LES PERSÉCUTIONS SOUS LESANTONINS
Mais la tradition hagiographique fait avec ces idées d'apaisement et de tolérance un contraste violent. Elle accumule jjrécisément à l'époque des Antonins les scènes les plus horribles, les supplices les plus raffinés que puisse inventer la fureur populaire, complaisamment servie par les agents du pouvoir. Nous verrons pourquoi, malgré les doléances des apologistes. Hadrien, Antonin et Marc-Aurèle maintiennent en principe la proscription du christianisme, et il n'est pas douteux qu'il a pu y avoir de leur temps des exécutions de chrétiens. Mais il est impossible de démêler ce qu'il y a de vérité historique dans les Actes des martyrs. Quand on en a éliminé le merveilleux, puis l'invraisemblable et les anachronismes, on ne sait plus que penser du reste. C'est toujours l'assaut donné par les démons à l'Eglise de Dieu. Maintenant que Satan n'a plus l'oreille du pouvoir, c'est aux foules qu'il s'adresse, et il les tient par ses calomnies dans un état d'exaspération continuelle. Il s'agit, évidemment, de poursuites soudaines et brutales, qui interrompent de temps à autre la suspension d'hostilités voulue par les empereurs. On aimerait à connaître autrement que par l'explication démonologique les incidents qui les motivent et les localisent.
Les occasions ne manquaient pas d'attribuer à l'impiété, à « l'athéisme » des chrétiens les malheurs publics qui consternèrent l'empire sous les Antonins, fléaux que les chrétiens, de leur côté, attribuaient à l'impiété idolâlri(]ue des païens. A l'épofpie, le bassin de la mer Egée était constamment ébranlé par des
Ireniblemeiils de terre. Les villes les |>lns florissantes (le l'Asie Mineure t'Iaient (éprouvées hmr à tour par le plus terrible des fléaux naturels : Laodicée, Hiérapolis, Colosses, en 60 et 65; Antioche en 115; Nicomëdie, Nicée en 122; Mitylène en 152; Rhodes, Cos et toute la côte de Lycic et de Carie en 155, par une secousse qui, sur l'autre bord, détruisit Sicyone. Non moins désastreuse fut la catastrophe qui, en 178, sema les ruines et la mort sur tout le littoral de rionie et lit crouler le superbe temple bâti par Hadrien à Cyzi(]ue. Qu'on Joigne à ces calamités une peste qui, partie de l'Orient vers 162, sévit durant six ou sept ans dans tout l'empire, et l'on aura une idée de la jtoussée de chimères que devait engendrer dans les cerveaux populaires cette succession de fléaux auxquels ils étaient incapables de trouver des causes naturelles.
Des esprits de sens rassis auraient réfléchi que des catastrophes de cette nature n'avaient pas commencé avec le christianisme; que Rhodes avait été éprouvée en 223 a. C. par un tremblement de terre qui avait abattu son fameux colosse; que, au temps de Mithridate. un antre plus terrible encore avait fait périr 180.000 hommes en Syrie; que, sous Tibère, en l'an 18, douze villes d'Asie avaient été ruinées en une seule nuit; et il n'était pas besoin d'avoir lu dans Thucydide le récit de la peste d'Athènes pour savoir (|ue les épidémies n'étaient pas d'invention nouvelle. Mais les causes que la science recherche péniblement, la logique populaire les trouve aisément dans le recours au surnaturel. Aux yeux des païens, ces fléaux témoignaient de la colère des dieux. « Pour couvrir leur haine d'un vain prétexte ». dit Tertullien, « ils allèguent que de toute calamité publique, de tout désagrément populaire, les chrétiens sont la cause. Si le Tibre monte jusqu'aux murs, si le Nil ne déborde pas dans les campagnes, si le ciel ne change pas, si
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la terre tremble, s'il y a famine, peste, aussitôt on crie : les chrétiens au lion! » Tertullien énumère ensuite, fort raisonnablement, les catastrophes historiques ou légendaires antérieures à l'apparition du christianisme; mais on s'aperçoit bien vite ([ue lui non plus ne songe pas à invoquer des causes naturelles. Il excuse dédaigneusement les dieux païens, qui n'ont pu protéger leurs fidèles, puisqu'ils laislaient brûler ou crouler leurs propres temples. Les malheurs ont j)our cause l'aveuglement et les vices de l'espèce humaine, qui « a toujours olfensé Dieu ». Païens et chrétiens, dominés par la même hantise du surnaturel, se renvoyaient mutuellement la responsabilité. Ce débat, interminable par définition, se continua durant des siècles. Il devint particulièrement acharné au v" siècle, alors que l'empire, quoique gouverné par des empereurs chrétiens, était en proie aux Barbares.
Tertullien manque d'équité quand il qualifie de vain prétexte chez les païens la responsabilité qu'ils imputaient aux chrétiens : la foule y croyait, parce que les chrétiens étaient les seuls, avec les Juifs, pour qui les dieux de toutes les religions étaient méprisables tous ensemble. Ce n'est pas tout. En dépit des protestations des apologistes, les rumeurs qui couraient depuis longtemps sur les mœurs des chrétiens allaient s'aggravant. C'était un cercle vicieux, le châtiment inévitable des sociétés secrètes. Les chrétiens cachaient leurs mystères parce qu'ils se sentaient proscrits, et ils étaient d'autant plus suspects <|u'ils se cachaient davantage. Voici ce que disait d'eux, dans un discours public, le rhéteur Fronton, un ami d'Antonin, le précepteur de Marc-Aurèle, un des hommes les plus honnêtes de son temps.
