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LES APOLOGISTES

Nous ne savons plus ce que contenait l'apologie présent(''e à Hadrien (vers 124) [>ar l'Athénien ou ('vèque d'Athènes Codratus ou Quadralus. Ce qu'en cite Eusèbe n'était pas la partie la plus adroite du plaidoyer, s'il est vrai que Quadratus prétendait avoir connu des personnes guéries ou même, d'a[)rès S. Jérôme, ressuscitées par Jésus. Il était facile, à l'époque, de rencontrer encore plus de personnes guéries par Esculape ou par Sérapis et, dans les temples, quantité d'ex-voto garantissant la réalité lie ces cures. Un peu plus tard, un « philosophe » athénien. Aristide, puis Justin, lui aussi philosophe ronverti. Tatien. Athénagore, Méliton de Sardes, ssaienl aussi de défendre le christianisme auprès ilAntonin et de Marc-Aurèle. D'autres continuent après eux à s'adresser tantôt aux empereurs, tantôt à l'oj)!iiion publique qu'il s'agit de désabuser. Jetons un coup d'œil rapide sur l'œuvre des apologistes, en y com- [trenant la brillante passe d'armes de TertuUien, le l>remier '?) apologiste de langue latine, prédécesseur

et compatriote d'Arnobe et de Lactance. Nous verrons peut-être en quoi leurs plaidoyers étaient insuffisants aux yeux du pouvoir et pourquoi tant d'élo(iuence et de raison n'a rien changé à la politique des empereurs, qui, s'ils ont pris connaissance de ces écrits, comme on peut le supposer, semblent leur avoir opposé la question préalable. L'apologéticpie chrétienne a pris la suite de l'apologétique juive, dont le traité de Josèphe contre Apion nous offre un échantillon. De part et d'autre, mêmes doléances, mêmes attaques, même résultat. Ni les Juifs ni les chrétiens n'ont réussi à démontrer qu'on devait les tenir pour de loyaux sujets de l'empire, et qu'on avait tort de les classer dans des catégories à part.

Le philosophe Aristide, dont on a retrouvé l'ouvrage en 1889 dans une traduction syriaque, engage l'apologétique dans cette voie périlleuse. Il expose (vers 140?) à Antonin que, sur les quatre races d'hommes (^év-rj) dont se compose suivant lui l'humanité actuelle, les Barbares, les Hellènes ou païens, les Juifs et les Chrétiens, les deux groupes polythéistes et idolâtres sont plongés dans l'erreur et l'immoralité qu'enseignent les exemples de leurs dieux; (|ue les Juifs ont approché de la vérité et que les chrétiens la possèdent tout entière, avec les vertus qu'elle engendre. Il insiste assez imprudemment sur la fraternité qui unit ces derniers et qui les intéresse tous au sort de chaque membre de la communauté. C'est déjà la réprobation étendue à toute société humaine en dehors du groupe judéo-chrétien, la revendication du monopole de la vertu et, chose plus inquiétante pour le pouvoir, l'affirmation de la solidarité qui unit les sectaires. L'apologiste ne s'aperçoit pas (]u'il rend avec usure aux païens les calomnies dont il se plaint et qu'il aurait pu être à la fois plus juste et plus habile.

Le philosophe Justin, un Samaritain qui fut platoninicien avant d'être chrétien, veut être ])lus conciliant.

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S'adrcssant (vers 150) à Aiiloniii qu'il honore du titre <le « philosojihe >», il se garde de répudier en bloc tout l'héritage de l'anticiuité. Il voit dans les philosophes grecs des précurseurs, qui ont eu quelques lueurs de la Révélation par les Livres Saints. Tous les a[)ologistes répéteront à l'envi (jue la Révélation inosaïcpie est de beaucoup antérieure aux premiers rudiments de la civilisation hellénique. Socrate et Platon ont été pour ainsi dire des chrétiens avant le Christ. Socrate a été persécuté ccmime les chrétiens, et Platon se fût montré plus complètement disciple de Moïse s'il n'avait été intimidé par la condamnation de son maître. Justin reconnaît même que les stoïciens enseignent une morale louable : aussi ont-ils été poursuivis par la haine des démons, comme Heraclite (?) et Musonius. Il se prévaut d'analogies tirées delà philoso])hie et même des légendes païennes pour montrer que les dogmes chrétiens ne sont pas si nouveaux et si incroyables qu'on pense. Il cite les fils nés de Zens Askiépios ressuscitant des morts, pour prouver que ni la filiation divine de Jésus, ni ses miracles, ne dépassent ce qu'on a cru jusqu'ici possible. Il trahit sans s'en douter l'origine hellénique, réprouvée par le judaïsme, du concept de la Paternité divine, dont les néo-chrétiens ou protestants « libéraux » d'aujourd'hui veulent faire la grande nouveauté, le fonds et le tréfonds du christianisme. Même mystique, comme ils l'entendent, rattachant au Père céleste toute la famille humaine, cette idée était familière aux anciens poètes célébrant « Zeus père des hommes et des dieux », à Sénèque, à Celse raillant les chrétiens qui adorent Jésus comme fils de Dieu, alors que « tons les hommes ont ce Dieu {jour père ». Le paganisme est aux yeux de Justin une sorte de contrefaçon du christianisme, fabriquée par des démons qui cherchaient à imiter ce qu'ils pouvaient savoir de la vérité, en y mêlant, par ignorance et [lar perversité, une foule

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trorreurs. C'est ainsi notamment que les démons ont imité, dans les mystères de Mithra, la communion chrétienne par le pain et le vin eucharistiques. Justin lait bien quelques allusions à l'obscénité de certaines légendes mythologiques et à l'influence de ces exemples divins sur la moralité païenne, mais il s'abstient de développer ce thème facile, que ses successeurs ressasseront à satiété. C'est le plus sérieux et le plus modéré des apologistes. Il atténue autant qu'il le peut l'antagonisme entre la civilisation hellénique et l'enseignement chrétien. })Our en conclure qu'il est injuste de mettre les chrétiens au ban de la société.

Cependant, s'il ne-tient pas à persifler le polythéisme, il se montre intraitable pour l'idolâtrie, qui est proprement le culte des démons. L'influence des idoles est si néfaste qu'on s'en aperçoit aux mœurs des sculpteurs qui les fabriquent. «Tout le monde sait parfaitement », dit-il. « qu'ils ont tous les vices et qu'ils corrom[)ent les fillettes qui travaillent avec eux », sans doute leurs modèles d'atelier. Commettant une méprise indéfiniment répétée après lui et d'après lui. il en veut particulièrement à une statue qu'il croit avoir été érigée, au temps de Claude, comme un hommage public à Simon le Magicien. Il prie naïvement les autorités de faire abattre ce monument scandaleux. Antonin put prévoir ce que feraient les chrétiens des idoles le jour où ils auraient les mains libres. Sur la question importante, l'attitude des chrétiens envers l'Etat, Justin est extrêmement discret. Les chrétien pratiquent une morale très pure; dans leurs réunions si décriées, ils échangent le baiser fraternel, se paitagent le pain elle vin eucharistiques et s'encouragent mutuellement à la vertu. Ce sont des gens inolfensifs, qui paient l'impôt et, par conséquent, rendent hommage à César. Il semble à Justin que la cause est entendue et tout malentendu dissipé, si les empereui> (Marc-Aurèle et L. Verus), ses collègues en philoso-

L APOr.OGETlQl E CHRETIENNE

phie, veulent bien contresigner ses exj)lications et jtublier (TrpoOeTvai) sa seconde Apologie.

