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LE PROCÈS DES CHRÉTIENS

Comme toujours, lors des grandes calamités, on eut recours aux prières publiques et expiations (►rdonnées par la religion d'Etat. Après avoir énuniéré les précautions prises par les ingénieurs et architectes pour ()révenir le retour de semblables désastres. Tacite continue :

Voilà ce qu'avait conseillé la prudence humaine : on songea bientôt à fléchir les dieux et l'on consulta les livres delà Sibylle. D'après ce qu'on y lut, des supplications furent adressées à Vulcain, à Cérès et à Proserpine; des matrones implorèrent Junon, d'abord au Capitole, ensuite au bord de la mer la plus voisine, où l'on puisa de l'eau pour asperger le temple et la statue de la déesse ; enfin, les femmes qui

avaient encore leur mari célébrèrent des sellisternes et des veillées rituelles. Mais aucun moyen humain, ni les largesses du prince, ni les satisfactions olïertes aux dieux, ne dissipaient les soupçons et n'empêchaient de croire l'incendie allumé par ordre. Donc, pour faire taire ces rumeurs, Néron présenta des accusés {subdidit reos) et fit subir les tortures les plus raffinées à des individus, détestés pour leurs abominations [flagilin], que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, avait été livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition débordait de nouveau, non seulement en Judée, berceau de ce fléau, mais dans Rome même, où tout ce que l'on connaît d'horreurs et d'infamies afllue de toutes parts et trouve du crédit. Ainsi donc, furent d'abord poursuivis ceux qui avouaient; puis, sur leurs indications, une infinité d'autres furent convaincus non pas tant du crime d'incendie que de haine pour le genre humain'. On fit de leur exécution un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient mis en lambeaux par les chiens; d'autres étaient attachés à des croix ou grillés à la flamme; d'autres enfin, quand le jour cessait de luire, étaient brûlés en façon d'éclairage nocturne. Néron avait prêté ses jardins pour ces spectacles et ydonnait des jeux de cirque, se mêlant à la populace en habit de cocher ou conduisant un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, un sentiment de compassion naissait dans les cœurs à l'idée qu'ils étaient sacrifiés non à l'utiHté publique, mais à la cruauté d'un seul.

Telle est celle page, célèbre entre toutes, qui, cent fois commentée à l'égal d'un texte sacré, alimente encore de nos jours les discussions des érudits. C'est là, en elïet, un (émoignage d'une importance capitale, et en même temps unique. On le trouve seulement répété, trois siècles j)lus tard, [lar Suli)ice Sévère. Suétone fait mention de « supplices inlligés aux chré-

1. Ifjitur primum correpli qui fatebantur, dcinde indicio eorum multitudo inycns haudproinde in cnminc incendii quam odio humani generis convicti sunt (Tac, Ann., XV, 44).

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tiens, espè("0 de gens imbus d'une superstition nouvelle et malfaisarile » (^ 16), mais sans établir aucun rapport avec Fincendie, dont il ne parle que beaucoup plus loin (§38). L'idée de rattacher deux faits contemporains par un lien de causalité ne serait-elle pas venue à quelque inlerpolateur chrétien, pour montrer, par le témoignage si rare d'un païen, que les martyrs du temps avaient été victimes d'une atroce calomnie? Hypothèse oiseuse et mort-née. L'interpolateur assez intelligent pour imiter le style de l'auteur aurait été bien maladroit ; il aurait fait dire à Tacite des choses fort désobligeantes pour les chrétiens, sans réussir à nous persuader que Tacite les croyait innocents. Le fait est que Tacite n'a été nulle part plus nébuleux, et que sa pensée se dérobe au moment où l'on croit la saisir. Au début, il pose comme alternative que l'incendie a eii pour auteur ou le hasard ou Néron, et il affecte de ne pas choisir entre les deux termes. Mais son récit donne bien d'un bout à l'autre, et invinciblement, l'impression que son choix est fait et qu'il croit Néron coupable. Puis, il introduit tout à coup un troisième terme, et on reste perplexe devant la façon brutale dont il accable les chrétiens sous une réprobation qui les fait supposer capables comme Néron de tous les crimes. Les juget-il coupables? Coupables d'une manière générale, sans doute, pour les abominations [flagitia) qui sont de notoriété publique : mais coupables de l'incendie? Il ne l'affirme ni ne le nie expressément. Sa pensée se dissimule à demi, comme toujours, sous des expressions qui sont l'objet d'un débat très vif entre philologues, car de l'interprétation de quelques mots dépend l'opinion qu'on se fait de l'opinion de Tacite. Pour qui prend ces mots dans leur sens propre, sans invoquer ni exceptions ni sous-entendus. yVero suhdidit reos ne veut pas dire : Néron « se substitua », mais Néron produisit ou présenta à

l'enquèle des arcusés ou des coupables. Primum correpti qui falebantur ne signilie pas : « on arrêta d'abord ceux qui avouaient » (sous-entendu « être (•lirc'lions »), ce (jui supposerait une proscrijjtion prcalal)le de la religion clirétienne en général, prosciiption dont on ne voit ni le motif, ni l'occasion avant l'incendie. Tacite dit : Parmi les chrétiens arrêtés et présentés par Néron comme accusés du crime d'incendie, ceux-là furent retenus et poursuivis {correpti) (jui avouaient, (jui avouaient (juoi? Evidemment, ce dont on les accusait. Elaient-ce des aveux arrachés par la torture à des innocents? Tacite n'en dit rien. Il semble même les tenir pour véridiques. car il distingue, dans la suite de l'enquête, ceux qui n'ont pas été réellement convaincus {convicii). comme les premiers, du crime d'incendie et ont été condamnés en bloc comme ennemis de la société. Plus loin, il les déclare même coupables [sontes) tous ensemble et dignes des derniers supplices. Ce (ju'il blâme, au fond, ce sont les raffinements de cruauté de Néron, de l'odieux Néron qui voulait amuser le peuple et qui, en dépassant le but, a manqué son efîet.

