‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 34 sur 66 · LA PERSÉCUTION DE DOMITIEN · texte numérisé non relu

LA PERSÉCUTION DE DOMITIEN

Vespasien et Titus, comme on l'a vu, avaient témoigni' aux Juifs une bienveillance assez méritoire au lendemain de la guerre de Judée. Ils s'étaient contentés de leur imposer la taxe du didrachme. C'est précisément la perception de cette taxe qui fournit à Domitien un prétexte pour ordonner le recensement des Juifs de Home et pour faire, entre les Juifs de race et les judaïsants, un triage qui aboutit peut-être à des poursuites contre les clir»»liens considérés comme judaïsants.

Ici.' comme toujours quand il s'agit d<^ peser la valeur des témoignages concernant les chrétiens, la critique n'arrive [>as à faire la lumière complète. Les auteurs [laïens ne ((tiinaisscnt [»as de pci'sécution

(onlrc les chrétiens au temps de Domitien. tandis que les auteurs chrétiens signalent ce tyran coin me un ennemi acharné de leur foi. Ce que l'on peut considérer comme hors de doute, c'est que l'encpiète ordonnée par Domitien commença par les Juifs. A défaut de Tacite, dont les Histoires nous mancpient à j)artir de l'an 70, Suétone expose que Domitien. à court d'argent, multipliait les procès de majesté pouihénéficier des confiscations, et que, en même tem|)S, « l'impôt judaïque fut recouvré avec une àpreté extrême. On déférait au fisc ceux qui menaient la vie juive sans le déclarer et ceux qui, dissimulant leur origine, ne payaient pas les tributs imposés à leur nation. Je me souviens d'avoir vu. dans ma prime jeunesse, un procurateur visiter, devant une très nombreuse assistance, un vieillard de quatre-vingtdix ans, pour voir s'il était circoncis ». D'après ce texte, que les commentateurs n'ont pas réussi à rendre inintelligible, les agents du fisc poursuivent deux sortes de réfractaires : les Juifs de race et les prosélytes. Il n'y est pas question des chrétiens. La visite corporelle servait à convaincre les prosélytes qui auraient nié leur conversion au judaïsme. Evidemment, si l'intérêt fiscal était seul en cause, comme le dit Suétone, le pis qui pouvait arriver à ces réfractaires, c'était de payer l'arriéré grossi d'une amende et peut-être d'encourir quelque châtiment supplémentaire, d'ailleurs inutile et dont Suétone ne parle pas. S'il y eut des chrétiens circoncis dans le nombre, ils furent passibles de la taxe : les autres ne furent pas molestés. Ils purent même rester inconnus, la circoncision étant pour le moment la seule marque [)robante retenue par l'enquête.

Mais il est possible que l'enquête fiscale ait révélé des faits inquiétants, comme l'extension de la [>ropagande juive ou chrétienne en dehors du ramassis d'étrangers où l'on j>ouvait la tenir pour inoITensive.

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Oii'iui Syrien ou Ori«Mil,il (iiidconquc so fil juif, la différence n'était pas jurande à [>reniière vue et importait peu. Il n'en allait plus de même si l'esprit exclusif, intolérant, de cette relijzion s'inlillrait |)arnii les citoyens romains et leur imposait tout d'abord le mépris des dieux nationaux. Et le danger était plus grave si ces idées pénétraient dans les hautes classes. Le prolétaire en était garanti par sa haine instinctive du Juif: les gens cultivés, las <lu scepticisme [)hilosophique, pouvaient être séduits par l'élévation morale d'un monothéisme qui épurait et grandissait la conception du divin. C'est à cette phase de l'enquête, et non à l'iqiération liscale, probablement bien antérieure, que se rap[)t»r(e le texte de Dion Gassius, abrégé par Xiphilin.

