II LA POLÉMIQUE ENTRE CHRÉTIENS
I.os liraillemcnls et brouilles domestiques n'int(^rossaient que médiocrement l'Etat; il ne se sent pas charge de faire régner la concorde au foyer. €e qui est plus grave, c'est que, au u* si6<'le, les chrétiens, divisés eu sectes eunemies, se laissaient aveugler par Widium theologicum et reprenaient les accusations familières aux j>aïens pour eu accabler leurs adversaires. Le dogme était, alors en voie de formation. Les églises chrétiennes étaient assaillies de doctrines écloses au jour le jour, qui engendraient d'âpres polémiques et des inimitiés profondes. C'était le moment où le gnoslicisme ou doctrine soi-disant épurée et fondée sur la connaissance rationnelle (yvwç.ç) identifiée avec la foi (ttictiç (roofa) menaçait <rébranler jusque dans ses fondements et de défigurer le christianisme, en lui substituant une mixture de philosophie pythagoricienne et platonicienne, d'astrologie, de traditions iraniennes et chaldaïques, d'où était à peu près éliminée la révélation consignée dans îa Bible juive. Ce que voulaient les gnosti(pies, c'était détacher le christianisme de sa racine judaïque et en faire vme ]ihilosophie mystique, analogue à ce que fut plus tard le néoplatonisme. Les plus avancés rejetaient en bloc l'Ancien Testament et reléguaient le dieu des .hiifs au rang de Démiurge, De là à conclure que, le monde étant mal fait, le Démiurge était j)eu intelligent, qu'il n'avait pas su défendre son œuvre contre Satan ou qu'il était peut-être Satan lui-même, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut franchi par certaines sectes gnostiques. Ce qui déshonorait la cr(>ation et ce qu'il fallait abolir par l'ascétisme, c'était la prédominance de la matière sur l'esprit, du corps sur l'âme dont il est la prison. La
naissance du Christ, la réalité matérielle de son corps, de sa Passion, de son futur retour, surtout la résurrection de la chair et le Royaume du Christ réalisé en terre, étaient pour les gnostiques des superstitions entachées d'un grossier matérialisme. Le Christ était un être entièrement surnaturel et divin, un Eon émané du grand Etre, qui n'avait vécu sur terre et souffert qu'en apparence. En fait, la spéculation gnostique aboutissait à supprimer la raison d'être du christianisme et à le laisser flotter, à l'état de construction métaphysique, dans les brumes du panthéisme. On faisait remonter l'origine de celte redoutable hérésie à Simon le Magicien, cet indéfinissable Samaritain qui avait été l'adversaire des apôtres. Sous les Antonins, elle avait pour foyer principal Alexandrie. C'est là qu'enseignaient ou de là que partaient les Basilide, les Valéntin, les Carpocrate, diversifiant à l'infini leurs doctrines, mais tous également abhorrés comme d'orgueilleux disciples de Satan par les orthodoxes. Ceux-ci défendirent leur foi avec une énergie passionnée : c'est sous une grêle d'anathèmes qu'ils finirent par étouffer le gnosticisme.