Les exégètes qui n'admettent pas que des chrétiens aient pu être coupables admettent encore moins qu'ils aient dénoncé leurs coreligionnaires. Tacite le dit formellement, avec une netteté qui ne lui est pas habituelle; mais on peut assouplir ce témoignage en supposant que les premiers [loursuivis ont fourni malgré eux des indications à la police : par exemple, qu'on a saisi sur eux, ou dans des perquisitions domiciliaires, des correspondances ou des listes de fidèles. Le débat subsidiaire sur le sens de haud proinde ou perinde,de conjuncti (leçon du ms.) au lieu de la correction conricti, ne touche vraiment pas au fond de la question principale. Peu importe que la plupart des condamnés aient été convaincus {cunvicti) de haïr la société, ou

it.

qu'ils aient été adjoints (conjuncli), sous ce prétexte, aux coupables avérés. Il résulte de rinler[prélation grammaticalement correcte du texte de Tacite que les chrétiens n'ont pas été condamnés d'avance, sans être entendus : que quelques-uns d'entre eux se sont avoués coupables du crime d'incendie ; que, l'enquête se poursuivant, d'autres coreligionnaires ont été englobés dans la proscription, bien qu'on n'eût pas la preuve certaine qu'ils avaient pris part à l'œuvre des incendiaires, ce dont ils étaient aussi accusés.

Cette solution n'élimine pas, tant s'en faut, les contradictions que dissimule la jjhraséologie tortueuse du grand historien. S'il croyait à la culpabilité des chrétiens, croyait-il aussi à la culpabilité de Néron, qui paraît sous-entendue à chaque ligne de son récit? Et en ce cas, s'est-il demandé comment Néron a osé présenter à l'enquête des gens qui, ayant été ses instruments et ses complices et se voyant perdus, pouvaient le dénoncer lui-même comme l'instigateur de leur crime, le mystérieux awc/or qui avait commissionné les incendiaires? Ou a-t-il pensé que les chrétiens, gens de sac et de corde suivant lui, se sont spontanément rués sur' la ville en feu, pour détruire et piller, en se couvrant d'un prétexte astucieux? Si Tacite a fait ces réflexions, il les a gardées pour lui, de sorte que, accusateur masqué de Néron, il est, en termes exprès, témoin à charge — et le seul — contre les chrétiens. On a vu plus haut ce que valent les imputations accumulées contre Néron : il faut maintenant rechercher, dans la vie intime et l'état d'esprit de la communauté chrétienne récemment implantée à Rome, si l'accusation portée contre les chrétiens a chance d'être plus véridique.

Le christianisme n'est autre chose, au début, que l'épanouissement de l'idée messianique conçue par Israël au milieu des souffrances, des humiliations et des injustices dont il attendait le redressement de la

justice (le son Dieu. Pour qui ne cherche pas de causes surnaturelles à ce qui peut s'expliquer autrement, il n'est pas douteux que des écrits comme les proplu^ties du pseudo-Daniel et le livre d'Hénoch n'aient surexcitf^ les imaginations au point que le rêve devait nécessairement prendre corps. Les visions d'Hénoch surtout ont dû être l'aliment de la pensée de Jésus. On eu trouve des citations presque textuelles dans les Evangiles : on pourrait presque lire le livre d'un bout à l'autre sans s'apercevoir que ce n'est pas une œuvre chrétienne. C'est un fait reconnu (|ue le christianisme a recruté ses premiers adeptes, comme il a rencontré aussi ses premiers persécuteurs, parmi les Juifs, les compatriotes du Christ et des Apôtres. On ne sait pas, on ne saura jamais, par qui fut apportée à Rome la doctrine récemment éclose en Judée : mais on sait que là, et là surtout, la prédication de Paul a ouvert aussi aux « Gentils » l'accès du futur royaume où le Messie, redescendu du ciel, réunirait ses élus. Dès 58, Paul, qui n'avait pas encore mis le pied à Rome, écrit « aux Romains » une épître dans laquelle il cite jusqu'à vingt-huit noms de convertis, prélevés sur des collectivités anonymes, comme « ceux de la maison d'Aristobule », « ceux de la maison de Narcisse ». C'est peut-être du puissant affranchi de Claude qu'il est question ici, auquel cas le texte prouverait que la doctrine se propageait jusque dans les alentours du palais impérial. Quatre ou cinq ans plus tard, dans l'épître « aux Philippiens », écrite de Rome, Paul se félicite du succès de sa propagande. Gardé [)ar des prétoriens, il a fait des prosélytes dans son entourage et porté la Bonne Nouvelle jusque dans le palais du prince. « Je veux que vous sachiez, frères, que ce qui m'est arrivé a plutôt contribué au progrès de l'Kvangile. En effet, dans tout le prétoire et partout ailleurs, nul n'ignore (\uo c'est pour Christ que je suis dans les liens, et la plupart des frères dans le Seigneur, encou-

