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Beugnot no croyait pas dire une ënormit(^ en estimant que « les chrétiens, avaient ouvertement déclaré la guerre à l'ancienne société », et que, pour être indulgent, Trajan « transigeait avec ses devoirs rigoureux ». Mais depuis une cinquantaine d'années s'est manifestée, en France surtout, une réaction au profit d'une sorte d'orthodoxie historique. Sa tâche lui a été facilitée par ceux mêmes qu'elle combat. Presque tous ont considéré comme la principale institution de l'empire la religion officielle, ruine croulante que les empereurs se seraient obstinés à consolider. C'est faire une ])art indue, dans la politique impériale, à l'intolérance religieuse proprement dite, c'est-à-dire exercée au nom d'une religion. On n'a pas su gré à Renan d'avoir pansé bien des blessures faites par la plume acérée de Voltaire : il n'en est pas moins vrai qu'il a été le panégyriste le plus tendrement éloquent des petites églises chrétiennes persécutées par la religion d'Etat. Il a affirmé, lui aussi, que «adorer Dieu, c'était donner un rival à l'empereur ; adorer d'autres dieux que ceux dont l'empereur était le [patron légal constituait une injure pire encore ». Un écrivain catholique, qui ne manque ni d'érudition ni de talent, M. Paul Allard, dans une Histoire des Persécutions en cinq volumes publiés de 1884 à 1890, a fait à la critique indépendante — représentée alors par les quatre volumes (1875-1885) de B. Aube — des concessions de détail; mais il est revenu, ou peu s'en faut, au point de vue des anciens apologistes. Il cherche les causes de la persécution dans « les plus bas instincts de la nature humaine ». 11 découvre « des passions aristocratiques » chez Trajan, de la « jalousie philosophique » chez Marc-Aurèle, de « mesquines rancunes personnelles », des « passions
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basses, des sentimonts inavouables n ou « abjects » un peu partout chez les persécuteurs. Il se refuse à admettre que les chefs de l'Etat aient pu s'inspirer d'une « raison d'Elat », ou tout au moins d'une « idée politique qui, même erronée, ennoblirait singulièrement cette lutte », mais qui « apparaît bien rarement », une fois peut-être, au temps où S. Sévère, « par suite d'une idée fausse, d'une crainte chimérique », s'en prit à la fois aux Juifs et aux chrétiens. La « prétendue incompatibilité » entre le christianisme et les institutions romaines « est une découverte des modernes ». Bref. M c'est en bas, dans les régions inférieures de la pensée, dans les ténébreux replis du cœur humain, que se formèrent les orages dont l'Eglise fut tant de fois enveloppée ». Il n'y a guère qu'une nuance littéraire entre ces ténébreux replis du cœur humain et l'Esprit de ténèbres qu'y installait la foi des simples.
Si je relève ces passages dans l'œuvre d'un auteur savant et consciencieux, dont je respecte les convictions, c'est pour bien préciser le point de vue auquel il a rendu du crédit et qui me paraît décidément une erreur historique et une injustice. J'ai écrit ce livre pour tâcher à mon tour de discerner Varcanum imperii qui s'est transmis de génération en génération.
Il est évident a priori qu'il ne faut pas le chercher dans des circonstances accidentelles, mais dans la nature môme des deux adversa,ires en présence. Je n'ai pas eu besoin de démontrer ce que personne ne conteste, la tolérance des empereurs envers les religions étrangères autres que le christianisme, y compris le judaïsme : mais il m'a paru nécessaire d'examiner de près la politique religieuse de l'Etat romain avant l'ère des persécutions. J'avais à signaler les
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limites posées à la tolérance par la poiico des cultes, les lois incompatibles avec l'esprit du christianisme ; à mesurer la hauteur du principal obstacle contre lequel s'est butée la conscience chrétienne, le culte impérial; à évaluer ce qu'a pu peser dans la balance gouvernementale le souci de conserver la religion nationale des Romains. J'ai trouvé ce poids fort léger, et parce que les citoyens romains, pour qui la religion romaine était faite, étaient en infime minorité dans l'empire, et parce que, tolérants comme polythéistes, blasés sur les vieilles légendes, loin de prendre en horreur les nouveautés, les citoyens et les empereurs eux-mêmes adoptaient à leur gré les religions étrangères. Nous ne pouvons plus partager l'illusion des chrétiens qui, confondant les moyens avec le but, s'imaginaient que les persécuteurs voulaient absolument les contraindre au culte des idoles, alors que les « sacrifices » tant abhorrés étaient, aux mains des juges, des instruments d'investigation et de constatation.
Ainsi se trouve éliminé le grand argument invoqué encore aujourd'hui à l'appui d'opinions diverses par ailleurs, mais qui se rencontrent sur ce point : la religion d'Etat constituant la raison d'Etat. Les autres motifs inventoriés par les juristes sont des pétitions de principe. Les chrétiens formaient des sociétés secrètes : c'est apparemment parce qu'on leur refusait le droit d'en constituer de licites. Mais leurs flagitia? Les gouvernants n'y croyaient pas, et la vie au grand jour, si on l'avait permise aux chrétiens, eût bientôt dissipé ces calomnies. Au surplus, est-ce que les initiés aux mystères d'Eleusis, d'Isis, de Mithra, tenus à un inviolable silence, ne constituaient pas aussi des sociétés secrètes? Mais l'athéisme, le sacrilège, le refus d'hom-
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mage à l'empereur, créant le crime de H;se-majesté? Il suffit de répondre : Est-ce que tout cela paraissait punissable chez les Juifs? Pourquoi la tolérance accordée au judaïsme ne s'est-elle pas étendue au christianisme, qui, au début et aux yeux des païens, lui ressemblait trait pour trait? Il faut donc chercher à la politique des empereurs une autre explication, un principe initial, d'où les motifs allégués dans les cas particuliers se déduisent par voie de conséquence.
Il ne m'a pas été possible, pour des raisons d'ordre pratique, de conserver à ce travail, fait sur les textes, l'appareil de références sur lequel il repose; à plus forte raison, d'y joindre une bibliographie d'ouvrages dont je n'ai consulté qu'une bien faible partie, assuré que personne n'en pourrait lire le tout ou penser par soi-même après l'avoir lu. 11 n'est guère de pages de ce livre qui ne visent des points controversés sur lesquels l'érudition a accumulé des monceaux de dissertations. C'est assez dire que je ne prétends pas apporter des faits nouveaux ou des idées qui n'aient encore été exprimées nulle part. Mais le groupement et l'appréciation des faits, l'ordonnance des idées, sont toujours matière à œuvre personnelle. J'ai voulu dégager des faits connus et mettre en lumière, au premier plan, comme raison d'Etat unique et suffisant à motiver les persécutions, une idée simple, qui pût être constamment présente à l'esprit des chefs de l'Etat romain. Ils n'ont pas eu besoin de connaître à fond le christianisme pour l'apprécier assez bien, au point de vue politique, en le tenant pour une secte à la fois juive et cosmopolite. Ils ont toléré le judaïsme dans les limites de la race, mais ils se sont donné pour