En cette même année (95 p. C), Doraitien fit mourir, entre autres personnages, Flavius Clemens, alors consul, bien •pi'il fût son cousin et eût pour femme sa parente Flavia Domitilla. A l'un et à l'autre fut imputée l'accusation d'athéisuu', qui fit passer en jugement beaucoup d'autres personnes encore, comme fourvoyées dans les coutumes juives (etç rà twv 'louSaûov y^Ôt, è^oxeXXovTeç). De ceux-ci, les uns furent mis à mort, les autres privés de leurs biens. Domitilla fut simplement exilée à Pandataria. Glabrion, qui avait été consul avec Trajan, accusé aussi, entre autres ctioses, des mêmes errements, et aussi parce qu'il avait lutté avec les fauves, fut exécuté.

Dion Ga.ssJus écrivait cela vers 220, sous Alexandre >év«!»re, c'est-à-dire en un temps où les apologistes avaient amplement accusé la distinction entre le christianisme et le juda'isnie; et cependant, il ne parle ici que des judaïsants d'origine romaine, athées à la façon des Juifs, mais qui n'avaient pas comme eux le droit de l'être. Si le moine l)yzantin <|ui. au xi* siècle, résumait son texte y avait trouvé le nom de «( chrétiens » atlribué aux victimes de iJomitien, il ne l'eût pas fait disparaître;. Il faul ménif lui savoir gré de ne pas l'y

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avoir introduit, car il lui arrive en (raiilres endroits, par exennple à propos du miracle de la Jégion Fulminante, de critiquer et rectifier à son gré les assertions de Dion. Dire que Dion, en sa ([ualité de haut fonctionnaire, a trouvé le nom de Xp-.^T'.xvô; malséant, ou, comme puriste, l'a trouvé entaché de solécismf;, c'est recourir à un expédient désespéré. C'est de môme une contre-vérité que de prétendre, en dépit du témoignage de Josèphe, que les Juifs ne passaient [>as pour « athées », c'est-à-dire contempteurs des dieux, \lais, d'autre part, la. tradition chrétienne compte Domitien parmi les persécuteurs et connaît des martyrs à l'époque. Toute une histoire édjflante où l'on voit la rage des païens s'acharner sur de faibles femmes a pour point de départ la conversion de Flavia Domitilla. Si Domitilla était chrétienne, c'est que sa famille l'était; et donc athéisme signifie, dans le texte de Dion Cassius, christianisme. Ainsi, tous ceux qui y sont nommés, et le groupe anonyme qui les entoure, ont été des martyrs chrétiens. Que l'on joigne à cela des allusions vagues faites par Clément Romain aux malheurs qui ont éprouvé l'église de Rome et la menacent encore ; celles de V Apocalypse de Jean, supposée écrite sous Domitien, aux martyrs égorgés en Asie ; accessoirement, l'épreuve de Jean à la Porte Latine; enfin les poursuites qui ont dû être exercées contre les chrétiens en Bithynie avant le proconsulat de Pline; et, pour la critique conservatrice, la persécution se trouve démontrée, non seulement à Rome, mais dans les provinces. C'est plus que n'en exige la phrase où Tertullien, parlant de Domitien, dit : « Ce demi-Néron pour la cruauté avait essayé aussi de la violence; mais comme il y avait encore de l'humain en lui. il abandonna bientôt l'entreprise et rappela même ceux qu'il avait exilés ». Tertullien semble vraiment ignorer (jue la persécution fut générale. Pour aidu'ver Ténuméi-ation des preuves alléguées du côté orthodoxe, disons

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(|iie des inscriptions fnn(^raires d'Acilii Glabriones datant du ii" sièch^ ont (Hé découvertes en 1884 par M. de Rossi dans le cimetière chrétien de Sainte-Priscille, d'où l'on peut présumer que la famille était depuis longtemps chrétienne. De môme une catacombe chrétienne, la plus vaste des environs de Rome, porte le nom de Domililla et paraît avoir servi de nécropole à des membres, clients et serviteurs de la lamille Flavienne.

Ce sont là des présomptions propres à confirmer une opinion déjà faite, insuffisantes pour l'établir. La critique' doit s'attacher d'abord aux faits démontrés, en n'oubliant [)as (pie, sous l'hypocrite Domitien, une accusation formelle pouvait n'être qu'un prétexte déguisant un motif secret.