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radiés par mes liens, ont plus d'assurance pour annoncer sans crainte la parole de Dieu ». En terminant sa lettre, Paul ajoute : « Les frères qui sont avec moi A'ous saluent. Tous les saints vous saluent, principalement ceux de la maison de César ». Les Actes a|)0crvphes des Apôtres, développant ce thème, diront que les prétoriens chrétiens convertis par Paul jetaient leurs armes et désertaient le camp ; les saints martyrs Nérée et Achillée, que nous retrouverons plus loin qualifiés eunuchi cubicularii, étaient, au dire du pape Damase, des prétoriens convertis par S. Pierre. Devant de pareilles affirmations, il devient bien difficile de soutenir que les chambellans (cMÔîcu/ani) qui, d'après Suétone, ont été reconnus parmi les incendiaires, ou les soldats que leur adjoint Dion Cassius, ne pouvaient pas être des chrétiens.

Mais quel était le mobile qui aurait pu pousser les chrétiens soit à allumer, soit à propager l'incendie? Il s'offre de lui-même, si l'on se rend bien compte de l'état d'esprit des chrétiens à la date où nous sommes. Ils attendaient à bref délai l'avènement (TrapouGÎa) ou retour du Messie. Le Christ, dans son passage sur terre, n'avait fait qu'ébaucher l'œuvre de libération : il avait dû, pour être en état de l'achever, vaincre la mort et, comme les dieux les plus aimés des religions orientales, entrer par là dans l'immortalité. Armé de forces nouvelles, il allait revenir, exercer sur le monde corrompu, le royaume de Satan, une justice implacable, et fonder, sur la terre purifiée de toute souillure, le royaume de Dieu réservé aux croyants. C'est ainsi du moins que les âmes simples, les plus fidèles à la tradition judaïque, se représentaient cette mémorable crise, et ceux qui la concevaient comme un ébranlement total de l'Univers n'en croyaient pas moins l'événement prochain. Les trois évangiles synoptiques s'accordent à faire dire à Jésus : « En vérité, je vous le dis, cette génération

ne passera point (|uo loiitos ces choses s'accomplissent ». Les textes antérieurs sont un peu plus vajjues. mais non moins pressants. Dès l'an 50, l'apôtre Jacques écrit, dans une circulaire adressée « aux douze tribus qui sont dans la dispersion » : M Soyez donc patients. fr6res. juscju'à ravènemeul du Seif^neur ; atlermissez vos cœurs, car ravènemeul du Seigneur est proche ». Un peu plus tard, A^ers 53-4, Paul, écrivant aux Thessaloniciens, qui se préoccupaient du sort de ceux qui étaient morts avant le grand jour, les rassure en afllrmant que ceux-ci ressus<'iteront comme le Christ et iront à la rencontre du Seigneur avec les vivants, et même en tête du cortège. Mais il ne se hasarde pas à fixer la date de la parousie. « Pour ce qui est des temps et des moments, vous n'avez pas besoin, frères, qu'on vous en écrive : vous savez bien que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit ». Jésus luimême, suivant l'évangile de Matthieu, ne connaissait pas cette date à la fois désirée et redoutée : aveu contre lequel — soit dit en passant — trébucherait le dogme de la divinité du Christ, s'il y avait des obstacles insurmontables pour les théologiens. Dès le temps des Apôtres, à mesure que s'éclaircissaient les rangs de la génération qui devait être témoin du prodige, l'attente tournait à l'impatience. Paul, ou celui qui le fait parler dans l'Epître aux Hébreux, leur dit : « N'abandonnez donc pas votre assurance, source d'une grande, rémunération. — Encore un peu. un petit peu : celui qui doit venir viendra, et il ne tardera pas ». Pierre dit de même : « La tin de toutes choses est proche». Ailleurs, il donne la laison de ce délai : « Le Seigneur ne tarde pas dans l'accomplissement de sa promesse, comme quelquesuns le croient : mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu'aucun périsse, mais que tous soient sauvés ». Certains croyaient même qu'il n'y

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avait plus à attendre. Dans la seconde Epitre à Timolhée, Paul met son disciple en ^^arde contre les discours de gens comme Hynn^naios et l'Iiilétas. « qui se sont d(^tourn(^s de la v(^rité, disant «jue la résurrection est déjà arrivée et qui renversent la loi de quelques-uns ». Le mot d'ordre est toujours : Mar'anatha, le Seigneur arrive! L'incertitude même de l'échéance est l'aiguillon qui doit hâter les conversions. Il faut être prêt, et ne pas imiter les vierges folles de la parabole évangélique, qui n'avaient point leurs lampes allumées lors de la venue soudaine de l'époux. «Veillez donc,», dit Jésus, «puisque vous ne savez ni le jour ni l'heure ».