Ils se réunissent pour un banquet, à jour fixe, tous avec leurs enfants, sœurs et mères, assistants de tout sexe et de tout âge. Là, après un long repas, quand le festin s'est
échaufYé et que l'ivresse a allumé des passions brûlantes, on jette un morceau de viande à un chien attaché à un candélabre, pour le faire sauter plus loin que sa corde. La lumière, qui aurait été leur témoin, se renverse et s'éteint. Alors, au milieu des ténèbres, sans pudeur, ils s'unissent dans les enlacements d'une débauche immonde, au gré du hasard. Si tous ne sont pas incestueux de fait, tous le sont également en conscience, parce que tous désirent ce qu'il peut arriver à quelques-uns de faire.
Los apoloj,Mstos citent ces aitsurdes calonmies |)our les confondre. Minucius Félix en fait, pour les réfuter toutes ensemble, une ample collection, et on trouverait encore à glaner ailleurs. Au dire de l'interlocuteur païen, les chrétiens se glorifient de leurs crimes, (|ui dépassent la mesure ordinaire de la perversité humaine. C'est précisément pour donner à leur luxure l'attrait de l'inceste qu'ils s'appellent entre eux frères et sœurs; ils vénèrent une tête d'âne et se prosternent devant les genitalia du prêtre, «comme s'ils adoraient la nature de leur père ». L'initiation se fait chez eux de la façon suivante. Le néophyte est amené devant un enfant caché sous la farine : il larde ce bloc de coups répétés, et alors les chrétiens « lèchent avidement le sang et se partagent à l'envi les membres. C'est par cette hostie qu'ils cimentent leur alliance, c'est par cette complicité dans le crime qu'ils s'engagent à un mutuel silence». D'autres diront que le pain eucharistique est du pain trempé dans le sang de l'enfant.
Celse, l'adversaire le plus redoutable qu'ait jamais I t'ncontré autrefois le christianisme sur le terrain de la discussion, est moins crédule que Fronton. Il ne parle pas de mystérieuses débauches, mais il reproche aux chrétiens de séduire les esprits bornés, les femmes et If s enfants ; et cela, en cachette des maîtres et des p.irents, contre lesquels ils excitent leurs adeptes, en les représentant comme des êtres corrompus et
vicieux, qu'il faut quitter si l'on veut « ap{ireii<ire la vie parfaite ». Celse a (évidemment fpielque iiolion de l'aphorisme évangélique : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère et sa femme et ses fils et frères et sœurs et sa propre vie par surcroît, il ne peut être mon disciple ». Le rhéteur Aristide, pour une fois qu'il parle des chrétiens, les appelle « des Palestiniens impies, bons à mettre la discorde dans les familles ». Sur ces effets de la propagande chrétienne, sur la désunion inlrodtiite dans les familles, il est aisé de faire des conjectures; mais on n'en a |)as même besoin. La littérature chrétienne est remidie d'exemples de chrétiens qui ont bravé non seulement la colère des païens, mais le blâme et l'animadversion de leurs proches pour obéir à l'appel de Dieu.
Superstitionsdefoulescrédules. promptes à accueillir et à grossir les rumeurs les plus ineptes, tantôt terrorisées par des calamités auxquelles elles cherchent des causes surnaturelles et comme des complices responsables, tantôt excitées par des gens dont la propagande chrétienne lésait les intérêts en diminuant leur clientèle ou brisait les atîections en pénétrant au foyer domestique, les motifs ne manquaient pas à qui voulait exploiter contre les chrétiens l'exaspération du moment et tourner en fureur la défiance qu'ils inspiraient. On lit dans les Actes des Apôtres qu'à Ephèse, un fabricant de petits temples d'Artémis en argent, menacé |dans son commerce par la prédication de S. Paul, provoqua une émeute à la s^uitc de laquelle l'apôtre quitta la ville et s'embarqua pour la Macédoine^ Pline fut de même assailli i)ar les plaintes des prêtres qui voyaient leurs temples délaissés et des éleveurs de bestiaux pour sacrifices. On peut soupçonner des griefs de cette nature chez les devins, aruspices ou soi-disant pontifes, à qui les hagiographes attribuent l'initiative dans certains Actes (jes martyrs.
Voini le résumé des Actes du martyre de S** Syml»liorose et de ses sept enfants. Hadrien, voulant inauirurer celle fameuse villa de Tibur dont il avait lait un microcosme, consulte les <lieu\. Ceux-ci lui répondent : « La veuve Symphorose avec ses sept enfants nous tourmentent chaque jour en invoquant leur Dieu. Si elle sacrine, elle et ses fils, nous raccorderons tout ce que vous demandez ». Sur quoi Hadrien fait venir Symphorose et la somme de sacritier « aux dieux tout-puissants ». Elle, veuve et helle-sœur de martyrs, ne cède ni aux sollicitations ni aux menaces. Alors Hadrien la fait souffleter et suspendre par les cheveux, pois la fait jeter, une pierre au cou. dans le fleuve (l'Anio). Ensuite, les sept tils sord d'abord étirés sur des poteaux munis de poulies et mis à mort, chacun j)ar un mode dilTérent. r.rescens est frappé à la gorge, Julien à la poitrine, Némésius au cœur, Primitivus au nombril, Justin dans le dos, Stracteus au flanc; le dernier, Eugène, est fendu du haut en bas. et les cadavres sont jetés pêlemêle dans une fosse, au lieu dit ad septem biothanatos. Ceci fait, la persécution cesse durant un an et six mois, et les chrétiens profitent de ce répit pour donner aux martyrs une sépulture honorable.
