‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 30 sur 66 · LES MARTYRS DE L'AN · texte numérisé non relu

LES MARTYRS DE L'AN

En ce qui concerne l'exécution de la sentence, nous avons alîaire à un tissu inextricable de traditions d'origine diverse, encombrées de merveilleux, surchargées de légendes dont on aperçoit de temps à autre le caractère tendancieux, toutes lamentablement dépourvues de preuves dont la critique historique puisse faire état. C'est que le christianisme a pris racine et a longtemps vécu dans les classes populaires, chez qui la tradition orale se dc'ligure s|)ontanéiiiciii. cl ir,'-, vile. <nii< la poussée de l'imaginalion.

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\vant de prendre congé de Tacite, disons (juc sa description des supplices endurés par les chrétiens lui appartient aussi en propre. La tradition chrétienne ne l'infirme pas, mais ne lui emiirunte rien. Dans une lettre probablement antérieure au récit de Tacite, Clément Romain, un compagnon de Paul, après avoir mentionné, sans date ni indication de lieu, le martyre de Pierre et de Paul, ajoute : « A ces hommes de vie sainte furent réunis une grande foule {■Kokù -jîÀyjOoç) d'élus qui, ayant souffert par suite de la jalousie (o-.à Ç-^Àov) nombre d'insultes et de tortures, nous ont laissé un exemple admirable. Persécutées à cause de la jalousie, des femmes, des Danaïdes et des Dircés, après avoir subi d'atroces et monstrueuses indignités (alxicrixara oeivà xa\ àvôc.a), ont atteint le but et ont reçu la noble récompense, toutes faibles de corps qu'elles étaient ».

Voilà bien la multitudo ingens de Tacite, et probablement une allusion à des ludibria dont il n'a point parlé. Les supplices relatés par Tacite, à part le déguisement des victimes en bêtes fauves, n'avaient guère de raffiné que l'exhibition publique, le régal oifert à la populace. Les Romains infligeaient aux incendiaires la peine du feu. Les condamnés étaient revêtus de la tunica molesta^ c'est-à-dire enduits de substances combustibles, attachés à des poteaux et, comme dit Juvénal, transformés en torches. Cette forme du talion était déjà édictée — ou plutôt conservée — par les XII Tables. Les Danaïdes et les Dircés de Clément Romain révèlent quelque invention digne de l'esthète sanguinaire qu'était Néron. Le circense ludicrum dont parle Tacite a pu comporter des tableaux vivants cruellement réalistes, conformes au goût grossier des Romains, des représentations mythologiques où ni la vie, ni la pudeur des malheureuses femmes n'a été épargnée. Il est possible que les unes aient été égorgées par un Lyncée quelconque comme Danaïdes, les

autres traînées par des taureaux comme Dirces; mais il faut laisser au roman les descriptions fondées sur ce texte, qui est lui-même peu sûr. ear il est unique en son genre, obscur, et paléographiiiuement susceittible, sur l'imique nuinuscrit, de corrections qui en feraient disj)araître précisément ces noms mythologiques ^.

Ceci, du reste, importe peu ; avec ou sans machinations théâtrales, les supplices n'en furent pas moins horribles. Il y aurait plus d'intérêt à pouvoir vérifier s'il n'y a pas exagératiou dans le nombre des victimes. Tacite et Clément Romain emploient la même expression vague, qui paraît bien hyperbolique pour l'etlectif probablement restreint de la communauté chrétienne. ( lellc-ci survécut à la persécution, et elle ne se serait pas reconstitut'e si vite, si elle avait été momentanément exterminée. Sans doute. Tacite ne dit pas expressément — ni. à la rigueur. Clément Romain non ])lus — que tous les chrétiens arrêtés aient été livrés aux bourreaux, tous en une seule fournée. Il se peut qu'un certain nombre, le plus grand nombre peut-être, aient été jirovisoirement détenus et enq)loyés ]»lus tard, avec d'autres forçats, à la reconstruction de la ville; mais ce sont là encore des hypothèses comme on en rencontre h chaque tournant de chemin. La tradition chrétienne, représentée par les Actes ou Gi'sics des martyrs romains, ne nous renseigne ni sur le nombre des victimes, ni sur les variétés de supplices. F]lle amplilie le carnage, au point (jue le peuple romain conjure Néron de l'arrêter, de ne pas faire de Rome un désert; mais elle laisse anonyme cette foule de martyrs, cl elle a oublié les su[q)lices décrits par Tacite, ou bien elh' dit (|ue Néron donna ordre de brûler vifs les ibré'licii»;. iii;ii^ <;uis ajonlci- que l'ordre