C'est encore un philosophe, et même un philosophe athénien, que Athénagore. Il adresse sa « Légation ou Intercession pour les chrétiens » à Marc- Aurèle et (>onimode, empereurs dont le i»lus beau titre est d'être, eux aussi, des philosophes. Pour(|uoi les chrétiens, en dépit de l'innocence de leurs uuxMirs, sont-ils seuls exceptés de la tolérance accordée à toutes les autres religions? C'est qu'ils sont victimes de calomnies portant j)rincipalement sur trois |»oinls. On les accuse d'être athées, de faire des repas de Thyeste (Huédreta o£ï';rva), autrement dit, de cannibales, et de pratiquer des promiscuités à la mode d'Œdipe (OlotTrooetat aiçeiç). L'apologiste entreprend une réfutation en règle de ces trois griefs. Il sait bien sans doute que les païens entendent par athéisme le mépris des <lieux, de leurs dieux, de toutes les religions autres que le christianisme, mépris qui rendait les chrétiens insociables; mais, comme Justin, « est à des philosophes qn'il s'adresse, et il entend par athéisme la négation de la Divinité. Aussi, comme Justin, il démontre aisément que le monothéisme spiritualiste des chrétiens n'est pas l'athéisme, et que l'Etre suprême n'a pa.s besoin de statues ni de sacrilices, comme le culte des détnons, qui « lèchent le sang des victimes ». Il montre les inconséquences, les ridicules, l'absurdité des légendes mythologiques, et, à propos des statues, qui sont toujours le prinripal objet de scandale, il esquisse une histoire de l'art plastique. Quant aux infamies que les païens empruntent à leur mythologie pour en déshonorer les chrétiens, les enij)ereurs sont troj) intelligents pour y croire : ils savent que la loi divine et l'attente de la vie future suffisent ])Our écarter jusqu'à la pensée de l^'ls crimes. Les chrétiens sont chastes, au point |n'iis considèrent le célibat comme un état plus

parfait que le mariage et les secondes noces comme lui adultère. Athénagore dépasse ici la doctrine orthodoxe et risque de rappeler que l'ascétisme chrétien implique le mépris des lois d'Auguste. Il ne néglige pas l'occasion de stigmatiser l'immoralité et U's vices contre nature des païens. A plus forte raison les chrétiens, qui évitent les odieux spectacles des amphithéâtres, qui ne peuvent voir sans horreur verser le sang humain, ne sont-ils pas des cannibales. Comment des gens qui croient à la résurrection des corps feraient-ils de leurs entrailles le tombeau de corps qui doivent ressusciter et qui seront « redemandés » à ceux qui les auraient engloutis? L'argument est singulier et d'une physiologie rudimentaire : je doute qu'il fût plus intelligible pour Marc-Aurèle qu'il ne l'est |pour nous. Au surplus, dit-il, les chrétiens ont des esclaves, pour qui rien ne saurait être caché : on n'en a cependant jamais trouvé qui aient même inventé de pareils mensonges sur le compte de leurs maîtres. La preuve est faible : les chrétiens pouvaient ne garder chez eux que des esclaves chrétiens, et, si l'on en croit les hagiographes, l'assertion d'Athénagore était déjà ou fut peu après démentie par les dépositions d'esclaves qui accusèrent précisément de ces forfaits les martyrs de Lyon. La question politique est passée sous silence. Les vœux à l'adress*' des empereurs, qui terminent le mémoire, ne compensent pas l'imprudence commise dès l'exorde, où Athénagore réclame la tolérance pour les chrétiens au nom du droit reconnu à tous les habitants de l'empire de suivre leurs coutumes nationales (xà TtotTfta). Il oublie que les païens reprochaient précisément aux chrétiens d'être des novateurs sans aïeux.

Si Antonin et Marc-Aurôle ont lu les apologies étudiées et pondérées des philosophes chrétiens, l'ellet (}ue leurs auteurs en pouvaient attendre dut être singulièrement atténué ou annihilé i)ar la publication —

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probablement antérieure à la supplique d'Athénagore

— d'un pani()hlet violent qui porte le titre de Discours aux Hellènes, c'est-à-dire aux j)aïens, par Tatien, un sophiste converti. Ce discours fut-il une conférence ou leçon prononcée devant un auditoire, — ([ui l'eût probablement cons[)ué, — à Rome ou ailleurs, on l'ignore, et ce détail n'importe guère.

Tatien, qui se déclare « né dans la terre des Assyriens », se fait gloire d'être un Barbare. Le christianisme qu'il défend est i)Our lui une doctrine barbare, incompatible non seulement- avec la religion des Hellènes, mais môme avec; leur philosophie, laquelle est un agrégat informe de notions dérivées des livres mosaïques, démarquées et incomprises, et aussi avec leurs institutions, diverses, incohérentes et immorales. Tatien est un Oriental qui n'est pas acclimaté, moins encore que ne sera après lui l'Africain TertuUien. On ne s'aperçoit guère qu'il a été disciple de .Instin.caril prend le contre-pied de la méthode de son « très admirable » maître. Il fait, avec une verve qui supplée au talent, le procès de l'antiquité. Il tourne en ridicule les philosophes grecs, sans analyser leurs systèmes, mais en ramassant sur leur compte les commérages les plus saugrenus, dont il se garde bien d'indiquer la source. Diogène est mort d'indigestion, pour avoir avalé un poulpe tout cru ; Aristippe était un débauché hypocrite; Platon un goinfre; Aristote un ilagorneur; Heraclite un vaniteux qui tranchait du médecin et mourut suffoqué par un cataplasme de bouse de vache; Pythagore un radoteur; Empédocle un fanfaron; Zenon, le panthéiste, traîne la divinité dans les immondices, et Cratès mariait son ills au lupanar. Les philosophes contemporains sont dignes de leurs prédécesseurs, comme, par exemple, ce Oescens — l'ennemi personnel de Justin et de Tatien

— « qui avait fait son nid dans la grande ville et surpassait tous les autres par sa pédérastie ».

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Ces plaisanteries de goût douteux ne tiraient pas à conséquence. Lucien s'en était permis de plus spirituelles sans scandaliser personne. Tatien comprend qu'il est peu utile de batailler contre la mytholof^ie, dont les païens eux-mêmes font peu de cas : il s'attaque de préférence à l'astrologie et à la magie, qui sont aussi œuvres des démons. Il ne pouvait être par là qu'agréable aux autorités ; et de même, la partie didactique de son discours, sa théorie du Logos et sa psychologie, devaient être choses indifférentes aux profanes qu'il menace de la damnation éternelle. Mais quand il rudoie les institutions et les mœurs de la société païenne, le ton devient hargneux, et il lui échappe des mots significatifs. Ce qui lui fait condamner la législation des Hellènes, c'est que les lois varient d'une cité à l'autre : « il faudrait, en effet, que tout le monde vécût sous un seul et même régime ». Faire régner partout une loi unique, la loi de Dieu, c'est l'idéal des religions cosmopolites. Dire que les Romains favorisent la pédérastie n'est qu'une impertinence -, mais vilipender les femmes qui ont beaucoup d'enfants, c'était aggraver un grief (pie justifiait dans une certaine mesure l'éloge intempérant de la virginité et du célibat. Pompée avait dressé dans son théâtre une statue à une femme de Tralles, une certaine Eiitychis, mère de trente enfants, dont vingt encore vivants au jour de son décès. « Pourquoi », dit Tatien, « si une femme a mis au monde trente enfants, jugez-vous et considérez-vous son effigie comme une œuvre admirable? Elle avait atteint le comble de l'incontinence; elle devait donc être un sujet d'horreur; elle méritait d'être comparée à la truie dont parlent les Romains, celle qui elle-même, pour la même raison, a été jugée digne, à ce qu'on dit, d'un culte mystique ». On ne pouvait railler plus vertement les lois — lois toujours en vigueur — par lescpielles Auguste avait voulu encourager la fécon-

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dite dans le mariaf(e. La statue d'Eutychis n'est qu'un des trente-huit monuments «leslinés à immortaliser les vices, dans la personne des courtisanes, les Sapho, les Phryné, les Laïs, ou des héroïnes mythologiques, comme Europe ou Pasiphaé. Sur ce point, Tatien est d'accord avec Justin : il en veut autant aux artistes qu'à leurs motUdes. Il voudrait jeter dans une fosse les images des deux fratricides. Etéocle et Polynice, «< avec leur auteur Pythagoras ». L'art est |)Our lui un objet de scandale; mais on sent bien qu'il profite de l'occasion pour étaler son érudition en la matière. 11 a ainsi sauvé de l'oubli quantité de noms d'artistes inconnus par ailleurs.

