CHAPITRE VIII
N ERVA ET TRAJAN
Nerva intordit la recherche des judaïsants à propos du didrachme. — Trajan, adopté par Nerva, lui succède. — Son caractère : son équité légendaire. — Sa politique à l'égard des chrétiens et des sociétés secrètes. — La lettre de Pline à Trajan et le rescrit de Trajan : défense de rechercher les chrétiens, et ordre de les condamner sur dénonciation régulière et refus d'apostasie. — Authenticité probable des deux textes. — La persécution d'après les hagiographes : martyre d'Ignace ; critique de la relation et de sa chronologie. — Soulèvement imprévu des Juifs : massacres à Alexandrie, à Cyrène, à Cyprc, en Mésopotamie.
La mort de Domitien fut un soulagement universel. La « lihcrti' » était de nouveau rétablie. Tous ceux qui avaient tremblé devant lui exultèrent. On dit que Apollonius de Tyaiu', le légendaire pythagoricien, récemment échappé des prisons de Rome, annonça à Kphèse le meurtre du tyran à l'heure même où il s'accomplissait. Il se serait écrié : « Bravo, Stephanus ! hardi, Ste[)hanus ! fra[>pe le scélérat : tu l'as assailli. In l'as blessé, tu l'as tué ». Dion Chrysostome. un aiilre expidsé. put rentrer à Rome. Le premier acte du nouvel empereur fut de décréter l'abolition des actes de Domitien, c'est-à-dire une amnistie générale, et d'arrêter aussi les p(»ursuites commencées <(tnlre les délateurs. Il s'attacha [larliculièrement à «iiipIiiiiiKT loiil pn'lexle à perst'cnlion religieuse. Il
intordit d'accuser désormais qui que ce lût dimiuélô ou de « vie judaïque ». (l'était une façon de couixt court aux chicanes que suscitait la j)erce|)lioii du didrachme, cause première des rigueurs de Domitien. Il ne supprima pas la taxe, comme on le dit souvent; mais il mit fin aux répugnantes en(|u6les provoquées par des dénonciations. Nous avons encore des monnaies avec rinscrij)lion : Fisci Judaici caluvinia sublala S. C.
Cependant, la tradition chrétienne n'admet pas que la persécution ait été tout à fait susfiendue. L'apôtre Jean put quitter Patnios et revenir à p]ph<'s<' : mais Domitilla, d'après les Actes cités plus haut, serait restée en exil sous Nerva et aurait été martyrisée sous Trajan. Pour tout le reste, Nerva est hors de cause : son principat n'est que la préface de celui de Trajan.
Trajan (M. Ulpius Trajaruis), le premier provincial élevé <à l'empire, avait toujours vécu dans les camps, loin des intrigues politiques et des coteries. Il était sur le Rhin quand il fut informé que Nerva l'avait adopté et associé à l'empire. Trois mois après, Nerva mourut (27 janv. 98) et alla rejoindre les Diri dans l'Olympe officiel. Trajan fut alors V Iriiperulor Caesar Nerva Trajanus Augustus. Les conseillers de Nerva l'avaient choisi, parce que l'empire avait besoin d'un soldat loyal, d'un bras ferme au service de l'aristocratie sénatoriale, qui inspirait (juelque révérence à ce Romain espagnol. Trajan fut au-dessus du rôle auquel on le destinait. Il n'c'tait point gâté par la littérature et l'esthétique; il avait gardé un bon sens, une lucidité d'esprit, une droiture de caractère et une promptitude de décision rares à l'époque. Trois siècles plus tard, Aurelius Victor lui <lécerne des éloges qui valent mieux que le prétentieux et ennuyeux Panéfji/rique de Pline : « En fait de justice et de droit humain et divin, il s'entendait autant m
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imiovor qu'à garder l'ancionne coutiuiio. Il rendit à lEtat des services tels que les admirables génies des [dns grands écrivains ont pu à peine en donner une idée ». Nous n'avons pins rien de ces merveilleux écrivains : ni Tacite ni Suétone n'ont prononcé son nom. La réputation de juste et de justicier s'est attachée à sa mémoire, au point qu'elle tourna à la légende. Dante, qui n'ose tirer des limbes ni Aristote, ni même Virgile, Dante voit au Paradis, et en belle place, l'àme de Trajan, arrachée à l'enfer par les prières du pape Grégoire le Grand. Pouvait-on laisser au démon l'homme qui, en disant : « la justice le veut », punit son propre fds — inventé pour la circonstance — et le donna à une pauvre veuve en échange de celui que le jeune prince avait tué?
Et cependant, Trajan ligure dans les annales du christianisme, du côté hagiographique, à titre de persécuteur, et la plupart des historiens modernes le considèrent comme le premier auteur de la législation en vertu de laquelle les chrétiens furent mis désormais hors la loi. La légende a été ici {)lus équitable cpie l'histoire : elle a rendu justice au justicier. L'idée qui était restée, en dépit de tous les récits des martyrologes, 'c'est que Trajan avait sévi au nom de la discipline dont il avait pris l'habitude dans le métier militaire, sans animosité personnelle, guidé uni(}uement [)ar ce qu'il croyait être le droit de la société menacée par des doctrines anarchiques.
La persécution de Trajan serait demeurée ensevelie <lans les brumes de la tradition hagiographique, si elle n'avait été bnis(|uemenl introduite dans l'histoire profane par la correspondance de Pline avec Trajan. Pline, étant gouverneur d(» Hithynie en 111-112, se trouve en présence de diflicultés nouvelles pour lui, et il consulte à tout moment rem[)ereur sur les questions les plus diverses. Gonformémenf aux instructions de Trajan, il surveille de près les corporations ou asso-
cialioiis que romperour considère coriimo dos élémoiils (In <l(''s«>i(lro. Etant on toiirn(\e à Niooin«^(lio, il oonstato (iiriin inoondio y a fait <lo grands ravafros. j)areo qno los Jiahitaiils n'oni rion fait pour l'ôloiiidn' ot quo, du reste, il ny a dans cotte ville ni [tonip*,municipale, ni croc, ni instrument quelconque. Il ftroposo donc à Trajan d'autoriser la création d'un corps do pompiers [collegimn fahrorum) do cent cinquante lionimos au plus, s'enfragoant à prévenir tout abus. Ti'ajan refuse l'autorisation : « N'oublions pas », dit-il, «que cette province et précisément ces villes ont été troublées par des factions de cette espèce. Qnelqne nom (pie nous donnions à ceux (pii y seront entrés ot (pi(>l (|ne soit le motif allégué, elles deviendront à bref délai des clubs [helaeriae) ».
Si les associations autorisées étaient à ce point suspectes, les sociétés clandestines ne pouvaient être tolérées.
Les chrétiens, l'eussent-iis voulu, no pouvaient se mettre on règle avec la législation romaine c(uu:oinant le droit d'association. Sous l'empire, depuis la loi Julin de collegiis édictée par Auguste, aucun w collège » ne pouvait être légalement constitué et acquérir la capacité civile sans autorisation accordée par le Sénat à Rome et en Italie. j)ar romperour dans les provinces, après examen des staluls pour chaque cas particulier. Exception était faite pour les associations de pauvres gens désignées sous le nom de eolleçfia tcnuiorum ou funeraticia, qui avaient pour but ]»i-in(ijial. ou même unique, do procurer à leurs membres une sépulture convenable. Les esclaves mémo y étaient admis, avec le consentement do leui> maîtres. Celles-là étaient autorisées d'une manière gén(>ralo. à coiulition de ne i)as tenir de réunions plus d'une fois par nntis. sauf le cas où « la religion » — c'est-à-dire ici un enterrement — l'exigerait. L'Etat avait intérêt à favoriser ces sociétés, (pii
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sonlafjcaipnt d'autant rassistancc iml)li(|iie et privée. Sans doute, les groupes ou « églises » de chrétiens ont j)U souvent (?) se dissimuler sous cette étiquette : mais cela même leur était diffirile. vu Thabitude prise de mettre lesdils collèges sous rinvocation d'un dieu païen, et la police veillait à ce (|ue l'institution ne lût pas détournée de son but. Une association formée pour pratiquer un culte quelconque, surtout étranger, devait être autorisée. Enfin, la loi interdisait forniellemenl de faire partie de plus d'un collège à la fois : elle voulait enifK'cher dos affiliali(uis ou fédérations de sociétés qui auraient [)U ainsi étendre leur influence et devenir ce que nous appelons aujourd'hui internationales. Les Juifs seuls, vivant en dehors de la loi commune, avaient le droit de pratiijuer la fraternité d'un bout à l'autre de l'em- [►ire. (h-, les chrétiens se reconnaissaient en tous lieux pour frères et sœurs; leurs églises communiquaient entre elles; leurs missionnaires allaient de l'une à l'autre, entretenant le sentiment de la solidarité commune. Ils ne pouvaient plus néanmoins se confondre avec les Juifs et bénéticier de la tolérance consentie une fois pour toutes à ceux-ci, puis(}ue les Juifs les rejetaient de leur sein et étaient les {)remiers à les dénoncer. Les chrétiens étaient donc condamnés à former partout des sociétés secrètes, pouvant à tout moment encourir les peines graves [)ortées contre les collegia illicita, et, cpii plus est, des sociétés mal famées, (ju'on soupçonnait de [iratiqucr. dans l'ombre où elles se cachaient, des rites abominables. Même aux yeux de qui refusait de croire à ces rumeurs invérifiables, ces sociétés étaient illégales et devaient être proscrites. Mais les collèges simplement illicites, en conliavenlion avec la loi IK>ur une irrégularité quelconque, n'étaient pas nécessairement considérés comme des sociétés secrètes. La loi avait prévu le cas où ils seraient dissous sans
pénalités, et où les membres se partageraient entre eux les fonds de la caisse commune. Si les chrétiens encouraient même la peine capitale, c'est que leurs sociétés passaient pour être non en contravention, mais en lutte avec la loi, avec toutes les lois. 11 y avait, pour les poursuivre, une raison d'Etat, qui subsistait même quand on ne pouvait leur imputer aucun délit ou crime individuel.