1. On a proposé, au lieu cl»; Aavaiôî; /.ai Atpzat, Aâfxapt; y.at Aopxi; (noms cités dans Ad. Apostol., XVII, 34 et IX, 'M;, ou avîvi aïôo'j; xal Sixt,?.

fiil exëcnl(^. Elle ue (•oiiiuiil r('>olk'iiioiit (iiic deux iiiarlyrs. Pierre et Paul, l'un crucifié, l'autre décapité.

Ces deux jurandes li^Mires douiinenl toute la scène, et l'auréole (jni couronne leurs fronts rayonne à ti'avers l'obscurité qui couvre les premiers siècles vécus p;ii l'Kglise. Celle de Paul a subi une éclipse et n'a recoii vré tout son éclat que dans les régions séparées d l'Eglise romaine par la Réforme; celle de Pierre illumine encore d'un rellet intense le « Saint-Siège » où trônent ses successeurs, au sommet de la i»yraniidc édifiée par la hiérarchie sacerdotale la plus puissante qui se soit jamais vue. Pour l'historien qui sait comment la discipline ecclésiastique s'est organisée sur le nujdèle et dans les cadres de l'administration impériale, pourquoi le patriarche de Constantinople prétendit marcher l'égal du patriarche de Rome et finit [)ar entraîner dans le schisme l'Eglise d'Orient, il n'est pas douteux que la [)rimauté du siège romain n'ait pour cause première et ultime la primauté de Rome ellemême, et que le Pontife romain ne soit avant tout l'héritier du Pontifex Maximus qu'était l'empereur. Mais la tradition chrétienne ne l'entend pas ainsi. Elle veut que le Pape de Rome ne doive son autorité, aujourd'hui dictatoriale, qu'à sa qualité de successeur de S. Pierre, du ju'ince des Apôtres, lequel lui a transmis les clefs du royaume des cieux avec le pouvoir de lier et délier les consciences, l'anneau du pêcheur, et le gouvernail de la barque qui porte la fortune de l'Eglise. Cette hère afiirmation retentit encore de nos jours, et même plus imi)érieuse à mesure qu'elle se sent plus discutée.

Les réformateurs du xvi" siècle ont commencé à sonder les fondations du superbe édifice, mais sans autres instruments (|ue des textes sacrés aiixcjuels ils .-ivaient uiu> foi égale i\ celle de leurs adversaires. La critique moderne a repris leur ceuvre avec plus de liberté d'esprit, et elle ne trouve à la tradition [uès de

