NÉRON ET L'INCENDIE DE ROME
Il est diflicile, impossible peut-être de trier ce qu'il faut retenir et ce qu'il faut ('•carter comme superf»^tations légendaires de l'amas d'infamies et de cruautés accumulé sur la mémoire de Néron et de sa mère. C'est une galerie de crimes célèbres. Dans le nombre, deux atteignent des proportions monstrueuses : le parricide et l'incendie de Rome, suivi d'une persécution contre les chrétiens. Le parricide n'est pas contesté; l'autre demande à être examiné de plus près. Tout ce qui louche à l'histoire du christianisme est toujours d'intérêt actuel. La persécution de l'an 64 l'est d'autant plus aujourd'hui qu'elle a fait, <lepuis une dizaine d'années, l'objet de polémiques acharnées, suscitées par la publication (en 1895) du roman, habilement construit et édifiant, dont le titre Quo Vadis est emprunté à la légende de saint Pierre. Le romancier polonais (H. Sienkiewicz) ayant violemment accusé le contraste entre la férocité machiavélique de Néron et l'angélique résignation des chrétiens, un savant italien, Carlo Pascal, entendit rétablir la vérité historique en soutenant que Rome avait été brûlée non par Néron, mais par les chrétiens eux-mêmes (1900). La thèse fit scandale. Elle a provoqué depuis une levée de |)lumes, une mêlée d'arguments pour et contre, qui n'ont converti aucun critique à l'opinion qu'il ne voulait pas avoir. Le chanij) clos est assez rétréci : les textes qui le bornent sont j)eu nombreux, *'l le débat ne se prolonge que parce que chacun les interprète à son gré et que personne ne les tient pour intangibles.
112 L'lMOI,IiR.VNCE REI,IGIEUSE ET LA POLITIQUE
Il est bon de ciler lextuellcmenl les deux f>îissages qui sont d'importance capitale, ceux de Tacite et de Suétone.
Le hasard, dit Tacite, ou peut-être une machination [dolus] du prince (car l'une et l'autre opinion a des autorités), uausa le plus grand et le plus affreux désastre que Rome ait jamais éprouvé de la violence des flammes. Le feu prit d'abord à la partie du Cirque qui touche au mont Palatin et au mont Célius, endroit où se trouvent des boutiques remplies de marchandises propres à nourrir la flamme. Violent dès le début et chassé par le vent, l'incendie envahit la longueur du Cirque; car il n'y avait là ni maisons protégées par des clôtures, ni temples entourés de murs, rien enfin qui put retarder sa marche. S'étalant à mesure qu'il avançait, il ravage d'abord les lieux bas, puis gagne les hauteurs, puis redescend, si rapide que le mal devançait les remèdes, favorisé d'ailleurs par l'étroitesse des rues tortueuses et les énormes pâtés de maisons, comme il yen avait dans la Rome d'autrefois.
Après avoir décrit l'affolement de la population, l'historien continue :
Et personne n'osait combattre l'incendie : quantité d'individus, la menace à la bouche, défendaient de l'éteindre ; d'autres lançaient ouvertement des brûlots, en criant qu'ils avaient l'autorisation de quelqu'un [esse sibi auetorem) , soit pour piller avec plus de licence, soit qu'ils agissent par ordre. Pendant ce temps, Néron était à Antium. Il ne revint à Rome que quand le feu approcha de sa maison, de celle qu'il avait bâtie pour joindre le Palais aux jardins de Mécène. Toutefois, on ne put arrêter le fléau et l'empêcher de dévorer et le Palais et la maison et tous les alentours. — Le sixième jour enfin, on arrêta l'incendie au pied des Esquilles, en abattant un nombre immense d'édifices, afin d'opposer à sa marche continue une plaine nue et pour ainsi dire le vide des cieux. La terreur n'était pas encore dissipée quand le feu se ranima, non moins violent mais portant ses ravages dans des quartiers plus ouverts, ce qui fit que moins d'hommes y périrent ; mais les temples des dieux, les portiques destinés à l'agrément laissèrent une plus vaste ruine.