Pline s'est trouvé précisément amené à sévir contre des églises chrétiennes; et, comme le nombre des délinquants se multiplie, il éprouve des scrupules, dont il fait part à Trajan. Voici ce document, dont l'authenticité est encore aujourd'hui en discussion :
C'est une règle pour moi, Seigneur, d'en référer à vous pour toutes les affaires qui m'embarrassent. Qui peut, en effet, mieux que vous, guider mon hésitation ou éclairer mon ignorance? Je n'ai jamais assisté à des instructions judiciaires contre les chrétiens; aussi je ne sais ni ce qu'on punit d'ordinaire en eux, ni jusqu'où va la peine, ou sur quoi porte l'enquête. J'ai été fort perplexe, me demandant s'il faut faire des distinctions suivant l'âge, ou si les tout jeunes doivent être traités comme les adultes; si le repentir mérite le pardon, ou si celui qui a été une fois chrétien ne doit rien gagner à ne l'être plus; si c'est le nom {7iomen) lui-même qu'on punit, même sans forfaits allégués, ou si ce sont les forfaits inséparables du nom (ftagitia cohaerentia nomini). Provisoirement, voici la manière dont j'ai procédé à l'égard de ceux qui m'étaient déférés comme chrétiens. Je leur ai demandé s'ils étaient chrétiens. A ceuxqui avouaient, j'ai posé une seconde et une troisième fois la même question, en les menaçant du supplice : ceux qui persistaient, je les ai fait expédier. En effet, je ne doutais pas que, quel que fût le sens de leurs aveux, leur opiniâtreté et leur obstinalion indexible ne dussent être punies. Il y en eut d'autres, atteintsde la même folie, dont j'ai pris note pour les envoyer à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains. Bientôt, par le fait même de l'enquête ouverte, l'accusation s'est étendue, comme il arrive d'ordinaire, et plusieurs espèces se sont présentées. On me remit un libelle sans signature contenant
NERVA ET TRAJAN
les noms de quantité de personnes. Mais ces gens onl nié qu'ils fussent ou eussent jamais été chrétiens. Ils ont adressé aux dieux l'invocation que je leur dictais, offert l'encens et le vin à votre image, que j'avais fait apporter tout exprès avec les statues des dieux, et, de plus, maudit le Christ; toutes choses auxquelles on ne peut contraindre, dit-on, ceux qui sont réellement chrétiens. J'ai donc jugé que je devais les renvoyer. D'autres, désignés par un dénonciateur, ont reconnu (ju'ils étaient chrétiens, et hientôt après ilsse sont rétractés : ils l'avaientbien été, mais ils nel'étaient plus, ceitains depuis plusieurs années, toi même depuis vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux et maudit le Christ. Au surplus, ils assuraient que toute leur faute ou leurs égarements se bornaient à ceci : qu'ils avaient coutume de se réunir cà jour fixe, avant l'aurore, et de chanter ensemble, en répons alternants, un hymne au Christ, comme à un dieu ; qu'ils s'engageaient par serment, non pas à perpétrer quelque crime, mais à ne commettre ni larcin, ni brigandage, ni adultère, à ne point manquer à leur parole, à ne pas refuser de rendre un dépôt réclamé. Ceci fait, ils se séparaient et se réunissaient de nouveau pour prendre ensemble une nourriture commune et innocente ; ce dont ils s'étaient même abstenus après l'édit par lequel, d'après vos instructions, j'avais interdit les hétœries. J'ai estimé d'autant plus nécessaire de mettre à la question deux servantes qu'on appelait diaconesses, pour savoir ce qu'il y avait de vrai dans tout cela. Je n'ai rien trouvé qu'une superstition absurde et extravagante. C'est pourquoi j'ai suspendu l'instruction pour recourir à votre avis. J'ai pensé que la chose en valait la peine, surtout à cause du nombre des individus compromis. En effet, beaucoup de personnes de tout âge, de toute condition, de l'un et de l'autre sexe, sont et seront appelées à courir le danger. Ce ne sont pas seulement les villes, mais même les bourgades et les campagnes que la cQntagion de cette superstition a envahies. Il semble possible de l'arrêter et de la guérir. C'est un fait certain que les temples, déjà presque délaissés, recommencent à être fréquentés; que les cérémonies sacrées, longtemps interrompues, reprennent, et que l'on afferme l'ongraissement des victimes, alors que jusqu'ici on trouvait très rarement un adjudicataire. D'où il est aisé de prévoir
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quelle multitude d'individus pourrait être amendée, si on .tenait compte du repentir.
Voici maintenant la réponse de Trajan :
Vous avez tenu la conduite que vous deviez, mon cher Secundus, dans l'instruction des causes de ceux fjui vous avaient été déférés comme chrétiens. En effet, on ne peut rien statuer là-dessus d'une manière générale qui puisse servir de règle fixe. Il ne faut pas les rechercher : s'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les punir, avec cette réserve cependant, que, si quelqu'un nie qu'il est chrétien et le prouve par le fait, c'est-à-dire en adressant des prières à nos dieux, quand même il serait suspect pour le passé, il ohtiendra sa grâce par son repentir. Quant aux dénonciations anonymes, on ne doit en tenir compte dans aucun procès. C'est chose d'un détestable exemple et qui n'est pas de notre temps.
Il faut avouer que la lettre de Pline est un singulier morceau de littérature administrative. Le légat, qui a plaidé au barreau, qui a été préteur, qui se trouve dans une province remplie de chrétiens, ne connaît rien de la procédure à suivre contre ces sectaires. S'il n'a pas siégé lui-même ou plaidé dans ces sortes d'affaires, ne reste-t-il donc nulle part aucun dossier qui ait pu le renseigner? Le droit criminel ne lui a donc rien appris sur la distinction à faire suivant l'âge des accusés ? Le plus curieux, c'est qu'il a commencé par appliquer lui-même une procédure qu'il ne connaît i)as et qu'il aurait donc improvisée, sans règle antérieure. Il croyait aux abominations inséparables du nom de chrétien, et il n'en a pas trouvé la preuve, tant s'en faut; mais, n'y croyant plus personnellement, il y croit encore administrativement, et il pose celte ([uestion extraordinaire : faut-il punir le nom tout seul, ou les délits qu'il suppose, bien que. dans l'espèce, on n'en trouve pas? Enlin, il n'y a pas un an qu'il sévit contre les chrétiens, et déjà la foule revient aux temples délaissés. Tout cela {)araîl bien étrange
NERVA ET THAJAN
cl somble (l(^passcr la dose do contradictions .([uo peut admettre nn esprit aussi llotlant que celui de Pline.
Qu'il y ait eu réellement correspondance entre Pline et Trajan au sujet des chn'liens de Hilliynie et que le sens ;ï(Miéral de la consultation et du rcscrit impc^rial soit conforme aux textes (jue nous avons sous les yeux, c'est ce qui parait ^'aranti, comme nous le verrons plus- loin, par le commentaire qu'en fait Tertullien. Sans doute, Terlullien. avocat et |)ol(^misle, ne regarde pas tie très près au choix de ses arguments et de ses (U)cuments : il lui ari'ivede citei* comme aullienli((ues les Actes de Pilate. et, dans le cas présent, il Mttribue à Pline des expressions qui ne se trouvent pas dans notre texte. Mais il n'y a pas là de quoi faire suj)poser que la lettre soit un pastiche de fabrication postérieure. Il n'en va pas de même en ce qui concerne certains passages suspects d'interpolation. Ce <pii éveille les soupçons, c'est l'éloge du christianisme, qui compense et au delà l'assertion vague, à la mode de Tacite, des flagitia cohaerentia nomini, ou de la superstitio prava immodica; c'est le soin que met l'auteur à distinguer les a|)Ostats des vrais chrétiens; c'est l'exagération manifeste, contraire à ce que nous savons par ailleurs, du nombre des chrétiens : c'est surtout le passage le |)lus tendancieux, l'éloge des mo'urs chrétiennes.