Contre ces pseudo-chrétiens, il ne fallait pas trop regarder au choix des armes. Justin, qui a si bien fait justice des calomnies des païens, n'est plus aussi sûr que ce soient des calomnies quand il s'agit des Marcionites. Il procède par insinuation. « Commettent-ils ces fabuleuses actions si décriées, le renversement du luminaire, les accouplements à l'aventure, les mangeailles de chairs humaines, nous ne le savons pas. Nous savons seulement que vous ne les poursuivez pas et ne les mettez point à mort, du moins pour leurs doctrines ». On voudrait croire qu'il n'y a là que de l'ironie : il serait difficile, en tout cas, d'y découvrir de la charité. On dit que Polycarpe répondit à Marcion, (\m lui demandait s'il le reconnaissait : «Oui, je te reconnais pour le fils premier-né de
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Satan ». Irénée signale aussi la «vie luxurieuse » des hérétiques, et particulièrement des Carpocratiens. Il sait que les Valentiniens corrompent les femmes, (pie des «sœurs» avec lesquels ces soi-disant ascètes sont censés vivre chastement, à la mode apostolique, se trouvent tout à coup enceintes des œuvres de leurs frères. Le renversement du chandelier et les obscénités consécutives chez les Carpocratiens sont choses certaines pour Clément d'Alexandrie, qui ne trouve pas d'expressions assez dures pour qualifier « les infamies de ces émules des chiens, des porcs et des boucs ». Plus tard, au iv* siècle, Epiphane analyse ces tur|>itudes : les gnostiques ont inventé une communion immonde, dont ils vont chercher les éléments aux deux sources de la génération. Ces commensaux des chiens et des porcs se [)rocurent par avortement des fœtus; après les avoir piles dans un mortier et assaisonnés de miel, de poivre et autres ingrédients pour prévenir le dégoût, ils les avalent tout crus. A l'époque, ce n'était [)lus que de l'histoire rétrospective, mais ce genre d'accusations avait commencé de bonne heure entre chrétiens. Paul, en 56 ou 57, écrit aux Corinthiens: «On entend dire généralement qu'il y a parmi vous de rimi)udicité, et une impudicité telle (pi'elle ne se rencontre pas môme chez les païens : c'est au point que l'un de vous a la femme de son [(ère. Et vous êtes enflés d'orgueil!». Calliste, évèque de Rome de 217 à 222, inscrit sur la liste des [lapes et éponyme d'une catacombe célèbre, est un saint, et le prêtre ou peut-être anti-pape Ilippolyte est aussi un saint. Ils ont été réconciliés théoriquement par le martyre; mais, de leur vivant, ils s'accusaient réciprocpiement d'hérésie. Voici comment Hippolyte résume le passé de Calliste. Ce faux pasteur a d'abord été l'esclave d'un affranchi chrétien, Carpophore, faisant partie de la domesticité im[»ériale sous Marc- Aurèle. Il fonda uimî bancjue avec les capitaux de son
maître, fit banquoroutc, yiril la fiiit(> ot fiil ressaisi par son maître, (jiii l'envoya tourner la meule. LilK'r('' enfin par l'intercession des «frères», mais (Ii'iiik'^ de toute ressource», il « imagina une façon <\e mourir » : il voulut se faire martyr. La manière était bien eoiinue. €alliste alla insultera la synagogue, un jour de sabbat, les Juifs, qui aussitôt le rouèrent de coups et !*■ menèrent au tribunal du préfet de la ville Fuscianus. Callistc, condamné aux travaux forcés, fut déj>orté en Sardaignc. Il en fut tiré, avec d'autres martyrs, j)ar une amnistie que Marcia, la concubine chrétienne d'C Commode, avait obtenu(^ de l'empereur. L'intrigant surprit la confiance du ])ape Zéphyrin, tombé en enfance, et lui succéda. Gomme il y avait, dans les hautes classes, plus de chrétiennes que de chrétiens, Calliste s'avisa, contrairement aux lois, de permettre aux ff^mmesde cette condition le mariage avec des plébéiens et des esclaves. Mais ces unions clandestines eurent de fâcheuses conséquences. «Alors, les femm<'s dites fidèles commencèrent à user de drogues stérilisantes et de ligatures propres à exymlser le concept, parce qu'elles ne voulaient pas avoir d'enfant d'un esclave ni d'un homme de peu, à cause de leur parenté et de leur immense fortune. Vous voyez à quelle impiété a abouti cet anarchiste [b avoaoç), qui enseigne à la fois l'adultère et le meurtre! ».