— Dos quatorze régions entre lesquelles Rome est partagée, quatre restaient intactes; trois étaient abattues au ras du sol; dans les sept autres, il ne restait que quelques débris de bâtiments éventrés et à demi consumés.
11 n'est pas aisé de compter les maisons, les îles, les temples, qui furent détruits. Les plus antiques monuments de la religion, celui que Servius TuUius avait dédié à la Lune, le Grand Autel et la chapelle que l'Arcadien Evandre avait consacrés à Hercule du vivant de celui-ci, le sanctuaire voué à Jupiter Stator par Romulus, la demeure royale de Numa et le temple de Vesta avec les Pénates, furent brûlés; et de même les richesses conquises par tant de victoires, et les beautés créées par les arts de la Grèce, et de plus, les anciens et fidèles dépôts des œuvres de l'intelligence, toutes choses dont les vieillards gardaient le souvenir, si belle que fût la ville renaissante, et dont la perte était irréparable. Il y eut des gens qui remarquèrent que l'incendie avait commencé le 14 avant les kalendes d'août [19 juillet], le jour même où les Sénonais avaient pris et brûlé Rome. D'autres poussèrent la recherche jusqu'à compter autant d'années, de mois et de jours écoulés avant l'un comme avant l'autre incendie.
Tacite a intercalé dans son récit, entre la fin provisoire et la reprise de l'incendie, la mention des mesures prises par Néron pour secourir d'urgence la population, non sans ajouter qu'il ne réussissait point par là à détourner les soupçons qui le visaient; et plus loin, il interrompt encore sa description pour donner à ces soupçons un motif précis. On voit déjà que, après avoir posé au début l'alternative entre (loux causes possibles du désastre, le hasard et la fourberie du prince, il ne tient pas la balance égale, et que, dans son for intérieur, son choix est fait. J'ai cru pouvoir, sans manquer de respect à Tacite, rétablir l'ordre chronologique des faits en mettant à la suite les passages que je viens de signaler. Après l'incendie,
Néron, pour consoler le peuple chassé de ses foyers et sans astle, ouvrit le Champ de Mars, les monuments d'Agrippa
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et jusqu'à ses propres jardins. 11 fit construire à la hâte des baraquements pour abriter la multitude; des meubles furent apportés d'Ostie et des raunicipes voisins, et le prix du blé fut baissé jusqu'à trois sesterces. Mais, quoique populaires, ces mesures manquèrent leur effet, car le bruit s'était répandu que, au moment même où la ville brûlait, il était monté sur son théâtre domestique et avaitchanté la ruine de Troie, assimilant ainsi le désastre présent aux calamités d'autrefois.
Quant à la récidive du sixième jour,
Cette fois l'incendie fut plus suspect, parce qu'il était parti des propriétés que possédait Tigellin dans le faubourg Emihen. Il semblait que Néron ambitionnât la gloire de fonder une ville nouvelle et de lui donner son nom.
En effet, Néron rebâtit Rome sur un plan plus régulier, avec des rues larges, bordées de maisons en pierres de taille, non contiguës, ne dépassant pas l'alignement et le niveau fixés par ordonnance, pourvues d'un matériel d'extinction, bref, en prenant toute espèce de précautions contre l'incendie.
Suétone, écrivant après Tacite, n'imite pas la réserve transparente de son devancier. Il est précis et tranchant.