O que nous savons de la vie de M. Acilius Glabrion, roiisul en 91. n'est guère favorable à l'hypothèse de sa conversion au christianisme. Le fait même qu'il suivit jusqu'au bout la carrière des honneurs, laquelle l'obligeait à participer à nombre de cérémonies du culte officiel; le fait, également attesté, qu'il joua un rôle actif dans les jeux de l'amphithéâtre, au point que Domitien fut jaloux de sa force physique, sont choses difficilement conciliables avec une adhésion, même latente, au christianisme. Enfin. Suétone nomme Acilius Glabrion parnii les consulaires que Domitien fit périr comme « machinateurs de nouveautés », c'est-àdire cons|iirateurs. ce qu'on ne saurait vraiment entendre des chrétiens. C'est commettre une imprudence gratuite (pie de chercher dans l'expression molilores ret'um navarum le soup(^'on de christianisme, attendu (|ue, vrai ou faux, mais sincère, il justifierait la persécution. Dion Cassius dit lui-même que l'accusation d'athéisme figura comme appoint, à C(>té d'autres griefs. Kllc n'avait pas besoin d'être appuyée de preuves, et, fûlndlc dénujutrée. l'athéisme pouvait — et, d'aitrès le Irvic. di'v:iil — èlrt' le riiépi-is jurjaique dcsdieux païens,

mépris qui, j)ermis aux Juifs. (Hail tiu crinu! do lôs»- |)atrie pour les Romains. Qu'il y ait eu des Acilii chn"'liens au u* siècle, vers 150, on n'en saurait rien conclure pour le contemporain de Domitien.

Les motifs qui font douter du christianisme de fîlabrion se reproduisent pour Flavius Clemens. (lelui-ri était un cousin f^ermain de Domitien, étant fils d"uu frère aîné de Vespasien, T. Flavius Sabinus, qui, [U'éfet de Rome, avait été massacré par les Vitelliens lors du sac du Capitole, en 69. Il avait épousé une [letitefille de Vespasien, homonyme de sa mère FlavialJcuriililla, par conséquent nièce de Domitien. Nul u'élail mieux désigné pour remplacer le tyran devenu udieux aux partisans de la dynastie et même à l'impératrice Domitia. Aussi fut-il victime des soupçons de Domitien, les soupçons les plus futiles, dit Suétone, et il est probable que^ pour lui aussi, l'accusation d'athéisme fut un prétexte. Domitien, n'ayant pas d'enfants, avait d'abord destiné sa succession aux (ils de sa nièce, et il avait confié leur éducation à Quiiitilien; mais tout à coup sa défiance fut éveillée et amena la catastrophe. Peut-être les deux jeunes princes étaient-ils morts, de sorte que le père se trouvait être l'unique représentant de la branche aînée, le candidat éventuel autour duquel pouvait se rallier l'opposition. Flavius Clemens était pourtant tout le contraire d'un intrigant, il était même « d'une inertie tout à fait méprisée ». Pour certains critiques, cette expression signifie que Flavius Clemens avait pour la vie active, pour les fonctions publiques et les honneurs, le même dédain que les chrétiens, et donc qu'il était chrétien. Il se peut fort bien que cette paresse ait été chez lui de la prudence. Il avait vu mettre à mort son frère aîné T. Flavius Sabinus, le gendre de Titus, parce que, s'il en faut croire Suétone, le héraut l'avait appelé par mégarde Imperalor au lieu de consul (82 p. C). Aucun auteur chrétien ne parle de la conversion de Flavius Clemens, bien qu'un pareil

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coreligionnaire eût pu faire lionneur à une doctrine si m(^pris(^e en haut lieu. Môme Eusèbe. (|ui invoque le témoignage d'un auteur païen de date inconnue, un certain Brultius, pour prouver qu'il y eut quantité de martyrs chrétiens sous Domitien, mentionne le nom de Flavius Clemens comme jiarent de Flavia Domitilla. sans ajouter que lui aussi fut chrétien. C'est au VIII* siècle seulement que (ieorges le Syncelle catalogue Flavius Clemens parmi les chrétiens. I^a tradition chrétienne concentre toute son attention sur Flavia Domitilla.

