‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 37 sur 66 · LE PRINCIPAT DE MARC-AURÈLE · texte numérisé non relu

LE PRINCIPAT DE MARC-AURÈLE

Marc-Aurèle, précisément parce qu'il n'était ni sceptique comme Hadrien, ni débonnaire et un peu indolent comme Antonin, fit plus sévère la police des cultes. Il ne cherchait point les occasions de sévir, mais il pensait qu'un chef d'Etat doit exiger de tous l'obéissance aux lois. Lui non plus n'arrivait pas à comprendre en quoi ces lois blessaient la conscience chrétienne. La constance des martyrs, si souvent invoquée comme preuve de la foi, le touchait peu; à plus forte raison l'apjtétit du martyre : c'était précisément ce que, comme tous les païens, le philosophe tenait pour du fanatisme, ce qu'il appelle de l'opiniâtreté. Il n'a fait qu'une fois allusion aux chrétiens <lans ses Pensées. « Quelle àme », dit-il, « que celle qui est prête dès l'instant où il lui faut sortir du coi-ps,

soil pour s'éteindre et se dissiper, soit pour subsister encore ! Je dis prête par l'effet de son pro])re jugement, non par opiniâtreté pure, comme les ctirétiens, mais après mûre délibération, avec gravité, de manière à porter la conviction chez autrui et sans faste tragique ». Arrien disait de même que les chrétiens meurent par routine, Marc-Aurèle, soit dit en passant, se fait une singulière illusion sur la force communicative du stoïcisme, comparée à l'ardeur passionnée de la propagande chrétienne. Il ne leva donc pas l'interdit qui pesait sur le christianisme, et même, peut-être pour bien montrer que l'Etat ne voulait connaître des religions que leurs effets sociaux et leurs répercussions politiques, il étendit la proscription à toute propagande susceptible de troubler les esprits. « Quiconque », dit Modestin, « aura fait quelque chose qui inspire aux esprits légers des hommes une terreur superstitieuse de la divinité, le divin Marcus a ordonné de reléguer dans une île les individus de cette espèce ». Le jurisconsulte Paul est plus précis encore : « Ceux qui introduisent des religions nouvelles, inconnues pour la pratique et la doctrine, sont, les bourgeois [honestiores) déportés, les prolétaires {humiliores) punis de mort ». C'était une façon de déclarer que la raison d'Etat ne visait pas exclusivement les chrétiens et que l'unique souci de la police impériale était de maintenir l'ordre. Seulement, il faut en convenir, c'est l'ordre moral (jue Marc-Aurèle prétendait ainsi surveiller, et, avec des termes aussi élastiques, on pouvait aller loin dans cette voie. En fait, la condition des chrétiens ne s'en trouvait point aggravée, puisqu'ils étaient déjà depuis longtemps hors la loi. En revanche, il parait bien que Marc- Aurèle insista, plus encore que ne l'avaient fait ses devanciers, sur la nécessité de réprimer le zèle intempestif des délateurs. « S'il ne révoqua pas expressément les pénalités portées contre les chrétiens », dit

Tertullieiu « il les écarta ouvertement d'autre façon, on y ajoutant la condamnation, et même plus rigoureuse, des accusateurs ».

Il l'aurait fait, suivant TertuIUen, par reconnaissance pour un miracle dû aux prières des chrétiens, le miracle connu sous le nom de « la Légion Fulminante ». Dans l'été de 174 (en Moravie?), Marc-Aurèle se trouvait cerné par les Quades dans des déiilés sans eau. et son armée allait mourir de chaleur et de soif, lorsque soudain éclata un orage qui versa une pluie abondante. Les Romains furent sauvés et les Barbares vaincus. Cet épisode est représenté sur les bas-reliefs de la colonne Antonine. On y voit Jupiter Pluvius, les bras étendus, épanchant à flots l'eau qui désaltère les Romains, pendant que la foudre frappe les Barbares. Personne ne douta que ce fût un miracle, sauf peut-être Marc-Aurèle, qui, dans un chapitre des Pensées écrit chez les Quades, recensant les bienfaits ([u'il a reçus des dieux, oublie complètement celui-ci. Les païens l'attribuèrent tout naturellement aux prières du vertueux Marc-Aurèle. et le Juif qui a écrit le xn^ chant sibyllin en fait, lui aussi, la récompense de la <« piété de l'empereur ». Seul, Dion Cassius rapporte, comme un oti-dit, que ce fut l'effet d'une conjuration magique opérée par le mage égjptien Arnouphis, qui accompagnait Marc-Aurèle. Il est vertement tancé de ce fait par son abréviateur Xiphilin, (jui raccuse d'avoir altéré la vérité, sciemment ou non. — plutôt sciemment, car, dit-il, Dion n'ignorait pas (jue la légion Fulminante avait été ainsi dénommée [lour celte raison. En quoi, le bon moine et avant lui Kusèbe se trom[)ent; la XIIMégion s'appelait déjà Fulminata (K£pxjvoç.ôpoçi du temps de Néron, comme ayant un foudre pour enseigne.