Néron, dit-il, n'épargna même pas le peuple de Rome et les murs de sa patrie. Quelqu'un dans la conversation ayant cité ce vers grec : « Moi mort, que la Terre s'embrase !» : « Non, répliqua-t-il en grec, moi vivant ». Et il le fit réellement. Choqué, prétendait-il, de la laideur des anciens édifices, de l'étroitesse et de la sinuosité des rues, il mit le feu à la ville, si ouvertement que plusieurs consulaires, surprenant dans leurs propriétés de ses valets de chambre, porteurs d'étoupes et de torches, n'osèrent les toucher. Des greniers voisins de la Maison d'or, dont le terrain lui faisait grande envie, furent incendiés et battus par des machines de guerre, parce qu'ils étaient bâtis en pierres de taille. Le fiéau sévit durant six jours et sept nuits, le peuple n'ayant pour abri que les monuments et les tombeaux. Outre un nombre infini de maisons, le feu
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consuma les demeures des anciens généraux, encore ornées Ues dépouilles des ennemis, les temples des dieux voués et dédiés par les rois et, plus tard, au cours des guerres puniques et gauloises, enfin tout ce que l'antiquité avait légué de curieux et de mémorable. Cet incendie, Néron le contempla du haut de la Tour de Mécène, et, charmé, disait-il, de la beauté de la flamme, il chanta en costume de théâtre la Prise d'ilion. Il ne laissa pas même échapper cette occasion de piller et butiner autant qu'il put. Sous prétexte qu'il avait promis de faire enlever gratuitement les cadavres et les ruines, il ne permit à personne d'approcher de ces restes devenus sa propriété. Au moyen de cotisations non seulement acceptées, mais exigées, il faillit ruiner les provinces et la fortune des particuliers.
Suétone transforme en aflirmations les on-dit de Tacite; il retire même à Néron le mérite des mesures d'ordre prises pour assurer le déblaiement régulier des décombres. Si Néron empêchait les maraudeurs de les fouiller, c'est qu'il voulait conlîsquer tout ce qui pouvait y être enseveli. Pour Suétone, l'envie de brûler Rome était comme une idée fixe chez Néron. Il l'avait brûlée par plaisir, il l'aurait brûlée par vengeance lor-squ'il se vit menacé par la révolte de Galba. Il avait songé alors, entre autres projets d'extermination, « à mettre le feu à Rome et à lâcher les fauves sur le peuple pour l'empêcher de se défendre contre l'incendie ».
Désormais, la tradition est fixée. Dion Cassius renchérit encore. Néron avait de longue date le projet de détruire la ville entière et le régime impérial. Il enviait, paraît-il, la destinée de Priam : Rome devait avoir le sort de Troie. Donc, il envoie des émissaires, qui mettent le feu en divers endroits et causent une épouvantable |)anique. Dans ce chaos, « les soldats, avec d'autres encore et les vigiles, se mettant à piller, non seulement n'éteignaient le feu nulle part, mais le jiropageaicnt ». C'est alors que Néron, monté au sommet du Palais pour contempler l'incendie, revêtit
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son costume do cilhar^de pour chanter la Prise dilion. Le désastre lui servit ensuite de prétexte pour commettre toute espèce d'exactions.
A part quelques divergences de détail, les trois récits s'accordent et n'en font qu'un. On ne peut s'empêcher de remarquer cependant que tout repose, en (in de compte, sur des bruits populaires, et que les derniers venus se dispensent même d'invoquer ce semblant de preuves. Ils savent pertinemment que les individus louches qui mettaient et entretenaient le feu étaient aux ordres de Néron. Les contemporains et la postérité ont condamné l'accusé, Néron l'incendiaire, sans que, jusqu'à ces derniers temps, il se soit trouvé personne pour reviser la sentence. Cependant, la version accréditée fourmille d'invraisemblances signalées en passant par Voltaire, et la critique a le droit, le devoir même, de ne pas accorder une foi aveugle à ces témoignages. Néron lui-même a droit à la justice. Examinons les motifs allégués et les faits soi-disant constatés.