Il n'est pas jusqu'à l'accusation d'athéisme — généralement retournée contre les paï<^ns — r qui n'ait été adressée aussi aux chrétiens dissidents. Pour Ignace, les docètes ou gnostiques sont des athées. Marcion, dit Irénée, en divisant l'unité sul)stantiell<> de Dieu, le supprime {interimit Deum) : il est déicide à sa façon. Platon est plus religieux que les hérétiques, et, en général, ceux-ci sont plus malfaisants et détestables <pie les païens. On se doute bien que les hérétiques ripostaient de la même encre. J^ous n'avons plus leurs écrits, et pour cause : mais nous pouvons en juger [)ar
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los pumphlols que Tertullioii, dovciiu liéuétiquo à son tour, jetait à la tête desmodérét» qui désapprouvaient son zèle farouche, ceux qu'il appelle dédai^nieusiMnent des « |)sy('lii(ines », c'est-à-dire, dans la laii^Mie de S. Paul, des « animaux ». Ce sont des f^'oiidVcs libidineux, (jui ont pour D,i<Hi leur ventre, pour aul(d leur estomac, pour prêtre leur cuisimer. Qu'où ne leur parle pas d'inspirés ([ui prophétisent; ils ne connaissent d'autre Esprit-Saint (pie le fumet des plats, et roter est leur façon de prophétiser. Les agapes de ces genslà sont des ripailles (|ui engendrent le dévergondage. " Vons y tenez surtout », dit le forcené, « parce que, grâce à elles, vos jeunes geus dorment avec leurs steure ». Les psychiqu<'S refusaient le.s honneurs du martyre aux exaltés (pii le recherchaient; Terlullien. en l'evanche, traite de lâcheté leur prudence. Leurs martyrs ne savent pas souffrir; pour soutenir leur courage, ou installe dans les prisons des débits {poplnas) où on les enivre. Il en cite un qui, prisonnier en chambre (eus todia libéra), choyé, ayant bonne table et le bain à sa disposition, est allé à l'audience tellenn'nl hébété par un vin drogué qu'on lui avait fait prendre que les ongles de fer lui faisaient l'effet d'un chatouillement. Incapable de répondre aux questions du présich'id. aidrement que par des rots et des ho- <|uels. il mourut en reniant la foi. D'autres se font mettre en prison ou envoyer au bagne pour la forme, afin d'eu sortir avec un prestige qui leur permette de faire trafic d'indulgences et de réconcilier avec l'Eglise des individus souillés de ténébreuses débauches.
A la lecture de ces furieus<'s diatribes, on éprouve un sentiment de stiqx'faction. Ainsi, tant d'efforts et de talent dépensés à faire l'apologie du christianisme, à vanter la fraternité chrétienne, à montrer sa charité étendue même à ses ennemis, tout cela, les chrétiens risquaient d'en perdre le fruil, en montrant sous un jour si cru l'envers de cette société idyllique et les
ravages quo faisait dans leurs rangs leur propre iiilolérance. Ils avaient fait bonne justice des re[)as de Thyeste, des obscénités résumées par le nom d'OKdipe, des chiens éteignant les lumières et autres inventions saugrenues; et voilà que ces inepties reparaissent sous leur |>lum(% imputées à d'autres cliréliens ! Sans doute c'était entre chrétiens que circulaient ces écrits, cl leurs auteurs se flattaient peut-être de les dérober à la curiosité des profanes. Mais ces polémiques faisaient assez de bruit pour que les païens en eussent connaissance. Du reste, c'est dans son Apologie que Justin stigmatise les gnostiques. Lui qui tii'e argument contre les philosophes de la diversité de leurs systèmes, il pousse l'inconséquence et la candeur jusqu'à proposer à Antonin de lui envoyer un traité en forme qu'il a composé « contre toutes les hérésies qui ont surgi ».
C'était, comme on voit, un secret bien gardé. Aussi, Celse ne manque pas de faire remarquer cette fureur d'éristique chez les chrétiens. « A l'origine », dit-il, « quand ils étaient peu nombreux, ils avaient tous les mêmes sentiments; mais depuis qu'ils sont devenus foule, ils se sont partagés et divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part... Ils se condamnent les uns les autres, n'ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s'ils l'ont encore ». Et plus loin : « Ils se chargent à l'envi les uns les autres de toutes les injures qui leur passent par la tête, rebelles à la moindre concession pour le bien de la paix et animés les uns contre les autres d'uni» haine mortelle ». En effet, les dissidents s'excommuniaient réciproquement. L'antipathie allait jusqu'à interdire entre eux même les relations jii'ivées. Ils pouvaient s'autoriser en cela des exemples et des pr('ceptes des apôtres. « Tous ceux qui se séparent de l'Eglise », dit Irénée, « se condamnent eux-mêmes. Paul nous ordonne de les éviter, après un premier ou un second avertissement. Jean, le disciple dir
L APOLOGETIQUE CHRETIENNE
ScifTiHUir, élond ^Ml(•(>l•o leur condamnation, défendant mémo de les saluer. Car. dit-il, celui (jui leur dit bonjour partici|)e à leurs mauvaises actions ». Plus loin, Irénée insiste (Micore : « Nous n'avons aucun rapport avec eux. ni pour la doctrine, ni pour les moMirs. ni |)Onrles relations quotidiennes ».