Plaider l'authenticité de ce récit est vraiment une tâche ingrate. Sans doute, c'était l'usage de prendre les auspices ou consulter les dieux d'une façon quelconque lors de l'inauguration ou dédicace d'édifices jiublics, et les devins ou aruspices païens ont pu <;iisir l'occasion de dauber sur les chrétiens; on Irouve dans la biographie d'Hadrien des moments où il était îï Rome, et il a dû séjourner plus d'une fois à Tibur. La date peut sans inconvénient rester indécise, entre 120 et 1-35 de notre ère. Mais ([uelle naïveté chez ces démons qui s'avouent torturés par une chrétioiHU'. et quel mélange de candeur et de IV'nicifc clic/ H.xlricrK qui appfllf « dieux tonl-j»uis-
sants w ces piteuses idoles et s'ingénie à varier lo supplices clans une gradation savante, de rythme sejiténaire, où la pointe du fer suit une ligne descendante sur la face antérieure du corps pour remonter sur la face postérieure et finir par un exploit magistral du tranchant! L'argument tiré de l'existence <!•• tombeaux avec attribution nominative et culte est celui qu'on rencontre toujours et partout à l'appui des légendes locales. Il n'a de valeur qu'aux yeux de ceux qui ignorent de parti pris la fécondité de l'imagination en matière religieuse et la facilité avec laquelle elle incorpore ses produits à des réalités tangibles. Ici. les auteurs de la légende n'ont pas eu besoin de se mettre en frais d'invention. Ils ont copié librement, en l'affadissant, le martyre de la famille juive racontée au II* livre des Macchabées; celui-ci plus poignant, dramatisé par la douleur tragique de la mère, qui, immolée la dernière, exhorte ses enfants à ne pas faiblir devant les supplices. Hadrien n'avait-il pas. comme Antiochus Epiphane, installé le culte des idoles à Jérusalem? Il devait être, lui aussi, et jusqu'au bout, la copie de son devancier.
Sous Antonin le Pieux, à moins que ce ne soit sous Marc-Aurèle, la tradition chrétienne, cette fois mieux appuyée de vraisemblances, place le martyre de S. Polycarpe, l'évêque de Smyrne à qui Ignace adressait une de ses lettres, et de onze chrétiens amenés de Philadelphie à Smyrne. La date paraît suffisamment fixée par la mention du proconsulat de T. Statius Quadratus, qui gouverna la province d'Asie en 155-156. L'ensemble du récit, sinon le détail, peut être retenu comime historique, et il y a intérêt à l'examiner de près, parce qu'il met bien en relief le rôle de l'autorité romaine dans ces sortes d'affaires, rôle analogue à celui que les Evangiles canoniques attribuent à Pilate dans le procès du Christ.
A l'occasion des jeux que donnait à Smyrne
Tasiarque ou grand-prètre du culte impérial dans la province, Philippe de Tralles, douze chrétiens furent livrés aux bêtes. Pourquoi étaient-ils venus de Philailelphie, de leur plein gré ou amenés de force, on l'ignore. Il est dit seulement que l'un d'eux, un Phrygien qui s'était dénoncé lui-même et avait poussé les autres à se livrer volontairement, effrayé à la vue des fauves, consentit « à jurer et à sacrifier », tandis que ses compagnons montrèrent un courage héroïque. L'un d'eux même, pour couper court aux sollicitations du proconsul, se jeta sur la bête qui hésitait à l'assaillir. Le pieux narrateur tire de l'apostasie du zélateur une leçon à l'adresse des exaltés qui s'offraient d'eux-mêmes au martyre. Ce n'est pas, dit-il, ce qu'enseigne l'Evangile. Jésus avait dit, en effet : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre ». La foule, mise en goût par ce spectacle, s'écrie : « A mort les athées! Qu'on recherche Polycarpe! ». L'évêque, cédant aux instances des fidèles, s'était caché dans une villa de la banlieue; mais un petit domestique, mis à la torture, trahit le secret. C'est Là que, guidée par l'enfant, une troupe de gendarmes à pied et à cheval vient arrêter le vieillard, qui les régale abondamment et obtient ainsi un répit de deux heures pour faire ses prières. Le moment venu de partir, ils le mirent sur un âne et le conduisirent à la ville le jour du grand sabbat (le samedi saint). L'irénarque Hérode et son père vont à la rencontre de Polycarpe et le prennent dans leur voiture, essayant de lui persuader qu'il peut bien jurer et sacrifier pour sauver sa vie. Mais leur compassion hypocrite ne dura guère. Ils en vinrent bientôt aux injures et jetèrent brutalement à bas du véhicule le vieux patriarche, qui, blessé à la jambe, fit le reste de la route à pied. Son entrée dans le stade produisit un tumulte bruyant, au milieu duquel les chrétiens présents entendirent une voix céleste qui
disait: « Courage, Polycarpe! » Le proconsul essaie de décider Polycarpe à jurer par la Forluue de César, la Tû/Tj étant en grec l'équivalent du Genius latin. Ce n'est pas encore la formule « par le salut de César », que TertulUen accepte, sans songer que si Tyché est une déesse grecque, Salus en est une aussi à Rome, et même comme Salus Augustn : mais c'est néanmoins une formule adoucie par l'abstraction et l'équivoque. Il est vrai que Polycarpe est aussi mis en demeure de maudire le Christ. C'est la méthode ordinaire : l'acquittement au prix de l'apostasie. Le proconsul hésitait visiblement : mais les clameurs des païens et des Juifs le décident — à quoi? Sans doute, à s'en aller et à laisser le cham[> libre à la fureur populaire. Cet étonnant magistrat, qui lient ses assises en plein théâtre, disparaît du récit. C'est à l'asiarque Philippe que les forcenés demandent de lâcher le lion sur Polycarpe. Comme Philippe déclare qu'il n'en a pas le droit, attendu que la venatio est terminée, ils décident par acclamation que Polycarpe sera brûlé vif. Un bûcher s'élève, où les Juifs sont les plus empressés à apporter du bois et des sarments, et Polycarpe y est attaché à un poteau. L'auteur de la relation assure avoir vu de ses yeux les flammes onduler autour du saint « comme une voile gonflée par le vent » sans le consumer , pendant qu'une odeur suave se répandait dans l'air. Il fallut recourir à la dague d'un confector, d'un valet chargé d'achever les suppliciés. Alors l'âme s'envola sous la forme d'une colombe et un flot de sang éteignit le bûcher. Mais la haine diaboliquedesJuifsvoulut que le cadavre au moins fût brûlé, pour que les chrétiens ne pussent l'ensevelir. Aussi n'en reste-t-il que des ossements « estimés à plus haut prix que les pierres précieuses et jdus purs que l'or ». C'est, pour la question des reliques, la répétition de ce qui s'est passé pour Ignace et suivant la volonté d'Ignace.