Le motif principal mis en avant, c'est que Néron voulait faire place nette pour sa Maison d'or et pour la reconstruction des quartiers sordides. Pour un homme qui dirigeait à son gré les incendiaires, il fut bien mal servi. Le feu gagna aussitôt le Palatin et dévora surtout les quartiers riches, des temples et dès œuvres d'art, y compris sa dormis transitoria, qu'il n'aurait probablement pas songé à reconstruire si elle n'avait pas été détruite. Tacite dit lui-même que Néron accourut d'Antium quand il sut que sa maison brûlait. A coup sûr, il ne se doutait pas alors qu'on le soupçonnait, car, toute la nuit, d'après le même Tacite, « il courait deçà, delà, sans se faire garder » [incusioditus). C'était là une suprême imprudence, si bien que, le tribun Subrius Flavus eut alors la pensée de le tuer. Une autre imprudence eût été de rallumer l'incendie dans le parc de Tigellin, son âme damnée,
(Ml (jui on voulut dès lors reconnaître le complice. Que (lire enfin de ce cons[)iraleur qui communique son secret, ce secret redoutable dont la divulgation le perdrait sûrement, à une foule de subalternes qui le (lient par les rues et (jui. en tout cas, ne l'auraient |ias jLrardt" longtemps? Nous verrons plus loin si ces pro[)agateurs de l'incendie doivent être nécessairement considérés comme des affidés du prince. — Mais il a lait abattre des magasins solidement construits. — Siu'tone ne paraît pas se douter que c'est ainsi qu'on procède pour arrêter la marche d'un incendie, en faisant la part du feu. — Mais Néron voulait se donner le spectacle grandiose, admirable pour un esthète de son espèce, de Rome en flammes. — C'est sans doute pour cela qu'il s'était retiré à Antium, d'où il paraît bien être revenu contre son gré? — Mais il a joui quand même du spectacle, puisqu'il a chanté, à ce moment, la Prise d'ilion. — Où cela? Tacite dit « sur son théâtre domestique»; Dion Cassius. «au sommet du Palais » ; Suétone, « de la Tour de Mécène », sur l'Esquilin. Bravade ou lamentation funèbre, il est probable que personne n'a vu l'impérial acteur. On a imaginé après coup l'incorrigible dilettante faisant, en un pareil moment, étalage de ses talents et déclamant quelque morceau appris- ou quelque improvisation de son crû. 11 était, du reste, fort capable d'avoir, par la suite, ( omparé l'incendie de Rome à la prise de Troie, et même d'avoir manifesté l'intention d'en faire un poème de sa façon. Sa sotte vanité aurait ainsi fourni un prétexte à la légende. Quant aux propos qu'on lui prête, ils sont l'un inepte, l'autre insignifiant, — Il enviait, d'après Dion Cassius, le sort de Priam, qui avait Iierdu en même temps sa patrie et sa royauté. — Ceci est au moins bizarre, et Néron n'a pas imité de très près son modèle. — Mais, d'après Suétone, il souhaitait de voir la terre en feu. — Cela revient à dire, selon les idées du temps, voir la fin du monde. C'est
lin mot qui vise à être spirituel. Tout autre eiH pu (lire, sans scandaliser personne, qu'il voudrait bien vivre jusqu'à la fin du monde. Enlin, cette boutade est si bien attestée que Jean d'Antioche l'attribue, avec l'allusion concernant Priam, à Tibère. Elle conviendrait mieux, en effet, à un vieillard dégoûté de l'empire et de la vie qu'à Néron. Ainsi flottent dans l'histoire des épaves qui heurtent à l'aventure les réputations déjà ébranlées. Le lait que, lors de Jeux particulièrement solennels (Maximi), célébrés « pour l'éternité de l'empire », on représenta une pièce d'Afranius intitulée V Incendie, ne fournit que des présomptions hypothétiques, qui sont plutôt en faveur de Néron. La pièce était vieille de deux siècles ; mais elle fut rajeunie par une mise en scène réaliste. On y vit [une maison en feu, livrée au pillage par les acteurs. Suétone ne fait là-dessus aucune réflexion : c'est pour lui une curiosité entre tant d'autres exhibées alors, comme l'éléphant marchant sur la corde. Si la pièce fut représentée avant l'incendie de Rome, on s'en serait souvenu après coup pour dire que Néron caressait déjà son idée fixe et se donnait en petit le spectacle qu'il se proposait de réaliser en grand. Si la représentation eut lieu — comme il est plus probable — après l'incendie, Néron réveillait par là des souvenirs fâcheux et avait l'air de s'amuser encore d'un malheur public. Dans l'un et l'autre cas, s'il était coupable, il se serait conduit comme le plus stupide des maniaques.