Cet éloge, vejiant d'un pa'ien, est tellement précieux que le souci de le conserver introtluit un peu de passion dans le débat sur l'authenticité de la lettre de Pline. Ceux qui l'attaquent comme ceux qui la défendent me paraissent invoquer de [)art et d'autre des raisons assez snperHcielles. Pline commence par dire cpi'il n'a jamais assisté à des j)oursuites correclionmdles \co;juiiio7ies) contre des chrétiens. Il n'y a rien là d'étrange. A Rome, la cof/nitio appartenait à l'emftereur-, elle échap[»ait à la comp(Hence du firé- Icnr et des magistrats ordinaires, t^est en province
seulement que les gouverneurs l'exerçaient, el Pline n'avait pas encore gouverné de province. Enfin, il se peut qu'il n'y eût pas eu depuis longtemjjs de procès de (;e genre. Ici, les défenseurs de l'authenticité alîaiblissent leur thèse par des exagérations en sens inverse. S'il n'y avait pas eu de procès récents contre des chrétiens, dit-on, Pline n'aurait pas fait remarquer qu'il n'y avait jamais assisté. Donc, le texte prouve qli'il y avait eu et qu'il y avait encore des poursuites de ce chef, à Rome et ailleurs. Il devait exister une loi, datant peut-être du temps de Xéron, comme le dit Sulpice Sévère {Chris tianuin esse non licet), et toujours appliquée depuis à nombre de martyrs. La conclusion dépasse singulièrement les prémisses. Si une loi de ce genre avait été édictée, Pline l'aurait comme, et il n'aurait pas demandé à Trajan jusqu'à quel point et par quelle procédure il fallait rap])liquer. Trajan dit lui-même qu'il n'y a pas de règle générale, mais (Jes cas particuliers à examiner. C'est dire, en termes bien clairs pour des juristes, que la répression de délits de cette espèce était du ressort de la police, [)Our laquelle les gouverneurs de province avaient pleins pouvoirs, y compris le droit de prononcer la peine capitale, sauf pour les citoyens romains. On en a nombre d'exemples, à commencer par la Passion du Christ, et même la théorie dans les textes juridi([ues De officio proconsidis. Il suffît d'en citer un, extrait d'Ulpien : « Un bon gouverneur doit veiller à- ce que la province qu'il administre soit pacifiée et tranquille. lien viendra aisément à bout, s'il s'attache à la purger des malfaiteurs et s'il les recherche : il doit, en etTet, rechercher les sacrilèges, les bandits, les plagiaires, les voleurs, et sévir contre eux suivant la gravité du délit ». Les chrétiens pouvaient être traqués, même sans dénonciation préalable, d'abord, comme membres de sociétés secrètes et affiliées entre elles; ensuite, comme sacrilèges et
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coupables do lèso-niajos((^, refusant riiommagc à la (liviuih^ im|)(^riale — d(^lil le plus souvent créé et constaté à l'audience — ; en certains cas. comme « plajïiaires », c'est-à-dire |)Our détournement de mineurs ou d'esclaves convertis malgré leurs parents ou leurs maîtres: enfin et surtout, comme portant une étiquette [nomen) dont le sens était bien défini depuis Domitien, ce nom qui les classait parmi les sectateurs du judaïsme. Il est certain que depuis Tibère, depuis Néron, comme le prouve le procès de Pom[)onia (îra'cina, à [dus forte raison dej)uis Domitien, la politi(|ue impériale avait vu avec déplaisir et maintenant ne voulait plus tolérer l'expansion du judaïsme, orthodoxe ou dissident, en dehors de la race juive.
La phrase qui a le plus choqué dans la lettre de Pline, celle où il demande si c'est le nom seulement ([u'il faut punir, s'explique ainsi et n'a plus rien d'étrange. Elle est d'un lettré qui, ne s'étant jamais occupé de questions religieuses, n'a pas saisi la raison dernière de la [)olitique impériale. Il l'a appliquée sans la comprendre. 11 semble ne pas s'être rendu compte que le nomen, c'est-à-dire la secte, l'affiliation internationale, parallèle et comparable à celle que forment les Juifs, est précisément ce que l'Etat proscrit. Il a cru avoir aitaire à des malfaiteurs. Il sait vaguement que les chrétiens sont accusés de.flagitia, c'est-à-<lire d'inceste, de magie, d'anthropophagie : il en a condamné d'abord sans scruj)ule; maintenant qu'il a des doutes fondés sur des ex[)ériences récentes, il ne donne pas tort d'une manière générale à l'opiniitn put)lique, mais il demande si, dans des cas particuliers, des chrétiens non convaincus de crimes de droit commun doivent être néanmoins condamnés ( omme sectaires. C'est une question à laquelle Trajan ré'pond affirmativement, sans exy»li(|uer pourquoi. Il eût fallu pour cela une dissertation, dont la pratique
206 l'intolébance beligieuse et i,a politique
n'avait pas besoin et (jni n'a sans don le jamais ^Winsérée dans un docnnient oflicicl, La raison d'Elal devait rester et est restée un arcnnum imjjerii.
Enfin, l'exagération du nombre des chrétiens, des succès acquis, de ceux qu'on peut attendre d'une sévérité tempérée, n'est pas nécessairement, soit, ])our Pline, une façon de faire valoir ses services aux ilépens delà vérité, soit une retouche de faussaire. Pline a été envoyé, en qualité de commissaire extraordinaire, avec pleins pouvoirs et la recommandation d'en user, dans une province que l'incurie de ses prédécesseurs a mise en désarroi. Sa province est grande : elle comprend, avec la Bithynie, le Pont. An cours de ses tournées, il est assailli de dénonciations contre les chrétiens, que lui signalent à l'envi les fournisseurs de temples, les apostats, les Juifs aussi très probablement, toutes sortes de gens satisfaisant ainsi leurs rancunes personnelles. Il voit comme une marée monter autour de son prétoire, et, ne sachant où elle s'arrêtera, il s'alarme. Ce qu'il demande, an fond, à Trajan, c'est la permission d'user d'indulgence, et, pour l'y décider, il exagère, consciemment ou non, les succès qu'il a déjà obtenus en Velâchant les apostats. Ce qu'il ajoute en disant que ceux-ci n'étaient pas de vrais chrétiens peut ne pas être non plus une interpolation apologétique : c'est la constatation du fait que, sur les accusés traduits devant son tribunal, les uns n'étaient j)as pénétrés de l'esprit chrétien, de ce qu'il apjtelle une obstination inflexible. Tout le monde savaitqu'un chrétien vraiment convaincu sacrifiait sa vie plutôt que de sacrifier aux idoles.
Il n'y a donc pas lieu, à mon sens, de suspecter l'authenticité ou l'intégrité de la lettre do Pline. Que ce soit la seule mention (ju'il ait jamais faite du christianisme, cela prouve que, hors le moment où son devoir de gouverneur de province l'a mis, bien malgré lui, aux prises avec le christianisme, il ne s'en était
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pas occupé; que, comme Taeile. comme Suétone, comme Marlial. il a assisté indillV'reut aux débuts d'ime évolnlion religieuse, morale, politique, qui avait pour elle l'avenir. Du reste, nous n'avons de lui, en dehors de sa correspoiulance, que le Panégyrique de Trajan, écrit douze ans avant son proconsulat de Bithynie. Il n'eut i)as l'occasion de revenir sur le sujet aprcs sa mission, car il mourut hienlôt après son r(>tonr à Home ou pent-ètre même en liitliynie.
L'authenticité de la réponse de Trajan est, ce -l'uible, moins contestée. On y puise même des arguments contre l'authenticité de la lettre de Pline, en rcjnaripiant (|ue Trajan ne répond pas point ()ar point aux demandes de IMim'. Il répond à l'essentiel, comme il convient à V imper ator in brevitas. 11 ap{)rouve la conduite de Pline, qui a fait des différences entre les impénitents et les apostats, ceux-ci ayant fait, de leur côtt', acte de loyaux sujets en rendant hommafjfe aux dieux et à l'empereur, (l'est le point important. Pour le reste, les questions d'âge, de sexe, il rappelle à Pline qu'aucune règle ne lie son pouvoir discrétionnaire. Il -(^ dispense de disserter pour répondre à la question :
que pnnit-<in chez les chrétiens? ». Il va droit à la (irati(iuc. Que désormais Pline n'accepte [)liis de dénonciations anonymes. Si un chrétien est dénoncé par lin accusateur responsable et si l'accusation est prouvée par le fait même (jue l'accusé refuse d'apostasier, il faut le frapper. De quelle pénalité. Trajan ne le dit [tas: mais il va de soi qu'eUe peut aller jus<|u'à la pciiu' de mort, [tuisque Trajan approuve les coiulamnations <léjà prononcées par Pline.
