LE PRINCIPAT O'ANTONIN LE PIEUX
Si Hadrien s'était montré relativement tolérant à regard des chrétiens, à plus forte raison devait-on attendre d'Antonin tous les ménagements compatibles ;ivec Tordre [)ublic. Pour éviter les troubles, il fallait que les chrétiens se tinssent et aussi qu'on les laissât tranquilles. C'est le sens du rescrit d'Hadrien : c'est aussi le sens des rescrits que, au rapport de Méiiton de Sardes, Antonin adressa « à tous les Hellènes », en particulier aux Larissiens, aiLv Thessaloniciens^
aux Athéniens, leur enjoij;nant « de ne j)as faire d'émeutes» ([xï,8ev vcojxspiCs'-v). Quelque faussaire fabri- (jua par la suite sur ce thème un document manifestement apocryphe, une lettre soi-disant adressée à la Commune d'Asie (Kotvbv 'Adîaç) par Antonin à la date de 152 ou de 158, dans laquelle l'empereur fait l'éloge des chrétiens comparés avantageusement aux païens et supprime enfin le caractère délictueux de la profession de christianisme. C'est une réponse à des accusations et récriminations intempestives contre les chrétiens, insérée par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique, à la suite de la première Apologie de Justin. Elle débute par une paraphrase du mot que Tacite prête à Tibère : deorum injwiae dis cui'ae.
C'est, ce me semble, aux dieux à veiller à ce que de tels hommes n'échappent au châtiment: il leur convient beaucoup plus qu'à nous-mêmes de punir ceux qui refusent de les adorer. Vous qui provoquez des émeutes contre eux, vous ne faites que les confirmer davantage dans leurs idées, en les accusant d'athéisme et d'autres choses que nous ne pouvons pas prouver. Pour eux, être cités en justice et paraître mourir pour leur Dieu est un sort plus enviable que la vie. Ainsi, ce sont eux qui triomphent de vous, puisqu'ils sacrifient leur vie plutôt que de faire ce que vous leur commandez. Quant aux tremblements de terre qui ont eu lieu ou se produisent encore, il ne vous sied pas de les rappeler, à vous qui perdez tout courage dès qu'ils arrivent, ni de comparer votre conduite à celle de ces hommes. Ceux-ci mettent alors plus que jamais leur confiance en Dieu ; et vous, en temps ordinaire, vous paraissez ignorer qu'il y a des dieux ; vous négligez leurs autels et ne prenez nul souci du culte de la divinité ; c'est pourquoi vous haïssez ceux qui l'bonorent et vous les poursuivez jusqu'à la mort. Déjà, plusieurs gouverneurs de provinces avaient écrit à mou divin père (Hadrien) au sujet de ces gens-là; il leur a répondu de ne pas les inquiéter à moins qu'on ne les surprit agissant contre l'Etat romain. Beaucoup aussi m'ont consulté sur le même sujet, et je leur ai répondu dans le même sens que mon père. Si donc on accuse quelqu'un d'entre eux en qualité de
chrétien, que l'accusé soit rerais en liberté, quand même le fait serait prouvé, et que le dénonciateur soit puni.
C'est à la fin du xvni* siècle seulement que la critique a commencé à douter de l'authenticité de cette prose édifiante. Aujourd'hui, le faux est presque unanimement reconiui, et il est à peine utile de montrer que, si Antonin avait écrit celte lettre, soi-disant après avoir lu la première Apologie de Justin, le christianisme aurait eu cause gagnée et la suite de son histoire deviendrait inintelligible. En tout cas, c'est un témoignage à retenir : le faussaire n'eût pas trouvé créance si Antonin n'avait j)as laissé parmi les chrétiens la réputation d'un empereur tolérant et bienveillant. Sulpice Sévère, qui range Hadrien et Marc-Aurèle parmi les persécuteurs, écrit : « sous Antonin, il y eut paix pour les églises ».