A moins d'être fou, fou irresponsable, Néron ne pouvait pas, de propos délibéré, affronter la ré[)robation qui eût accablé et balayé l'auteur d'un tel crime. Comme tous les empereurs, Néron soignait sa popularité, et il fut en effet jusqu'au bout, et même après sa mort, l'idole de la basse classe. La preuve en e'st (lue — au rapport de Plutarque — Othon. pour gagner la plèbe à sa cause, « consentit d'abord à ce
LE PRINCIPAT DE NÉRON ii^
(luon lui donnât, dans les Ihéâtros. le nom de Néron, et laissa môjnc relever publiquement des statues de Nt^ron ». Ce qui est non moins significatif, c'est que, pendant longtemps, beaucoup de gens ne voulurent pas croire à la mort clandestine de Néron. Il y eut des faux Nérons, prétendants qui fondaient apparemment res[»oir du succès sur le prestige de ce nom, abhorré par les uns, mais incarnant pour les autres ridée d'une revanche démocratique ; illusion si persistante (|ue, même sous Trajan, Dion Ghrysoslome, [)arlanl de Néron, écrit : «Maintenant encore, tout le monde souhaite qu'il soit vivant, et la plupart même le croient». La ferme discipline des Flaviens et de Trajan faisait regretter aux prolétaires les fêtes et le gaspillage du temps de Néron.
Enfin, on est en droit de supposer, presque d'affiruMU", que l'opinion publique n'imputa pas longtemps à Néron l'incendie de Rome, si tant est qu'elle l'en ait accusé d'abord. C'est ici surtout qu'il faut se défier de Tacite, qui n'entend que ce qui se dit dans la bonne société et prête au peuple entier les sentiments (ju'il partage. Sans doute, Subrius Flavus, accusé et se sachant perdu, a pu dire à Néron, en plein prétoire : « J'ai commencé à te détester après que tu fus devenu assassin de ta mère et de ton épouse, cocher, histrion et incendiaire». Sans doute. Pline déplore la destruction d'arbres séculaires par «les incendies de Néron, qui brûla la ville et hâta môme la mort des arbres ». Il est certain que l'auteur inconnu de la tragédie historique intitulée Oclavia fait dire à Néron : «Que bientôt les édifices de la ville s'écroulent dans les flammes allumées par ma main! ». C'est bien Néron que vise Stace, dans une pièce consacrée à la mémoire de Lucain, quand, recensant les ouvrages du poète victime de Néron, il écrit : « Tu montreras, ravageant les sommets de Rémus, les abominables feux du maître criminel ». Ces témoignages ont beau émaner
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de contemporains, ils attestent simplement ce (|iii est hors de donte. à savoir, que Néron passait, anx yeux de ceux qui ont écrit l'histoire. |»our avoir commis ce mémorable forfait. Ils ne prouvent pas que ce fût l'opinion générale, admise sans conteste, et l'opinion générale elle-même ne serait pas une preuve du fait. Mais comment ex|)li([uei- (juc Juvénal, qui lroiiv(^ tous les supplices tro[) doux [)our un scélérat coinuK; Néron, oublie de mentionner parmi ses crimes Tiucendie de Rome? Dire — cela a été dit — que Juvénal avait peur de mécontenter Nerva, qui avait été de l'entourage de Néron et voulait imposer silence à une opinion injurieuse pour le pouvoir impérial, c'est une hypothèse de pure fantaisie. 