Ce (|ui dut étonner Pline et qui étonne encore anjonrd'hui, c'est la défense de rechercher et de poursuivre d'office des gens considérés comme dignes de la peine capitale. Le seul fait d'admettre que l'apostasie entraîne l'absolution prouve bien que Trajan ne croyait pas plus que Pline aux flagitia insépa-
râbles du nom. Aucun Etat policé ne relâcherait des criminels sur leur simple promesse de ne })lus recommencer; aucun non plus ne défendrait à la police de rechercher des scélérats. Trajan, qui redoute tellement les « hétaeries », qui est toujours prêt à dissoudre des sociétés existantes, n'aurait pas interdit non plus de rechercher les chrétiens s'il n'avait envisagé (pie le délit d'association illicite, délit que l'apostasie n'aurait pas non plus eflacé. Il a, évidemment, une autre raison. Ce qu'il maintient, c'est que les individus convaincus d'appartenir à une secte ennemie de la société et de n'en vouloir j)as sortir soient supprimés. Mais il ne veut pas organiser la délation irresponsable, remède pire que le mal : il préfère laisser agir l'intimidation contenue dans la menace d'une condamnation certaine et sans débats. C'était là une innovation de grande conséquence. Les chrétiens n'étaient plus à la merci de dénonciations anonymes. Quiconque les accuserait désormais devait courir le risque de tomber sous le coup des lois portées contre les calomniateurs, au cas où un apostat lui infligerait un démenti. Il y avait là de quoi refroidir le zèle de ceux qui se livraient à la chasse aux chrétiens. On pouvait être certain que les accusateurs choisiraient désormais leurs victimes et n'amèneraient devant les tribunaux que les incorrigibles; probablement les chefs et les propagateurs de la secte.
Les apologistes qui savent distinguer ne s'y sont pas trompés : ils témoignent du soulagement que l'édit de Trajan apporta à la condition des chrétiens. Nous n'avons plus le texte de l'apologie que l'évêque Mélilon de Sardes adressa à Marc-Aurèle; mais nous savons par Eusèbe qu'il appréciait le rescrit comme un acte de protection pour les chrétiens, et Eusèbe (convient aussi que Trajan leur épargna une terrible persécution. Sulpice Sévère va môme jusqu'à dire (pie
NERVA ET TRAJAN
Trajan arrèla la j)crsécution en (U^fendant de sévir davantage contre les chrétiens. Mais la protestation déclamatoire de Tertullicn a lait plus de bruit dans le monde (lue ces aveux discrets, étoutTés par sa grande voix, démentis par les martyrologes.
0 sentence forcément embrouillée! s'écrie-t-il, Trajan défend de rechercher les chrétiens comme innocents, et il ordontie de les punir comme coupables. 11 épargne et il sévit; il dissimule et il punit. Pourqudi vous censurer vousmême? Si vous condamnez, pourquoi ne recherchez-vous pas? Si vous ne recherchez pas, pourquoi ne pas absoudre? Pour dépister les larrons dans toutes les provinces une station militaire est installée ; contre les coupables de lèsemajesté et les ennemis publics tout homme est soldat; l'enquête s'étend jusqu'aux complices et aux confidents; pour le chrétien seul, il y a défense de le rechercher, mais licence de le dénoncer, comme si la recherche devait aboutir à autre chose qu'une dénonciation.
Tertullien ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre la pensée de Trajan. Le but du gouvernement étant d'étoulîer le christianisme, autant que possible sans effusion de sang, en un temps où ses adeptes étaient encore en infime minorité, le moyen le plus pratique était de faire des renégats par l'appât de iimpunité. Un renégat était perdu pour la secte. Il pouvait même devenir un indicateur précieux, comme on le voit par la lettre même de Pline. Une police bien faite n'agit pas autrement à l'égard des sociétés secrètes. Cependant, quelques pages plus loin, Tertullien convient que Trajan a « émoussé en partie » ce qu'il appelle inexactement les « lois » de Néron et de Domitien, et, se déjugeant lui-même, il le classe parmi les bons emj)ereurs, dont aucun n'a fait la iruerre aux chrétiens. Trajan a en effet substitué une procédure régulière et relativement indulgente au régime du bon plaisir, qui était beaucoup plus dani:ereux. Il est singulier (pie la plupart des critiques
210 l'intolérance KELIGIETSE et la POLITIQI'E
modernes, les uns au nom de la logique, les autres au nom de la morale, s'associent à la protestation de Terlullien. La logique, elle n'est pas dans les mots, mais dans la pensée. Il est vrai que, apjtliipiée par un esprit plus rigide, elle aurait conduit à des violences qui auraient supprimé la contradiction signalée par l'apologiste, ce que tel de nos contemporains appelle « un point monstrueux » dans le rescrit. Quant à rimmoralit(' que comporte une prime donnée à l'apostasie, un païen qui considérait le christianisme comme une superstition extravagante ne pouvait vraiment pas se faire scrupule d'employer un procédé qui, au dire de son correspondant, avait déjà guéri quantité d'honnêtes gens de cette espèce d'obsession mentale.
En résumé, Trajan, tout en maintenant la raison d'Etat, mise en lumière par Domitien, n'en a pas moins, au témoignage des chrétiens eux-mêmes, enrayé la persécution que les haines populaires réclamaient et menaçaient de propager.
Si l'on retourne maintenant aux hagiographes, la perspective change et Trajan prend une figure de bourreau. Il est constant, d'après la lettre de Pline, qu'il y eut des martyrs en Bithynie, surtout peut-être dans le Pont, à Amisos, le grand port de la mer Noire en relations constantes avec la Syrie. Ceux-là sont restés anonymes. Il faut écarter, comme un faux manifeste, une lettre par laquelle un certain libérien, préfet de Palestine (?), fait savoir à Trajan que les chrétiens viennent eux-mêmes se dénoncer en foule à son tribunal. 11 convient aussi de reléguer parmi les fables grossières l'histoire de onze mille soldats exilés en Arménie ou crucifiés pour cause de christianisme. On se demande si l'auteur de ce roman veut montrer que les chrétiens ne fuyaient pas le service militaire et en étaient mal 'récompensés; ou si, comme l'auteur des Actes de Pierre et Paul, il entend constater qu'un
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soldai converti ne peut plus servir l'empereur. Tout compte fait, on se trouve en pr(^sencc de martyrs |ieu nombreux, mais dont im au moins, Ignace, est célèbre.
La tradition, ecclésiastique, qui a catalogué Clément Homain parmi les papes, comme premier ou troisième sui;c(>sseur de S. Pierre. n"a [loint gardé de souvenir de sa nnui. La lacune fut coml)lée par un récit invraisemblable, qui a[)|)arait au vi* siècle. Comme on savait «ju'il n'avait point de tombeau à Rome, la légende le fait déporter par Trajan dans la Chersonèse Tanrique, où il retrouve deux mille chrétiens condamnés depuis longtemps — peut-être par Domitien — à travailler dans des carrières de marbre. Sa prédication multipliant les conversions aux alentours, il est tinalement mis à mort avec un grand nombre de fidèles. Plus tôt attesté, et daté de 107 par Eusèbe d'après Hégésippe, est le martyre de S. Siméon, évèque de Jérusalem et cousin du Christ. Il est accusé par des héréli(|ues de l'endroit, comme chrétien et fils de David, devant le légat Ti. Claudius Atticus. La recherche des <lescendants de David est un souci que l'on attribue p('>riodiqnement à Vespasien, à Domitien, à Trajan. Le vieillard, alors âgé de cent vingt ans, fut torturé et mis en croix; mais la punition des accusateurs ne se fit pas attendre : recoimus pour être eux-mêmes des descendants de David, ils furent exécutés. Ce n'est pas seulement la longévité du patriarche qui inspire des doutes; mais il est inutile d'entamer une discussion qui ne peut aboutir.
L'évoque d'Antioche. Ignace, est le plus illustre représentant de la seconde génération chrétienne, de (•(>lle qui déjà se nourrit des écrits et s'inspire des exemples des apôtres. Le christianisme commence à se faire une doctrine moins simple et moins étroite «jue l'attente du Messie et la foi en la résurrection. Des questions se sont posées auxquelles ne répondent
ni les épîtres apostoliques, ni les Évanji^iles, el (lui, tranchées en sens divers par la libre discussion, accentuent dans les petites sociétés chrétiennes les discordes inséparables de la théologie en voie de formation. Nous possédons d'Ignace, ou sous le nom d'Ignace, quinze lettres, dont sept ont été insérées comme authentiques dans le recueil des « Œuvres des Pères apostoliques » par Hefele (1839). Dans ces lettres, adressées à diverses églises d'Asie Mineure et à celle de Rome, Ignace se montre préoccupé jusqu'à l'obsession de préserver l'orthodoxie du venin contagieux di' l'hérésie. Il exhorte les fidèles à se soumettre à l'autorité de la hiérarchie ecclésiastique, au sommet <le laquelle siège l'évèque, seul qualifié pour juger de la doctrine et diriger les consciences. La vraie foi est menacée des deux côtés : par les judaïsants, qui veulent retenir ou faire rentrer le christianisme dans son berceau, et, à l'extrême opposé, {)ar les hellénisants, qui veulent le débarrasser de ses langes, l'expurger des réalités triviales qui forment le cadre de la vie terrestre du Christ et réduire celle-ci à de simples apparences, symboles grossiers de l'essence spirituelle et de la vie mystique du fils de Dieu. C'est le premier fruit de la théorie du Verbe, implanté par la philosophie alexandrine dans la préface du quatrième Evangile. Par cette brèche ouverte va se ruer bientôt l'invasion de la Gnose (Yvwff-.ç), la doctrine éclairée de ceux qui « savent » et qui, en divinisant le Christ à la mode païenne, rompent l'attache terrestre d'où le christianisme tire son aliment, ses préceptes, ses exemples, les preuves palpables de sa mission. Pour Ignace, — en quoi il a parfaitement raison, — l'unique moyen de déjouer les ruses de Satan qui inspire ces bètes fauves à face humaine, c'est l'obéissance à l'autorité constituée. Il méritai I vraiment de donner son nom au fondateur d'un ordre qui s'est donné pour mission de défendre l'autorih'
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contre toute tentative irômancipation. Ne prévoyant pas encore le temps où il y aurait des évoques hérétiques, il attribue à Tévcque une sorte d'infaillibilité. M Tout ce que l'évèque aura approuvé », dit-il, « est agréable à Dieu ; ce doit être la rè^le sûre et fixe de toutes les actions.... Celui qui agit à l'insu de l'évèque est le serviteur du diable ».