LE l'RINCIP.VT DE NERON

viniîl fois séculairo que des appuis «'lonnammont frairilos. Jo me garderai d'entrer dans rinlerminable déhat sur la valeur des textes évaninéliques invoqués romine alleslant la priniaul<> de Pierre, lia eonmiencé avec les Pères de l'Kiilise. et n'a pas cessé depuis de tenir en haleine, nu'ine au Moyen Age. les champions et les ennemis de la théocratie. F*our qui le contemple du dehors, en se désintéressant de la solution, il otVre un merveilleux exemple de la souplesse et de la ténacitt' déployées dans celle escrime exégétique. où les virgules même ne sont pas des armes négligeal)les. Les [lassages importants, les bastions de la forteresse romaine, sont connus de tous. Le plus résistant est le {•élèhre jeu de mots mis dans la bouche de Jésus [)ar- Jaul à Simon, surnomnu' Képlias, c'esl-à-dire « Pierre » en araméen : « Et moi je te dis ([U(» tu es Pierre, et (lue sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'Enfer ("AtBou) ne prévaudront point contre elle. Je te donnenii les clefs du royaume des cieux. et ce que lu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et ce (|ue tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux », Il y a bien des manières dinlirmer le sens (jue donne à ce texte l'exégèse romaine; mais celle-ci peut toujours se défendre. Une autre façon d'€n refuser le béni'iice à la ])apauté est de prétendre (jne ces pouvoirs o!il «'té doiuïés à Pierre pour ainsi dire en viai:er, et mm ctmime propriété transmissible à ses successeurs. Entin, un assaut plus dangereux est livré à la théocratie romaine par la critique historique, qui ne trouve i>as de témoignages irrécusables allestanl que l'Eglise de Home a été fondf'C et gouvernée par S. Pierre. Non pas que cet assaut doive être considéré comme victorieux : il comporte trop de récufiations en masse et de conj^'ctures pour mener <à la certitude; mais il a ébranlé ce (ju'il n'a pas détruit, et, dans une consfructioiMn'i la foi sert déciment, les fissures par où pfiièlrt' le doute ne jM'uvent <|ue s'élargir avec le temps.

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l^os Actes des Apôtres so terminent à l'arrivée de Paul à Rome en 61; l'auteur prolonge même la pers- [)ective jusqu'en 63. en disant que Paul y rc^sta deux ans prisonnier. « prêchant le royaume de Dieu et enseignant ce qui concerne le Seigneur Jêsus-Christ, en toute liberté et sans obstacle ». Mais il ne s'occupe plus de Pierre depuis le moment où l'apôtre s'est échappé de la prison d'Hérode (44?). Dana V L' pitre aux Romains, écrite en 58. Paul salue plusieurs fidèles, sans faire aucunement mention de Pierre. Il n'en parle pas davantage dans les lettres écrites de Rome. Tous les autres renseignements viennent des Actes apocryphes, dont l'Eglise n'a pas voulu garantir la véracité. Il suffira d'extraire de ces compilations incohérentes et prolixes ce qu'il y a de moins baroque dans le merveilleux, ce qui, en fait, a suppléé l'histoire absente.

Donc, d'après les Actes, Paul arrivant à Rome est reçu d'abord par les disciples de Pierre, qui le conduisent à leur maître. Paul se joint à Pierre pour combattre le magicien Simon, qui se fait passer pour le vrai Christ et a déjà réussi à acquérir les bonnes grâces de Néron. Néron se fait l'arbitre d'une lutte menée de part et d'autre à coups de miracles. A la fin, le suppôt de Satan, entre autres prodiges, se fait fort de monter au ciel en prenant son essor- d'une tour que Néron a fait construire tout exprès au Champ de Mars. Il planait dt^jà dans les airs lorsque, dûment exorcisé par Pierre, il tomba fracassé sur la Voie Sacrée. Néron, furieux, ordonne au préfet Agrippa (?!) de mettre à mort les fâcheux qui ont ainsi démasqué l'imposteur. Ils devaient être égorgés par le fer dans une naumachie; mais, sur l'avis d'Agrippa. Pierre est crucifié et Paul décapité. Pierre veut être crucifié la tête en bas, pour que ses pieds soient déjà sur la route du ciel, ou [larce que le premier homme était tombé du ciel la tête en bas et que les enfants naissent encore