On retrouve là les ornements familiers aux hagioirraphes et laliclion du témoin oculaire. Il yaquel(|ue naïveté à jir(»leii(lre sauver tous les détails de la narration, par exein|de. en supposant que l'odeur suave qui s'exhalait du bûcher provenait de bois aromatiques. Ce que l'on peut considérer comme acquis à l'histoire, c'est qu'il y eut. sous le principal du bon Antonin, des crises de passions p(q>ulaires. des réveils de haine dans les(|uels entrait pour une part le sentiment religieux. j)Our une autre une répulsion instinctive, tournée en habitude, à l'égard de gens considérés comme les ennemis de la société; tous incidents (|ui cn'aient des embarras au pouvoir et lui f<jrçaient la main, tles exécutions, arrachées par les clameurs de la foule, trahissaient la faiblesse de l'autorité, qui paraissait obéir au lieu de commander et n'appliquer qu'à regret ses propres principes. Au lieu d'intimider les chrétiens, elles exaltaient leur courage : ils se savaient haïs, mais ils avaient conquis le droit de n'être plus méprisés. Tout n'est pas fiction sans doute dans les récits où l'on voit des spectateurs se convertir et les bourreaux eux-mêmes admirer la constance des martyrs.
Les annales hagiographiques comptent les dix-neuf années du principal de Marc-Aurèle parmi celles qui ont apporté à l'Eglise les plus rudes épreuves. Elles placent ou permettent de placer dès le début (en 162, d'après De Rossi) un épisode célèbre qui rappelle de plus firès encore que les Actes de Sym})horose le récit <les Macchabées : c'est le martyre de S'" Félicité et de ses sept fils. Comme dans le récit judaïque, les martyrs sont interrogés successivement, et le narrateur se plaît à faire ressortir la hardiesse de leurs réponses, fermes, mais sans bravades. Le juge est moins brutal ({u'Antiochus; il mêle constamment les promesses doucereuses aux menaces; les martyrs, de leur côté, mettent un peu de prédication dans leurs professions de
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foi, menaçant de l'enfer les adoratenrs des idoles, de ces dieux qui ne sont que des démons. La scène se passe sous un Antonin, — qui pourrait être Antonin le Pieux (Ruinart) ou Caracalla (Aube), — dans le prétoire du préfet de la ville, situé au Forum de Mars, nom qu'on donnait aussi au Forum d'Auguste où s'élevait le temple de Mars Ultor. Ce préfet, désigné sous le prénom de Publius, pourrait être le célèbre jurisconsulte P. Salvius Julianus. Félicité est une « dame illustre « qui, restée veuve avec « sept fils très chrétiens », a « voué à Dieu sa chasteté ». Comme l'exemple de ses vertus chrétiennes est contagieux, les Pontifes (?) en prennent ombrage.
Au temps de l'empereur Antonin, s'émut une agitation (seditio) des pontifes... Voyant que par elle (Félicité) la bonne renommée du nom chrétien s'était accrue, ils s'entretiennent d'elle avec Antonin Auguste, disant : « à rencontre de votre salut, cette veuve avec ses fils outrage nos dieux. Si elle ne vénère pas les dieux, sache Votre Piété que nos dieux s'irriteront tellement qu'on ne pourra plus les apaiser». Alors l'empereur Antonin enjoignit au préfet de la ville, Publius, de la contraindre avec ses fds à adoucir par des sacrifices le courroux de leurs dieux.
Publius fait d'abord venir Félicité et essaie sur elle l'effet d'une conversation amicale suivie de menaces : il l'invite, si elle est décidée à mourir, à avoir au moins pitié de ses fils. Félicité se montrant irréductible, le préfet prend séance le lendemain sur son tribunal, et l'interrogatoire commence. Chacun des lils est amené tour à tour, et, en présence de la mère, qui les a encouragés tous ensemble, l'ait sa profession de foi. Ainsi défilent, intrépides. Janvier, Félix, Philippe, Silvain, Alexandre, Vital is et Martial. L'audience terminée, le préfet en fait remettre le procès-verbal à l'empereur.
Antonin les renvoya devant divers juges, pour les faire punir de supplices différents. Un de ces juges fit périr le
premier SOUS le fouet plombé : un autre fit tuer le second et le troisième à coups de bâton. Un autre fit précipiter le quatrième. Un autre fit trancher la tète aux cinquième, sixième et septième. Un autre ordonna de décapiter la mère.