Ici s'élève un débat qui a chance de rester insoluble. Il n'y a pas de raisons sérieuses de contester (|u'une Flavia Domitilla, appartenant à la famille iuîpériale, ait été chrétienne. La prédication chrétienne, comme toutes les doctrines mystiques, trouvait auprès des femmes un accueil plus empressé qu'auprès des hommes, et, si la sainte Domitilla a bien été la femme de Flavius Clemens, ce serait une raison de penser qu'elle a bien pu convertir son mari au christianisme. Mais c'est précisément ce que n'admet pas la tradition de l'Eglise. Elle veut, comme nous le verrons todt à l'heure, que Domitilla ait été une vierge soulTrant la persécution pour conserver sa virginité. Or, l'histoire ne connaît que trois Flavia Domitilla. La première est la femme de Vespasien, mère de Titus, de Domitien et d'une seconde Flavia Domitilla. Celle-<M mourut jeune et fut mise au rang des Divae avec le titre (VAugusta, laissant une fille, troisième Flavia Domitilla, nièce de Domitien et femme de Flavius Clemens, laquelle eut deux fils et une fille connue par un texte épigraphique. Aucune de ces trois Domitilla ne rem[)lit la condition exigée. Aussi les écrivains ecclésiastiques se sont mis en quête d'une quatrième Domitilla et ils l'ont supposée née d'une Plautilla, sœur inconnue de Flavius Clemens, qui aurait été convertie et baptisée par S. Pierre lui-

le.

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même. Une Plautilla ligure dans la passion de S. Paul, qu'elle assiste en lui prêtant, pour se bander les yeux, la mantille dont elle était coiffée.

Les tracasseries endurées par la vierge Domitilla et les sentences de mort qui s'abattent sur son entourage sont la matière des Actes des SS. Nérée et Achillée, qu'on a appelés justement un roman d'amour. Les Actfis sont une partie infime d'une littérature ascétique où le culte de la virginité devient comme une idée fixe, une obsession décidément trop Aoisine de l'érotomanie. Les pieux auteurs de ces éiucubrations donneraient par surcroît, si on prenait leurs inventions au sérieux, et bien malgré eux, la preuve que les persécutions étaient motivées, pour chaque cas particulier, par des actes considérés comme délictueux et contraires à l'intérêt social. Dans les Actes de Paul et de Thécla. cités plus haut en passant et qui paraissent bien antérieurs à ceux des SS. Nérée et Achillée, Thécla est poursuivie, et S. Paul avec elle, parce que la jeune fille éconduit tous les prétendants et que Paul détourne du mariage toutes les jeunes filles. Les Actes apocryphes des Apôtres abondent en traits de ce genre, et même plus accentués. Partout où débarque un apôtre, non seulement les jeunes filles renoncent au mariage, mais les femmes ^mariées désertent le lit conjugal pour vivre désormais dans la continence. Dans la^ Actes de Thomas. Jésus lui-même, sous les traits de Thomas, descend dans la chambre nuptiale où vient de se retirer un jeune couple le soir de ses noces, s'assied sur le lit et tient à ses disciples étonnés des discours qui les décident à ne goûter que des joies sjiirituelles. Aussi les apôtres finissent par être victimes des colères qu'a soulevées le succès de leur prédication. Ce sont là des applications outrées de préceptes concernant la vie parfaite, qui ne doit pas être la vie de tout le monde, des excès contre lesquels l'Eglise elle-même a réagi en appelant héré-

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tiques ceux (}ui ont prélondu on faire une obligation et mettre le salut à ce prix.