Ce n'était pas là malInMireusement un mal passager: Vodium theologicum est inhérent aux doctrines qui croient posséder la véi'ité intéf^rale et en dédnisent le droit de pourchasser l'erreur. Deux siècles plus tard, l'empereur Julien « avaft appris par expérience qu'il n'y a pas de bêtes féroces aussi acharnées contre les hommes que le sont entre eux la plupart des chréliens ». L'expérience s'est continuée sur lui, llétri du nom d'Apostat, cloué au pilori, insulté et calomnié par le donx Grégoire de N'azianze. Elle s'est poursuivie durant des siècles, et l'on ne saurait dire qu'elle est aujourd'hui terminée. La discorde fut donc dès lors endémique dans la société chrétienne, s'ajoutant, comme élément de trouble, au conflit engagé entre elle et la société païenne et à une antipathie non moins forte pour le judaïsme. L'intolérance religieuse ne pouvait plus disparaître. Les chrétiens se fussent-ils réconciliés entre eux, après avoir eu raison du paganisme, que l'animosité entre Juifs et chrétiens, nouri'is des mêmes principes, serait restée — comme elle est restée en effet — incurable. Aussi, les apologistes ne [Mirent avoir gain de cause ni auprès des Antonins. ni auprès de leurs successeurs. Les gouvernants f»ersistèrent à croire «pie le seul moyen de maintenir la paix sociale fondée sur la tolérance était de proscrire h's intolérants, qu'ils tenaient, par surcroît, pour des factieux.
Il est à peine besoin de faire remanpier le procédé, toujours le même. <pi'euqdoient les polémistes mi M|)ologisles chrétiens. Qu'il s'agisse des dieux du jtagani>^ine. de< païens (»u des dissidents, les accusations
302 l'intolérance HELIGIELSE et la I'OLITIÙLE
(l'immoralité, de toutes les plus invériliubles. forment toujours le fond, indéfiniment ressassé, de leurs élucuhrations. On n'entend parler <pie de luxure, de fornication, d'outrages à la nature, de vices enlin (pii forment un contraste violent avec l'innocence virginale et la chaste austérité des mœurs chrétiennes. Là où elles sont abritées par la vraie foi contre la contagion de l'hérésie. Chez quelques-uns, comme Tertullien, c'est une véritable o])session. Ceia est tellement essentiel au genre qu'on retrouve les mêmes imputation!? sous la plume acérée de S. Jérôme, dirigées non plus seulement contre les hérétiques, mais contre la société chrétienne et particulièrement contre le clergé de son t(^mps. Cette société, à l'entendre, n'a de chrétienne que le nom. Jérôme ne voit partout «[ue fausses nonnes, fausses veuves, faux ascètes vivant en concubinage avec des « sœurs agapètes » ou « sousintroduites » (àya-rr-fiTa! — subiniroductae), entrés dans le clergé pour voir et exploiter plus librement les femmes, tous gens « n'ayant souci que de leur ventre et des alentours ». S. J(M-ùine rejoint ici S. P;iiil el le dépasse en virulence.
Mais, àforce d'être répétc'es à tout |)roj)os, ces accusations ne produisaient sans doute plus grand effet sur les gens réfléchis; elles tournaient à la littérature, en habitude dont il reste encore aujourd'hui des traces. M n'en était plus tout à fait de même d'autres griefs allégués d'abord par les païens contre les chrétiens en général et retournés par les orthodoxes contre les hérétiques. En un temps où tout le monde, même les esprits les plus éclairés, croyait à la mîigie et redoutait ses maléfices, où le j^ouvoir se défiait, lui aussi, des consultations magirpies mises à la portée des conspirateurs. Taccusalion de magie pouvait perdre (;eux qu'elle visait. Tertullien sail bien ipie « consulter les asti'ologues, aruspices, augures et magiciens sur la lète da César » est ce que les empereur-
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redoutent lo plus. S. Sévère, qui avait été lui-même accusé de ce genre de curiosité, se montrait, te cas échéant, impitoyable. Les jurisconsultes de l'époque estiment que les magiciens doivent être brûlés \ih, et que, comme il est d('l"enflu non seidement de pratiquer, mais d'étudier la magie, tout détenteur de li\Tes magiques doit être puni de la déportation ou de la peine capitale. Cette redoutable accusation, Irénée (d'après son disciple Hipp(dyte) la jette à la face des gnostiqu<'s-, et particulièrement, comme toujcuirs, des Carpocratiens. « Ils prati<|uent », dit-il, « les arts et incantations magiques; ils fabriquent des philtres et des porte-bonheur, des amulettes qui sont des démons familiers (TraoéSpouç), qui envoient des songes pour tourmenter qui ils veulent, et d'autres maléfices, disant qu'ils ont dès à présent le pouvoir de dominer les princes et fabricateurs de ce monde et même toutes les créatures qui y sont comprises ». De ce passage, d'une obscurité peut-être voulue, il ressort que les gnosfiques se vantaient d'avoir prise même sur la destinée et la vie de l'empereur. Il importail peu au gouvernement que leur maître Simon eût épousé une prostituée, «t TertuHien peut l'appeler fornicateur tout à son aise; mais il avait laissé la réputation d'un thaumaturge extraordinaire, et l'idée qu'il avait légué son art avec ses moeurs à tant de disciples n'était pas sans danger pour eux. Justin semble trouver étrange, dans un passage cite plus haut, que les gnostiques ne soient pas inquiétés : il n'a pas tenu à Irénée ni à l'auteur des Philosophumena que ces demi-chrétiens, demi-philosophes antijudaïsants, n'eussent part aux rigueurs du pouvoir.