dans cette posture. L'Homme-Dieii seul. le second Adam, qui avait pour ainsi dire redressé l'humanité, devait être crucifié la lèle en liant. Nous savons, par Sénè<iue. que les Ixturreaux variaient ainsi parfois le mode habituel; mais ils n'avaient sans doute pas pensé à ce « mystère de toute la Nature », qui explique « l'origine de toutes choses ». C'est en discourant du haut de sa croix que Pierre raconte à ses fidèles l'épisode connu et commémoré sous le nom de Quo Vndis? Il avait sonj^'é un moment à fuir la persécution; mais, sur la Voie Latine, il avait rencontré Jésus, et, comme il s'écriait : « Seifrneur. où vas-tu? », celui-ci lui avait répondu (ju'il allait à Rome pour y être crucifié. Pierre avait compris : il était retourné à Rome. La légende [M'ul èlre une adaplalion dramatisée d'un passage de l'Evangile de Jean. Dans le récit évangélique, Jésus |)arlant de quitter prochainement ses disciples, Pierre lui adresse la même (piestion : <« Seigneur, où vas-tu? » Pour le narrateur des Actes, le supplice de Pierre est l'elTet d'une condamnation individuelle; il est si peu question d'une proscription générale que personne n'in(|uiète les chrétiens groupés autour du martyr et répondant amen à ses paroles. Le peuple lui-même proteste contre l'arrestation de Pierre, en criant d'une voix unanime à Agri[»pa : « Quel crime a donc commis Pierre? Quel mal t'a-t-il fait? Dis-le aux Romains ». Entendez ()ar la que les chrétiens, sympathiques aux Romains, n'ont d'autres ennemis que les Juifs. Ce sont les Juifs (jui, dès le début, ont calomnié Pierre et Paul, soutenu Simon le magi«ien et circonvenu Néron. Durant l'inferrogatoii-e et jusfju'au moment où Pierre interrompt une expérience qui le passionne, Néron se montre curieux, mais point malveillant. Au temps où furent rédigés ces Actes, peut-être vers le milieu du n* siècle, la tradition (pii fait crucifier Pierre à Rome stuis Néron était bien établie, et on peut l'en croire, [tuisque aucune autre ne place ailleurs la fin de

l'apôtre. Seul jusqu'ici, je pense, un sav.ani allemand (Erbes) a prétendu tirer du nom d'Agrif)pa la conchision que Pierre a été crucifié à Jérusalem, par ordre du roi Hérode Afjrrippa. Autre chose est de savoir s'il est possible qu'il ait été le premier pasteur de l'Eglise romaine, qu'il ait exercé [tendant vingt-cinq ans son ministère avec les prérogatives d'un pape et ait transmis son autorité par une investiture canonique qui aurait fonctionné après lui sans interruption. Ce sont là des questions (|u'il faut laisser à l'histoire <les institutions ecclésiastiques.

Les Actes ne sont jtas moins attentifs aux faits et gestes de Paul. Le roman de Paul et de Thécla est une des plus anciennes et des plus intéressantes productions de la littérature consacrée à exalter la virginité; mais il est assez [>auvre en renseignements biographiques sur l'apôtre auquel Thécla a voué un amour tout spirituel. Nous ne lui emprunterons que le portrait physique de Paul, poussé peut-être (pielque peu à la dilTormité, pour bien démontrer (jue rien de charnel n'entre dans le dévouement de la vierge. C'est à Iconium que Thécla rencontre Paul, « un homme petit de taille, la tête chauve, les jambes torses, le teint rouge, les sourcils se rejoignant au-dessus d'un nez busqué », et néanmoins « plein de grâce ». (Convertie, elle s'attache à ses pas. attirant sur elle et sur lui les fureurs des prétendants éconduits. Elle ne le suit pourtant pas à Rome; quand elle vient l'y rejoindre. Paul était mort. On n'a pas besoin de ces inventions romanesques, répétées à satiété dans tous les Actes apocryphes, pour montrer que la prédication agissait le plus promptement et le plus efficacement sur les femmes. C'est là, pour ainsi dire, un fait universel. Paul lui-même indique le procédé courant, qu'il trouve blâmable quand les hérétiques en usent. Ces gens « s'introduisent dans les maisons et captivent les femmes d'un esprit faible et l)orué ».