Le récit est fort touchant et n'est pas trop gâté par le ton un peu déclamatoire de l'hagiographe. Mais il y a place pour des doutes consolants. Laissons de côté les interminables discussions sur la date du martyre, cherchée dans le fait qu'il est question, au cours du récit, d' « Augustes » au j)luriel, — ce qui conviendrait à plusieurs époques; — dans les Fastes des Préfets de la Ville, où l'on n'a pour point de repère qu'un simple prénom, et des plus communs; dans les calamités qui ont pu attirer de nouveau l'attention sur « l'impiété » ou « athéisme » des chrétiens, calamités dont il n'est pas question dans les Actes précités. Passons aussi sur <les expressions qui sentent le protocole du Bas-Empire, comme pietas vestra, illuslris fernina; ou qui témoignent d'une certaine ignorance, soit du sens précis du mot « Pontifes », soit de la procédure, que l'auteur fait passer du préfet de la ville à l'empereur, et de l'empereur à d'autres « juges », lesquels décident ou paraissent décider de la peine. Toutes ces incorrections réunies sont vénielles. C'est dans la trame de la narration que s'accumulent les invraisemblances.
Il est étrange que les pontifes — disons, si l'on veut, les prêtres païens de Rome — se soient acharnés contre une veuve et ses enfants, de préférence à tant d'autres ; ou bien, il faut admettre que cette famille était une exception scandaleuse dans l'aristocratie romaine. Félicitas n'est guère un nom ou surnom de matrone romaine; il conviendrait plutôt à une femme du peuple, et, en effet, on trouve une esclave du nom de Félicité qui passe pour avoir été martyrisée en Afrique avec Perpétue, au temps de Valérien, ou peut-être de Septime Sévère. On a même remarqué que Félicité pourrait bien n'être qu'une imitation latine — parallèle ou
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antithétique — du nom jjrrec de Symphorose. Mais ce qu'il est difficile — disons impossible — de croire, c'est que Marc-Aurèle, pour un motif aussi banal que ta colère des dieux, ait aussitôt doinn^ l'ordre d'informer contre des personnes dont on ne dit pas qu'elles aient troublé un seul instant la tranquillité publique. Mais il était superstitieux. dit-<ji), autant ou presque autant que ses contemporains. 11 croyait, comme tous les stoïciens, à la divination, c'est-à-dire aux divers moyens employés par les dieux pour communiquer avec les hommes; il attribuait tout ce qui lui arrivait d'heureux à l'assistance des dieux; il menait avec lui dans ses campagnes des devins et des sorciers; il prit au sérieux les jongleries d'Alexandre d'Abonotichos, si bien démasquées par Lucien. Faisons remarquer cependant que, dans ses Pensées, il déclare n'avoir aucune foi « à ce que content les jongleurs et les charlatans des incantations, de la conjuration des mauvais génies, etc. ». En fait de crédulité, à l'époque, païens et chrétiens se valent. Que, dans les moments de péril extrême, lorsque la peste ou la guerre des Marcomans terrifiaient la population, Marc-Aurèle ait multiplié les sacrifices, les lustrations, les lectisternes; qu'il ait même, en cette occasion, « convoqué de toutes parts des prêtres et accompli des rites étrangers » ; qu'il ait fait jeter, sur le conseil de l'imposteur Alexandre, deux lions dans le Danube ; croyant ou incroyant, il faisait de son mieux pour rassurer l'opinion publique et encourager ses soldats. L'appel à toutes les religions pratiquées dans son vaste empire était à ce point de vue fort raisonnable. C'est même le cas de remarquer que, si les chrétiens n'ont pas été invités à joindre leurs prières à toutes ces supplications, c'est évidemment parce que leur Dieu, comme celui des Juifs, avait tous les autres en hori-eur. et qu'eux-mêmes passaient pour être des ennemis irréconcilial)les de la société et de rein[)ire. C'est encore et toujours, dans cette excep-
tion significative, non pas l'intoh^ranco religieuse, mais la raison d'Etat (|iii apparaît et dicle la conduite des empereurs. Charpie [trocès de chrétiens les conlirmail dans lenr opinion. « Nous méprisons la loi humaine », dit un des fds de Félicité, « pour obsener les commandements divins ». L'autorité voyait dans la nouvelle religion un danger pour l'Etat, el elle se servait du sacrifice aux dieux comme d'un réactif décelant à coji[) sûr la qualité de chrétien. Les chrétiens, de leur côté, se sachant innocents de crimes ou délits de droit commun et ne comprenant pas en quoi ils pouvaient être dangereux, s'imaginaient q»u^ toutes les rigueui-s dont ils étaient l'objet avaient pour but de les convertir au culte des idoles : la preuve, c'est que, apostats, ils étaient aussitôt relâchés. Ils auraient pu discuter des griefs d'ordre politique, — et les apologistes l'ont fait, — mais il n'y avait point à pactiser avec les <lémons.
Pour en finir avec le martyre de S** Félicité, ajoutons que tout esprit impartial refusera de reconnaître Marc-Aurèle dans ce potentat à la fois niais et cruel, qui, comme Hadrien dans les Actes de Symphorose, s'amuse à diversifier les supplices, ou s'en remet à d'autres « juges » du soin de les inventer. Quant aux preuves fournies par les fouilles de catacombes, découvertes de cryptes, fragments d'inscriptions rapprochés par des hypothèses, il suffit d'en délier le faisceau pour se convaincre qu'aucune ne vaut par elle-même. Alléguer une iiiscri{)tion du pape Damase ou une peinture postérieure encore, du vi* ou vir si(*r|p. n'est pas un procédé sérieux de critique.