C'est précisément cette vigueur doctrinale, celle conception d'une autorité absolue, qui paraît un anachronisme et fait suspecter l'authenlicité des épîtres d'Ignace. Il est censé les avoir écrites durant le long voyage qu'il fit, partant d'Antioche, pour aller cueillir à Rome la palme du martyre. La relation de son martyre a été rédigée plus tard, par des auteurs inconnus, qui se donnent comme ayant été les témoins oculaires (aÙTÔTixai) de tout ce qu'ils racontent. Il est à peine besoin de dire que, depuis sa i)ubIication par Usser (1647) et Ruinart (1689), l'authenticité, l'intégrité, la véracité de ce récit est et reste objet de discussion, autant et plus que l'authenticité des Lettres elles-mêmes. Malgré l'habile sélection opérée par le dernier éditeur entre divers textes grecs et diverses versions latines, il reste encore quelques dissonances entre la relation du martyre et les Lettres d'Ignace. Mais il y a, dans l'ensemble, un accord suffisant, tel qu'on peut l'attendre d'auteurs qui, s'ils n'ont pas vu les faits, ont au moins lu les Lettres du martyr; et, au surplus, les détails aberrants peuvent s'expliquer par des interpolations.
Voici, en substance, le récit hagiographique, (■(impiété çà et là par les Lettres. Vers le commencement du principal de Trajan, Ignace, disciple (\q l'apôtre Jean, qui avait jadis « traversé à grand'peine les tempêtes des nombreuses persécutions de Domilien, gouvernait en bon pilote l'église d'Antioche». Il était heureux de la traruiuillité de son église, mais il regrettait de n'avoir point subi le martyre «pour
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ressembler davantage au Seigneur». Par la suite, Trajan, alors dans la neuvième année de son règne, entre l'expédition victorieuse qu'il venait d'achever contre les Scythes, Daces et autres peuples, et celle qu'il allait entreprendre contre les Arm(^nions et les Parthes, vint passer quelque temps à Antioche. Là, «pensant qu'il restait encore, pour obtenir une soumission complète, à dompter le pieux groupe des chrétiens », il força ceux-ci à choisir entre sacrifier aux démons ou mourir. Pour sauver son église, le «généreux soldat du Christ» va trouver l'empereur. La scène de l'interrogatoire rappelle les audiences de Néron dans les Actes de Pierre et de Paul ; mais elle est moins prolixe et plus vivante. On se représente bien l'air ébahi de Trajan entendant le langage mj-stique de l'évêque, qui porte le crucifié dans son cœur, langage imité de S. Paul, inintelligible pour un profane, pour un esprit lucide et terre à terre mis en contact avec ce que les chrétiens eux-mêmes ont appelé la folie de la croix. Ce qui l'étonné ou le choque le plus, c'est cette qualité de « théophore » qu'Ignace se donne dans toutes ses Lettres et qui lui paraît, à lui Trajan, un indice d'incurable aberration. Sa sentence, rendue sans considérants, répond bi^n à la règle énoncée dans sa lettre à Pline : un chrétien doit être condamné sur son propre aveu. Il ne recherche pas les brebis du troupeau : il frappe sans hésiter celui qui les conduit et qui vient le braver en face. Seulement, comme le but des supplices était surtout (l'intimider les coreligionnaires des martyrs, on ne comprend pas très bien pourquoi Trajan expédie Ignace à Rome, au lieu de le mettre à mort sous les yeux de ses fidèles. Le narrateur se souvient trop du voyage de S. Paul, qui est autrement et parfaite^ ment motivé. Il était lié d'ailleurs par le texte des Lettres, où Ignace parle constamment de ses chaînes, <lu glaive, du feu. des bètes féroces, de tous les genres
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(1«> supplices qui l'attendent à Rome et dont il se réjouit par avance.
Il semble ({ue, depuis ([u'on ne recherche plus les chrétiens, le goût, on dirait l'ambition du martyre, à (|ui sont réservées les plus belles récompenses au ciel, s'éveille chez les plus fervents. Ils ont hâte de <|uitter la terre et d'entrer dans la vie éternelle par la porte glorieuse. Cette conception de l'autre vie ne répond plus très bien à Patiente du prochain retour <lu Messie, qui devait inaugurer le royaume de Dieu avant que la génération contemporaine de Jésus eût dis()aru. L'apôtre Jean était mort, le dernier des Douze : si longtemps (ju'ait vécu Siméon, il était mort aussi et le Messie n'était pas revenu. On sent que les perspectives se déplacent et qu'il faut comprendre autrement les promesses divines. Le royaume de Dieu est au ciel, et l'entrée en est maintenant ouverte à qui est digne d'y monter. Ignace partageait évidemment une croyance attestée par S.Cyprien : à. savoir que les martyrs entraient tout droit au ciej, tandis que les simples fidèles attendraient, pour jouir de la béatitude, la résurrection et le Jugement dernier.
Tel que le dépeint son biographe et tel qu'il se montre encore mieux dans ses Lettres, Ignace est le type parfait de ces exaltés qui forcent la main à l'autorité, même quand elle ne voudrait pas sévir. Sa Lettre aux Romains, c'est-à-dire aux chrétiens de Rome, est une explosion de joie qui dut paraître intempérante à plus d'un chrétien. Le Christ lui-même avait eu un moment d'hésitation devant « le calice » qu'il aurait voulu éloigner de ses lèvres; comme le diront plus tard les théologiens, il a fallu que sa volonté divine triomphât de la résistance de sa volonté humaine. Ignace, le Théophore, ne connaît pointées révoltes de la nature; il dépasse de loin la résignation humaine du Christ.
Depuis que je suis parti de Syrie, écrit-il, je lutte constamment, sur terre et sur mer, nuit et jour, avec des bètcs r
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féroces, attaché que je suis à dix léopards, c'est-à-dire à une escouade de soldats : plus je suis aimable pour eux et pires ils sont. Leurs injustices m'instruisent davantage, mais je ne suis pas pour cela justifié (citation de / Cor. 4,4). Puisséje jouir des fauves qui me sont destinés! Je souhaite de les trouver tout prêts. Je les caresserai pour qu'ils me dévorent sans tarder et ne craignent pas de me toucher, comme ils l'ont fait pour certains. Et s'ils ne le veulent pas, je les y forcerai malgré eux. Que se ruent sur moi le feu, la croix, les bandes de fauves : qu'on me découpe, qu'on me rompe les os, qu'on me brise les membres, qu'on me broie tout le corps, que le diable épuise sur moi ses cruautés, pourvu que j'aie le bonheur d'être avec Jésus-Christ !
Ignace est « le froment de Dieu » : il veut être « moulu par la dent des bêtes, pour devenir le pur pain du Christ ». L'enthousiasme emporte le saint au point que, sans y prendre garde, il laisse soupçonner quelques sentiments d'humanité ou une indifférence indulgente chez ses persécuteurs. Les soldats qui le gardent sont des bêtes féroces, sans doute; mais il craint de trouver à Rome, pour peu que les chrétiens s'en mêlent, des geôliers de composition plus facile ; il supplie ses coreligionnaires de ne rien faire pour lui éviter le supplice auquel il aspire, et même il ne leur écrit que pour cela de Smyrne, de la première étape de son voyage. C'est la pensée obsédante qui court d'un bout à l'autre de cette lettre. Si près du but, il appréhende qu'un zèle malencontreux ne l'empêche d'y arriver.
Je crains que votre charité ne me nuise. Il vous est, en effet, facile de faire ce que vous voulez; mais moi, il m'est difficile de posséder Dieu, si vous m'épargnez... Je n'aurai jamais pareille occasion de posséder Dieu ; et vous, si vous ne dites rien sur mon compte, vous ne pourrez inscrire au vôtre œuvre meilleure. Si vous ne dites rien, je serai à Dieu; si, au contraire, vous aimez ma chair, il me faudra courir de nouveau. Contentez-vous de me laisser immoler, maintenant que l'autel est prêt... Je vous en conjure, ne me témoignez
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pas une bienveillance intempestive. Laissez-moi être la proie des bêtes, pour qu'elles deviennent mon tombeau et ne laissent rien de mon corps, de façon que, une ibis endormi, je ne donne de peine à personne... Soyez bons pour moi, frères : ne m'empêchez pas de vivre ; ne veuillez pas que je meure, moi qui veux appartenir à Dieu... Je ne veux plus vivre selon les hommes; cela sera, si vous le voulez bien... Si je souffre, vous l'aurez bien voulu; si j'en suis déclaré indigne, c'est que vous m'aurez détesté.