11 s'est moins gêné pour bafouer la majesté impériale dans la personne de Domitien. N'est-il pas plus singulier encore que les auteurs chrétiens, apologistes, visionnaires et sibyllistes. hagiographes. acharnés contre la ménu)ire du premier persécuteur, qu'ils rendent responsable en quelque sorte des persécutions futures, s'abstiennent généralement de répéter cette accusation? A part des écrivains de basse époque (Sulpice Sévère qui copie Tacite, Orose qui résume Suétone, et Aurélius Victor, un abréviateur, probablement païen, qui réduit ladite mention à deux mots), c'est l'omission complète de ce grief. Et cependant, pour des gens à qui l'on reprochait d'être des sans-patrie, quelle plus belle occasion de montrer ce qu'était le patriotisme du persécuteur? On admet généralement — autant dire à l'unanimité — que l'auteur de V Apocalypse dite de Jean, [irédisant la destruction par le feu de Babylone, la grande prostituée, fait une allusion rétrospective à l'iucendi*' de Rome par Néron. Il se peut, la logique n'étant pas faite pour les visionnaires; mais, en ce cas, celui-ci déguise vj'aiment trop sa pensée. Il ajourne l'embrasement final au retour de la Bête, et. en attendant, il ne fait guère (|ue ressasser les copieuses imprécations
LE PniNCIPAT UE NÉRON 121
laiicôt's jadis coiilro la Babylono asiali(iiio |)ar les anciens prophètes d'Israël. Celles-ci lui auraient larj^einent suffi pour esquisser sa description, sans qu'il eût besoin de s'inspirer d'une rj^alité lan^'ible. Si. comme il est jtrobable, il ('crivail au tem|)s de Domitien. il savait (|ue Home était rebâtie. |)Ius belle (|u'au|)aravant, et l'on comprend mieux qu'il ait attendu d'une nouvelle catastrophe la réalisation de ses espérances.
Que conclure de tout cela, sinon que. la culpabilité de Néron une fois consignée, hâtivement et sans examen sérieux, dans l'histoire, la (piasi-certitude du début allait diminuant dans lopinion publique, laquelle s'approcha peut-être de la vérité en admettant ([ue l'incendie avait ]m avoir une cause fortuite?
Dans la vieille Rome, Tacite le constate, toutes les conditions étaient réunies pour favoriser les progrès d'un incendie : ruelles étroites, maisons entassées, -urhaussées, avec les étages supérieurs en charpente; point de prises d'eau ménagées en cas d'alerte, etc. Les boutiques du Cirque surtout, où les commerçants droguistes et parfumeurs entassaient à portée de leurs cuisines des résines, huiles et essences orientales, étaient un foyer tout préparé pour l'incendie. C'est là que, au dire de Cicéron, Catilina avait songé à mettre le feu pour brûler la ville; mais les boutiquiers s'y étaient opposés. Le moindre brandon pouvait causer un immense désastre. Aussi les incendies étaient-ils fréquents ta Rome, quelques-uns même comparables à celui de Néron. Au temps de Tibère, un incendie dévora « la partie du cirque contiguë à l'Avenlin et l'Aventin luimême ». Il en coûta à Tibère cent millions d'indemnités. Sous (>lau(le, le faubourg Emilien, le même où se ralluma l'incendie de l'an 64, brûla pendant plusieurs jours. Claude passa deux nuits dans le Diribitorium du Champ de Mars, dirigeant les travaux d'extinclioM. Plus tard, sous Titus et en son absence, trois
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jours durant, le fou ravagea le Champ de Mars, détruisaul, au rajiporl de Dion Cassius, les plu^ beaux monuments de Rome, « le S«^rap(^um el riséum, les Saepta et le Diribitorium, les Thermes (l'Agrippa, le Panthéon, les théâtres de Balbus et de Pompée, le Portique d'Octavie avec la Bibliothèque, le Temple même de Jupiter Capitolin et ses dépendances ». Il est bien singulier que le feu ait ainsi gagné de proche en proche des édifices qui n'étaient ni contigus ni bâtis en matériaux inflammables. Si Titus avait été un Néron, on n'eût pas manqué de le soupçonner. On se contenta de dire, comme l'année précédente de l'éruption du Vésuve, que c'était un fléau surnaturel. Sous Antonin, un incendie dévora trois cent quarante pâtés de maisons {insulas vel domos). Tout porte à croire que rien n'aurait paru suspect dans l'incendie de 64. si Néron, coupable de tant de crimes, n'avait mérité qu'on le jugeât ca[)able de celui-là.