En somme, il a voulu faire non pas un plaidoyer, mais une satire, et il y a réussi. Tout son discours est un réquisitoire contre la civilisation grecque, et son zèle iconoclaste achevait de démontrer la thèse des adversaires du christianisme, représentés à l'époque par Celse. Ceux-ci signalent le caractère judaïque du christianisme, et ils étaient tout prêts à convenir avec Tatien que cette sagesse barbare était incompatible avec les institutions, les habitudes d'esprit et les mœurs de la société civilisée.

C'est en Orient que la propagande chrétienne était le plus active et les passions religieuses le plus surexcitées. Aussi est-ce en langue grecque que se multiplient les apologies, les unes adressées aux empereurs, comme celle de l'évèque Méliton de Sardes à Antonin. celles de Claudius Apollinaris, d'iliérapolis et de Miltiade d'Athènes à Marc-Aurèle; celle d'un Apollonius, sénateur et martyr discourant au Sénat sous Commode; les autres, comme celles des évè(pies Théo[)hile d'Antioche et Denys de Corinthe ou d'un certain llermias, présentées au public sous forme d'exposés de doctrine, mêlées de polémique et de persiflage (Biadupixôç) ou de dialogues où le chrétien a pour adversaire tantôt un païen, tantôt un Juif. Le

christianisme a aussi à se défendre contre les récriminations des Juifs, ces frères ennemis dont il veut s'approprier l'iiéritage. Nous avons encore de Justin ou sous son nom, outre ses deux Apologies, une Exhortation aux Hellènes, un Discours aux Hellènes, et un prolixe Dialogue avec Tryphon le Juif : mais le reste de cette littérature ne nous est connu que par des citations plus ou moins authentiques sur les- ([uelles il est inutile de s'attarder.

Les chrétiens étaient plus clairsemés en Occident. Le premier qui ait écrit en latin — ou peut-être le premier après Tertullien — était un avocat romain, Minucius Félix, auteur du dialogue intitulé Octavius, du nom de l'interlocuteur chargé de la défense du christianisme. On ne connaît de la personne de l'auteur que sa profession : sur la date de l'opuscule, le débat entre érudits est presque scandaleux, l'écart des opinions allant du temps d'Hadrien au temps de Dioclétien. Il est assez probable que Minucius Félix a voulu ne pas laisser circuler sans les réfuter les déclamations de Fronton contre les chrétiens. C'est par lui que nous connaissons le passage cité plus haut sur les débauches secrètes dont le renversement du chandelier donnait le signal. L'interlocuteur païen, Cœcilius, s'en autorise pour reproduire les calomnies courantes, que le chrétien Octavius réfute point par point, en les rétorquant avec usure contre les païens, mais en rejetant la responsabilité du malentendu régnant et des injustices commises sur les démons. Cependant, sous le couvert des démons, il fait de l'histoire romaine une revue agressive, d'une violence que Tertullien lui-même aura peine à dépasser. Romulus était un bandit et un parricide. Rome a spolié «>t ensanglanté l'univers, sans épargner ni les temples ni les prêtres de ces dieux qu'elle s'est mise à adorer après ses victoires. Evidemment, il n'y avait pas là de quoi réconcilier les païens avec le patriotisme des

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chrtMieiis. La doctrine exposée par Oclavius est un rnoiiolhéisnie rationnel, qui se démontre sans le secours de la Révélation. Point de citations bibliques; le Christ n'est même désigné que par une périphrase {religioni nostraehominem tioxiuni et crucemejus adscribitn). On croirait lire un dialogue de Cicéron sur la nature des dieux. Aussi, Ca^cilius se convertit à la lin, et Minucius, qui joue le rôle d'arbitre, a maintenant deux amis chrétiens. C'était sans doute la meilleure manière d'introduire le christianisme dans le beau monde; mais il n'est pas étonnant ([ue Lactance trouve la foi de l'auteur un peu tiède et dise de lui qu'il a montré ce qu'il aurait pu faire pour la défense de la vérité, s'il s'était adonné tout entier à cette tâche.

On n'en dira pas autant de Tertullien (Q, Septimius l'Morens Tertullianus). Le christianisme a trouvé dans ce bouillant et génial Africain le plus ardent, sinon le plus utile, de ses défenseurs. Avec lui, la doctrine a pris conscience de sa force : il la montre envahissant l'empire, unissant dans une même pensée, dans des aspirations communes, des masses résignées encore, mais qui ont soif de justice et qui pourraient, si elles le voulaient, exiger qu'elle leur soil rendue. La date du manifeste intitulé Apologétique est comprise entre 197 et 201, c'est-à-dire postérieure à la défaite des compétiteurs de Septime Sévère, dont Tertullien fait mention, et antérieure au rescrit de l'empereur concernant les chrétiens et les prosélytes judaïsanls, auquel Tertullien ne fait aucune allusion. C'est donc dans une période de sécurité relative que l'auteur a adressé son mémoire justificatif « aux autorités (antistites) de l'empire romain », c'est-à-dire l>robablement aux gouverneurs de provinces.

Il va droit à la question pratique, celle qui domine tout le débat. Pourquoi les chrétiens sont-ils les seuls au monde que les tribunaux condamnent sans exa-

miner s'ils ont commis quelque d(^lil, pour le nom {nomen), sur la simple constatation de leur (iualit(^ de chrétiens? C'est un inexplicable et odieux déni de justice. Il y a, dit-on, des lois qui i»roscrivent cette religion. Ce sont des mesures édictées par de mauvais empereurs, les Néron et les Domitien, et, si elles sont déraisonnables, il faut les réformer. De quoi accuset-on les chrétiens? D'infanticides, d'anthropophagie et d'incestes, c'est-à-dire de choses (jui se fiassent chez les païens et dont les dieux leur ont <lonné l'exemple. On parle encore « du sacrement d'infanticide, du repas qui le suit, de l'inceste après le banijuet, des chiens qui remersent les flambeaux pour bannir la pudeur et couvrir de ténèbres des débauches impies», et on ne prend pas la peine de vérifier. Si ces abominations sont secrètes, par qui en a-t-on connaissance? Ce sont là des inventions stupides, invoquées à défaut de bonnes raisons. On allègue cependant d'autres griefs. Les chrétiens méprisent la religion nationale, en quoi ils sont impies et sacrilèges, et, en ne rendant pas à l'empereur l'hommage qui lui est dû, ils se rendent coupables de lèse-majesté.

TertuUien sent bien que ce sont là les griefs sérieux et les plus difficiles à réfuter, l'attitude des chrétiens sur ces deux points étant chose avérée. Il reconnaît le fait et s'attache à justifier l'intention. Les dieux du paganisme ne sont pas des dieux, mais des êtres fictifs créés par une mythologie scandaleuse, représentés par des idoles dont les démons se sersent comme de masques pour entrer en relation avec les hommes et les tromper. Si les chrétiens les méprisent avec raison, les jjaïens ne leur témoignent i)as non [)lus beaucoup de révérence. Tout le monde sait que leurs temples sont des lieux où l'on fait marché d'adultères et que les logements des prêtres et sacristains sont des abris complaisants. On n'approche pas gratis de leurs dieux : on i)aie pour entier daus les temples, pour pénétrer