Ecrites ou non par Ignace, et plus encore si elles l'ont été plus tard, après les persécutions signalées comme particulièrement impitoyables et systématiques (le Dèce et de Dioclétien, ces paroles sont de nature à nous faire paraître bien déclamatoires les protestations et considérations courantes sur les rigueurs des persécutions ordonnées par les empereurs romains, rigueurs telles que le fait d'y avoir survécu atteste la vitalité miraculeuse de l'Eglise. Nous n'avons rencontré jusqu'ici que des poursuites accidentelles sous Néron, localisées et bientôt arrêtées sous Domitien, susceptibles d'être généralisées en théorie sous Trajan, mais entravées dans la pratique j)ar la défense de rechercher les chrétiens doublée d'une menace pour les dénonciateurs, si bien que désormais n'est martyr que qui le veut. Encore faut-il le vouloir fortement, car l'apostasie entraîne ipso facto l'acquittement. Sans doute, c'est ce que l'Eglise redoutait le plus, et ce genre de tentation passait |>our particulièrement diabolique.
Le cas d'Ignace montre que, même condamnés, les chrétiens pouvaient échapper aux supplices, par des moyens que l'auteur des Lettres qualifie imprudemment de faciles. Ni les geôliers, ni les bourreaux n'étaient incorruptibles : des recommandations pouvaient même être efficaces en haut lieu sans compromettre leurs auteurs.
En elTct, on n'a pas insisté jusqu'ici, ce semble,
sur une remarque qui iiilînne à elle seule les projets d'extermination prêtés aux empereurs. Tous ou presque tous les Actes, authentiques ou apocryphes, fies martyrs nous montrent les chrétiens em[»ressés à recueillir les restes des suppliciés. Que ce soit une façon de garantir l'authenticité de leurs reliques, je le veux bien; mais cette espèce de tradition n'aurait pu s'établir si la police impériale avait mis la main sur ceux,qui, en s'acquittant de ce pieux oflice, se dénonçaient eux-mêmes comme chrétiens. H lui aurait suffi de les épier pour faire de ces corps saints autant de pièges où seraient venus se prendre les sectaires. Il y a plus. Les hagiographes représentent souvent les martyrs allant au supplice entourés de fidèles qu'ils exhortent et consolent. S. Pierre mis en croix calme l'indignation d'une foule d'assistants qui parlent d'aller saisir Néron et de le brûler vif. Ignace, relâchant à Smyrne, confère avec son collègue l'évèque Polycarpe, qui n'est pas inquiété de ce fait. A Rome, il est accueilli par les fidèles qui, désolés, mais obéissant à sa volonté, fléchissent le genou devant lui et lui demandent sa bénédiction au moment où il va entrer dans l'arène . Enfin, il est accompagné durant le voyage par deux diacres, Phi- Ion et Agathopode, auxquels il n'arrive aucun mal. car c'est eux probablement qui sont censés avoir écrit la relation du martyre de leur chef. L'impression qui se dégage de ces récits légendaires est conforme à la situation créée par Trajan, à partir du jour où il défendit de rechercher les chrétiens. Ce n'est pas ainsi que procèdent des persécuteurs décidés à avoir le dernier mot. La vraie méthode, l'Inquisition Ta appliquée au Moyen Age, avec une constance inlassable : aussi a-t-elle réussi pour un temps à extirper l'hérésie, tandis que les empereurs romains n'ont gagné à leurs essais incohérents et discontinus que le renom de tyrans capricieux.
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Le supplice d'Ignace est décrit brièvemenl. Le désir du saint est accompli à la lettre. Les frères n'ont pas eu de peine à recueillir ses restes, car les fauves n'avaient laissé de son corps que les os les plus durs, lesquels furent depuis, pour l'église d'Antioche, « un trésor inestimable ». Le bienheureux martyr apparaît en songe à ses fidèles, témoins de son supplice et sûrs maintenant de l'avoir vu « assis près du Seigneur ».
La date inscrite dans la relation, le 13 des kalendes de janvier (20 déc). « étant consuls des Romains pour la seconde fois Sura et Sénécion » (107), lui donne un air de précision qui doit écarter tout soupçon de forgerie. Mais la critique trouve à gloser là-dessus. En cette année 107. — qui n'est pas la neuvième, mais la dixième du principat de Trajan, — l'empereur était certainement à Rome. Il n'a fait qu'une seule expédition contre les Parthes : en allant, il est entré pour la première fois à Antioche le 7 janvier 114, et il y a séjourné, au retour, durant l'hiver de 115-6. Il s'y trouvait en décembre 115, lors du tremblement de terre (13 déc.) qui ébranla toute la Syrie et détruisit une partie de la ville : il faillit même y périr. Il fut sauvé, au rapport de Dion Cassius, par un être « de taille surhumaine » qui le fît sortir, légèrement contusionné, par une fenêtre de son habitation. Il y a donc au moins une erreur de date dans la relation hagiographique dont les auteurs se prétendent si bien renseignés, et ceci n'est pas [>our inspirer confiance. Enfin. Ensèbe ne garantit pas qu'Ignace ait été martyrisé à Rome : il sait seulement que cela se dit (Xôy&; £/ei), et un chroniqueur byzantin, Jean Malala d'Antioche, rapporte qu'Ignace fut martyrisé à Antioche, où étaient ses reliques. Cette tradition supprimerait le voviige du condamné, et l'on se demande ce qu'elle laisserait subsister de la correspondance épistolaire où Ignace se dit embarqué à destination de Rome.
Décidément, la biogra|)hie d'Ignace f)erd successivement ses points d'appui : elle Hotte dans ces brouillards sur lesquels l'imagination fait à son gré défiler des ombres sans réalité. On ne saurait affirmer que tout ici est fiction pure : il est même probable que la légende a brodé sur un fonds réel. Quel est ce fonds? Un critique bienveillant (Aube) a proposé de la reconstituer en l'adaptant à la date de 115-6. Après la catastrophe de décembre, la population éjiouvantée a dû recourir aux prières, aux cérémonies propitiatoires, mêlées d'actions de grâces pour le sauvetage miraculeux de Trajan. Les chrétiens se seront abstenus d'y prendre part, attirant ainsi sur eux la colère de la foule, qui les aura peut-être même accusés de s'en réjouir comme d'un châtiment céleste, avantcoureur de la fin du monde tant attendue et espérée par eux. Trajan, pour éviter un massacre, a pu concentrer toute la responsabilité sur le chef de l'Eglise chrétienne, dénoncé ou s'oJTrant de lui-même. Il aura fait comparaître Ignace, et, après un interrogatoire peu fait pour le disposer à l'indulgence, il l'aura condamné et fait exécuter à Antioche, apaisant ainsi la fureur populaire et épargnant les ouailles du pasteur.
C'est une hypothèse^ plausible, qui laisse Trajan dans le rôle que nous lui connaissons, préoccupé de mettre un frein aux passions qui menacent l'ordre public et aux inquisitions policières. Quand on songe que la passion d'Ignace est l'épisode le mieux attesté — ou, pour mieux dire, le seul attesté — de la persécution dite de Trajan, plus amplement certifié que le martyre de Pierre et de Paul, et que l'on voit à quoi se réduit ici la certitude, on se sent envahi [)ar une défiance qui s'étend de proche en proche à toute la littérature hagiographique, fruit des loisirs d'une époque où le christianisme triomphant magnifiait les faits et gestes'de ses héros. C'est aloi's seulement que
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sallonge la liste des persécuteurs et (|ue le nom de Trajan y est inscrit.
En somme, de Taveu même des auteurs chrétiens les plus dignes de foi, de ceux qui ne cachent pas leur [lersonnalité dans des élucuhrations anonymes, s'il y eut des martyrs sous Trajan, il n'y a i)as eu de persécution surveillée et systématique. Trajan connaissait assez mal le christianisme, sans doute, et le christianisme n'avait pas encore développé toutes les conséquences de ses doctrines; mais, le jugeant d'après le modèle juif, il en savait assez pour estimer que son expansion en dehors du clan Israélite était un danger pour les institutions politiques et sociales de l'empire. L'Etat romain était fondé sur de tout autres principes «[ue la suprématie absolue de la loi divine, au nom de laquelle on pouvait et devait braver les lois humaines. Personne n'avait peut-être cité à Trajan le mot de l'apôtre Pierre : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » ; mais il ,en connaissait pertinemment l'application, et il ne crut pas devoir le tolérer quand s'oflraient à lui des occasions qu'il ne cherchait pas et qu'il a rendues aussi rares que possible.