Il reste assez de condamnations et de sufjplicos dont les chroni([ueurs hagiographiques chargent la mémoire de Marc-Aurèle. On s'iUonne de rencontrer parmi les victimes le philoso|)he et apologiste chrétien Justin, un homme qui avait publiquement et loyalement exposé les doctrines chrétiennes et les motifs de sa
conviction, une dizaine d'années auparavant, sans (ju'on ait eu, ce semble, l'idée de le poursuivre, pas plus qu'on n'avait inquiété Quadratus, Aristide, ou qu'on ne molesta plus tard Athénagore, Tatien, Mélitoii do Sardes, Apollinaris de Laodicée, Théophile d'Anlioche et TertuUien. Le christianisme était dangereux surtout à l'état de doctrine secrète, aliment d'espérances subversives de l'ordre établi : ceux qui l'étalaient au grand jour et appelaient la discussion rendaient service à l'Etat autant qu'à leur religion. Ils désavouaient les intransigeants et obligeaient les autres à observer les engagements pris en leur nom.
Les Actes du martyre de Justin n'allèguent aucun motif spécial à l'arrestation de Justin et de ses compagnons. Eusèbe l'attribue aux « machinations du philosophe cynique Crescens », jaloux d'un rival qui l'avait plus d'une fois humilié dans des controverses tenues en présence de « nombreux auditeurs ». Justin, en effet, parle de ses démêlés avec les philosophes païens et note ce Crescens comme un ennemi fort capable de lui nuire. Tatien, écrivant vers 155, constate une première tentative de Crescens ; il est possible que le hargneux cynique ait mieux réussi une autre fois. La date du martyre de Justin est, comme toujours, incertaine : elle oscille entre 163 et 167, années pendant lesquelles fut préfet de Rome Q. Junius Rusticus, le maître révéré de Marc-Aurèle en philosophie stoïcienne. Il y a bien aussi quelque doute sur l'identité du martyr Justin et de l'apologiste; mais nous pouvons admettre que Ruinart a victorieusement défendu l'opinion de Baronius contre les objections du Bollandiste Papebroch.
L'interrogatoire est sommaire. Rusticus se borne à constater l'identité des accusés et leur profession de foi. 11 a cependant plus de curiosité que n'en exige la procédure : il demande à l'apologiste à quelle école il appartient et en quoi consiste le dogme chrétien.
11 cherche aussi à savoir en quel lieu se réunissent les chrétiens, — ce qui prouve bien leur caractère de membres d'une société secrète, — et si Justin n'est pas l'homme qui a perverti ses compagnons. Après les invitations à sacrifier et les menaces ordinaires, « le Préfet rendit le jugement suivant : attendu qu'ils n'ont pas voulu sacrifier et obéir à l'édit de l'emjjereur, qu'ils soient battus de verges et conduits à l'exécution, capitale, comme les lois l'ordonnent ». Ainsi furent frappés de la hache Justin, Chariton et Charitana, lliérax, Pœon, Evelpistus et Liberianus.
On a voulu induire de l'expression edicto Imperatoris que Marc-Aurèle avait lancé un nouvel édit de proscription, édit parfaitement inutile, puisque les tribunaux appliquent toujours la règle posée par Trajan. Ou reste, le narrateur ne songe pas plus à Marc-Aurèle (pi'à tel autre empereur. C'est pour lui une époque où « les abominables champions de la superstition des idoles affichaient dans toutes villes et régions des édits impies contre les chrétiens observateurs de la piété et de la religion ».
En 177, au mois d'août, se place l'épouvantable tragédie qui ensanglanta la fête annuelle du culte impérial, célébrée à Lyon par les délégués des trois Gaules. Le récit inséré par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique a la forme d'une lettre adressée par « des témoins oculaires, les serviteurs du Christ qui habitent Vienne et Lyon, en Gaule, à leurs frères qui sont en Asie et en Phrygie». La population lyonnaise détestait lis chrétiens, d'abord comme chrétiens, ensuite comme ('•trangers, des Grecs d'Orient pour la plupart. Tout à roup, on ne sait pourquoi, en l'absence du légat, le ix'uple s'émeut, insulte les chrétiens; les bourgeois font cause commune avec la foule; un tribun de la «ohorte urbaine met en pri^îon tous ceux qu'on lui mène : le légat, à son retour, se met en devoir de les juger. A la première audience, dix chrétiens, <( mal
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préparés et m;il exercés », faiblissent devant la torture et renient le Christ. Des esclaves païens appartenant aux accusés, menacés de la question et stylés par les agents, confessent que les chrétiens font « des repas de Thyeste », commettent des « incestes d'(jKdipe », et autres forfaits iniina^'inables. Sur ce, les accusés sont de nouveau torturés, avec des raflinements de cruauté qui font frémir, puis enfermés dans des cachots sans air, où les moins robustes, comme le vénérable évèque Pothin, âgé de quatre-vingt-dix ans. achèvent de mourir. Les survivants sont réservés pour divers supplices. Le récit met particulièrement en lumière l'héroïsme d'une jeune esclave, Blandine, qui portait dans un corps frêle une àme intrépide. Ramenée dans sa prison après avoir lassé les tortionnaires, elle est attachée à un poteau au milieu de l'arène; mais les bêles refusent de la toucher. Comme on avait appris, sur ces entrefaites, qu'un au moins des condamnés était citoyen romain, le légat juge prudent de suspendre les exécutions et en réfère à l'empereur. Pendant ce répit, bon nombre de renégats (|ui avaient abjuré et se trouvaient encore provisoirement détenus avec les autres rentrèrent dans le giron de l'Eglise, cette «vierge mère», qui les enfanta de nouveau pour la vie éternelle.