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dans le sanctuaire, et cette religion de mendiants quête encore dans les boutiques. Combien est plus tMevé. plus raisonnal)le. plus moral aussi, le nionofluMsuie ("hrétieu. et (juelle aberration de prétendre (pie Rome a dû ses viet«nres à ses dieux, alors que la plupart de ces dieux proviennent de nations vaincues (ju'ils n'ont pas su protéger et ont été vaincus avec elles ! Celui qui règle la destinée des peuples comme des individus, c'est Dieu, le Dieu que les chrétiens prient poni- la prospérité de l'empire. Ils prient donc aussi i)our renq)ereur, demandant pour lui à Dieu tout ce qu'il peut souhaiter, «< une longue vie, la sécurité de l'empire, des armées vaillantes, un Sénat fidèle, l'honnèleli' dans le peuple et la paix dans l'univers ». Sans donl(>. ils n'otl'rent pas de sacritices, ni à lui. ni pour lui. Les empereurs ne sont pas des dieux, et ils le savent bien eux-mêmes. Mais les chrétiens les placent plus haut que tous les dieux païens ensemble. L'empereur est à leurs yeux le premier après Dieu, de (jui il lient son pouvoir. Ils refusent de jurer par son Génie. |);ii-<"e (pie les génies sont des démons; mais ils consentent à jurer par son salut. Que veut-on de plus? Doit-on les traiter en ennemis publics, en ennemis du genre humain, parce qu'ils ne prennent point part aux spectacles et bombances indécentes par lesquels on fête, ou plutôt on déshonore, les anniversaires impériaux? Est-ce parmi eux que l'on trouve des factieux et des prétendants? S'ils étaient animés des sentiments qu'on leur suppose, comme il leur serait facile de se venger ! Ils sont si nombreux que, en s'expatriant. ils feraient le vide dans l'empire; et, ne fussent-ils (ju'un petit groupe, « une seule nuit et quelques petites torches » leur suflîraient. Ce sont de bons citoyens, dont Tertullien étale au grand jour les pratiques inolTensives et les mœurs irréprochables. La doctrine leur fait de « l'innocence » un devoir, à tel point <]ue qui se rend coupable d'un méfait quelconque n'est

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plus chrétien. Cette doctrine lonr inspire aussi un courage, un mépris de la douleur et de la mort, qu'on admire chez les philosophes, mais qu'on appelle l'olie (juand un chrétien « soulTre pour Dieu >>.

Tertullien a fait comme une autre édition de son Apologétique, adressée « Aux Nations », c'est-à-dire au grand public. Là, il se sent plus à l'aise pour flageller la cruauté imbécile des païens qui proscrivent le christianisme sans le connaître et sans vouloir le connaître, ignorants qui répètent encore, sur la foi d'un fieffé menteur comme Tacite, que les Juifs adorent un baudet, et, pour avoir vu une caricature faite par un Juif renégat, s'imaginent que les chrétiens en font autant. Cela leur sied bien, vraiment, à eux qui ont des dieux à tète de chien, de lion, à pieds de chèvre, et des cornes au front ou des ailes sur le dos! Tertullien fait une charge à fond contre le paganisme composite, assemblage informe de cultes hétérogènes, de légendes absurdes et immorales; et il trouve particulièrement ridicules les, petits dieux romains recensés par Varron. De pareilles religions ne pouvaient engendrer que des mœurs déplorables, celles précisément que les païens imputent aux chrétiens.

On peut dire que Tertullien a épuisé toutes les ressources de l'apologétique chrétienne, sous sa forme offensive. La polémique se continuera après lui, dans la même voie et avec moins détalent, mais sans découvrir d'arguments nouveaux. Si le débat avait porté sur la valeur comparée des religions, au point de vue de la doctrine et de la morale, il eût été tranché par les apologistes. Mais ils semblent à peine soupçonner où gît pour le gouvernement le nœud de la question, et que le conflit n'est pas entre le christianisme et l'hellénisme, mais entre le christianisme et l'Ktal, gardien de la paix publique. Ils ont grandement raison de lever le secret qui entourait leurs mystères, d'exposer la nature et les motifs de leurs croyances et d'afllrmer.

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avoc une énorj^io iiulifi^nëe, l'innocenco de leurs mœurs. Ils écartaient par là les ^'riefs les plus pO]>ulaires et ne risquaient (jue de n'être pas crus sur parole. Mais le zèle même avec lequel ils attaquent, dans le polythéisme, le culte satanique des idoles ne pouvait manquer de sugiSîérer aux gouvernants l'idée (pie, le jour où les chrétiens disposeraient de la force, ils considéreraient comme un devoir de jtroscrire les autres religions.

Les chrétiens n'étaient pas les premi(M's, tant sen l'aut, à ridiculiser la mythologie. Les philosophes et, de temps à autre, les |)oètes comi([ues ne lui avaient jioint ménagé leurs critiques et leurs railleries; mais ils la considéraient comme un vêtement tissé par la fantaisie des poètes et des mythographes, et qui ne tenait pas au fond de la religion. Ils ne la fouillaient point avec l'âpreté sarcastiquc de gens qui, prenant SCS légendes pour des dogmes, y ramassaient toutes les ordures et partaient de là pour déclarer non pas -seulement ridicule la mythologie, mais détestables les mites sous-jacents, dont elle avait fait oublier le sens primitif. Ce sens, les stoïciens avaient |)rétendu le retrouver et l'accommoder à la morale en traitant la mythologie par la méthode allégorique. Ils avaient même fait en ce genre des prodiges d'ingéniosité, relatés, entre autres, par le philosophe Annœus Cornutus. Le procédé a sei'vi depuis. L'allégorie a permis à de savants exégètes de faire du Cantique des Cantiques un hymne à l'amour spirituel qui lleurit dans la virginité et d'en introduire des versets caractéristiques dans l'Office de la Vierge.

En somme, en s'attaquantavec cette persistance à la mythologie ou délaissée ou transformée en un symbolisme édifiant, les apologistes s'acharnaient sur un fantôme. Ce qu'il y avait de vivant alors dans l'heUéiiisme, c'était, dans les hautes classes, où les philosophes Jouaient le rôle de directeurs de conscience.

une religiosité vague, qui cherchait à extraire du polythéisme une conception plus élevée d(; la Divinité; plus bas, les religions orientales depuis longtemps accueillies dans l'empire, et surtout, dans les classes po]»ulaires, une foule de cultes de toute provenance, voués aux patrons de milliers de corporations ou collèges d'artisans, où ils tenaient la même [)lace que les saints dans les corporations et confréries du Moyen Age. Du reste, on tient pour chose aujourd'hui démontrée qu'aucune religion n'est par essence et délibérément immorale; que toutes se mettent d'accord avec la morale ambiante et doivent s'y maintenir sous peine de disparaître. Mais, la mythologie eût-elle été d'un si pernicieux exemple, il ne suit pas de là que les païens fussent des êtres vicieux, que leurs prêtres fussent, comme leurs dieux, des professeurs d'immoralité et les temples des lieux de débauche. Les apologistes, qui se disent calomniés, ne vérifient pas davantage les imputations qu'ils rétorquent contre leurs adversaires, et la perpétuelle revendication du monopolo de la vertu pour les chrétiens devait paraître aussi importune alors qu'elle i)eut l'être aujourd'hui. I^our des gens qui se savent détestés, il est au moins imprudent de manifester à chaque ligne une antipathie irré.conciliable pour les habitudes d'esprit et les mœurs de la société dont ils se disent bannis. L'horreur des chrétiens pour les statues, qui étaient toujours k leurs yeux des œuvres et des masques des démons, devait aussi paraître bien puérile aux Hellènes : elle rappelait trop l'origine juive du christianisme, l'inintelligence proverbiale des Juifs, qui, incapables de distinguer entre la matière et le symbole, répétaient depuis des siècles que les Gentils adoraient des dieux de pierre et de bois. Les chrétiens froissaient ainsi des païens qui ne se croyaient pas si vicieux et si stupides, éveillant et entretenant des rancunes personnelles, plus dangereuses que des conflits de doc-

I, APOLOGETIQUE CHBETIENNE

Irines. Ils ne se doutaiont pas qu'un joiw viciidrail où rEirlise, cessant d'èfro ioonoclasto. aurait aussi ses statues, voire des imapes miraculeuses, entourées <l'une vénération qui les eût scandalisés.