Trajan eut encore, dans les deux dernières années de sa vie, une de ces rencontres avec le fanatisme qui le confirmaient dans sa façon de comprendre ses devoirs de chef d'Etat. Pendant (ju'il était occupé en Mésopotamie, les Juifs d'Alexandrie et de Cyrène, comme saisis d'une folie furieuse, — on ne sait à quel propos, — se ruèrent sur la population hellénique. Le mouvement se propagea dans l'Egypte entière et prit les proportions d'une guerre civile. Le préfet ïtutilius Lupus ne put dompter la révolte : il fut même battu et rejeté dans Alexandrie; mais, dans la ville, les Juifs furent cernés et massacrés. A Cyrène, les Juifs étaient les maîtres; ils s'étaient donné un roi et, s'il en faut croire Dion Cassius, ils se livraient à des atrocités sauvages, sciant du haut en bas ou jetant
aux bètes les Hellènes, mangeanl leur chair et se barbouillant de leur sang. Ils auraient ainsi, au eoiirs de ces hyperboliques exploits, fait 220.00(J victimes! Trajan envoya pour les réduire un de ses meilleurs généraux, Marcius Turbo, qui dut batailler longtemps et tuer des milliers de Juifs avant de rétablir la paix dans le pays dépeuplé. La sédition avait gagné Cyprc. où, toujours d'après Dion Cassius, les Juifs égorgèrent 240.000 personnes. Elle prit le caractère d'une trahison en Mésopotamie, où les Juifs se soulevèrent pendant que Trajan marchait sur Ctésiphon, la capitale des Parthes. Trajan donna commission de les réduire à Lusius Quietus, un prince maure, qai les extermina. Trajan ne vit peut-être pas la fin de ces troubles, qui devaient avoir, quinze ans plus tard, un non moins sanglant épilogue; mais ils n'étaient pas de nature à lui faire regretter de n'avoir pas laissé tout à fait libre la propagation des idées messianiques.
Sens symbolique et prestige séculaire du nom d'Antonin.
g I. Le Phincipat d'Hadrien (117-138). — Scepticisme et tolérance d'Hadrien. — Interdiction de la circoncision : soulèvement des Juifs de Judée (130-135); Jérusalem rasée renaît comme colonie romaine (Aelia Capilolina). — La jurisprudence de Trajan toujours appliquée aux chrétiens, avec atténuations. — La lettre d'Hadrien à Minicius Fundanus (125?) : authenticité douteuse, mais probable, de ce rescrit.
■^ 11. Le Phincipat d'Antonin le Pieix (138-161). — La politique conciliante d'Antonin. — Documents apocryphes : la Lettre à la Commune d'Asie : paix pour les églises.
g III. Le Phincipat de MARC-AunÈLE (161-180). — Sévérité relative de Marc-Aurèle ; son opinion sur les chrétiens. — Le miracle de la Légion Fulminante et le prétendu rescrit de Marc-Aurèle.
^ IV. Les Persécutions sous les Antonins. — La tradition hagiographique. — Les fléaux de l'époque : l'opinion publique et les calomnies contre les chrétiens. — Le martyre de Symphorose et de ses sept fils sous Hadrien. — Le martyre de Polycarpe, évêque de SmjTue, sous Antonin. — Le martyre de Félicité et de ses sept fils sous Marc-Aurèle (?). — Martyre de l'apologiste (?) Justin. — Les martyrs de Lyon (m) et d'Autun. — Tolérance pour toutes les autres religions : essor du mithriacisme.
On apiielle souvciil It- ii" siècle le siècle des Antonins. l'âge d'or de l'empire romain; et, pour lui <ionner une sorte d'unité morale, on incorpore à la lisle des enii)ereurs dont Antonin le Pien.x est l'éponyme même les prédécesseurs de celui-ci, à partir
soit d'Hadrien, soit de Trajan ou même de Nerva. Ils forment tous ensemble une sorte de dynastie qui s'intercale entre les Flaviens et les Sévères, (le nom d'Antonin, quoique déshonoré par Commode et par l'Antonin d'arrière-saison que ,voulut être Caracalla, est resté comme un symbole de calme raison, de douceur et de bonté.
Le caractère du successeur de Trajan ne répond pas précisément à cette définition. Hadrien (P. Aelius Hadrianus) avait plus d'intelligence que de bonté, et même, dans l'humeur, une pointe de caprice qui le rendait parfois redoutable. Il était à Antioche quand il prit la succession de Trajan, qui venait de mourir à Sélinonte en Cilicie après l'avoir adopté, — du moins d'après la version officielle, — et il commença aussitôt ses tournées d'inspection dans les provinces
A part le culte national, dont il était le Grand- Pontife et qu'il devait respecter, Hadrien professait pour toutes les religions un égal mépris, sans prendre la peine de distinguer entre elles. Il s'amusait de ce bariolage de croyances et de rites, où il ne voyait que puérilité et charlatanisme. Il écrit d'Alexandrie à son beau-frère Servianus :
Ici, ceux qui adorent Sérapis sont des chrétiens, et ceux qui sont voués à Sérapis se disent évoques du Clirist. Il n'y a pas ici d'archisynagogue juif, de Samaritain ou de prêtre chrétien, qui ne soit astrologue, aruspice, masseur. Quand le patriarche lui-même vient en Egypte, les uns le forcent à adorer Sérapis; les autres, le Christ. En somme, tous ces gens n'ont qu'un'Dieu, l'argent. C'est ce dieu-là que vénèrent les chrétiens, les Juifs, et toutes les nations.
Si cette lettre sans date est authentique, elle ne fait
pas honneur au discernement d'Hadrien, et le l)adinage n'y est pas des plus spirituels.
On voit assez qu'il n'estimait pas à sa valeur la puissance du sentiment religieux. 11 en donna la preuve quand il interdit dans tout l'empire la circoncision, qui était pratiquée par les Juifs et Samaritains, par les Arabes, par le sacerdoce égyptien. C'était à ses yeux une coutume barbare que la civilisation romaine se devait d'abolir. Déjà Domitien avait interdit la castration. Hadrien renouvela la prohibition, en ajoutant comme sanction la peine de mort, et il assimila la circoncision à ce crime> de lèse-humanité. 11 connaissait bien mal les Juifs, s'il avait cru qu'ils se soumettraient à des ordres qui équivalaient pour eux à la suppression radicale du judaïsme. Il ne supposait pas, en tout cas, que ce peuple épuisé par d'effroyables saignées eût encore la force de protester. Il songeait même à rebâtir une Jérusalem nouvelle qui porterait son nom et, sur les ruines de l'ancien Temple, un temple à Jupiter Capitolin. D'après Dion Cassius, ce serait ce projet sacrilège qui aurait soulevé la Judée. Hadrien raj)pelant Antiochus Epiphane, les Juifs se souvinrent des Macchabées. Les dates sont ici incertaines et discutées. 11 est probable que le projet d'Hadrien était connu et avait peut-être déjà reçu un commencement d'exécution. L'édit relatif à la circoncision mit le comble à l'exaspération des Juifs. Ils se tinrent tranquilles tant qu'Hadrien, qui était en Syrie en l'an 130 et y revint en 131, ne se fut pas éloigné. Aussitôt après son départ, le soulèvement éclata, et le contre-<;oup, selon l'expression de Dion Cassius, s'en fit sentir dans le monde entier(132-135). Cette fois, ce fut l'idée messianicjue qui soutint le courage des croyants : le nom personnel du Messie a disparu, absorbé dans le titre de liar-Koseba ou Bar-Kochiba, « fils de l'étoile », de l'étoile qui devait
sortir de Jacob el qui, pour les chr(''tiens. avait déjà apparu aux mages.
Les Juifs ne pouvaient pas espérer tenir tête aux Koraains en rase campagne. Ils tirent une guerre de f)artisans, qui acheva de ruiner et de dépeupler la Palestine. Elle dura assez longtemps pour que les révoltés aient pu proclamer la liberté d'Israël et frapper des monnaies 'sur lequelles on lit encore les dates de l'an I et de l'an II de la nouvelle ère. Hadrien dut enfin prendre au sérieux ce qu'il avait considéré comme une simple émeute. 11 fallut rajipeler de Bretagne le meilleur général de l'époque. Julius Severus. Hadrien était probablement sur les lieux pendant que ses soldats fouillaient le pays et massacraient les rebelles par petits paquets. Les derniers, retranchés avec le Messie dans le fort de Bether, prolongèrent la résistance jusqu'en 134-5. Le carnage fui elTroyable : Dion Cassius |)arle de 580.000 vies humaines tranchées par le fer, sans compter ceux qui avaient péri « par la faim, la maladie et le feu ». La tradition rabbinique réédite les hyperboles du livre d'Hénoch et de l'Apocalypse en disant que le bain de sang montait jusqu'à la bride des chevaux, et elle honore parmi les victimes une dizaine de martyrs, des docteurs de la Loi. qu'elle dit avoir été affreusement torturés. La tradition chrétienne en dit autant des chrétiens, traqués, comme renégats et traîtres, par les bandes farouches de Bar-Kochiba. La charrue passa sur l'emplacement de Jérusalem, où fut élevée la ville neuve, appelée Colonia Aelia Capitolina. Les Juifs n'eurent pas le droit d'y mettre le pied, et les dieux du paganisme y entrèrent, faisant cortège à Jujiiter Capitolin qui trônait dans son temple avec la statu<' d'Hadrien. On dit qu'une Vénus Astarté de marbre fut érigée sur le Calvaire.