En tout cas, c<^s insinuations perfides ou accusations f(»rmelles attiraient l'attention sur des questions que les apologistes évitaient avec soin, ou plutôt (pi'ils ont résolu<'s d'avance en s'en faisfuit une arme contre le paganisme. C'est pour les chrétiens une vérité incon-
testable que les dieux du polylJu''isiTio sont des démons îi^MSsant ou sous leur propr<' nom. ou sous le nom de morts auxquels ils se sont substitués, et que les prétendus miracles qu'ils opèrent, prophéties, cures médicales et autres sortilèges fallacieux, sont des prestiges magiques. Ils réi)ètent sur tous les tons (|ue la magie <'st l'œuvre des démons. La conclusion suit d'ellemême. Mais elle se trouve infirmée par le fait de chrétiens qui, aveuglés par la passion, s'imaginent que tout le monde saura distinguer comme eux entre chrétiens (>t chrétiens, et que les imputalions lancées contre les lu-rétiques ne retomberont pas sur les orthodoxes. A vi-ai dire, ces imprudences n'ont fait qu'aggraver le danger : elles ne l'ont pas créé. Même si elles n'avaient pas été commises, le raisonnement des ajjologistes ne |>ouvait manquer d'être retourné contre eux. Si les miracles païens étaient œuvres magi(iues pour les chrétiens, les païens devaient en dire autant des miracles chrétiens invoqués sans cesse à l'appui de la nouvelle foi, miracles opérés par le Christ, par les apôtres, et même possibles encore aux élus de Dieu.
La magie étant essentiellement le pouvoir de se faire obéir des puissances surhumaines, au besoin par intimidation, qu'y a-t-il de plus magique que le pouvoir de chasser les démons? C'était là le privilège de la religion chrétienne, la preuve de la foi reconnue véridique par l'aveu même des démons humiliés et contraints. Ce pouvoir, les chrétiens le tiennent du Christ lui-même, et ils l'exercent à toute heure. Il est d'une pratique constante, si bien que TertuUien s'en prévaut pour affirmer qj^e les exorcistes chrétiens contribuent largement au salut de l'empire. Il le dit aussi d'une efficacité si sûre qu'il otTre d'en faire publi- (piement la preuve. « Qu'on amène », dit-il, w devant vos tribunaux un individu reconnu pour être possédé «In démon : sur l'ordre de n'im[»orte quel chrétien, cet esprit avouera qu'il est un démon, confessant la vérité
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comme il mont ailloiirs en se prétendant dieu ». Qu'on essaye sur les dieux, comme la Virgo CaMeslis ou Escu[a[»e. « S'ils n'avouent pas qu'ils sont des démons, n'osant pas mentir à des chrétiens, versez sur-le-cham[) le sang de ce chrétien charlatanesque ». Charlatans ou non, des gens armés d'un tel pouvoir ou animés d'une [)areille conliance ne pouvaient inspirer que de la déliance aux gouvernants. C'était bien là de la magie, dans le sens le plus rigoureux du mot. Et (pi'auraienl pensé les païens, si, mieux informés du mystère de l'Eucharistie, ils avaient su que, par le pouvoir d'une formule irrésistible enseignée par le Christ, le pain et le vin étaient transmués en corps et sang de ce même .Jésus, devenu la nourriture des fidèles? Ils en avaient vagiuMiient entendu parler, et ils appelaient cela des festins de Thyeste ; mais, mieux renseignés, ils en auraient conclu que les chrétiens étaient des magiciens consommés, les plus [trodigieux qu'on eût jamais vus. Les a[)ologistes sont très discrets sur ce point <piand ils s'adressent aux Gentils. Justin se contente d'expli(pier que, comme le nom l'indique, le banquet eucharistique, composé de pain, de vin et d'eau, est sanctilié par des « actions de grâces » (eù/xptdTta) au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Mais la présence réelle était un grave sujet de discussion entre chrétiens : il en est souvent question dans leurs écrits. Irénée voit dans l'Eucharistie un renouvellement du miracle de la Résurrection, modèle et gage de la n'surrection promise aux croyants.