C'était aussi une opinion générale, conservée depuis par la tradition orthodoxe, (jue le monde actuel serait détruit par le feu. Cette idée, les chrétiens l'avaient reçue des voyants juifs, prophètes et sibyllistes, qui appelaient toujours soit la foudre, soit la torche, le fer et le feu, sur les villes et les peuples ennemis d'Israël. On n'a jamais tant brûlé en imagination que dans les prophéties d'Isaïe et d'Ezéchiel, la plus riche collection d'anathèmes qu'ait jamais produite la littérature religieuse. C'est aussi l'idée fixe du Psalmiste : « Tu les rendras tels qu'une fournaise ardente, le jour où tu te montreras : l'Eternel les anéantira dans sa colère, et le feu les dévorera ». C'est par hasard qu'elle se rencontre avec une théorie bien connue des philosophes grecs, répandue et presque popularisée par les stoïciens. Sénèque, à la fin de la Consolation cà Marcia. trace de l'incendie cosmique {kxTzvcoia'.q) un tableau qu'on peut rapprocher des prédictions judaïques et évangéliques. On a vu plus haut que ce put être quelque jour un sujet de conversation dans l'entourage de Néron, qui aurait fait à ce jiropos un mot d'esprit tourné en grief contre lui. Les chrétiens se trouvaient ainsi affermis dans leur foi par le témoi-

gnage des païens eux-mêmes. Mais les stoïciens ne voyaient là qu'un phénomène amené par le Jeu naiun'l el régulier des éléments, détruisant leur o'uvre pour la recommencer sur le même plan, par enchaineinenl fatal des mêmes [)éri[)éties futures (à-oxaxâaTajtç). Us n'y mêlaient aucune idée de châtiment, tandis que le feu espéré par les chrétiens devait être l'instrument des vengeances divines.

En même tem|)s. partie également du prophétisme judaïipie. circulait parmi les chrétiens une tradition qui ne se conciliait pas sans |)eine avec l'attente iujpatiente du retour du Messie. Peut-être par infusion d'idées iraniennes, le rôle de Satan avait grandi au [)oint de faire de lui le roi du monde, le rival de Dieu. C'est ce Satan qui promet à Jésus de lui donner M tous les royaumes du monde », si Jésus consent à se prosterner devant lui et à l'adorer. Il était évident qu'il ne céderait pas sans combat la place au Messie. Le Ps. -Daniel décrit une Bête fantastique, à la mâchoire de fer, pourvue de dix cornes, dont une a des yeux, et qui faisait la guerre aux Saints jusqu'à ce que fût venu l'Ancien des jours. Cette Bête, ou la retrouve dans l'Apocalypse de Jean, prétendant, comme Satan, se faire adorer et marquer ses suppôts à son nom. le nom dont l'équivalent numérique est 666. Satan opposerait donc au Messie, au Christ, un adversaire, un Antichrist. Que serait-il? « Un homme de péché ». dit Paul. « un tils de perdition, l'impie que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche et qu'il anéantira par l'éclat de son avènement ». Dans l'Evangile. Jésus avertit ses disciples qu'il surgira i\v faux prophètes, de faux Christs, «capables de séduire, s'il était possible, même les élus ». La guerre déclarée aux fidèles [)ai' l'Antichrist seraitelle une persécution sanglante? Serait-t^lle plutôt, d'a[>rès ces textes, un assaut perfide livré à la foi, M avec toutes les séductions d«î rini(piité », comme

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dit Paul, et entraînant à « l'apostasie » ceux (|ue la grâce divine aura abandonnés ? Le rôle de rAiilichrist flottait encore dans le vague; mais une chose étiait certaine, c'est qu'il y aurait liUte préalable avec les puissances de l'enfer.

Nous pouvons maintenant présumer l'état d'esprit de la petite communauté chrétienne de Rome, probablement une minorité qui s'était séparée des synagogues, recrutée parmi les plus humbles et les plus ardents, grossie de quelques Gentils convertis par Paul. Ils vivent dans une attente fiévreuse, épiant les symptômes précurseurs de la grande crise. L'Antichrist n'était-il pas déjà venu? Ne serait-ce pas ce Néron, dont ils entendent dire qu'il a souillé la terre de crimes sans nom, Néron, qui, entouré de prostituées et de mignons, promène partout le scandale de ses vices et semble un véritable suppôt de Satan ? N'est-ce pas lui, assassin après avoir été peut-être, infamie suprême, l'amant de sa mère, que Paul appelle « le fils de perdition » ? La preuve que, pour ces âmes simples, Néron pouvait être l'Antichrist, c'est qu'il le fut bientôt après, assez clairement désigné comme tel, dans l'Apocalypse de Jean, par le nombre (lue donnent les lettres hébraïques de son nom [Néron Kesar) converties en chiffres. Il l'était encore à la lin du m* siècle, lorsque Gommodien se représentait Néron sortant de l'enfer pour collaborer à la fin du monde. A n'en pas douter, les vengeances célestes allaient s'accomplir. D'autre part, entre les cités vouées par les anciens prophètes à l'extermination, Babylone était la plus détestée. Babylone, « l'ornement des royaumes », n'était plus sur les bords de l'Euphrate : elle revivait maintenant sur les rives du Tibre, pareille à l'autre, reconnaissable à son orgueil et à ses débauches. C'était l)ien là que devait commencer l'embrasement final.