La raison d'Etiit ne justifie pas le caprice auto-
cratique d'Hadrien, qui a été proprement un abus de la force. Il devait savoir que proscrire le judaïsme en interdisant le plus essentiel de ses rites, c'était décréter l'exterminai ion de toute une race. Que fnt-il advenu si tous les Juifs dispersés tlans l'empire avaient imité leurs compatriotes de Judée? C'eût été une abominable tuerie, et tous ne seraient pas morts sans vengeance. Vraiment, la philanfluo[>ie n'était pas intéressée à la disparition d'une coutume volontairement pratiquée depuis des siècles par divers peuples, dont aucun n'en avait reconnu l'inconvénient. Même la sanglante répression ordonnée par Hadrien n'abattit point pour longtemps l'indomptable énergie des sur^•ivants. Son successeur. Antonin le Pieux (T. Aurelius Antoninus, de 138 à 161) eut encore à réprimer par la force un nouveau soulèvement. Le sage empereur se décida non pas à abroger l'édit de son devancier, mais à faire une exception pour les Juifs. « Par rescrit de défunt le Pieux», dit Modestin, « il est permis aux Juifs de circoncire leurs lîls : mais quiconque n'appartenant pas à la même religion en aura fait autant sera puni comme s'il avait pratiqué la castration ». La permission ne fut même pas étendue aux Samaritains. Au temps d'Origène, il y avait encore des poursuites dirigées contre des Samaritains pour des délits de cette espèce. La tradition talmudique a su gré à Antonin de sa tolérance justement bornée aux orthodoxes : ou plutôt, comme elle i\e comprend pas la tolérance, elle a fait d'Antonin un adepte du judaïsme, un prosélyte qui se serait circoncis lui-même pour pouvoir célébrer la Pâque. En Egypte, Antonin permit la circoncision pour les fils des prêtres, à la condition qu'elle serait demandée et autorisée après enquête pour chaque cas [)articulier. Les papyrus nous ont conservé au moins (piatre documents officiels qui nous renseignent sur la procédure adoptée. Le père de
228 L'iNTOLÉnANCE RELIGIEUSE ET LA POLITIQUE
renfaiit doit faire sa (Mclaration au stratège de son nome, qui vérifie si l'enfant est bien de famille sacerdotale. Puis, le candidat est présenté à ràp/tspEÛç, le chef du clergé égyptien, lequel s'assure qu'il est exempt de tares corporelles et délivre ensuite l'autorisation. Les juristes prirent toute espèce de précautions pour empêcher les Juifs de faire des adeptes : on ne veut plus de judaïsants. Les Juifs pouvaient avoir la tentation de contraindre leurs esclaves : « Si des Juifs », dit l^aul, « ont circoncis des esclaves achetés d'une autre nation, ils sont déportés ou frappés de la peine capitale ». Ceci est, à plus forte raison, interdit aux citoyens romains. « Les citoyens romains qui se laissent circoncire, eux ou leurs esclaves, à la mode judaïque, ont leurs biens confisqués et sont relégués à perpétuité dans une île : les médecins encourent la peine capitale ».
Os mesures profitèrent au. christianisme, dont on avait cru sans doute entraver du même coup la propagande. Elles durent porter un coup mortel aux sectes judéo-chrétiennes ou judéo-baptistes, Ebionites ou Nazaréens, Elkésaïtes et autres, qui, en maintenant les observances mosaïques, laissaient indécise la ligne de démarcation entre l'ancien et le nouveau messianisme. Il fut désormais facile de distinguer le christianisme cosmopolite du judaïsme et de constater qu'il était séparé par un fossé moins profond de la société romaine. Mais il n'en gardait pas moins sa marque d'origine, l'impossibilité de se plier aux lois et coutumes de cette société qui était à ses yeux le royaume de Satan, des démons cachés dans les idoles. Il paraissait même plus dangereux, parce qu'il était animé d'un zèle autrement ardent et qu'il n'était pas arrêté dans son expansion, comme le prosélytisme judaïque, par l'obstacle de la circoncision. Aussi, bien que mieux distingués les uns des autres, prosélytes judaïsants et chrétiens furent toujours
ittnsi(l(^ivs, au mémo litre, comme les ennemis de TEtat. Quand S. Sévère renouvela la défense d'embrasser la relifïion juive, il porta les mêmes peines, dit son biographe, contre les chrétiens.
En ce ([ui concerne les chrétiens, Hadrien s'en tint au régime adopté i)ar son prédécesseur. La tradition chrétienne. (|ue l'histoire profane persiste à ignorer, veut qu'il l'ait adouci encore en accentuant la responsabilité des accusateurs, laquelle est simplement sous-entendue dans le rescrit de Trajan. Justin, dans sa première Apologie, adressée vers 140 à Antonin, cite un rescrit d'Hadrien au i)roconsul d'Asie Minicius Fundanus, traduit en grec, soit par lui, soit par (pielque éditeur de ses œuvres, et. retraduit en latin ou conservé eu original par Rufin. A mesure que la surveillance de l'autorité se relâchait, l'animosité populaire multi[)liait les dénonciations contre les chrétiens. Le prédécesseur de Minicius Fundanus, le légat Serenius Granianus, avait, dit Eusèbe, adressé à l'empereur une lettre dans laquelle il déplorait que des innocents, par le seul fait d'appartenir à la secte, fussent sacrifiés aux clameurs de la foule. C'est à ces remontrances que répond le rescrit d'Hadrien.
J'ai reçu la lettre que votre prédécesseur, Serenius Granianus,personnage clarissime, m'a écrite, et je ne veux pas passer sous silence cette requête, afin que des innocents ne soient pas inquiétés et que les calomniateurs n'aient plus occasion d'exercer leur brigandage. Si donc les provinciaux v.ulent soutenir à visage découvert leurs récriminations I Miitre les chrétiens et les accuser de quelque chose devant le tribunal, je ne leur défends pas de le faire. Mais je ne leur permets pas de recourir uniquement à des pétitions et à des clameurs. Il est en effet beaucoup plus régulier que, si quelqu'un se porte accusateur, vous connaissiez des griefs. Si 'lonc quelqu'un accuse et prouve que des individus désignés ont agi en quoi que ce soitcontre les lois, vous leur infligerez • même des supplices, suivant la gravité de la faute. Mais, en revanche, vous aurez grand soin, si quelqu'un cite en justice
cette sorte de gens avec intention caloranieuse, de le punir plus sévèrement encore, comme sa malignité le mérite.
L'authenticité de cette lettre est discutable. Le titre de vir clarissimus n'était pas encore une éli(juetle officiellement cataloguée, mais il était depuis longtemps en usage pour les sénateurs. Dn peut trouver que la lettre d'Hadrien ressemble tivjp à celle <le Trajan, et celle de Serenius à celle de IMine, modèles faciles à imiter pour un faussaire. Tertuilien, qui critique le rescrit de Trajan, semble ne pas connaîire celui d'Hadrien, auquel il avait intérêt à se référer; et ceci prête largement au soupçon. La suscription Hadrianus Minicio Fiindano n'est f>as ftrotocolaire, et Serenius Granianus s'appelait en réalité Licinius Granianus. 11 est singulier qu'un proconsul pose à Hadrien des questions déjà résolues par le rescrit de Trajan et demande s'il doit condamner des gens qu'il reconnaît innocents, parce que la populace l'exige. La prose d'Hadrien est aussi bien vague et sentimentale pour une pièce officielle. Elle manque de précision au point que le régime du bon plaisir se trouve à la fois supprimé et rétabli. Hadrien ne dit pas, comme Trajan, que les chrétiens convaincus doivent être punis comme tels;, il semble même dire le contraire, en exigeant qu'ils soient convaincus d'avoir trangressé les lois. Mais quelles lois? Les chrétiens seront-ils toujours passibles des peines portées contre les sociétés secrètes? Le serment est partout exigé dans la procédure civile et criminelle : le chrétien qui refusera de jurer par le Génie de César sera-t-il coupable de lèse-majesté ? Avec des formules aussi compréhensives, l'arbitraire était toujours possible. En dehors des tribunaux, les chrétiens pouvaient se taire et f)raliquer le précepte évangélique : « Ne jurez [las du tout... (pie votre parole soit : oui. oui; non, non ; ce qu'on y ajoute vient Au Malin »; mais en justice, le sei-ment était
obligaloiic, de sorte que les chrétiens, ne pommant être sans danfj^er ni parties, ni témoins, se trouvaient, en somme, hors le droit commun.
Tout bien pesé, aucune des objections portant sur le IoikI du rescrit (rHadrien n'est irréfutable, et la {]uesti<ui de forme est secondaire. Le texte que nous possédons pourrait bien ne reproduire qu'à peu près le texte original. 11 est, du reste, en mauvaise compagnie, suivi de deux pièces — une lettre d'Antonin à la (;omn)uno d'Asie et une lettre de Marc-Aurèle au Sénat — (jui sont des faux avérés. Cependant, on est en droit, ce send)le. d'en retenir le sens général, qui est conforme à la vraisemblance. Le sceptique Hadrien trouvait les querelles religieuses ridicules, et le mieux à son gré était que l'Etat s'en désintéressât. Dans le cas présent, on voit bien que. sans le dire, il cesse de considérer réti(}uette de chrétien (nomen) comme un «lélit à lui seul. Il pense que, si les chrétiens sont réellement dangereux, il y a bien d'autres moyens de le constater : mais il n'abroge pas le régime institué par Trajan. La situation est un peu moins claire (ju'auparavant; mais elle est aussi un peu plus favorable aux
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