LE CHRISTIANISME PERSÉCUTÉ
Il ne iTiCsl pas possible, dans l'espace restreint dont je dispose, de suivre de près l'histoire des persécutions dirifîées contre l'Eglise au cours du in® siècle. Aucune i(l('e nouv(!llc ne vient nriodilier la théorie : la
raison d'Etat resto la môme ; mais, dans la succession tumultueuse d'empereurs improvisés, dont (piel([uesuns sont à peine des Romains, ceux-là seuls eu ont conscience qui ont la volonté et le loisir de s'initiera la tradition gouvernementale. En pratique, il y a cette différence notable que l'Etat ne se contente plus d'attendre les dénonciations, mais les provoque et prend l'initiative des poursuites. Cependant, à mesure que s'accroît le nombre des chrétiens, la confiance dans l'efficacité de la proscription est manifestement ébranlée. L'application en devient hésitante, de temps à autre brusquement remise en vigueur apr6s de longues périodes d'accalmie, où l'on rencontre des empereurs tolérants, comme Caracalla, « nourri de lait chrétien », dit Tertullien, comme Héliogabale. qui était circoncis et avait épousé une vestale, comme Alexandre Sévère, qui plaçait le Christ dans son oratoire, tel même comme Philippe, qui passa pour être chrétien.' L'occasion de ces réveils, importuns au pouvoir, était généralement un désastre éprouvé à la frontière ou une calamité intérieure, incidents qui, comme par le passé, soulevaient les clameurs de la populace contre les contempteurs des anciens dieux. Les poursuites ainsi décrétées sont rarement d<' longue durée. Les empereurs les arrêtent sous une poussée contraire de l'opinion, ou disparaissent eux-mêmes avant d'avoir pu tenir la main à l'exécution de leurs édits. Une vingtaine environ d'empereurs, sans compter les prétendants, se sont ainsi succédé au [touvoir, et on n'en citerait guère plus de cinq ou six ((ui ont eu le temps de l'exercer, ou de l'exercer sur toute la surface de l'empire. Dans le laps de temps de plus d'un siècle qui va de la mort de Marc-Aurèle à la persécution de Dioclétien (180-303), la tradition chrétienne, toujours ignorée de l'histoire profane, signale cinq persécutions officiellement décrétées : celle de S. S('vère (202), celle de Maximin (235-238?). celle de
LE CnniSTIA.MSME AUX HT ET IV*^ SIECLES
Dèce (250-251) coiiliiuiéc parGalliis (252-253) ol Valér'ien (257-261). suivies d'iiiie |)aix ininterrompue d'une (luarantaine d'années.
Durant les longs intenalles de sécurité relative, l'Eglise, proscrite en principe, tolérée en fait, étendait ses conquêtes, s'oriranisait. alTerniissait sa hiérarchie, tenait des synodes |)our discuter les questions de dogme et de discipline, comme, par exemple, le troisième synode de Carthage (256) où assistèrent (|iialre-vingt-sept évèques. Tout cela suppose une liberté d'allures inconnne autrefois, la vie au grand jour, des rapports avoués entr<' la société jniïenue et les églises, cpii ne [jouvaient plus passer, pour des sociétés secrètes. Les chrétiens s'habituaient de plus en plus à frayer avec leurs concitoyens; ils avaient trouvé des accommodements qui leur permettaient d'entrer dans l'armée et de ne plus fuir les fonctions publi(pies. Certains em[»ereurs traitaient même les églises comme des corporations autorisées. C'est ainsi que Gallien leur rendit la propriété de leurs cimetières (261), qu'Aurélien acceptait le rôle d'arbitn> dans une querelle suscitée entre les chrétiens d'Aiitioche et décidait (}ue l'évèque Paul de Samosate, condamné comme hérétique par un synode, devait céder la maison épiscopale, propriété corporative, à l'évèque Domnus reconnu par l'évèque de Rome (273).