La réponse de l'empereur arriva enlin de Home. Conformément à la règle invariable observée depuis Trajan, les chrétiens convaincus par leur aveu devaient être mis à mort, les apostats relâchés. Mais il n'y avait plus d'apostats. Ce revirement mit le comble ù la fureur du peuple et à la colère du légat. Ce gouverneur, naguère si timoré, fit subir au citoyen romain Attale le supplice de la chaise rougie au feu avant de le décapiter. Le dernier jour, Blandine fut amenée dans l'arène avec Ponticus, un enfant de quinze ans. ([ui, souteiui |)ar ses encouragemenls. mourut sans faiblir. Blandine. après avoir subi le fouet, les gritfes
LE SIECLE nES AN'TOMNS
(les bêtes, le gril, enfermée dans un lilot, fut exposée à l'assaut d'un taureau qui la lança plusieurs fois en l'air avec ses cornes, et achevée par le fjjlaive. La fureur du peuple était telle que, les corps des martyrs étant restés exposés six jours durant, les chrétiens n'osèrent pas les enlever. «Ni la nuit ne nous favorisa pour cela », dit la lettre, « ni l'argent ne les persuada, ni la prière ne les fléchit». Les restes des nuirtyi-s turent jetés aux chiens, puis incinérés et les cendres « dispersées» dans le Rhône, les païens croyant ainsi tromper l'espoir de leurs victimes, qui ne pourraient plus ressusciter. Au vi* siècle, on savait que ces ])récieuses cendres avaient été miraculeusement recueillies, et elles étaient en grande vénération.
Cette exécution, qui coûta la vie, dit-on, à [>rcs de cinquante chrétiens, aurait eu pour épilogue, l'année suivante, le martyre des SS. Epipode et Alexandre, torturés et suppliciés à Autun; puis, vers 180, à Autun encore, le martyre de S. Symi)horien. La critique a le devoir de faire remarquer tout ce que ces jécits, mélangés d'horreurs et de sermons édifiants, contiennent de détails suspects, et de faire dans tous ces Actes la part de la littérature. On rencontre dans reux d'Epipode tel discuui's qui rajij^elle le style de Sénèque et une phrase empruntée à Sallustc. Il est vrai que l'hagiographe a eu soin de dire que le Lyonnais Epipode et le Grec Alexandre étaient l'un et l'autre «très érudits dans les lettres». Les païens y déploient une férocité de sauvages, égalée seulement [)ar la description de supplices infernaux. Mais les liomains, par leur goût passionné pour les jeux cruels de l'amphithéâtre, ont mérité que l'on croie tout, ou à peu [irès tout, de ce qu'on leur impute en ce genre. Sans doute, la législation romaine n'ord(uinait point de torturer les condamnés, mais elle n'était i)as tendre non plus. La peine du feu était légale pour les incendiaires, les parricides, les déserteurs, les traîtres; le
supplice (le la croix infligeait les alTres de la mort lente, et la condamnation « aux bêtes » i)Ouvait comporter une grande variété de so«tTrances. Enlin, il est possible que l'intrépidité même des martyrs ait surexcité la cruauté des tortionnaires. Ils voulaient avoir raison des recettes magiques au moyen desquelles, disait-on, les chrétiens savaient se rendre insensibles à la douleur.
En présence de tant de témoignages, quoique de basse époque et de source inconnue, d'ailleurs monotones, sentant le procédé et la rhétorique, on ne saurait prétendre que toutes ces relations soient légendaires. Elles ne sont ni plus ni moins croyables que tant d'autres, élaborées par des clercs soucieux avant tout de certifier l'authenticité des reliques vénérées dans leurs églises. Même si la critique conservatrice parvenait à sauver une partie des réalités cachées sous les légendes, elle n'aurait démontré que ce qui n'est pas contesté : à savoir^ que le christianisme n'était pas une religion licite et que, après comme avant les rescrits attribués aux Antonins, des chrétiens ont pu être condamnés comme chrétiens. En tout cas, il est certain que, par rapport à l'étendue de l'empire, les exécutions de chrétiens furent des incidents rares, qui firent peu de bruit et furent souvent ignorés en haut lieu. Il se peut que Marc-Aurèle ait été informé par son légat de ce qui se passait à Lyon et qu'il ait laissé appliquer la loi ; mais ce n'est pas à lui que revient l'initiative des poursuites, et il est à supposer que le gouverneur lui avait présenté l'affaire sous un jour qui ne permettait pas à l'empereur de désapprouver sa conduite. Sauf une phrase assez dédaigneuse sur l'obsliuat'ion des chrétiens qui sont à ses yeux des fanfarons de courage, on ne trouve pas un mot dans ses Pensées sur ce douloureux sujet. Sa conscience si délicate ne lui reproche rien de ce côté. Comme empereur, l'histoire estime qu'il a souvent manqué d'énergie
et que ses verlii?; mômes, en grandissant l'homme privé, ont fait de Ini un chef d'Elal médiocre : il eût été pusillanime, s'il s'était apitoyé sur le sort de tous ceux que les tribunaux de l'empire avaient jugés criminels et punis comme tels. Il ne faut j)as transporter au II" siècle la sentimentalité et le scepticisme en matière de responsabilité que les criminalistes du XIX' siècle oui si largement développés chez nos contemporains.