LE PBINCIPAT DB \ERG\

La tradition d'aprôs laqiiollo Paul a ('té drcai^ilé à Homo sous Néron [(aratl plus sûre qno colle concernant Pierre, car le séjour de Paid dans la capitale de rem|iire est beaucoup mieux attesté'. Cependant, si on l'examine de près, les doutes surgissent. On sait que Paul a été amené à Rome pour être soumis au Juiïomenl de renipereur. Accusé par les Juifs de semer la discorde dans le pays, il eût été acquitté par le [irocui'atour Porcins Festus. s'il n'avait oxcipc' de sa qualité de citoyen romain pour on af»peler à César. In grief qui avait paru insignifiant en Judée devait à plus forte raison [taraitre négligeable à Homo. Pour (juel motif Néron oiit-il condamni' un homme (|u'on laissait prêcher tout à son aise l'Evangile autour de lui? Personne probablement ne se doutait encore des elTets possibles de cette prédication sur des soldats, etfets que les Actes apocryphes décrivent comme réels. « Grâce à l'enseignement de Paul», disent-ils. « beaucoup de srddats. méiirisant le métier militaire, s'attachaient à Dieu, au point que certains de la chambre de l'empereur venaient h lui. Une fois devenus chrétiens, ils ne voulaient plus rentrer ni dans le camp, ni dans le palais ». L'anlimilitarisme est bien dans la logique chrétienne; le métier militaire devint même incompatible avec le devoir chrétien quand il fut entendu (jue les honneurs rendus dans les camps aux enseignes impériales étaient actes d'idolâtrie; mais on n'en était [las encore là au tojnjts do Paul, et, au surjdus, s'il y avait <léjà conflit sur ce [loint dans les consciences, l'autorité l'ignorait.

Supposons donc l*aul acquitté on 63. A partir de ce moment, on perd sa trace. Paur son zèle ardent, Rome n'était (|u'une étape. Il voulait porter la Bonne Nouvelle jusiju'à l'extrémité du monde. Les Actes apocry[ihos. dans une certaine versi<»n. le font revenir (rKsjmgne à Home. D'un jjassage de la seconde Epitre à Timothée, m'i Paul remercie Dieu de l'avoir

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fortilié « afin que la [)rcdieation fût achevée j)ar moi et que tous les Gentils l'enlendisscmt ». on a conclu qu'il avait réellement accompli son dessein. D'après Clément Romain, Paul, « héraut de la foi en Orient et en Occident », est allé à la limite du couchant. Ou bien encore, il projetait une tournée en Orient, attendu qu'il invite Tite à le rejoindre à Nicopolis en Epire, où il veut passer l'hiver. De ce nid à conjectures sortent des systèmes discordants, qui se réfutent l'un l'autre. Tel pense que Paul n'a point été élargi en 63, mais exécuté tout seul, en vertu d'une condamnation qui n'a aucun rapport avec la crise de l'année suivante. Le fait est que l'on comprendrait mieux ainsi qu'il ait été mené au supplice sur la voie d'Ostie ou sur la voie Laurentine, loin du Vatican où eut lieu, dans les jardins de Néron, l'horrible scène décrite par Tacite. D'autres, le plus grand nombre, s'évertuent à faire tenir les excursions de l'apôtre libéré entre 63 et 64, ou ajournent de quelques années son martyre. Dans les deux cas, Paul, rentrant à Rome, aurait été arrêté de nouveau; soit à l'occasion de l'incendie, ce qui permet de conserver la tradition du martyre simultané de Pierre et de Paul, soit plus tard, ce qui, aussi bien que la date anticipée, rend plus intelligible la séparation, traditionnelle aussi, des deux lieux de supplice.