Donc, Domitilla. fille de Plautilla. étant fiancée à un certain Aurélien. des domestiques de sa maison, N(''r(''e el A( liillée. eunu(|ues — ou. suivant une retouche disi-rète. anciens pnUoriens — convertis |)ar S. Pierre, voyant leur jeune maîtresse se parer, lui représentent (jue si elle mettait autant de zèle à plaire au céleste Epoux, fils de Dieu, elle s'épargnerait les tracas, la servitude, les dégoûts du mariage, les douleurs et les ris([ues de l'enfantement, et serait la bien-aimée du (Christ, (lomme les bergers dans une idylle, ils rivalisent d'éloquence pour vanter, en propos alternants et [)arfois assez réalistes, la glorieuse et heureuse virt,Mnit<'<pii lui vaudrait les caresses éternelles de l'Epoux. Après quelques observations naïves. Domitilla décide de se faire religieuse. Aurélien. furieux, obtient de Domitien qu'il la mette en demeure de sacrifier aux dieux ou d'être déportée à l'île Pontia. Suivent des récils épisodiques où figurent, outre Nérée et Achillée, b's vierges Petronilla et Felicula et d'autres comparses encore, exécutés sous Nerva pour avoir entretenu la lerveur de Domitilla. Aurélien étant mort dans un accès de frénésie au moment où il s'apprêtait à prendre de force Domitilla, son frère Luxurius (?) se charge de le venger. Avec la fiermission de Trajan, il met le feu à la chambre où Domitilla, transférée à Terracine, est enfermée avec ses compagnes Euphrosyne et Theodora. « Elles périrent en priant le Seigneur », mais leurs corps intacts furent pieusement ensevelis [lar le diacre Césaire.

L'Eglise n'a pas garanti de tout pcunt la véracité de ce récit de basse époque, et dom Ruinart s'est gardé de l'insérer dans les Acta Sincera; mais les martyrs ici désignés n'en ont pas moins pris place dans les martyrologes et les calendriers liturgiques. La fêle de Domitilla est inscrite au 12 mai. La (jualité

(le « lllle de S. Pierre » attribuée à Petronilla a été interprétée dans le sens de filiation s[)iritnelle. En effet, dans les légendes où le niariage est vilipendé, il n'était pas à propos de rappeler que les apôtres, et notamment S. Pierre, étaient accompagnés de leur femme sous le nom de sœur. « N'aurions-nous pas aussi le droit », s'écrie S. Paul, « de mener avec nous une sœur qui soit notre femme, comme font les autres apôtres, et les frères du Seigneur, et Céphas? «.Une explication ingénieuse, plus arbitraire encore (pi'ingénieuse, permet de rattacher Petronilla elle-même à la famille impériale. Le grand-père de Vespasieii s'appelait T. Flavius Petro; il a [)u avoir pour fille une Petronia, qui serait la mère de Petronilla, cousine de Vespasien. Les rédacteurs des Actes des martyrs travaillaient sur des souvenirs attachés à des tombeaux et des reliques, identifiées elles-mêmes d'après ces souvenirs, lesquels se confirmaient par les preuves qu'ils avaient engendrées. Au iv* siècle, une basilique fut édifiée sur l'emplacement d'une crypte où reposaient les corps des SS. Nérée et Achillée et de S'* Pétronille, et le pape Damase y apposa une inscription qui fut désormais un témoignage irrécusable. C'est là que le pape Grégoire le Grand prononça son homélie célèbre ; c'est aux lampes brûlant sur les tombeaux de près d'une centaine de martyrs ensevelis à Rome qu'il emprunta, pour les envoyer à la reine Théodelincle, les « saintes huiles » qu'elle reçut avec vénération. Ainsi se consolidaient avec le temps des réminiscences auxquelles la critique profane cherche vainement un appui.

Il est difficile de déterminer ce que l'histoire peut retenir du drame, si encombré de merveilleux, qui constitue la persécution de Domitien et qui, dans la tradition chrétienne, se prolonge sous Nerva et sous Trajan. Les trois empereurs n'y figurent qu'à l'état de comparses assez indilTérents, derrière des subalternes

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qui vengent leurs propres injures. Néron n'est pas non plus, dans les Aetes do Pierre et Paul, un tigre altéré de sang; il montre beaucoup de patience dans son enquête, et il a fallu, i)our le décider à condamner, une sorte d'offense i)ersonnelle ajoutée aux calomnies des Juifs. Il est intéressant de constater que l'impression laissée dans la mémoire des persécutés, au cours de trois siècles, reporte la responsabilité là où elle était peut-être réellement, en la faisant retomber sur les sous-ordres plus que sur rempereur lui-même.