La tradition chrétienne, qui, sur le tard, dans les récits écrits sous le Bas-Empire, fait couler tant de sang chrétien sous Marc-Aurèle, est contredite par des témoignages plus clairs, datant d'une époque où les siuivenirs étaient encore récents et pouvaient être contrôlés. Rappelons ici des textes déjà cités plus haut. Vingt ans après la mort de Marc-Aurèle, Tertullien affirme que les chrétiens n'ont jamais été persécutés que par les mauvais empereurs, et que Marc- Aurèle s'est même fait leur protecteur. Mais, dit-on, Tertullien a été induit en erreur parla lettre impériale à laquelle il se réfère. Peut-être: mais un pareil faux aurait-il pu circuler et trouver créance si Marc-Aurèle avait laissé la réputation d'un persécuteur? Argument d'avocat, dit-on encore : les chrétiens avaient intérêt à soutenir, même contre l'évidence, que les bons empereurs les avaient considérés comme de bons citoyens. L'avocat est ici singulièrement audacieux : il défle (pi'on lui oppose un fait contraire à son assertion. Lactance non plus ne connaît pas de persécuteurs entre Domitien et Dèce. Qu'est-ce à dire, sinon que, pendant deux siècles, le christianisme a pu se développer, non pas en toute liberté, mais du moins sous la protection relative d'une autorité qui usait à regret de ses armes et seulement quand l'ordre public était plus intéressé à la répression qu'à l'indulgence? Il y eut sans doute, durant ces deux siècles, des martyrs chrétiens, admirables de constance, mais en petit
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nombre; chaque exécution était motivée par un incident local, souvent par le zèle même d'athlètes de la foi, entraînés à lutter contre les démons et à conquérir la palme du martyre. Même la galerie d'horreurs alignée par les hagiographes est, en somme, assez courte; mais ils l'allongent en montrant dans la perspective des groupes anonymes enveloppés dans la proscription et faisant cortège aux martyrs dont les noms ont été conservées. Parfois cependant, il leur arrive de témoigner eux-mêmes de la ré[)ugnance des autorités pour ces exécutions. Dans la passion de S. Apollonius, soi-disant sénateur et condamné par le Sénat, sous Commode, le préfet Pérennins commence par faire briser les jambes au dénonciateur. TertuUien cite à Scapula l'exemple des chrétiens d'Asie, qui se sont portés en masse au tribunal du proconsul Arrius Antoninus et ont intimidé ce persécuteur. Arrius en condamna quelques-uns et dit aux autres : « Malheureux, si vous voulez mourir, vous avez des précipices et des nœuds coulants! ».
Fût-elle mieux attestée, cette histoii'c des persécutions ne doit pas ternir indéfiniment la réputation de ferme sagesse, de tolérance et de bonté que l'histoire profane a justement reconnue aux Antonins et particulièrement à Marc-Aurèle. Le christianisme n'a rien à gagner au contraste que ses annalistes accusent si violemment entre la tolérance accordée à toutes les autres religions et la proscription théorique, parfois réelle, dont il fut l'objet. Il réveille par là le souvenir des persécutions, autrement longues et meurtrières, par lesquelles l'Eglise est parvenue à consolider pour un temps son unité, et des luttes qu'elle a soutenues, en vertu de principes immuables, contre l'Etat.
Le contraste est, en effet, frappant à l'époque des Antonins. C'est lé moment où les cultes égyptiens sont en pleine floraison, où le baptême de sang appelé taurobole ou criobole s'introduit dans le culte de
Çybèle, et où la religion de Mithra commence à envahir l'armée sans exciter la défiance dn j)ouvoir. Les cmfiereurs, de plus en phis oblif:^és de recruter leurs léffions dans les provinces frontières et jusque chez les Barbares, avaient compris (pie laisser à ces soldats le libre exercice de leurs cultes nationaiix était le meilleur moyen de se les attacher, le meilleur moyen aussi (l'entretenir le courage qu'ils puisaient dans la conliance en leurs dieux. Le mithriacisme était cependant une religion venue de la Perse, de régions avec lesquelles les Romains étaient en état de guerre et d'hostilit('' perpéluelle. Mais cette religion n'inspirait point daniniosité contre les autres, qui se pratiquaient aussi librement dans les camps : elle n'interdisait aucunement de prêter le serment militaire et de rendre hommage aux enseigues impériales. Elle comportait des initiations, et même toute une hiérarchie de grades chez les initiés; mais ces « sacrements », comme on les appelait, bien que conférés dans des grottes sacrées, n'étaient pas et ne pouvaient pas être de« secrets dérobés au grand jour. Dès le temps de Vespasien, la Xye l(igion Apollinaris, qui avait passé sept ou huit ans en Mésopotamiej importait la religion de Mithra sur le Danube. Sous les Antonins, Mithra est adoré sur le Hhin. Soldats et vétérans retraités répandent partout le culte de « l'Invincible ». C'est la l'eligion militaire jiar excellence : elle vole de garnison en garnison sans <pie les « soldats de Mithra» — milites était un grade <lans la hiérarchie mysti(ino — se sentent moins |iour cela les soldats de l'empereur. Ils ne pensaient |)as, comme les chrétiens intransigeants d'aiirès l'EAanirile, qu'on ne peut servir deux maîtres. Le mithria- I isme était même de nature à plaire au gouvernement impérial, étant aussi monarchi(|ue (pie militaire. Comme le soleil qu'il représente, Mithra est le seul maître et roi de l'Univers, et l'harmonie veut que la société humaine soit aussi gouvernée par une seule
volonté. La difTusion du mithriacisme fut si rapide cl si large qu'on put le croire destiné à refouler la propagande chrétienne. A Rome, les grottes [spelaea] mithriaques restèrent d'abord, comme tous les sanctuaires étrangers, en dehors du pomerium, près du camp des prétoriens : mais ce culte pénétra bientôt dans la cité et jusque sur le Capitole. La tolérance des empereurs se transforma en faveur et protection effective avec Commode. Au m'' siècle, les fidèles de Mithra étaient probablement plus nombreux que ceux du Christ : mais, tandis que le christianisme grandissait autonome, se refusant à toute contamination, la religion de Mithra fut mêlée au culte plus large de Sol Invictus, composé hybride de Mithra et de quelque Baal syrien. Les empereurs païens diminuèrent le prestige du dieu en partageant avec lui le titre à'Inviclus déjà communiqué à son hypostase solaire, et les empereurs chrétiens le firent disparaître parles moyens qui n'avaient pas réussi à leurs prédécesseurs contre le christianisme.