Quoi qu'il en soit, on demande en vain aux souvenirs locaux la certitude que ne donnent pas les témoignages écrits. Nul n'ignore avec quelle facilité la foi engendre ses preuves, avec quelle insouciance de la chronologie et de la topographie les légendes se déplacent et se posent là. où il leur plaît, comme les papillons sur les Heurs. La foi qui transporte des montagnes transporte et transpose encore plus aisément.de vagues réminiscences. Une chapelle marque l'endroit précis où Pierre, rencontrant Jésus, lui adressa la question : Quo Vadis ? On montre aux Tre

Fontaup l'endroit où la lètc de Paul (il trois l)onds en roulant sur le sol, et à Saint-Paul-Hors-les-Murs le lieu où il fut enseveli. Le Vatican est plein de souvenirs de Pierre, et son tombeau sert comme de fondenu'ul inanu)vible à la chaire de ses successeurs. C'est bien le lieu indiqu(^ par Tacite. Là. sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la basilique de Saint- Pierre, Caligula avait aménagé un cirque où Claude donna souvent des jeux. Cependant, il faut encore ('luder ou concilier des traditions qui intercalent bien des vicissitudes entre le martyre du saint et la sépulture où reposent maintenant ses reli(pu!s.

Celle qui place sur une espèce de contrefort du Janicule, à S. Pietro in Montorio, la croix de saint Pierre, induirait à penser que l'apôtre ne fit peut-être l»as partie du groupe supplicié dans le cirque. Mais l'opinion commune veut que Pierre ait été enseveli tout i»rès du lieu même où il expira, sous le térébinthc du Vatican, disent les Actes. Ils citent même le nom du pieux personnage, un certain Marcellus, qui lit pour Pierre ce que Joseph d'Arimathie avait fait pour Jésus. Il est non pas impossible, mais improbable cependant que, au lendemain de la tuerie, des chrétiens aient pu se risquer à réclamer le corps du martyr et le découvrir dans le charnier où avaient dû être jetés pêle-mêle les restes des suppliciés. C'est, il est vrai, le procédé ordinaire auquel ont recours les hagiogra[)hes, préoccupés avant tout de certifier l'authenticité des reliques. Si les choses se sont passées ainsi, il est singulier que divers ^documents signalent ilaulres tombeaux et des translations des précieuses i-eli(pies, pour des raisons qu'il est assez difficile de tirer au clair, d'autant que les restes de Paul participent à ces déplacements. D'après les Actes, des Orientaux voulurent un jour s'emparer des corps des <leux apôtres, sans doute pour les transporter à Jérusalem; mais un tremblement de terre avertit les

L IM'OLKRANCE RELIGIEUSE ET LA i'OI.IÏIQI E

fidèles, qui rejoifjniront les ravisseurs sur la Voie Appienne. à l'endroit dit ad CatacumOas, et déposèi-ent sur le lieu même les reliques reconquises. A eette version, discrédit(''e parle miracle, on peu! substituer <les motifs moins avenini-enx : la sépulture de l'ieiTe aurait été exproi»riée par lléliof^abale qui, au rai)i)orl de Lampride, avait abattu au Vatican des tombeaux pour élargir l'arène où il faisait courir des quadriges d'éléphants; ou bien, la confiscation des cimetières chrétiens, durant la persécution de Valérien, a obligé à déplacer les corps des deux apôtres, (jui auraient été déposés, en 258, dans la catacombe de Saint- Sébastien et rendus plus tard à leur destination première : celui de Pierre au Vatican, celui de Paul sur la voie d'Ostie. Les doutes que soulèvent ces translations sur l'authenticité des reliques n'intéressent que médiocrement l'histoire. On en surprendrait peut-être <les traces jusque dans la foi sincère, mais prudente, des papes Clément Vin et Grégoire XVI, qui s'abstinrent de faire ouvrir, l'un, le sarcophage de Pierre, l'autre, le sarcophage de Paul.