Les chrétiens ne ressuscitaient plus les morts ; mais ce pouvoir, qui ne leur avait point été transmis à tous comme celui de chasser les démons, avait été exercé exceptionnellement par les apôtres. D'après les Actes canoniques, Pierre avait ressuscité Tabilha. Les ré<lacteurs des Actes a[)Ocryphes usent moins sobrement de c«'tte jux'uve irrésistibh; de la mission divine des apôtres. On voit, dans ces pieux romans, l'apotre
306 l'intolérance religieuse et la iolitique
Jean inlimidor DoniUieii cm opérant sous ses yeux jtiusiours résurrections, puis ressusciter à Ephèsc d'abord une certaine Cléopàtrc et son mar'i Lycomède. j>uis un prêtre d'Arlémis, qui devient un fidèle chrétien, et encore un vieillard tué par son lils. et enlin. dans l'épisode de Drusiana, rpii parait imité du conlc de la matrone d'Ephèse, ressusciter successivement les trois acteurs du drame. De même, l'afx^ttre Thomas ressuscite une jeune fille, qui raconte ce qu'elle a vu dans son excursion aux Enfers.
Les païens cultivés ne croyaient évidemment pas aux miracles de résurrection invoqués par les chrétiens à l'appui de l-eur foi : ils n'y voyaient que des supercheries. Mais, s'ils y avaient cru, ils y auraient vu le plus détestable emploi de la magie, plus imjtie encore que la nécromancie, qui avait déjà si mauvaise réputation. Les Grecs, philosophes et mylhographes, ont considéré la résurrection comme un attentat à la Nature, une transgression des lois inéluctables du Destin, auxquelles Zeus lui-même se soumet et qu'il ne permet à personne de violer. 11 a été affligé de la mort de son fils Sarpédon, mais il n'a ])as cherché à le ressusciter. Il foudroya son fils Asklépios pour avoir ressuscité un mort. Dans les Euménides, Eschyle fait dire à Apollon : « Quand la poussière s'est abreuvée du sang d'un homme, quand une fois il est mort, il n'y a pas de résurrection : mon père n'a point inventé d'incantations pour cet office ». Celse dira encore, à propos de la résurrection générale attendue par les chrétiens, d'abord, que c'est unees])érance d'un matérialisme abject, « digne de vers de terre », et ensuite, que Dieu ne peut rien vouloir de contraire à la Nature. La croyance philosophique à l'immortalité de l'âme débarrassée de la matière barrait le chemin, pour les lettrés, à la foi en la résurr^'clion des corps.