Le débat sur la moralité comparée des religions a peut-être agi sur l'opinion publique; mais ce n'est pas là que les empereurs auraient trouvé des raisons de modilier leur attitude envers les chrétiens. Les premiers a|)oIo,iristes ne se rendent pas comjjte de la raison d'Etat qui dirige la politique impériale. Ils y touchent comme sans s'en douter, avec la sécurité naïve d'une conscience pure. Nous avons vu qu'Aristide partage l'humanité en (pjatre groupes associés deux à deux : d'un côté les idolâtres, Barbares et Hellènes; de l'autre les Juifs et les chrétiens; ceux-ci éclairés par la Révélation, ceux-là en proie à l'erreur et aux vices. C'est bien à peu près ainsi qu'on devait classer en haut lieu les habitants de l'empire, mais sous d'autres rubriipies : d'un côté, les j)olythéistes, tolérants on indilïerents en matière de religion; de l'autre, ceux pour qui était seule obligatoire une loi divine, étroite, intolérante, faisant de ses fidèles une société à part où l'autorité de l'empereur était méconnue. Tatien abonde dans ce sens : c'est le Barbare qui bafoue et humilie la civilisation hellénique, au nom d'une doctrine qui a pour support le livre de Moïse et les prophéties. Tertullien sait bien qu'il ne peut esquiver la question des rap{)orts du christianisme avec l'Etat. Il sait ([u'ou reproche aux chrétiens d'être des déserteurs de la société et de constituer comme un peuple à part, distinct des Romains et mis à la suite des Juifs. Il trouve cette classilicatiou ridicule et feint de ne pas comprendre que par Romains on entend les loyaux sujets de l'empire. « On nous appelle une troisième race », dit-il; « mais où mettrat-on les Grecs, et aussi les Egyptiens, et les Phrygiens qu'on dit plus anciens que tous les autres? Les chré-

I, IMOLERANCE RELIGIELSE ET LA POLITIQUE

liens sont-ils donc faits autrement que tout le monde? » Plaisanter n'est pas répondre. Il vise évidemment mais ne réfute pas sur ce point particulièrement délicat le Discours Véritable de (^lelse. L'ouvrage du i)oléniiste païen, publié vers 180, nous serait tout à fait inconnu si Origène n'en avait cité, pour les réfuter, de nombreux passages qui ont permis de le restituer presque en entier. Celse se place, pour attaquer le christianisme, tantôt au point de vue de la philosophie platonicienne, tantôt au p(jint de vue du judaïsme alexandrin. Les chrétiens, combattus de part et d'autre, sont pour lui une nouvelle race d'hommes, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la justice et se faisant gloire de l'exécration commune. Leur doctrine a, bien des points communs avec celle des Juifs; mais l'esprit exclusif et antisocial qui les anime, Celse l'excuse chez les Juifs. « Après tout », dit-il. Il la religion des Juifs est la religion de leurs pères. En y restant fidèles, ils ne font rien que ne fassent aussi les autres hommes, qui gardent chacun les coutumes de leur pays. Et même il est bon qu'il en soit ainsi, parce que les différents peuples ont choisi des lois différentes et qu'il faut que, dans chaque Etat, les citoyens suivent chacun les lois établies... Si donc, en vertu de ces principes, les Juifs gardent avec un zèle jaloux leur propre loi, il n'y a pas lieu de les blâmer, mais ceux-là plutôt qui abandonnent, pour passer à la religion juive, les croyances dans les- (juelles ils ont été nourris ».

Je ne crois pas qu'on ait jamais mieux défini la politique romaine à l'égard des religions, mieux indi- (jué les motifs et aussi les limites de sa tolérance. Si Celse avait été le confident des empereurs, on le pren- <lrait pour un interprète attitré de la pensée gouvernementale. Avant le christianisme, il y avait dans l'empire deux sociétés qui vivaient côte à côte; l'une

l'apologétique chrétienne 281

bigarrée, faite de nations et religions nationales qui se sujiportent entre elles; l'autre, race isolée, minorité intéressée à entretenir des rapports pacifiques avec les païens et qui accepte l'interdiction de sa pro- |)agande. En voici une troisième en formation, active, remuante, antipatlii(iu(> aux deux autres et s'accroissant à leurs dépens, faisant de ses adeptes des illuminés qui n'ont d'autre patrie que le ciel et entendent se désintéresser des choses de ce monde où règne l'Esprit du mal. Ces gens-là, dit Gelse, constituent des sociétés secrètes. « Les affiliés tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner et pratiquer leurs maximes. Ils s'y lient par un engagement plus sacré qu'un serment, s'y unissent pour violer plus sûrement les lois et résister plus aisément aux dangers et aux supplices qui les menacent ».

Là était précisément la question, non plus religieuse, mais politique. Jusqu'à quel point le christianisme était-il — et surtout paraissait-il — compatible avec Tordre social actuel et les devoirs du citoyen? Pour répondre à la question, il ne faut pas se contenter des écrits apologétiques; il faut voir de plus près les réalités dont ils donnent une idée incomplète.

Le devoir le plus général et qui comprend tous les autres est d'obéir aux lois et à l'empereur. Dès le début, au temps où les chrétiens attendaient à bref délai le retour du Messie et la fin du monde, les premiers apôtres avaient senti le besoin de refréner l'instinct révolutionnaire qu'impliquaient ces espérances et d'éviter une rupture prématurée des liens sociaux. Nous avons vu avec quelle insistance ils recommandent l'obéissance aux pouvoirs établis, y compris l'autorité du maître sur les esclaves. Les évangélistes diront aussi : « Rendez à César ce qui est à César ». C'était une règle provisoire, à observer en attendant que fût réalisé l'idéal messianique. Sur la terre comme au ciel, l'idéal rêvé était une société

d'où les méchants seraient exclus et où la loi de Dieu serait seule maîtresse. Cette loi, c'est précisément celle qu'ignore la société païenne, le monde, dont les religions idolâtres, les mœurs, les lois, sont inspirées par les démons. Aussi S. Paul, écrivant aux Corinthiens, engageait les iidèles à ne pas soumettre» leurs différends aux tribunaux « du dehors », à la justice humaine, administrée par des gens « méprisés dans i'Eglise », mais à les arranger entre eux. Ainsi, l.t société chrétienne doit vivre sous ses propres lois, méprisant les « injustes», les « infidèles », qui appliquent les lois faites par eux. Toute la théorie de la juridiction ecclésiastique est là en germe, et nous verrons qu'en elTet c'est la première concession que les évêques ont demandée et obtenue de Constantin.

L'idéal d'une société renouvelée, régie par la loi de Dieu, est si beau que les apologistes les plus réservés ne peuvent se tenir d'y faire allusion. Justin invoque la parole divine : « Mon royaume n'est pas de ce monde », pour rassurer les empereurs, sans songer que d'autres s'autorisaient de cette même parole pour se désintéresser de tout souci d'ordre social ou politique. Dans un autre passage, il explique que les lois humaines sont mélangées de bien et de mal : le bien vient de la révélation divine ; le mal, « des mauvais anges, qui les ont accommodées à leur propre perversité pour la délectation de ceux qui leur ressemblent ». La conclusion sous-entendue est que les lois, actuellement faites par et pour les pervers, doivent être expurgées de î'ajjport des démons et rendues conformes à la loi de Dieu pour mériter d'être obéies. Tatien dit crûment que les chrétiens n'obéissent qu'à Dieu. « Séparés de la doctrine commune et terrestre, obéissant aux préceptes de Dieu, nous répudions tout ce qui a pour base les opinions humaines ». Tertullien, relativement modéré dans V Apologétique, avoue franchement ailleurs que l'Es-

l'apologétique chrétienne 283

prit-Saint a atîranrhi les chrc^tiens du joiifî i\o l'idolâtrici et (jii'ils maintiendront la Joi faite pour eux (jyroprin cliristiowrum). Origène n'est pas plus discret. Les ehrétiens n'ont que faire des emplois publics et magistratures municiitales. « sachant que <lans chaque ville il existe une autre organisation de |»atrie (àXXo <7y(jTT|U.a TîaTsîSoç) fondt^o par le Verbe (ie Dieu ». Il a commenc(^ par justifier, contre Celse, ces associations séparatistes — le principal grief contre les chrétiens — en disant que ceux-ci ont bien raison de s'associer contre le diable, contre le jiolythéisme el ses idoles.