Si la lin des deux grands chefs de la chrétienté est enveloppée de tant d'obscurité, à plus forte raison est-il superflu d'essayer de faire entrer dans l'histoire de la persécution de Néron la miraculeuse épreuve de l'apôtre Jean plongé dans l'huile bouillante à la porte Latine, en la « pragmatisant », en supposant que Jean avait été préparé, lui aussi, à ser\nr de torche, — à l'autre extrémité de Rome (!) — et qu'il s'était échappé. On ne réussit pas mieux à rendre vraisemblable cet étrange supplice en le transportant à répo([ue de Domitien. Il n'en est pas question dans les Actes de Jean, pourtant si touffus, si prolixes, si nourris de miracles, bien (ju'ils fassent comparaître Jean devant Domitien; et Terlullien n'a pas dit où il avait |)uisé ce renseignement, réjiété après lui, mais (h)nt il est seul responsable. Inutile aussi de chercher d'où viennent

les SS. Procossus et Martinianus. ^'oôliers convertis [i;ir Pierre, dans la prison Manierline. dont (iré^'oire le (Irand fail. an vi" siècle, le |)anéjLfyri([ne. Tacite a fourni à la tradition chrétienne, dès qu'elle le connut, un prétoxle dont elle n'avait pas besoin pour ai'firmer (|ue les martyrs de 64 ont été très nombreux, et non seidemcnl à Home, mais dans les provinces.

L'opinion préconçue, familière à tous les auteurs chrétiens des trois premiers siècles, que la persécution de l'an 04 n'était pas due à une circonstance fortuite, ni à un caprice impérial aussitôt oublié que satisfait, devait nécessairement faire admettre ([ue la religion poursuivie à Home l'avait été aussi dans les provinces, [)eut-ètre dans tout l'empire. C'est au v' siècle que fe fait se trouve pour la première fois aflirmé. Suljtice Sévère, «lui reproduit en substance le ré'cit de Tacite, ajoute : « Tel fut le commencement des persécutions contre les chrétiens; ensuite, la reliffion fut même interdite par des lois formelles, et, en vertu d'édits publiquement affichés, il ne fut plus permis d'être chrétien. Alors [tum] Paul et Pierre furent condamnés à mort ». Orose est plus précis : « Néron, le premier, infligea aux chrétiens des sup- [dices et des morts, et il ordonna de les torturer dans toutes les provinces par une persécution pareille, et. s'elTorçant d'extirper le nom même, il mit à mort les bieidieureux apôtres du Christ, Pierre par la croix, Paul par le glaive ». (^eux qui acceptent ces témoignages se sont mis en cpiête de textes antérieurs autres (|ue les martyrologes. On n'en trouve qu'en les soUi- «itant. Lactance dit que Néron se mit à persécuter les chrétiens [larce qu'il voyait le culte des idoles dé- • laissé, non seulemcnl à Rome, mais partout; et il ne cite à ce proftos. lui non {dus, que Pierre et Paul. L'Apocalypse de Jean offre un recours douteux. Il y est (juestion de niarlyrs immolés dans les églises d'Ephèse et de Sardes; mais on discute encore sur la