Sur ces entrefaites éclate à Rome un formi(hible

incendie, un incendie incoercible, qui |)rend lout de suite, dans les iinairinalious affoi(^es. l'allure d'un fléau mystérieux. Il serait étonnant que les chrétiens n'aient pas vu là le commencement de la conflagration générale qu'ils attendaiont avec une conviction si ferni(> et à bref délai. Tontes les [)r('dictions dont ils étaient nourris durent leur remonter au cerveau en un flot, d'enthousiasme et de dédire sacré. Il n'y a pas de raison de penser qu'ils aient eux-mêmes allumé l'incendie. Ils ne devaient, pas devancer l'heure choisie par Dieu; c'était le feu du ciel qui devait être le brandon sauveur; la main des hommes eût été impie (|ui se serait substituée à linitiative providentielle. Mais, l'incendie une fois allumé, aider l'œuvre divine, c'était afllrmer sa foi. Le mot (lue Tacite prête aux incendiaires criant qu'ils avaient une autorité pour eux t'.v.vt' sihi auctorem), au lieu de désigner Néron, pourrait bien être l'exclamation de chrétiens qui pensaient obéir à la volonté de Dieu. C'était bien sans doute accomplir l'ordre divin que de propager ce feu intelligent, de le diriger de préférence sur les œuvres sataniques, les temples des idoles et la maison du monstre qui ressemblait à l'Antichrist. Il n'est pas nécessaire pour cela de supposer que tous les chrétiens ou un grand nombre de chrétiens aient été entraînés par cet élan de foi irréfléchie. Quelques exaltés suffisaient h compromettre la communautt' dans cette sinistre aventure, et ces exaltés ont pu se; trouver |)récisément parmi « ceux de la maison de (^é'sar », parmi ces convertis qui, restés au service du prince et de sa cour, subissant de plus près un contact odieux avec les pompes et les œuvres de Satan, devaient saisir avec joie l'occasion de donner libr<' cours à leur zèle irrité par la contrainte. On les reconnaîtrait aisément, en suivant l'hypothèse, dans les chambellans de Suétone et, au besoin, dans les soldats et vigiles de Dion Cassius.

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C'est la solution déjà indiquée en gros, il y a près de trente ans, et en termes plus mesurés que k' ré(|uisiloire de Carlo Pascal, par Ernest Havet disant : « Peut-être — si toutefois il faut croire ce que dit Tacite — y avait-il là deux ou trois fanatiques, qui croyaient, en brûlant Rome, exécuter les jugements de Dieu et qui, ensuite, dénoncèrent ceux qui partageaient leurs croyances sans partager leurs fureurs ».

En elfet. si l'on admet que le texte de Tacite soiisentend ou même affirme la culpabilité d'un certain nombre de chrétiens dans l'aifaire de l'incendie, et qu'il légitime pour ceux-là une condamnation étendue à d'autres présumés complices, on ne peut écarter la conclusion à laquelle nous venons d'aboutir qu'en rérusanl son témoignage. Tacite sort assez malmené de notre enquête. Il a mérité qu'on lui laisse la responsabilité de ses insinuations obliques et de ses allégations contradictoires. C'est, du reste, ce que parait avoir fait, trois siècles durant, non seulement la tradition chrétienne, mais même la polémique anti-chrétienne. Ni Fronton, ni Lucien (dans le Pereçjrinus), ni Celse, ni, que je sache, Porphyre, n'ont relevé ce grief contre les chrétiens. Quand les chrétiens furent accusés d'avoir mis le feu au palais de Dioclélien à Nicomédie, ou plus tard, sous Julien, d'avoii* incendié le temple de Daphné. on ne dit pas que personne ait songé à réveiller le souvenir de l'incendie de Rome. Si la version de Tacite avait prévalu. Tertullien eût été bien imprudent en disant que les chrétiens s'interdisaient de venger leurs injures, sans quoi, « une seule nuit et quelques petites torches » leur sufliraient pour cela. AUéguera-t-on que le témoignage de Tacite était interprété comme disculpant les chrétiens? Il serait bien étonnant que païens et chrétiens fussent tombés d'accord sur ce point litigieux. Et s'ils l'étaient, connnent les chrétiens ont-ils négligé l'occasion de dire, de répéter, que la cause initiale des persécutions

LE l'IUNTIPAT DE NKRON

avait été nno atioco calomnie? Il n'est pas exact de <lire, avec Renan, ({ne « raccnsalion (rincendie (Mail sans cesse ravivée [lar les sonvenirs de 6-4 ». L'hypothèse la plus probable, c'est que le t('moip:na^'e de Tacite a été non {>as récusé, mais ignoré; (ju'il est resté enfoui, avec les rares manuscrits des Annales, dans l'ombre des bibliothèques.

Le rejeter aujourd'hui, en bloc, à la façon de ceux qui l'ont iîjiioré. c'est rompre le lien de cause à elTet (ju'il établit entre l'incendie et la persécution, et on ne sait par quoi le remplacer. Sans doute la tradition chrétienne a une ex|ilication toute prête, indéfiniment répétée à propos de toutes les persécutions : la suggestion des démons acharnés à étoulïer dans son berceau la religion chrétienne. Cette ex[»licalion mystique lui suflil, au point qu'elle tient toute autre pour superflue. Renan y revient, ou peu s'en faut, quand il invoque, en désespoir de cause. « une lubie de l'empereur ou de Tigellin ». Il suffirait de dire : « une lubie infernale» pour être tout à fait orthodoxe. Mais les esprits terre à terre s'accommodent mal des causes surnaturelles quand ils en trouvent d'autres à leur portée. Aussi n'est-il pas question, maintenant, de disqualifier Tacite ; toute la <liscussion porte sur le serïs de son témoignage et le d«îgré de probabilité qu'il comporte. Personne, ni dans un camp ni dans l'autre, ne le tient pour infaillible; car, s'il a peut-être excusé les chrétiens sur un fioint, — c'esf la question pendante, — il les a largement vilipendés pour tout le reste. Comme j'ai exposé les [>résom[»tions qui rendent vraisemblable une participation (pielconque des chrétiens à l'incendie, il est juste d'examiner aussi les objections que leur opj)osent des consciences alarmées par une solution qui leur paraît injurieuse pour la foi.