Ceci n'est jjIus de la théorie, mais de la [)rati(pie. Ces sociétés qui s'isolent volontairement du milieu ambiant ont un gouvernement à elles et des ressources que lacharité fraternelle ne laisse'point tarir. Tertullien explique que, « si les chrétiens ont une espèce de caisse» {quod arcae genus), elle n'est remplie que par des cotisations mensuelles tout à fait facultatives, et qu'elle ne sert qu'à soulager les orphelins, les vieillards, à envoyer des secours aux chrétiens condamnés aux mines ou déportés. Mais bientôt sa verve l'emporte. Il touche à une question délicate. « Nous autres sommes frères jusque dans l'avoir familial, qui chez vous rompt parfois la fraternité. Etant associés d'esprit et de cœur, nous n'hésitons pas à mettre en commun notre avoir. Tout est commun chez nous, sauf les épouses ». C'est bien ce que disaient les païens de ces sociétés secrètes, où ils croyaient de plus que l'on pratiquait aussi la communauté des femmes. Ailleurs, il exagère le nombre des chrétiens dans le passage célèbre : « Nous sommes d'hier et nous avons rempli toutes vos appartenances, villes, îles, châteaux, municij)es, les camps eux-mêmes : nous ne vous avons laissé que les temples » . Il enfle de même leurs ressources pécuniaires, s'amusant à opposer la générosité des chrétiens à la ladrerie des païens. Malgré les quêtes que fait leur « religion men-

(liante », malgré les taxes perçues à l'entrée des temples, « les revenus des temples baissent chaque jour, car qui maintenant donne à la quête? Nous ne suffisons plus à secourir vos mendiants, hommes et dieux. Que Jujiiter tende la main et il recevra, puisque notre compassion dépense parfois plus par quartier que votre religion par temple ». Les chrétiens faisant l'aumône aux dieux païens! On voit que Tertullien sait manier l'ironie : mais les adversaires devaient en tirer la conclusion que les chrétiens disposaient de fonds secrets bien approvisionnés. Et cette caisse était gérée par un gouvernement occulte : ici, comme le dit Tertullien, par des Anciens (senfore^-Tïpeffêuxepot) ; ailleurs par des évêques dans le genre d'Ignace ou d'irénée, qui revendiquent un pouvoir absolu et exercent une juridiction à eux.

Ces sociétés vivent déjà sous la loi de Dieu : elles font dans les lois de l'empire le triage de celles qu'elles peuvent accepter et de celles qu'elles réprouvent. Ce triage se fait un peu au hasard, mais porte principalement sur- les lois concernant le mariage. Dès le début, l'opinion des chrétiens sur le mariage a été fixée par Paul : l'état de mariage est une imperfection, tolérée parce qu'elle est nécessaire. Sa doctrine est le contre-pied de la législation d'Auguste, de ces vieilles et « très vaines lois Papiae » que Sévère, dit Tertullien, vient de réformer. Le débat sur le caractère licite ou défendu du divorce et des secondes noces était destiné à durer longtemps. Mais les chrétiens étaient à peu près d'accord pour interdire les mariages entre chrétiens et païens et à considérer un pareil mariage comme annulé par la conversion de l'un des époux, la vie commune devenant impossible. Ces interdictions pouvaient jeter le trouble dans les familles, et nous en verrons plus loin la preuve : mais elles n'étaient encore que de la résistance passive à des lois qui, après tout, ne contrai-

l'apologétique chrétienne *85

gnaient personno à so marier. Ce fut autre chose «[uaïul l'autorité occlésiasti(jue, qui commençait à aiTermir sa hiérarchie, déclara valables à ses yeux des mariages formellement interdits par les lois de l'empire. Au temps d'Elagahal, l'évcque de Rome Calliste permit aux femmes chrétiennes appartenant aux deux ordres jjrivilégiés d'épouser des prolétaires et même des esclaves. C'était aller directement à rencontre d'une interdiction légale, incitera la prati(jue d'unions le [)lus souvent clandestines, désavouées par les familles, et (pie la loi persistait A ranger dans la catégorie du concubinage. Tertullien, d'accord en cela avec l'orthodoxie future, ne reconnaît comme légitimes que les unions « déclarées à l'église ». L'Eglise n(> [)ouvait encore lier et délier que les consciences chrétiennes; mais elle visait déjà à légiférer sur le mariage, cette clef de* voûte de la société, dont elle s'est emparée plus tard et qu'elle refuse obstinément de restituer aux Etats modernes.

En thèse générale, l'obéissance aux lois n'est pas pour les chrétiens, les sans-patrie, comme dit Celse, un devoir : mais il suflit à l'Etat d'obtenir, faute de mieux, l'obéissance effective. En aucun temps il n'est parvenu à obliger la conscience autrement qu'en s'appuyant sur nn sentiment religieux. C'est précisément ce qu'avait voulu faire l'Etat romain en instituant le culte impérial, ou plutôt en favorisant son éclosion spontanée. L'empire romain était trop grand, composé de nationalités trop disparates et inégalement civilisées, pour qu'un sentiment patriotique commun à tous les membres de ce vaste agrégat de peuples fit comprendre à chacun sa solidarité avec le tout. Et ■ encore la conscience de la solidarité ne suffit pas au H patriotisme, qui n'est pas l'intelligence de l'intérêt K bien entendu, mais un sentiment plus haut et plus B fort, religieux au fond, (;apable de décider l'individu à ^L sacrifier son intérêt présent, sa vie même, à cet être

286 l'intolébance religieuse et la politique

idéal et aimé qu'est la patrie. Pour les habitants de l'empire romain, l'idéal absent de la patrie commune était suppléé par la divinité ou, comme on disait, le Génie de l'empereur, personnification de l'autorité providentielle et délégation divine qui gouvernait le monde visible. Nous avons déjà fait remarquer à plusieurs reprises que l'horreur du serment civique rendait les chrétiens incapables de tous offices publics, civils et militaires. Il ne faudrait cependant pas exagérer l'importance du culte impérial comme obstacle opposé au christianisme, et la mesurer au rôle qu'il a joué en pratique dans les persécutions comme moyen commode de rechercher les chrétiens et de les convaincre d'incivisme. Les particuliers n'étaient nullement obligés de participera un culte quelconque, de rendre publiquement hommage et prêter serment à l'empereur. Cette obligation n'incombait qu'aux fonctionnaires ou magistrats et aux soldats, et nul, avant le Ba-s-Empire, n'était forcé d'accepter des fonctions publiques ou d'entrer dans l'armée.

Il n'en est pas moins vrai que l'Etat devait considérer comme dangereuse une propagande qui rendait tant d'hommes incapables de lui rendre des services et les détachait de la société dont leur abstention diminuait d'autant les forces et les ressources. Au II* siècle, et plus encore au m*, la défense de l'empire contre les Barbares était le souci le plus pressant. Les armées se recrutaient par engagements volontaires, et la formalité du serment militaire éloignait les chrétiens du métier des armes. Si le serment avait été le seul obstacle, il semble qu'il aurait pu être levé ou aisément tourné, et peut-être le fut-il en certaines circonstances. Tertullien assure, comme on l'a vu. qu'il y avait dans l'armée de Marc-Aurèle des soldats chrétiens, ceux dont la légende a fait la Légion Fulminante, comme elle imagina plus tard la Légion thébaine et multiplia les Saints militaires. Nous appren-

l'apologétique chrétienne 287

cirons plus loin que les chrétiens étaient nombreux dans l'armée et jusque dans la garde impériale sous Diocléfien. Terlullieii oIVre lui-même une concession, eu disant que les chrétiens consentent à jurer ])ar le salut de l'empereur, qu'ils considèrent comme le premier après Dieu. Avec un peu de bonne volonté de part et d'anlre, on eût pu s'entendre. En théorie, le pouvoir impérial émané de Dieu, selon la doctrine de S. Paul, eût «'lé pour les chrétiens ce que les païens a|)pelaienl le numen impérial; et, en pratique, le salut aurait remplacé le Génie dans une formule modiliéeà l'usage des chrétiens. La preuve qu'une transaction était possible, c'est que l'intransigeance chrétienne s'assouplit plus tard au profit des empereurs chrétiens, lesquels, comme vicaires de Dieu, étaient, au titre près, — titre auquel les empereurs païens ne prétendaient pas, — étaient plus dieux que jamais. A Byzance, on les « adore ». Ils ont. sur leurs images, la lèle nimbée comme les saints. Pour Firmicus, ils sont sacro-saints. La chancellerie byzantine appelle couramment leurs édits des « oracles » et leurs actes législatifs des u lois divines »ou « sacrées». L'offrande même de la fumée d'encens perdit son caractère spécifique, au point (pie, dans la liturgie romaine, on encense TofUciant et le cercueil des morts.

