surveiller jusque dans sa vie privée. Un jour, elle lui intima l'ordre de renvoyer une pauvre fille, Acte, dont il était amoureux et dont elle daignait être jalouse. Ce n'était qu'une alfranchie, et qui n'avait nulle ambition ; mais elle aurait pu servir l'ambition des autres. Néron n'ayant pas obéi, Agrippine exaspérée menaça de le disqualifier en révélant ses propres crimes et d'aller présenter aux soldats Britaunicus comme le légitime héritier de Claude. Ce fut l'arrêt de mort de l'infortuné prince (54 p. C). Alors commença entre la mère et le fils une lutte sournoise, entrecoupée de répits hy[)ocriles, lutte abominable où l'un et l'autre rivalisèrent de perversité et qui se termina par la mort violente d'Agrippine
(59 p. C). Il n'y a. pas d'oxcusi^ pour le parricide; mais jamais forfait ne ressembla davantaije à un châtiment providentiel.