Ceux (jui veulent conserver \v, bénélic(! de l'interprélalion jadis courante du texte de Tacite |iersistent à contester celle qui a ('l*' admise plus haut. Ils continuent

à épiloguer sur faiebanlur et convicli et s'en liennenl an sens résumé par Sulpice Sévère : « Comme Néron no parvenait pas à faire qu'on ne crût pas l'incendie ordonné par lui, il détourna les soupçons {vertit invidiam) sur les chrétiens, et les tortures le> [dus cruelles furent infligées à des innocents ». Mai> pourquoi, innocents, les chrétiens furent-ils poursuivis? Tacite indique ici un motif accepté avec empressement par la critique orthodoxe, et qui n'esl autre, au fond, que l'explication mystique sous un<' forme rationnelle. C'est la haine populaire qui a dirigé les soupçons sur les chrétiens. Mais ce que nous savons de l'histoire du christianisme primitif montre que c'est là une assertion entachée d'anachronisme. Au début, le christianisme s'esl développé librement au sein des juiveries répandues dans l'empire, à l'abri de la protection assurée au judaïsme et sans autre opposition que celle des Juifs eux-mêmes. Pendant pUis d'un siècle encore après Néron, le gouvernement impérial n'eut ni les moyens, ni le désir de s'informer des dissidences théologiques qui séparaient Juifs et chrétiens. On se fait d'étranges illusions si l'on s'imagine qu'entre ces frères ennemis la distinction était facile, et que la p.olice, ou le vulgus dont parle Tacite, (Hait en état de la faire. De ce que l'historien en a une vague idée — au moins sous-entendue, puisqu'il ne |)arle ici que des chrétiens — on ne doit pas conclure (|u'elle était déjà familière aux contemporains de Néron. Tacite écrivait un demi-siècle après l'événement en question. Le procès même de l'an 64, la guerre de Judée, les poursuites exercées sous Domitien contre les judaïsants, ont dû lui apporter quelques éléments d'information. Et combien superficielle est encore cette information! Rien ne prouve mieux que la légèreté dédaigneuse d'un si grave esprit à quel point, le vulgaire était incapable de se faire une idée nette de la scission qui nous apparaît si profonde.

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Sur le compte dos Juifs, qu'il était pourtant aisé do connaître. Tacite recueille les bruits les plus ineptes. Trente ans au moins après la jirise de Jérusalem, il répète encore la léfrende de l'àne et de son effigie consacrée dans le Tom()le. Il s'est attiré par là l'épithète de mendaciorum loquacissimvs que lui décerne irrévérencieusement Tertullien. L'apologiste proteste pour le compte des Juifs et des chrétiens, qui étaient encore supposés adorateursde l'âne, tant on les distinguait peu des Juifs, Ue même. Tacite répète ce qu'avaient dit avant lui Posidonius, Molon, Apion, Quintilien luimême, du caractère insociable des Juifs, hostiles au reste du genre humain {hostile odium), et il pousse au noir le tableau de leurs mœurs. Les Juifs sont une race « très porté'c au dévergondage {projectissima ad libidxnem) : entre eux, tout est permis ». Tout cela dispense de préciser. Quand l'historien eut à parler des chrétiens dans ses Annales, il se contenta d'abréger [)our eux le jïortrait qu'il avait fait des Juifs dans sci^ Histoires. 11 leur attribue, faisant preuve de la même compétence, les mêmes vices, l'immoralité {flagitia), — comme Pline à la même époque, — et la haine du genre humain (odium generis humani, traduit du grec ixt-jav^stoz^a). Il faut dire, à sa décharge, que, en fait de ré[»ulsion pour le monde idolâtre, la différence n'était pas grande entre les uns et les autres, et que saint Paul l'accentue j)eut-être un peu trop en faisant, lui aussi, chorus avec les Gentils et disant aux Thessaloniciens que les Juifs sont « ennemis de tous les hommes ». K:i somme, Tacite assimile encore Juifs et chrétiens, et le [)eu (ju'il sait du schisme appartient à son temjis. Même d'après ses peintures, à plus forte raison au temps de Néron, on ne voit vraiment pas pourquoi les chrétiens auraient été plus imi)opulaires (pie les Juifs.

Mais nomltre d'historiens modernes, depuis Gibbon, tiennent en réserve un argument qui n'est pas sans