Serait-ce donc qu'il y avait dans la conscience chrétienne, ou de certaines sectes chrétiennes, d'autres motifs, préceptes ou préjugés, qui éloignaient des camps les disciples du Christ? Au' dire des Actes apocryphes, les prétoriens convertis par Paul ne voulaient plus retournera la caserne. Si le fait était vrai, il serait inutile de chercher d'autres causes à la persécution dite de Néron. Il n'est pas d'expression qui revienne plus souvent dans la littérature chrétienne que celle de « soldats du Christ ». C'est un hommagt! rendu à la bravoure et à l'obéissance militaires, mais mises au service de Dieu et non pas de César, car on ne peut

servir deux maîtres, a dit le Christ lui-même. Les premiers apologistes, vivant à une époque de paix assurée et au moment où les chrétiens n'étaient encore qu'une infime minorité, ne songent pas qu'il puisse y avoir là un grief contre les chrétiens. Justin trouve tout naturel que les chrétiens, résolument pacifiques, servent Dieu comme les soldats servent l'empereur. Il serait ridicule, dit-il ingénument, que les chrétiens ne fissent pas, pour obtenir des récompenses «incorruptibles », ce que font les soldats pour tenir leur serment. On pouvait parler ainsi à Antonin, mais non plus à Marc-Aurèle ou à Septimc Sévère. Tertullien, qui s'est donné le plaisir d'étaler les succès de la propagande chrétienne en montrant les chrétiens répandus partout et en nombre dans l'empire, sent venir l'objection. Il s'empresse de dire que les chrétiens ne vivent point à part de la société, indifférents ou hostiles à ses intérêts : « Nous aussi, nous naviguons avec vous, nous combattons [militamus], nous cultivons, nous commerçons avec vous ; notre industrie, nos travaux vous profitent ». Il a effleuré en passant le sujet bi-ûlant, comme, plus haut, il a dit qu'on trouvait des chrétiens en tous lieux, jusque dans les camps [castra). Il semble bien que le mot castra figure dans l'énumération parce que son absence serait trop significative. Mais quand il dit : « Nous combattons avec vous », qu'entend-il au juste par là? Il l'a expliqué dans un autre passage. Le service militaire que vise Tertullien, c'est celui de la milice chrétienne. Celle-ci combat les démons, et elle est par là plus utile que l'armée elle-même. Les païens ne s'en doutent pas : ils ne savent pas que, si les chrétiens disparaissaient, eux-mêmes seraient la proie des « esprits immondes » que les exorcismes chrétiens tiennent à distance. De môme, les chrétiens ne souhaitent plus de voir la fin du monde : en priant Dieu de la différer, ils travaillent à consolider l'empire. Aristide et Justin avaient déjà affirmé que Dieu ne con-

l'apologétique chrétienne 289

servait le monde (|iie grâce aux chrétiens, et Méliion (le Sardes soutenait que la [jrospérité de l'empire <latait précisc^ment de la naissance du Christ.

Les empereurs ne j)ouvaient évidemment pas être <lu même avis. J'imagine qu'on eût embarrassé Terlullien en le priant d'explicjuer ])our(|uoi l'empire •'•tait tlevenu si puissant alors «prit n'avait pas encore l'apjiui — pour le moins douteux — des chrétiens^ ou pour quelle raison les démons étaient devenus les ennemis de l'empire qui continuait à les adorer. Tertullien est ici un avocat qui veut gagner sa cause et juge plus utile d'éblouir (jne d'éclairer à fond les <Midroits scabreux. Quekjues années plus tard, montaniste et passé à l'intransigeance absolue, il lâche la bride à son tempérament. « II s'agit de savoir », dit-il, « si un fidèle peut entrer dans la milice, et si on peut admettre à la foi un soldat, même sans grade ou de condition subalterne, qiù ne soit pas dans la nécessité de faire métier d'exécuteur. Il n'y a pas d'accord possible entre le serment divin et l'humain, entre l'étendard du Christ et l'étendard du diable, entre le camp de la lumière et celui des ténèbres : une même Ame ne peut se donner à deux maîtres, Dieu et César ». Paroles de factieux, disait Celse, non sans quelque apparence de raison. C'est une interprétation de la défense évangélique qui fait loi aujourd'hui • ncore pour certaines sectes chrétiennes. Ces survivances attardées nous donnent une idée de ce que devait être jadis la réputation des chrétiens, tenus [>our antimilitaristes, antipatriotes et proprement anarchistes. Il ne serait pas difficile de trouver dans T<'rtullien de quoi justifier de pareilles imputations. « 11 faut vivre, dit-on, pour la patrie, pour l'empire, [lour les siens. C'était l'opinion jadis. Personne ne liait pour autrui, puisqu'on meurt pour soi ». Et ailleurs : « Le chrétien est étranger dans ce monde : il est citoyen de la Jérusalem céleste ».

290 l'im'olérance religieuse et la politioie

Il n'y avait cependant pas unanimitf^ <i'o[)inion entre les chrétiens; mais ceux qui abliorraic'nt le service militaire comme réprouvé par la doctriiie étaient assurément plus fidèles à la parole évangélique : « Tous ceux qui prendront l'épée périront par l'éi)^e ». Peut-être d'autres répliquaient-ils en détournant de son sens une autre parole évangéli(pie : « Je suis venu apporter non la paix, mais la guerre ». Il y avait des chrétiens dans l'armée au temps de Tertullien. Il écrivit son traité de Corona non pas pour défendre, mais pour encourager au martyre un soldat qui, un jour de fête militaire où les soldats, selon l'usage, portaient des couronnes de fleurs, tint sa couronne à la main, parce qu'e, chrétien, il ne devait pas accomplir un rite païen. Tertullien répèle à ce pro[)Os que, pour une foule de raisons, un chrétien ne peut être soldat, et que l<> mieux (pie puisse faire un soldat converti, c'est de (piitter immédiatement l'armée. Origènc reprend le raisonnement de Tertullien sur l'utilité de la milice chrétienne engagée tout entière dans la lutte contre les démons, raisonnement (pii servira plus tard à démontrer l'utilité de la vie monacale. Les chrétiens, dit-il, combaftent aussi poui- l'empereur, mais avec les armes spirituelles; les autres, ils refusent de les porter, car il leur est défendu de tuer leurs semblables. « Nous ne combattons pas (où ffTpaxcuôacOa) avec l'empereur. même s'il V exigeait (xxv sTcsiyy,); mais nous combattons pour lui, installant à côté un camp à nous, où nous adressons des prières à la divinité ». Ces prières, l'es païens n'en faisaiiMit probablement pas grand cas, et ils avaient même des raisons de douter (pie les chrétiens eussent sincèrement le désir de protéger â leur façon une société dont les séparait une antipathie l'éciproque.^ Il est vrai, et Tertullien a soin de le dire, «pie la chute de rem|>ire les (Mivelopperait dans sii mine, el (pi'ils ont au moins un intéri'-l

1, AI'OI-OGETlQt'E CHRETIENNE

matériol à sa conson^aJion. On n'est pas CBCoro aTi tonips où (vors 360) Commodion dira que los Goths Iraitont los rlirôlions on « Irèros ». oîi, plus tard oiîcorc. S. Auiriislin cl Oroso l'oronl rcnianiucr (pic les chrétiens ont des eorclifjionnaircs parmi les liai^ bares et ont moins à les redouter cpie les païens.