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date do l'Apocalypse, qui pourrait être du temps de Domitien, et il ne faut pas oublier que, dans les juiveries d'Asie Mineure, travaill(^es par la pro[)af,Mnd(' chrétienne, les Juifs ont pu ijrovoquer des condamnations individuelles, comme cela était arrivé àJf'rusalem pour le (Jhrist lui-même et quelques-uns de ses ])remiers disciples. Il n'était pas pour cela besoin d'édit : c'était affaire de police. Plus haut encore, au temps de Néron, on rencontre, dans la j)r<!mière épître de Pierre, adressée aux chrétiens d'Asie, des conseils destinés à les fortifier contre les tracasseries actuelles ou possibles. Il les exhorte à ne pas donner prise par leur conduite aux calomnies des païens, et il ajoute : « Si vous êtes outragés pour le nom de (IhrisI, vous êtes heureux, parce que l'esprit de gloire, l'esprit de Dieu repose sur vous... Si quelqu'un souffre comme chrétien, qu'il n'en ait point honte ». Vraiment, on ne parle pas ainsi à des hommes mis hors la loi et traqués comme des fauves. Les Actes apocryphes non seulement ignorent cet épilogue du drame, mais ils supposent qu'à Rome même, la clameur du peuple a enrayé les exécutions. « Alors », dit l'un d'eux, « l'empereur rendit un édit défendant de toucher aux chrétiens ». Il faut donc rayer de l'histoire la persécution légale étendue par Néron à tout l'empire, et même, nous l'avons vu, retirer aux poursuites ordonnées à Rome en 64 le caractère d'uni» persécution continue dirigée non pas contre des chn''tiens, mais contre le christianisme. On comprend que les chrétiens des siècles suivants se soient toujours refusés à distinguer entre les personnes et la doctrine. Tacite leur en donnait le droit, et ils étaient bien aises de montrer que le signal de la persécuti(Mi contre leur religion avait été donné par le plus méchant des homm«s.

La fin du principat de Néron n'intéresse i)lus la l>oiiti(iue religieuse; mais le sentiment religieux joue

LE PniNCIPAT DE NÉRON 157

un corluin rôle dans le drame inlérieur qui a pour Ihéàtre la conscience de Néron. Ce n'était pas le sang des chrétiens, mais le meurtre d'Agrippine ([ue vengeaient les remords du parricide.

Il ne put, dit Suétone, échapper ni tout de suite, ni jamais plus tard, à la conscience de son crime. Il avoua souvent qu'il était poursuivi par l'image de sa mère, par les l'ouets et les torches ardentes des Furies. Il essaya mèiuc, au moyen d'une conjuration faite par des magiciens, d'évoijuer ses mânes et de les lléclur. Durant un voyage en Grèce, il n'osa pas se faire initier aux mystères d'Eleusis, la voix du héraut en écartant les impies et les scélérats.

Le misérable cherchait à faire sa paix avec h*s <livinités (pii détiennent les secrets d'outre-lombe, à ciracer par des rites mystiques la souillure imprinK'o au lond de l'tàme i)ar le crime. Son voyage en Grèce <iui dura environ dix-huit mois, date des années 06-67. Avait-il eu auparavant peut-être l'idée de s'adresser aux religions syriennes, qui, elles aussi et plus encore, avec leurs dieux mourants et ressuscites, (dairnt en communication avec l'autre monde? 11 n'y ;t qu'un mot là-dessus dans Suétone, et sans rapport aucun avec l'obsession dont il a parlé ailleurs. « Néron témoignait en toute occasion du mépris pour les religions, sauf pour la déesse syrienne seule. Et encore, il la dédaigiui bientôt au point de la souiller de son urine ». Son caprice se fixa, paraît-il, sur une vulgaire |)Oupée, talisman auquel il attribua la découverte de la conjuration de Pison.

On a vu plus haut (|uels bruits étranges fil courir sa disparition soudaine; comment, prétendant redouté ou regretté pour les uns, Autichrist j»our les autres, il devait revenir du fond de l'Orient, où il préparait ses vengeances. L'auteur de l'Apocalypse est jiersuadé que la Bête n'est pas morte. Quand il fut avé-ré que Néron ue [)Ouvait plus être en vie, la h'gonde se reporta sur les circonstances de sa mort,

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|)OuiHaii(. si minulicuscmoiii décrito par Suél(tno. Le suicide était une lin trop banale pour Je bourreau de Pierre et de Paul. Le rédacteur des Actes apocry}»he» croit que. réfugié dans quelque désert d'Orient, Néron y a été déchiré par les fauves. Les chrétiens ne furent pas seuls à maudire sa mémoire, car il était pour les Juifs l'homme qui avait donné l'ordre aux légions de marcher sur Jérusalem. La guerre de Judée, une guerre sans merci, durait depuis deux ans déjà quand il fut renversé par Galba.

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