CHAPITRE Vil
LA DYNASTIE DES FLAVIENS
I. La (nEiuiE iiE JiDÉE (66-70). — Exactions des procurateurs de Judoi". — La révolte éclate à Jérusalem : échecs successifs de (iossius Fiorus et du légat Cestius fiallus. — Vespasien chargé par Néron de soumeltre les rebelles. — Vespasien empereur ^70-79). — Siège de Jérusalem par Tilus. — Soumission de la Judée : le didrachme fiscal imposé aux Juifs. — Titus et Bérénice.
il. L.\ IViHTioi E RELIGIEUSE DES Flaviexs. — V^cspasieu à Alexandrie : Toracle de Sérapis. — Les cultes égyptiens en faveur sous les Klavions. — Début de la rcdaction'des Kvan-
files. — Domitien (81-96) censeur des mœurs : le procès des estales. — Le culte de Minerve et les concours littéraires. — Le temple d'Isis au Champ de Mars : dévotions exo-^ tiques (?) de Domitien.
IIL La I'eiisécution iie Domitien. — Recensement des Juifs et judaisants, par mesure fiscale. — Le prosélytisme juif persécuté dans la classe des citoyens romains : condamnation de Flavius Clemens et d'Acilius Glabrio, judaisants ou chrétiens (95). — Traditions et légendes sur la persécution de Domitien. — Flavia Domitilla et les Actes des SS. Nérée et Achillée. — L'apôtre Jean et les descendants de David devant Domitien. — La raison d'Etat, règle des persécutions futures contre l'esprit judaïque, posée par fiomiticn. — Courte durée de la persécution. — Impopularité et mort viohmtc de Domitien.
LA GUERRE DE JUDÉE {66-70i.
Kii .luthW'. h's lr()iil)les nos do roxullalioii roliirionso, ('■chauiToiirées, (hiieutes, séditions suivies de n'prossions san^danlos. (étaient à l'cHal cndôinique. Claude avait cm les a|)aiscr en conlianl au roi
llôrode Agrippa, juif orliiodoxo. la haute main sur lo pcrsoiinol sacordolal. ot en inlordisaiil à ses profurateurs toute ingérence dans les affaires concernant le culte. Mais entre Juifs, entre Juifs et Samaritains, entre Juifs et Hellènes surtout, la religion était prétexte à de perpétuels conflits. La bonne harmonie ne régna pas longtemps non plus entre le clergé et Agrippa, qui, avec tout son étalage de piété, était un tiède, un ami et un protégé des Romains. D'autre part, les procurateurs, de l'an 44 à l'an 66, furent presque tous des hommes tarés, parvenus par l'intrigue oi en gardant l'habitude, avides d'argent et saisissant volontiers les occasions de sévir, de frapper et de confisquer, pour satisfaire à la fois leur cupidité et leur mépris des Juifs. Un des pires fut Félix (52-60), un affranchi comme son frère Pallas. Ses exactions et ses cruautés déchaînèrent l'anarchie. Zélotes, sicaires, fanatiques de toute sorte, au nom d'un patriotisme exaspéré, promenaient partout l'assassinat, le j)illage et l'incendie. Les haines allaient s'envenimant. Les moins hostiles aux Romains étaient encore les prêtres, que ces enragés traitaient en renégats. Le dernier procurateur, Gessius Florus (64-66), une créature de Poppée, combla la mesure en mettant la main sur le trésor du Temple. Au mois de mai 66, la révolte éclata à Jérusalem, malgré les efforts d'Agrippa II, qui accourut d'Alexandrie pour calmer les insurgés ; elle gagna bientôt tout le pays.
On vit alors ce que peuvent les forces réunies du fanatisme religieux et du patriotisme, soudé, lui aussi à la religion. Florus, après avoir brutalement réprimé une première émeute, s'était retiré à Césarée. laissant une cohorte à Jérusalem. Une troupe qu'Agrippa avait envoyée pour la dégager et pour |)roléger ce qui restait de partisans de la paix fut l)attue et chassée; le grand-prètre Ananie tiré de sa cachette et poignardé; la cohorte romaine, qui s'était
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iciuliie contre pntniossc do la vie sauve, massacrée jiis(|irau (lornier lioninie. pondant que brûlaient les [lalais (lu grand-prètro. d'Agrippa et de Bérénice. Partout où Juifs et Gentils vivaient côte à côte, le parti le plus fort so ruait sur l'adversaire. A Césarée, vingt mille Juifs furent égorgés; il n'en resta plus un seul dans la ville. Cette fureur de massacre, se l'opandanl de i)ro(he en proche, gagna bientôt Alexandrie, où Grecs et Romains à l'envi firent u!i carnage de 50.000 Juifs de tout âge et de tout sexe, sous l'œil du (iréfet. le juif renégat Tibérius Alexandre.