Qu'il y ait eu une sorte d'antagonisme entre l'espril chrétien et res[trit militaire, eela n'est ])as diMiteux, et on ne saurait reprocher ni aux chrétiens de s"(>n être fait gloire, ni aux empereurs de s'en être préoccupés. Il se maintint toujours en théorie, même sous Constantin, alors que l'étendard de l'armée était l'étendard du Christ. Lactance croit faire l'éloge du christianisme en disant du juste à la mode chrétienne : « Pour<]uoi fcrait-il la guerre et s(^ mèlerait-il aux fureurs d'autrui, lui qui porte dans son âme la paix perpétuelle avec les hommes? ».Ce sont des idées qui. irré]u"ochal)les au point de vue de la morale ahstrailc. nVn ont pas moins contribué, en dév(>luppant le monachisme, à aiîaiblir le Fias-Empire chrétien. En somme, on voit bien que, quand il s'agit du ser>ice militaire, les apologistes ont conscience de la faiblesse de leur argumentation, tro|i souvent démentie, au dire des hagiogra[)hes. par les réponses saintement audacieuses des martyi"s.

L'obéissanc<' aux lois, le civisme attesté par l'hommage à l'empereur, le service militaire, c'étaient là *\i'<. questions qui intéressaient l'Etat au premier chef. Mais l'ordre, la jtaix intérieure, tout ce cpii dépend de la concorde entre les citoyens, ne paraissaient jtas moins menacés par la proj»agande chi'étiennc. La distorde entrait avec elle dans les familles. Justin l'avait «léjà reconnu, et Teitullien n'en disconvient pas, tant s'en faut. Il n'en a rien dit dans VApolof/tHique, mais il se <léd<mima^M' larg<'ment ;iilleurs. Dans l'édition a l'usage du grand [tublic. il reproche aux païens de p(iii«<T I.i liMJiM' lin tlicisliMnisirie jiis(pi";"i chasser de

(•hôz eux des convortis auxquels ils n'ont rien m reprocher que les vertus enseignées par la foi. Un mari était fort jaloux de sa femme, et non sans sujet. La dame se convertit et devient le modèle des épouses. Son mari la répudie : il aimerait mieux être le mari d'une gourgandine (lupae) que d'une chrétienne. Un père « avait cessé d'avoir à se plaindre de son lîls » : il l'a déshérité. Un maître envoie à Tergastule un esclave qui jusque-là lui était indispensable.

Tertullien s'est chargé de démontrer que la vie commune était impossible entre un mari païen, même tolérant, et une épouse chrétienne. Marié à une femme sans doute beaucoup plus jeune que lui, il se préoccupe de ce qu'elle fera une fois veuve, et il lui adresse deux . longues exhortations. Dans la première, il lui déconseille formellement, au nom de la doctrine rigoriste, de convoler en secondes noces. Puis, compatissant à la faiblesse humaine, il lui permet de se remarier, mais seulement « dans le Seigneur», c'est-à-dire avec un chrétien. Il sait bien que, vu le petit nombre des chrétiens comparé à celui des chrétiennes, ce n'est pas chose facile. Aussi, il insiste sur les inconvénients des mariages mixtes, que l'Eglise devait un jour proscrire, et il entre à ce propos dans des détails pour nous fort intéressants sur les obligations imposées par la nouvelle foi. Ces devoirs sont « des perles qu'il ne faut pas jeter aux pourceaux ».

Plus tu chercheras à les cacher, plus tu les rendras suspects et faciles à surprendre pour la curiosité des Gentils. I^ourras-tu te dissimuler au moment où tu fais le signe (de la croix) sur ton lit, sur ton corps, où tu écartes d'un souffle quelque impureté, où tu te lèves la nuit pour prier? N'aurastu pas l'air de faire quelque opération magique? Ton marine saura-t-il pas co que tu goûtes en secret avant toute nourriture? Et s'il sait que c'est du pain, ne croira-t-il pas que c'est ce pain dont on parle? Un homme qui ignore ces

L APOLOGETIQUE CHRETIENNE

choses acceptera-t-il simplement l'explication? sans gémir? sans se demander si c'est du pain ou du poison? Certains le supportent, mais pour critiquer, pour se moquer de femmes de cette sorte, se réservant de trahir leurs secrets pour le cas, qu'ils prévoient, où ils se trouveraient euxmêmes en danger. Ils le supportent afin d'extorquer à leur femme sa dot pour prix de leur silence, en lui jetant à la figure le nom de la secte et menaçant de plaider avec l'exécuteur pour arbitre. La plupart d'entre elles ne l'avaient pas prévu, et elles s'en sont rendu compte après avoir été dépouillées de leurs biens ou avoir perdu la foi.

Sujiposons que ce mari, qui a dans son for intérieur de si étranges raisons d'être patient, tolère ces pratiques à domicile; comment l'épouse chrétienne se pliera-t-elle aux obliirations mondaines que son mari lui imposera?

Comment pourra-t-elle servir deux maitres, le Seigneur et le mari, surtout païen? 11 ne lui est certainement pas possible de satisfaire le Seigneur suivant la discipline, ayant à ses côtés un serviteur du diable, l'intendant de son maître, chargé d'entraver les désirs et les devoirs des fidèles. Qu'il y ait une réunion à tenir, le mari aura décidé qu'on ira au bain ce jour-là; s'il faut observer le jeune, le mari donnera un festin le même jour; s'il faut sortir, jamais les occupations domestiques n'auront été plus pressantes. Qui donc laisserait son épouse aller de quartier en quartier, faire une tournée dans les taudis les plus pauvres pour visiter les frères? En cas de convocation nocturne, si le moment l'exige, qui supportera volontiers qu'on l'enlève de sa couche? Qui, enfin, lors de la solennité de Pâques, tolérera sans ombragé qu'elle passe la nuit dehors? Qui lui permettrait, sans concevoir de soupçon, d'aller à ce banquet dominical que l'on •iiiTame? Qui soullVira qu'elle se traine dans la prison pour baiser les chaînes du martyr? ou qu'elle échange le baiser avec quelqu'un des frères? qu'elle présente l'eau aux pieds des saints? que, pour la nourriture, le breuvage, elle ait à s'emparer de ceci, à regretter cela, autant de préoccupations en tête? Si un frère en voyage survient, quelle hospitalité trouvera-t-il dans une maison étrangère? S'il faut lui faire quelque largesse, le grenier, le garde-manger seront fermés.

294 1,'lNTOLÉRANCE RELIGIEUSE ET LA POLlTiyt E

Ce petit tableau d'intérieur pmir ménapçes mixtes ne manque pas de piquant, et l'on peut penser que Tertullien en charge les couleurs-, mais les dissensions intestines, le trouble jeté dans les familles par les vierges qui se refusent au mariage et qui. comme Thécla, sont maudites même ]»ar leur m^re, l'exaspération des maris dont les femmes renoncent à la cohabitation, sont, comme on l'a vu, le thème ordinaire, des Actes apocryphes. Comme tous les romanciers, les auteurs de ces éiucubrations indigestes empruntaient bien des traits à la réalité, peut-être même à celle qu'ils avaiejit encore sous les yeux. C'était le commentaire vivant de la parole évangélique: «Je suis venu mettre la division entre l'homme et son père, entre la fille et sa mère, et l'homme aura pour ennemis les gens de sa maison». L'ascétisme chrétien tenait en réserve, pour les âmes d'élite, des préceptes qu'il était impossible de pratiquer sans renoncer au monde et même à la vie de famille. A partir du iv' siècle, le goût de la vie monastique va se propageant de plus en plus, non sans contrister de temps à autre les familles délaissées au nom d'une vocation religieuse. S. Jérôme dira à un disciple qui hésite à se faire moine : « Si ton père se couche sur le seuil de ta porte pour te retenir, passe par-dessus ton père », Eustochie étant entrée en religion, Jérôme gronde et réconforte la mère, Paule. que sa foi ardente ne suffisait pas à consoler, en lui représentant, sur un ton assez irrévérencieux, que, sa fille étant l'épouse de J.-C.,elle est devenue par le fait la belle-mère de Dieu {socrus Dei esse coepisti).

Une religion qui met, sur l'échelle de la moralité, le mariage fort au-dessous du célibat devait nécessairement voir dans la famille un obstacle à la perfection. Jésus n'avait-il pas dit et maintes fois répété qu'il fallait tout quitter pour le suivre et lui sacrifier toute autre afl'ection ?

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