Dans ces conditions, une reprise soudaine des poursuites qui rompait cet accord tacite paraissait une sorte de guet-apens : c'étaient maintenant les empereurs qui semblaient conspirer contre la paix publique. Justifiée et raisonnée à l'origine, contre de petits groupes de sectaires réputés insociables, la persécutiou se fait injuste et surtout im|i<diti(pie, «vxercée contre des niasses com()actes au nom de principes affirmés un jour et abandonnés h> lendemain. Elle n'avait plus <l 'autre ellet (^ue d'arrêter la fusion commencée, de réveiller le zèle qui s'assoupissait et de démontrer
l'impuissance de la force brutale contre une loi de jour en jour plus sûre de la victoire.
Ce que nous savons de la persécution de S. Sévère (202), en dehors de la tradition chrétienne, lient dans une ligne de Spartien. Sévère avait dû réprimer encore un soulèvement des Juifs. « En traversant la Palestine, l'empereur édicta plusieurs lois. Il défendit sous des peines sévères de se faire juif [Judaeos fieri vetuit). Il en décida de même au sujet des chrétiens ». D'après ce texte, S. Sévère aurait simplement interdit le prosélytisme juif et la propagande chrétienne, assimilant comme par le passé les deux branches du même tronc, mais n'espérant plus réparer le mal fait et se bornant à en arrêter les progrès. Qu'un pareil édit, dont ni Hérodien, ni Dion Cassius n'ont fait mention, fût inapplicable, on le comprend de reste, (comment fut-il appliqué, nous n'avons là-dessus aucun renseignement, que je sache, du "côté Israélite : pour les chrétiens, les témoignages parlent de poursuites exercées en divers lieux, surtout à Alexandrie et à Carthage, c'est-à-dire dans les régions où les passions poi)ulaires ont dû forcer la raain aux gouverneurs et les dispenser de faire un triage, d'ailleurs impossible, entre anciens et nouveaux convertis.
Après une trentaine d'années, durant lesquelles le christianisme bénéficia de l'indiiTérence ou même de la faveur impériale, Maximin le Thrace reprend la lutte (235) et se propose de la limiter pour la rendre plus efficace. L'autorité ne compte plus intimider la masse des fidèles. Elle cherche à frapper les églises à la tête, à enlever aux troupeaux leurs pasteurs, à provoquer par de longues détentions, par des tortures espacées alternant avec des tentatives de séduction, des apostasies retentissantes. La consigne pour les gouverneurs était de faire le moins de martyrs et le jdiis de renégats possible. « Les juges s'affligent », (M-ril Origèiic vers 248, « si les tourments sont sup-
portées iixoc connv^v : leur joio osl sans bornes (|uan<l ils piMivcnl triompher d'im chrétien ». L'exil, les connscatioiis, les travanx forcés, qui laissaient l'espoir d'amener les obstinés à résipiscence, devaient remplacer le plus souvent la peine de mort. Celle-ci allait contre le but : elle était ambitionnée comme un titre de gloire, non seulement pour le martyr, mais pour son église. Les athlètes du Christ se préparaient aux triomphes sanglants {\m leur vaudraient la couronne céleste et, sur terre, la vénération assurée à leur mémoire. Les lidèles les visitaient dans la prison, et. au lieu de leur conseiller une soumission apparente, comme fespéraient probablement h's autorités, ils les encourageaient à ne pas faiblir. Dans un passage que j'ai cité plus haut, Tertullien montre la femme chrétienne allant « ramper pour baiser h^s chahies du martyr ». du martyr sur lequel se concentre j)Our le moment l'intérêt de la communauté. Depuis qu'il y avait des chrétiens dans les hautes classes et des églises riches, les geôliers étaient d'une complaisance pour eux lucrative, et de même les bourreaux, qui tiraient de beaux bénéfices des précieuses reli(jues des martyrs. Les moyens d'échapper aux poursuites et aux supplices ne manquaient pas non plus et étaient connus depuis longtemps. Tout en faisant étalage de sévérité et menaçant très haut, l'autorité ne surveillait pas de très près les agissements des chrétiens et des subalternes auxquels ils avaient alTair(\ Tertullien signale comme une prati(pie courante les cadeaux au moyen desquels les ( hrétiens achètent le silence des policiers {curiosi) et même, au besoin, s'entendent avec quel(|ue gouv(Mncur indélicat (furunculo aliquo praeside). Il s'indigne à l'idée (|ue des évècjues négocient ces sortes de marchés |»our leur église et s'y prétendent autorisés par une parole du Christ, qui, comme conclusion d'une parabole assez bizarre, avait dit: « Faites-vous des amis
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avec l'arfjont (rini([iiité ». Trafics honteux, dit-il : les chrétiens li;ïiirent. sur h's listes de gens à ex|)l<»iler. à c(Mé des boutiquiers, des escrocs et des entremetteurs. Les agents qui se laissent corrompre et ceux qui les paient sont également malhonnêtes. Mais, corruption à part, l'autorité trouvait son compte à fermer les yeux sur les moyens d'échapper à ses rigueurs, (iomme la persécution était rarement ou plutôt ne lut jamais générale et simultanée dans toutes les parties de l'empire, il était relativement facile de trouver un refuge dans une région où elh^ ne sévissait pas. La fuite n'était pas déshonorante en soi. comme l'apostasie; elle était même, quoi qu'en dise Terlullien, conforme au précej)te de l'Evangile; mais c'était, aux yeux des exaltés, un fâcheux exemple de pusillanimité et, de la part des chefs, une désertion devant l'ennemi.