Enliii. le légat de Syrie, Cestius Gallus. sur les instances d'Agrippa, so décid.a à intervenir. Il établit son camp à proximité de Jérusalem, et brûla un faubourg; mais il avait mal calculé la force de résistance des insurgés. Il se décida à lever le siège, mais sa retraite so changea en déroule ; il n'échappa qu'en abandonnant ses équipages et son matériel de guerre. Il n'y avait plus de conciliation possible. Un gouvernement insurrectionnel fut institué, qui organisa la défense du pays. L'autorité était encore aux mains dos modérés ; mais il était aisé de jjrévoir qu'ils ne la garderaient [>as longtemps. Néron était en Grèce quand il apprit la défaite de Cestius. Il avait sous la main Vespasien, qui l'avait accompagné dans son voyage et était alors on disponibilité, presque en disgrâce. C'était un des meilleurs soldats do réi)oque. qui s'était signalé comme légat (le légion, dans la guerre do Bretagne, sous Claude, Néron le chargea de recon(iuérir la Judée.
Avec les renforts que son fils Titus lui amena d'Alexandrie et les troupes auxiliaires que lui fournirent les rois vassaux. Agrippa. Antiochus de Cominagène, Soémus d'Fliiièso. l'Arabe Malchus, Vespasien disposait d'environ 00.000 hommes {i)rintemps67). Les succès furent d'abord faciles. Vespasien soumit presque sans coiqi férir la f Jaliléo. à l'exception de quelques for-
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teresses qu'il fallut emporter d'assaut, l/liislorieii Josèphe, chargé de défendre la (Jalilée, s'était réfugié avec le gros de ses bandes dans le fort do Jolapala. Il réussit à se tirer/ies mains de ses compagnons, (jiii ne voulaient pas entendre parler de ca[)itnlatioii, et se rendit à Vespasien. Le farouche zélote Jean de (îischala . <lélogé enfin de son repaire de Gamala, courut à Jérusalem, oîi entra avec lui la guerre civile et le terrorisme. Après un essai de résistance, les modérés eurent le dessous; ils furent assassinés en détail, massacrés en bloc par les zélotes aidés de soldats iduméens, et une espèce de tribunal révolutionnaire acheva l'œuvre d'extermination.
Les chrétiens de la petite église de Jérusalem étaient sans doute déjà partis à ce moment. La tradition veut que, prévenus déjà i)ar le Christ des malheurs futurs, ils aient encore été présentement avertis par une révélation divine. Ils se retirèrent à Pella en Pérée, une ville qui probablement faisait partie du royaume d'Agrippa. Les Juifs en avaient été expulsés au commencement des troubles, et depuis, la pO[uilation syrienne y vivait en paix.
Ni la mort de Néron, ni la guerre civile déchaînée en Occident, ni l'élévation imprévue de Vespasien à l'empire, ne suspendirent le duel commencé entre l'exaltation juive et la ténacité romaine. Vespasien, proclamé empereur par les légions d'Egypte, de Palestine et de Syrie (juillet 69), se rendit à Alexandrie pour se tenir au courant des événements et laissa à Titus le soin de réduire Jérusalem, où se concentrait maintenant la résistance. On connaît par Josèphe les moindres détails de ce siège mémorable, drame sanglant où la nature humaine donna la mesure de ce (ju'elle peut produire et endurer de maux. Cinq mois durant, les assiégés, décimés par la famine et la discorde, relevaient les remparts abattus, éventraient les terrassements et brûlaient les machines des assiégeants. A la
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lin les Romains remport6rent ; mais, une lois campés sur Ips ruines fumantes du Temple, il leur fallut faire le sii^'^e (le chaque (piartier, le fer et la torche à la main. La répression fut terrihie. O qui restait de la population fui passé parles armes ou réservé pour les bagnes et les jeux de gladiateurs, quelques chefs pour le triomphe. Tacite estime le nombre des assiégés à 600.000 ; Joséphe évalue à plus d"nn million le nombre <le vies humaines dévorées par le siège. La ville fut rasée, à rexce[)tion des tours du palais d'Ilérode et d'un bout de rempart, destinés à loger une garnison. La ruine de Jérusalem ne découragea pas encore les partisans échappés à la tuerie. Les gouverneurs romains les tratjuèrent (;à et là pendant trois ans : la prise d<^ Masada. où s'étaient enfermés en dernier lieu les plus indomptables, sous la conduite d'Eléazar fils de Jaïre. re[u-oduisit en petit les périjjéties du siège de Jérusalem. Plutôt que de capituler, les patriotes s'entreluèrent. Le peuple juif fut rayé de la liste des nations; il ne restait [)lus de lui que le nom de Judée, laissé à la nouvelle province. Ce qui survivait encore de sicaires alla prêcher la révolte à Alexandrie; mais, reniés par les Juifs eux-mêmes et pourchassés jusque dans la Haute-Egypte, ils montrèrent dans les supplices un courage que Josèphe ne peut s'empêcher d'admirer. Les dernières convulsions du nationalisnu^ juif furent éloulTées à Cyrène par le proconsul Catullus.