valeur et qui a même formé l'opinion courante. Comme on ne distinpruait pas entre Juifs et chrétiens, également impopulaires, les soupçons se sont, en effet, portés sur les Juifs : mais ceux-ci, protégés en haut lieu par Poppée, supposée prosélyte (Oeo'seê-/,;, dit Josèphe), ont dénoncé les chrétiens : double bénéfice pour eux, qui se sauvaient ainsi en satisfaisant leur haine de sectaires. C'est une solution i)lausible du problème. Mais les scrupules surgissent aussitôt. Josèphe rapporte que Poppée intercéda un jour auprès de Néron en faveur des prêtres de Jérusalem, et il ne fait aucune allusion au service, autrement important, qu'elle aurait rendu en 64 aux Juifs de Rome. 11 raconte ailleurs qu'en 70 les Juifs d'Antioche furent accusés d'avoir voulu incendier la ville, et il ne songe pas à rappeler que de pareils griefs avaient été reconnus calomnieux à Rome. Clément Romain dit bien que les martyrs de l'an 64 ont été victimes de la jalousie (Btà ly\Xov) : mais affirmer qu'il s'agit de la jalousie des Juifs est une interprétation arbitraire. La réserve énigmatique de l'auteur, qui répète quatre fois le mot en dix lignes sans l'expliquer, ferait plutôt supposer qu'il s'agit de jalousies douloureuses à avouer, comme le seraient des dissensions entre chrétiens. Tacite ne dit mot des Juifs à propos de l'incendie. Aussi, des critiques audacieux ont prétendu que le terme Christiani avait peut-être été substitué dans son texte à Judaei. Mais ceux-là sont des alliés compromettants; car ils concluent qu'il y eut à Rome en 64, comme auparavant sous Claude, non pas une persécution des chrétiens en particulier, mais une eh-asse aux Juifs en général. Enfin, Néron, personnelliement, n'avait pas de préjugés contre les Juifs; il en était même, dit-on. entouré : il n'avait surtout aucune raison de suspecter les Juifs de Rome, les mieux protégés par l'autorité impériale et les plus satisfaits de leur sort. Mais les Juifs ont pu dénoncer les chrétiens

sans autre inotil' (lue leur liaiue pour ces liéréli(jues? Ils n'y avaient pas intérêt : ils devaient se souvenir que, une douzaine d'ann(^es plus tôt. le bruit des querelles soulevées dans les syna^^ogues par « Chrestos » avait .sulli pour faire décréter l'expulsion en masse des Juifs et chrétiens. La police n'eût pas plus distingué cette fois entre les uns et les autres, et, devant une pareille accusation, le danger eût été pour tous autrement redoutable.

Il reste encore un recours contre la conclusion à laquelle nous a conduits l'exégèse de Tacite. On a vu que des cérémonies propitiatoires avaient été ordonnées à la suite de l'incendie. Les premiers chrétiens arrêtés n'auraient-ils pas attiré sur eux les soupçons en s'abstenajit de prendre part aux « su[)[)lications »? Pour émettre cette conjecture, il a fallu oublier, il'abord, qu'une supplication spéciale « à Vulcain, Cérès et Proserpine » n'est pas une grande férié populaire; ensuite, que. même en cas de supplication générale {ad omnia pidvinaria) , les citoyens romains seuls étaient invités à accom[)lir ces actes de piété envers les dieux nationaux. Personne assurément ne s'attendait à voir les Juifs ou chrétiens y participer. Dans une si grande ville, de population si mêlée, même l'abstention de citoyens romains eût passé inaperçue.

En fin de (;omf»te, ce qui fait rejeter a /ï/'^ior/ l'hypothèse fondée sur le texte de Tacite, c'est une conception idyllique de la société chrétienne, l'idée que les chrétiens étaient inotîensifs par définition et que c'est leur faire injure que de supposer (ju'il se soit tz'ouvé parmi eux des tenq)érameuts impulsifs, capables d'un moment d'entraînement irréfléchi. On se les représente toujours comme de douces et pensives figures, des gens dépouillés tout à coup de leur grossièreté native et élevés d'un bond à la moralité la [ilus haute, animés d'une charilé inlassable, prêts à tondre l'autre joue à (jui les a souffletés. On les voit tous di.sciplinés

140 I,'L\ÏOI,ÉnANCE RELIGIEUSE ET LA POLITIQUE

par uno mémo dof'lriiK'. Iiiiinbloment soumis à l'autorité de leurs chefs, lesquels ne leur prêchent que la |)atience et la résignation. Ils se sont eux-mêmes si souvent comparés à des brebis que l'image reste, avec loute sa valeur symbolique. Elle résume et grave dans les esprits la pensée que tant de voix répètent depuis des siècles : à savoir, que le christianisme a profondément modifié la nature humaine, que la Loi (l'amour a fait pénétrer dans les cœurs des sentiments incotinus de la société antique. Ce n'est pas tout à fait l'impression que laisse la lecture des écrits apostoliques, et même des Evangiles. Le Christ lui-même a ses moments d'impatience et d'indignation : il a des paroles amères contre ceux qui contestent sa mission, et il voue aux supplices éternels, à la géhenne du feu, ceux qui persisteront à ne pas croire. C'est même, de toutes ses paroles, celles qui ont été le moins oubliées. Les bienfaits du christianisme, si grands qu'ils soient, ont été trop compensés par l'intolérance religieuse qu'il a empruntée au judaïsme pour la répandre par le monde. Les Epîtres des Apôtres ne nous laissent pas ignorer certains effets de l'elTervescence produite au sein des églises par l'annonce d'une revanche prochaine sur toutes les iniquités du siècle, par la prédication de théories égalitaires, de la fraternité poussée jusqu'au communisme.