Si l'on s'en tient à l'exégèse des textes de Suétone et de Dion Cassius, on peut se représenter à peu près de cette façon la suite des événements. Domitien, réagissant en toute occasion contre la politique lii)érale de Vespasien et de Titus, soumit les Juifs à une surveillance qui s'étendit aux Juifs de Judée. Il savait que, loin d'abattre le judaïsme, la destruction du Temple et de Jérusalem, en le débarrassant du culte, lui avait donné une vigueur nouvelle et une j)lus grande facilité de pro[)agande. L'ancien Sanbédrin s'était reconstitué à Jamnia (Jabné) ; les Juifs du monde entier reconnaissaient volontairement l'autorité des rabbins qui le composaient : ils versaient aux mains de leurs délégués, de leurs « apôtres ». les contributions, notamment le didrachme, qu'ils jtayaiont jadis au Temple. Domitien souji^onna sans doute que ces taxes étaient plus fidèlement acquittées ■ que le didrachme à Jupiter Capitolin. De là l'enquête fiscale. Y eut-il, à cette occasion, des sévices ressemblant à une persécution? Il est dit, dans les Actes apocryphes de Jean, que Domitien, « apprenant que la ville était pleine de Juifs, et se souvenant des édits de son père à leur sujet, se mit en tête de les chasser tous de la ville ». Sur ce, « quelques-uns d'entre les Juifs» remettent à Domitien un mémoire où. protestant de leur loyalisme, ils dénoncent comme eimemisde l'empire lesdisci[)les de J(''sus. Domitien ordonne alors

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de massacrer en bloc tous les chrétiens. Puis, informé qu'à Ephèse un certain « Hébreu » nommé Jean prédit à bref délai la ruine de l'empire, il envoie des soldats qui lui amènent à Rome le délinquant. Suit un interrogatoire après lequel Domitien, intimidé par les miracles que Jean opère sous ses yeux, se contente de le reléguer à Patmos. Comme l'hagiographe ne dit mot de l'épreuve par riiuile bouillante, la critique conservatrice a dû reporter le miracle de la Porte Latine au temps de Néron,

D'après un autre récit qui a chance d'être aussi une légende, Domitien, « craignant comme Hérode la venue du Christ » qui devait être fils de David, aurait ord(jnné de faire périr tous les descendants de David. On lui amena de Judée les descendants de Jude, « qui selon la chair était frère de Jésus». Les trouvant si |)auvres et rassuré par eux sur la royauté du Christ, dont l'échéance était ajournée à la fin des siècles, il renvoya indemnes ces petites gens aux mains calleuses. Cette fois encore, ces chrétiens ou judéo-chrétiens avaient été dénoncés par les Juifs, ou, suivant Eusèbe, par des hérétiques, ce qui revient au même. C'est presque une règle générale dans les persécutions que l'autorité romaine soit avertie par des dissidents, lesquels invoquent des raisons politiques, les seules qu'elle prenne au sérieux.

L'idée messianique était, à ce point de vue, la plus dangereuse de toutes celles que répandait la propa-' gande juive et surtout chrétienne. Elle n'était plus inconnue des Romains, et ils se rendaient compte qu'elle avait soutenu la farouche énergie des Juifs durant la grande-guerre. Ils en auraient encore mieux mesuré la [)uissance s'ils avaient |)révu que, quarante ans |)lus tard, un Messie soulèverait encore les débris de ce peuple si cruellement terrassé. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les contemporains des Flaviens, comme Suétone et Tacite lui-même, ne la