C'est sur cette étymologie faussement interprétée (jue s'est fondée la célèbre légende de la Légion Fulminante. Tertullien se contente d'attribuer le miracle

aux prières « de soldats qui étaient par liasard {forte) chrétiens » et il invoque le témoignage écrit de Marc- Aurèle en personne. Ces soldats chrétiens n'étaient pas nombreux, on le voit assez par l'exfiression de TertuUien, et on sait de reste que, pour bien des raisons, les chrétiens fuyaient le métier militaire. Quelques-uns ont bien pu être enrégimentés — Volon tairement ou non — dans des troupes recrutées à hi hâte pour parer à des dangers pressants. Au nom de l'étymologie ou étiologie susdite, ce petit groupe devint une légion tout entière chrétienne. L'imagination hagiographique ne recula pas devant cette énormité, au prix de laquelle les autres invraisemblances ne sont qu'accessoires. La XII* légion était, depuis la guerre de Germanie, cantonnée à Mélitène, sur les bords de l'Euphrate : elle y était encore plus tard, sous Alexandre Sévère, et on ne voit pas pourquoi Marc-Aurèle, qui avait si péniblement mérité le surnom de Parthicus, aurait dégarni une frontière toujours menacée. Ce transfert n'est admis que sur la foi de Xiphilin, c'est-à-dire de la légende elle-même. La lettre de Marc-Aurèle, à laquelle fait allusion TertuUien dans le passage cité plus haut, était déjà un faux, si l'apologiste dit bien que l'empereur non seulement attestait le fait, mais reconnaissait devoir le secours céleste aux prières des chrétiens. Sa phrase est construite de façon équivoque, et on jiourrait y mettre entre parenthèses l'explication qui lui appartient. Si l'empereur avait fait publiquement cette déclaration, on ne s'expliquerait pas que, du côté païen, on ait persisté à attribuer le miracle à ses prières à lui. En tout cas, la lettre visée par Tertullien n'est pas le faux grossier dont le texte grec nous a été conservé. Tandis que, d'après TertuUien, Marc- Aurèle n'avait pas expressément supprimé les pénalités contre les chrétiens, le faussaire nous présente un empereur pénétré de reconnaissance et de repen-

lir, (jui, conslalaiit l'impuissance de ses dieux et la puissance du Dieu chrétien qu'il ignorait, abolit toute procédure contre les chrétiens.

A partir de ce jour donc, nous leur permettons d'être chrétiens, de peur que, s'ils usent de leurs prières contre nous, ils ne soient encore exaucés. En conséquence, je décide qu'il ne sera plus permis d'accuser personne pour cause de christianisme. Si quelqu'un se permet d'accuser un chrétien pour cette seule raison qu'il est chrétien, et s'il est clairement établi que celui-ci n'est accusé de rien d'autre, si ce n'est d'être chrétien, j'ordonne que l'accusateur soit brùlé vif. Quant à celui qui s'avoue chrétien et prouve qu'il n'y a nul autre grief contre lui, je défends au gouverneur de la province de le forcer à changer de croyance et d'entreprendre sur sa liberté.

Il est inutile de démontrer le caractère apocryphe d'un document (jue Scaliger et Tillemont ont rejeté et (jue personne ne défend plus. Il n'en a pas moins été tenu pour authentique durant des siècles. Il témoigne encore aujourd'hui du peu de scrupule des pieux faussaires et légitime la défiance qui s'étend aux autres appendices des Apologies de Justin, notamment à la lettre, citée plus haut, d'Hadrien à Minicius Fundanus. Cependant, les rescrits du temps des Antonins fussent-ils tous apocryphes, ils traduisent une impression persistante laissée dans les esprits, l'idée que l'étreinte du pouvoir s'est alors desserrée ; que les gouvernants sont des hommes cultivés, qui ne partagent pas l'animosité déchaînée contre les chrétiens [)ar d'absurdes calomnies, des hommes enfin capables de rendre justice aux chrétiens et de les protéger, s'ils les connaissaient mieux. C'est au temps d'Hadrien que naît l'apologétique chrétienne, sur laquelle nous reviendrons plus loin. La nouvelle religion, longtemps confinée dans les couches inférieures de la société, a recruté dans les classes éclairées des disciples qui marchent de pair avec les beaux esprits de l'époque

Pi ont sur les autres rhéteurs et phildsoplies l'îivanl.-itrc (l'avoir quelque chose à dire.

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