Il semblerait qu'après une pareille expérience, où ils avaient éprouvé l'incroyable énergie d'une religion hostile à toutes les autres, les Romains dussent être tf'iilc's de proscrire le judaïsme «ni de lâcher la bride ;iux haines partout accumulées contre les Juifs. Les Hellènes d'Anlioche raisonnaient ainsi : mais, en dépit de leurs instances. Titus ne voulut leur permettre ni «le chasser les Juifs, ni d'enlever les tables de l)ronze sur lesquelles étaient gravés les édits assurant aux Juifs le libre exercice de leur culte. Les Romains
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savaient trop bien que c'eût été organiser le massacre : il y avait assez de sanjE^ réjtandu. Ce que leur eiiseifrna la guerre de Judée, ce fut que. si le judaïsme ne puuvait être supj)rimé (ju'avec les Juifs eux-mêmes, il fallait du moins ne pas permettre qu'il se propageât en dehors de la race : conclusion qui, comme nous le verrons, fut, consciemment ou non, le motif princi[)al et permanent de la (iroscription du christianisme. Rien ne fut changé à la condition des Juifs, telle (ju'elle avait été définie et garantie par les édits antérieurs : seulement, ils furent désormais obligés de verser au compte de Jupiter Capitolin le didrachme qu'ils envoyaient annuellement à Jérusalem pour les frais du culte. Au point de vue politique, la mesure paraissait justifiée. Le tribut payé au Temple disparu était l'affirmation et le lien de la nationalité juive : la nationalité n'étant plus reconnue, le tribut devait aller au culte qui était le centre et le symbole de la nationalité romaine. Mais il n'y a là qu'un l'^isonnement sj)écieux. Les Juifs n'entraient pas dans la cité romaine, et le gouvernement n'exigeait de personne autre, pas même des citoyens romains, un tribut quelconque à Jupiter Capitolin. Contribuer, eux entre tous, aux frais du culte des idoles était, pour la conscience juive, une vexation des plus douloureuses, et les Romains ne l'ignoraient pas. Pour combien entrait dans cette mesure l'intérêt fiscal qui. pour Vespasien, dit-on, passait avant tout ? Pour combien l'utilité d'avoir sous la main un moyen de recenser les Juifs et de les tenir sous la surveillance de la police? Ce sont des questions sur lesquelles nous reviendrons à propos de Domitien. En tout cas, Vespasien eut soin que le sacerdoce juif ne se reformât pas autour du temple élevé jadis à Iléliopolis en Egyjde par Onias et une colonie de dissidents exilés de Jérusalem. Il ordonna de le fermer. La mesure allait peut-être contre le but, en supprimant un schisme «pii avait (hir(> j)lus de trois siècles.
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D'apros Kiisèl)<\ il se serait [iréoccupé avissi do décoiira^'cr les espérances messianiques en faisant rechercher les descendants de David, ce qui aurait été cause d'une <> irrande jtersécntion des Juifs ». Le fait est tloiiltMi.x. ((tninie aussi la repi-ise de cette même enquête sons hiunitien. Cette ^M'ande persécution, dont personne autre ne parle, doit être une allusion à (juel- (pies incidents démesurément grossis.
Il est probable cependant que Titus revenait de Judt't» peu disitosé à nu'nager les Juifs et qu'un peu de |»erséculion ne lui eût pas déplu, s'il n'avait eu des raisons particulières de ne pas troj» délester la race. Aj,Mippa ne l'avait pas quitté durant le siège, et Agrippa avait avec lui sa sœur Bérénice. La « reine Bérénice » n'était plus de la première jeunesse : elle avait même nue dctn/.aine d'années de plus que Titus, et derrière elle un [)assé assez aventureux. Elle avait été d'abord le jouet de la i)olitique. A treize ans, elle avait été liancée. ou peut-être mariée, à un jeune Marcus, que (ilaude lui avait choisi pour époux et qui mourut peu après. Le roi llérode Agrippa I, son père, lui fit alors t'ponser son oncle, llérode, roi de Chalcis, de qui elle eut deux fils. Quand llérode mourut (48 p. C), Bérénice se relira chez son frère Agrippa, avec qui elle vécut sur le pied d'une intimité suspecte. L'écho des bruits qui coururent alors est resté dans les satires de .In vénal, à propos d'un diamant fameux enchâssé dans une bague dont A;,'rip|)a avait fait cadeau à « sa sœur incestueuse ». On trouvait que. pour des Juifs, ils imitaient de trop près l'îspôç yâuLoç des Lagides et Séleucides.
Pour faire taire ce que Josè[)he appelle des calomnies. Bérénice, au bout de (juatre ans de veuvage, olîril sa main à Polémon. roi de Cilicie, à la condition qu'il se ferait d'abord circoncire. Les princesses juives qui voulaient rester orthodoxes n'étaient pas faciles à placer en dehors de la société israélite. llérode le Grand lui-même avait refuse'' la luain de sa so.'ur Salomé à