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tenaient plus pour rliim(^ri(|uo, niai?< la croyaiont r<^alisée par Vespasien. Josèphe, ([ui se vante à plusieurs reprises d'avoir prédit à Vespasien son élévation à l'empire, se plaît A faire entendre que ce n'était pas là do sa part une flatterie de captif cherchant à sauver sa tète, mais une prédiction tirée des Livres saints. « Ce qui avait le plus excité les Juifs à la ffuerre », dit-il, « c'était un oracle ambigu trouvé dans les Saintes Ecritures, disant (jue. vers ce moment-là, quel([niin de leur pays commanderait au monde. Eux l'avaienl [)ris pour eux-mêmes, et ([uanlilé" de savants se trompèrent dans l'interprétation. En otTet. la [irophétie annonçait le principat de Vespasien. ([ui fut j)roclamé empereur en Judée». Les Romains, et les Flaviens en i)articulier, ne pouvaient manquer d'accepter avec empressement l'interprétation (|ui leur adjuî.reait le bénéfice des doctrines messianiques et devait décourager l'attente obstinée des Juifs. Josèphe s'était gardé de leur dire que le Messie juif devait être de la famille de David, et que son interprétation (»tait désavouée par ses compatriotes.

En somme, ce qui résulte des textes hislori([ues et ce (jui donne quelque vraisemblance à d'autres assertions invérillables, c'est (\ug IJomitien s'est beaucoup occupé des Juifs et préoccupé de la propagande juive, dans laquelle il ne distinguait probablement pas la pr<q)agande chrétienne. On ne croira i)as aisément qu'il ait été si bien renseigné sur la distinction sj)écilique entre le judaïsme et le christianisme par le mémoire que, d'après les Actes apocryphes de Jean, les Juifs lui auraient présenté. Pour lui étaient également dangereux ceux qui, sous vni nom ou sous un autre, ado[)taient « les munirs juives » sans être de la race. C'était j)récisément le cas de Flavius Clemens, d'Acilius (ilabrion, et des autres citoyens romains contre lesquels, vrai ou faux, ce grief était invoqué. (À'ux-ci pouvaient être classés dans une catégorie de

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convertis qui était, au point de vue politique, la plus suspecte de toutes, celle des prosélytes dits « de la porte », qui ne [)renaient du judaïsme que les idées, sans se faire marquer du « sceau» de la race. 11 est probable que la persécution arrêta immédiatement l'expansion du prosélytisme juif, discrédité par les derniers événements; tandis que le néo-messianisme ou christianisme sortait plus fort et plus confiant d'une épreuve qui avait abattu ses pires adversaires. Donc, après avoir montré plus haut qu'on n'a pas le droit d'affirmer que Flavius Glemens et ses coaccusés fussent chrétiens, nous pouvons maintenant concéder (ju'ils étaient plus vraisemblablement néophytes chrétiens que prosélytes juifs. Au point de vue juridique, — ce qu'il ne faut pas [lerdre de vue pour apprécier le caractère de la persécution, — ils étaient tous des citoyens romains judaïsants, c'est-à-dire imbus d'un esprit incompatible avec les principes de la société romaine. Domitien pourchassait l'opposition sous toutes ses formes, surtout l'opposition doctrinale à l'usage des hautes classes. Il avait, comme Vespasien, expulsé (89 et 93) les philosophes grecs, et frappé plus durement les Romains suspects de les encourager : de même, après avoir fouillé les bas-fonds où prospérait la propagande judéo-chrétienne, il suivit la piste ({ui lui révéla la ditl'usion de principes antisociaux dans l'aristocratie. Qu'il ait couvert de ces prétextes, recueillis par Dion Cassius, ses rancunes oit défiances particulières, signalées par Suétone, peu importe. La persécution fut dirigée officiellement contre la propagande judaïque s'infiltrant chez les citoyens romains, elle christianisme s'y trouva nécessairement compris. Domitien posa, le premier, la règle qui par la suite domine toute la [)olitique im|)ériale à l'égard des religions, <^t ([ui ne fut dommageable (pi'aux religions sorties de la Judée. Point n'était besoin, pour condamner, de délit de droit commun : ceux qui, en