Les persécutions de la première moitié du m' siècle ont paru des incidents négligeables à Lactance, qui les passe sous silence aussi bien que celles des Antonins. ( Après Domitien », dit-il, « l'Eglise fut non seulement rétablie en son premier état, mais devint beau- <*oup plus glorieuse <'t florissante. Dans les temps qui suivirent, durant lesquels nombre de bons princes ont tenu le gouvernail de l'empire romain, elle n'a souffert aucun assaut des ennemis ; mais, après bien des années surgit un exécrable animal, Decius, qui molesta l'Eglise ».
L'exécrable animal, — C Messins Quintus Ti*ajanus Decius, — à qui l'histoire profane reconnaît de rares (pialités. avait osé, en effet, inaugurer un nouveau système, une inquisition générale et simultanée, qui, invitant à la fois tous les habitants de l'empire à faire preuve de civisme devant des commissions locales, opérerait le criblage des insoumis (250). A l'égard de ceux-ci, tous les moyens de persuasion et de contrainte devaient être employés pour les amener
LE CHRISTIA.MSME ALX 111 ET IV' SIECLES
à fairo acte d'apostasie et les réintégi'<'r ainsi dans le giron de la socic^të. Le système parut donner d'abord, et en peu de temps, les rc^sultats espérés. Surpris en pleine sécurité. ol)li^'és de choisir entre l'apostasie et les plus lerrihles meiiac<'s. nombre de chrétiens faiblirent. J^es uns sacrilièrent aux idoles ou jetèrent le grain d'encens sur le foyer allumé devant les images impériales {lapsi — sacrificati — thurificali — acta facientes) ; il'antres. à la fois timides et ingénieux, pratiipièrent la maxime latitudinaire. qu'on ne doit point la vérité à qui n"a pas le droit de la savoir. Ils se ]irocurèrent, par des moyens qu'on devine, des certificats de complaisance [libclli], conformes au modèle ofticiel et dont, très j)robablement, les gouverneurs ne tenaient pas à vérifier la sincérité. Les papyrus égyptiens nous ont conservé (pudques exemplaires d<^ ces billets de confession païenne, signés et datés de l'année 250/1. Il y est attesté par « des commissaires jtréposés aux sacrifices » qu'un tel a sacrifié et goûté aux chairs des victimes. Les défections ainsi extorquées aux chrétiens remplirent l'Eglise de deuil, de confusion et de discordes consécutives. En etîet, l'orage passé, la réintégration dans le sein des communautés chrétiennes des lapsi ou apostats, des libellatici ou pseudo-apostats, absous par les uns, excommuniés par les autres, suscita d'inlerminables querelles (pii firent à l'Eglise des blessures autr<Mnent douloureuses que cette courte persécution. De là sortit le schisme des Novatiens rigoristes on purs (xaOaio;). comme plus tard le fruit le plus amer de la [lersécution de l)io<iétien fut le schisme, plus tenace encore, des Donalisles.