L'ébranlement imprimé aux imaginations par les miracles qui accompagnaient la propagation de la foi nouvelle se continuait par le miracle permanent de la glossolalie. Il était difficile de contenir et de régenter ces libres expansions de l'Esprit-Saint, qui souffle où il veut. C'est de celte ins[)iration que se réclamaient les faux Christs et les faux prophètes contre lesquels les évangélistes mettent en garde les vrais fidèles. Paul lutta toute sa vie contre ce débordement de révélation. Lui (|ui aurai! voulu imposer aux néophytes une disci[)line indis[»eiisal)le pour sauvegarder

LE PRINCIPAT DE NEnO.N

riinitô (le la doclriiic, il stigmatise en termes irrités la pr(^soinptioii de dissidents pour lesquels il ne se sent pas la moindre iiululgence. Il lui arrive même de les «livrer à Satan ». de les damner de sa propre autorité. Il n'es! pas encore venu à Rome que, de loin, écrivant aux Romains, c'est-à-dire aux chrétiens de Rome, il excommunie les perturbateurs, artisans de divisions et de scandales. «Eloignez-vous d'eux», dit-il, « car de tels hommes ne servent point Christ, notre Seigneur, mais leur propre ventre». Sa présence ne suffit point à inJinnder l'opposition de ces factieux. Il s'en plaint amèrement dans la lettre qu'il écrit de Rome aux Philippiens (63). De mauvais prédicateurs, « animés d'un esprit de dispute, annoncent Christ par «les motifs qui ne sont pas purs et avec la pensée de me susciter des tribulations dans mes liens. — Il en est plusieurs qui marchent en ennemis de la croix du Christ ; je vous en ai souvent parlé et j'en parler mainleuaut les larmes aux yeux. Leur fin sera la perdition: ils ont pour dieu leur ventre; — ils ne pensent qu'aux choses de la terre ». Ce sont les termes que le chef de l'Eglise catholique empruntait récemment à l'apôtre pour qualifier les promoteurs de la Réforme, et ces paroles tranchantes ont fait à des princes enrichis des biens de l'Eglise des blessures dont le Pontife luimême a paru étonné. Plus tard, dans ses Epîtres pastorales à Timothée et à Tite, Paul revient encore sur le grief qui lui tient à cœur, la prédication déshonorée comme instrument de lucre. Il n'a pas d'expressions assez dures pour flétrir ces disputeurs orgueilleux, ces '< hommes corrompus d'entendement, privés de la vérité et croyant que la piété est une source de gain». (]'est « l'amour de l'argent » qui les égare. On rencontre des expressions analogues dans une épître attribuée à Pierre (//" Pétri), où il est question de sectes [ternicieuses suscitées par de faux docteurs qui. « par cupidité », trafiqueront du mensonge.

142 l'intolérance religieuse et la poljtiqie

Que veulent dire ces insinuations acrimonieuses ou accusations formelles, sinon que certains [irédicanls, au nom de l'égalité et de la fraternité, excitaient les pauvres contre les riches et faisaient à ceux-ci un devoir d'abandonner leurs biens à la communauté? Paul suppose que leur but était de se faire entretenir grassement. Il n'oublie sans doute pas que la communauté des biens — ou, si l'on veut, la pauvreté en commun — était l'idéal de la vie évangélique : mais il comprend ce qu'avaient de subversif de pareilles doctrines, prèchées à des prolétaires, à des esclaves; à quelles révoltes elles pouvaient les pousser contre la société et contre les pouvoirs établis. Là était le danger le plus pressant. Aussi s'efforce-t-il de ftrévenir l'explosion qu'il redoute en recommandant la soumission à l'autorité sous toutes ses formes; car « il n'y a pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu, et ceux qui existent ont été investis par Dieu ». Il entend que les esclaves respectent de même, et en vertu du même principe, l'autorité de leurs maîtres, le maître fût-il, lui aussi, chrétien. «Que ceux qui ont des maîtres croyants ne les méprisent pas, sous prétexte qu'ils sont frères : mais qu'ils les servent d'autant mieux que ce sont des fidèles et des frères chéris». C'est même à ce propos qu'il s'emporte contre les docteurs à la fois orgueilleux, ignorants et cupides, qui enseignent le contraire. Il était plus facile, il faut l'avouer, d'invectiver que de réfuter des gens qui croyaient l'esclavage contraire aux principes du christianisme et pensaient devoir l'abolir là où ils le pouvaient, parmi les chrétiens. Pierre montre les mêmes préoccupations. Il conjure ses bien-aimés d'obéir (n. à toute autorité établie parmi les hommes », et il veut que les esclaves soient «soumis en toute crainte» à leurs maîtres.

Evidemment, si tous les chrétiens avaient été dociles aux exhortations de Paul et de Pierre, — qui

tHuient d'accoinl au moins sur ce chapitre, — ils auraient 1)11 (((iiliiiuei' à discuter entre eux sur le maintien ou laholition de la circoncision et autres questions socialement inolTensives : mais les eiTorts que font les aj)ôtres pour étoull'er des aspirations révolutionnaires prouvent qu'elles existaient et devenaient même de Jour en jour [dus impatientes. Je laisse à chacun le soin de décider si un pareil état d'esprit, constaté dans de petits grou[»es de f^ens du |)eu|de enliévrés par l'attente d'un Messie qui tarde à venir, échaulTés par les disputes, par la surenchère des affitateurs et des illuminés, permet ou non à une criticjue im|»arliaK' d'admettre que. en l'an 64, — à une éjMxpie où h' christianisme était ignoré du pouvoir et couvert par la protection octroyée au judaïsme, — le [trocès des chrétiens a pu avoir pour cause initiale et suflîsante le fait que quelques chrétiens auraient été reconnus comme propagateurs de l'incendie et convaincus par leur propre aveu. Il n'y a rien là qui porte atteinte à l'honneur du christianisme : il n'exige j)as que tous les chrétiens de l'âge héroïque aient atteint l'idéal de la vertu.

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