Mais, à des magiciens capables de ressusciter des morts il devait être beaucoup plus facile de tuer
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dos vivants. TortiiliitMi no so doulo pas (iii'il fonrnit <los pri^loxlcsàcalomnios lorsqu'il chorchc à intimider le i»roc()nsul d'Alriquo, Q. Flavius Scapula, on lui citant des exemples de persécuteurs punis de maladies ou de morts (Mranj.'es et soudaines. Celui-ci a élé frappé de cécité; cet autre fut r(Mi^^é de vers. Scapula lui-même a reçu un premier aveiMissement : il a failli tn''j»asser après avoir condamné aux bêtes Mavilus dlladrumète. Lactance écrira plus tard un mémoire spécial « Sur les morts <les j^orsécuteurs », do ceux qui. pour avoir torlui'é la chair des Justes, ont exhalé leurs âmes coupables on proie à des lléaux célestes <'t des tourments mérités. L'elTroyable description de la maladie de Galère en déliquescence putride et hurlant de douleur est un morceau célèbre. Les chrétiens suivaient on cela l'exemple des Juifs. Comme le Ps. -Daniel, h's sibyllistes et Philon après eux avaient insisté sur les punitions intligées par Dieu aux persécuteurs. Pour les chrétiens comme pour les Juifs, c'étaient des châtiments providentiels; mais plus d'un païen devait être t<'idé d'y voir r(>tïot de malétices servant la venjL'oanco des chrétiens. Spéculer sur les desseins de la Providence est un genre de raisonnement lamilior à c^ux qui prétendent les connaître, et nous pouvons constater (ju'il intervient encore aujourd'hui dans les (puM'olles où la religion est intéressée.
En somme, nous ne savons pas c(; (juc les gouvernants ont pensé de toutes ces accusations, assertions, insinuations, présomptions entre-croisées, dont l'écho s(» réj)ercutait dans la rumeur publique. Nous ne pouvons même pas affirmer qu'ils aient lu les écrits des apologistes, où ils auraieut trouvé la réfutation des calomnies courantes, A plus forte l'aison ont-ils pu ignorer les écrits clandestins où les théologiens versaient pêle-mêle l'exposé des doctrines ésotéri(iues de leurs sectes, les protestations de charité et l'expression de leurs rancunes. Tout [)ort(! à croire qu'ils
n'auraient fait grand cas ni des uns ni des autres. Bien des modernes sont disposés à reprocher à un Marc-Anrèle, par exemple, de n'y avoir pas puisé des motifs de tolérance et de bienveillance à l'égard des chrétiens. Mais, quoi qu'il pûl penser du christianisme à titre d'homme privé, — et il pensait certainement que le christianisme ne valait pas le stoïcisme, — les apologies les plus exem[)lcs de polémique ne rassuraient pas en lui l'homme d'Etat. Ce qui importait au gouvernement, c'était la pratique. En lin de compte, les apologistes ne pouvaient pas faire et n'ont pas fait la preuve que le christianisme s'accommodait mieux que le judaïsme aux institutions <le l'empire, et les martyrs administraient la preuve contraire. Sans crédit auprès des autorités, les apologistes ont probablenient contribué à exaspérer les passions populaires, en vilipendant à tout propos la société païenne et revendiquant le monopole de la vertu pour un groupe dont les chrétiens dissidents eux-mêmes étaient exclus. Aussi, après comme avant, les empereurs continuèrent à considérer les chrétiens comme des factieux et des ennemis de la société. Ce sont même ceux que l'histoire profane estime le plus (|ui ont été les plus redoutés des chrétiens. Le siècle desAntonins se clôt par le règne de Commode (180- 192), qui laissa sommeiller la persécution.
2 I. Le Christianisme persécuté, — Caractère intermittent et incohérent de la persécution, alternant avec de longues périodes de paix : persécutions de Septime Sévère (202-203), de Maximin (235). — Les accommodements avec la police. — La persécution de Dèce (250), reprise par Valérien (257-262). — La persécution de Dioclétien : proscription du manichéisme (287 : épuration de l'armée (2!n) : la persécution générale décrétée contre les chrétiens 303-305), prolongée par les successeurs de Dioclétien jusqu'en 311. — L'apostasie comme but. l'intimidation comme moyen. — Exemples : Tertullien épargné jusqu'au bout (•{• 220); facilités d'évasion offertes à S. Cyprien (257-258y; impunité d'Arnobe. — Les martyrs d'après la tradition hagiographique: les supplices de femmes et de vierges condamnées au déshonneur; doutes sur la légalité et la réalité de ces sentences.
g II. Le Ciiristiaxi.-;me persécuteur. — La liberté des cultes proclamée par l'Kdit de Milan (313). — La politique de Constantin. — La lutte contre le paganisme et la lutte contre l'hérésie, sous Constantin et ses successeurs. — Courte réaction païenne sous Julien (361-363). — Le procès des philosophes sous Valens (vers 370). — L'assassinat d'Hypatie à Alexandrie (415). — L'intolérance s'attaque aux Juifs; restrictions apportées à leurs privilèges : l'antisémitisme ancien et moderne, chrétien et musulman.