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safliliaiit à dos sectes réj)uiées ennemies du genre liiiinuiii. uiifremenl dit. de Tempire. se niellaient hors lit n\i' se menaient par là même liors la loi. Terlullicn dira plus tard : « On n(^ naît [>as chrétien, on le devient » [fiiuit, non nascuntur christiani). II aurait bien dû s'a|)er(!evoir que là était la raison première cl dernière de la p(diti(pie (|ui le scandalise : tolérance pdur le judaïsme incor[»<»n' à la race; [)erséculion jtour la prdpajjrande juive ou chrétienne.

Ainsi Domitien, sans avoir voulu persécuter exclusivement et nommément le christianisme, qu'il n'a |trobahlement jamais connu de près, se trouve être le v('rital)le promoteur des persécutions, présentes et futures, dirigées contre le christianisme. Nous ne savons p.is si la chasse aux faux Juifs et aux chrétiens s'étendit de Rome aux provinces. A moins d'ordres directs, il est peu probable que les gouverneurs se soient spontanément mis sur les bras ces sortes d'affaires, et une volte-face de Domitien les dispensa bientôt d'imiter son exemple. D'après un texte cité plus haut de Tertullien, Domitien ne persista pas longtemps à traquer les chrétiens, et même il rappela ceux qu'il avait relégués. Il avait frappé assez haut pour que ravertissement fût compris.

Il le fut trop bien. C'est surtout par l'exécution de IMavius Clemens. dit Suétone, que Domitien hâta sa perte. Il y avait bien là, en effet, de quoi etFrayer son entourage et lui suggérer des moyens de se protéger (•(Mitre un tyran qui décimait sa propre famille. D'autre paît. Juvénal remanjue que Domitien put abattre impuiK'menl des personnages illustres, mais « qu'il périt lors(jue les savetiers (ujmmencèrent à avoir peur de lui. Ce fut sa perte, à lui couvert du sang des Lamia ». |j' poète fait allusion à la mort d'Jillins Plaulius Lamia, le premier mari de rinqx'ralrice Domilia : mais il ne MOUS a[»pren(l |tas à pi'opos de quoi Domitien se lit (•i-aindi-(! du bas peuple. Pour Lactance, la chute de

Domitien fut le châtiment de ses violences contre les chrétiens; mais il en dit aulant de tous les persécuteurs. On peut supposer (jue le procès de Flavius Clemens entraîna des poursuites contre ses clients et que, dans le nombre, se trouvaient des artisans chrétiens. On fait remarquer que Stephanus, celui qui porta à Domitien les premiers coups de poignard, était un intendant de Domililla, donc peut-èlre chrcitien, et que tous ces persécutés purent se faire les instruments de la vengeance divine. Stephanus était, dit Suétone, accusé de détournement de fonds. Ne serait-ce pas que, chargé de liquider les biens de Domitilla, il aurait détourné au profit de la communauté chrétienne une partie de (;et avoir injustement adjugé au fisc? Mais il est plus prudent de ne pas risquer d'hypothèses inutiles. Domitien n'avait jamais été populaire : son impopularité dut être portée au comble par des enquêtes i)olicières menées jusque dans les couches plébéiennes et des condamnations en bloc comme celles qui remplirent les trois dernières années de son gouvernement. Les conspirateurs d'antichambre qui méditaient de supprimer h; tyran sentirent dès lors qu'ils auraient l'opinion publique pour eux. D'après Suétone, l'impératrice Domitia Longina fut complice des assassins. Elle avait des raisons de se méfier d'un mari qui l'avait naguère répudiée, après avoir fait tuer en pleine rue son amant, le danseur Paris, et qui l'avait reprise à regret. La tragédie fut réglée avec méthode. Les conjurés avaient choisi d'avance le successeur de Domitien, M. Cocceius Nerva, un vieux sénateur timide et valétudinaire, qui avait été dans sa jeunesse l'ami de Néron, mais qui ne portait ombrage à personne.

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