Dèce périt l'année suivante (251) au cours d'une expédition contre les Goths. Il n'eut pas le temps de continuer l'expérience et de voir tomber ses illusions. Vah'rien, d'abord favorable aux chrétiens, |iarait être n'veuu au système essayé par Maximin : désorganiser
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les éjïlisos et les apj)auvrir ou Cnippanl les mombrcs (lu clergé ainsi que les lidèles apparleuaul à l'arislocralie et conllsquant leurs biens. Ce nouvel assaut, mené par une volonté hésitante, sans méthode et sans confiance dans le succès, ne servit qu'à alFermir la conviction qu'il était trop tard pour réagir contre une poussée irrésistible. Pourtant, au bout de ([uarante ans, Dioclétien, qui venait de réorganiser l'administration de l'empire et croyait avoir assurt- (h'sormais la transmission régulière du pouvoir impérial, se laissa persuader, vers la fin de son règne, qu'il ('•tait assez fort pour repétrir aussi la société, pour en expulser les éléments inassimilables et lui donner une cohésion dont le sentiment patriotique, attesté par le retour aux religions nationales, serait le symbole et h' garant.
Les Perses étaient alors les ennemis les plus redoutables de l'empire. C'est comme secte exotique qu'il |U"oscrivit d'abord (en 287) le manichéisme. Cette religion hybride, à demi mithriaque. à demi chrétienne, avait provoqué des troubles en divers lieux, surtout dans la province d'Afrique, où les passions religieuses (''(aient en constante elTervescence. Les Manichéens sont des gens qui veulent introduis» dans la « modeste cl tranquille nation romaine » les coutumes exécrables et les lois cruelles des Perses ; les propagateurs de la secte seront brûlés avec leurs « abominables écrits » : leurs adeptes seront punis de mort ou de travaux forcés, et leurs biens seront conlis(piés. Les deux Augustes (Dioclétien et Maximien) sont décidés à extirper ce Iléau, et, d'une manière générale, ils considèrent comme un crime de bouleverser les coutumes établies, d' « opposer des sectes nouvelles et inconnues aux anciennes religions ».
Ces sentiments n'annont^-aient pas beaucouf) de bienveillance à l'égard du chrislianisine, (pii d(>i)uis tant d'années était toléré en l'ail. C(> n'était pas une secte
nuuvollo comme lo manichôisine; mais il n'avait jamais (H('' accepté comme rc^lifrion licite, et il se rencontrait toujours des occasions où le zèle chrétien entrait en conflit avec le patriotisme. A Théveste, en 295 suivant les Actes, le jeune Maximilien avait été décapité pour avoir refusé le service militaire, en disant : « Je ne puis être soldat, parce que je suis chrétien. Je ne sers pas le siècle; je sers mon Dieu ». Pareille peine avait frappé, à Tanger, le centurion Marcellus, qui avait endoctriné Maximilien. D'autres faits du même genre, de date flottante et plus ou moins légendaires, comme les6.6()0 martyrs de la Légion Thébaine(?), exterminée à Agaunum dans le Valais, au lieu dont S. Maurice est devenu l'éponyme; à Marseille, le martyre de S. Victor, un officier qui ne voulait plus être que le soldat du Christ et convertissait ses camarades ; ces faits, dis-je, vrais ou vraisemblables, paraissent avoir décidé Dioclétien h congédier d'office les chrétiens qui pouvaient s'être glissés dans le palais et dans les légions (297).
On en frouva sans doufe [dus qu'on n'aurait cru. Aussi Dioclétien conçut le plan d'une persécution qui n<' ferait plus de martyrs, mais qui enlèverait aux chrétiens leurs droits civiques et même, aux esclaves chrétiens, tout espoir d'être jamais afîranchis. A peine l'édit é'Iait-il affiché (303) que le feu prit au [)alais de DiocU'fien à Nicomédie. Ce fut, pour l'elVet produit, comme une répétition en petit de l'incendie de Rome sous Néron. Lactance affirme que le feu fut allumé par des affidés du (^ésar Galère, lequel avait imaginé ce moyen de calomnier les chrétiens et de pousser Dioclétien à prendre contre eux des m<'sures plus rigoureuses. Le peuple, en effet, fut persuadé que les chrétiens, ces ennemis publics, avaient voulu supprimer à la fois les deux empereurs, qui, disait-on, avaient failli être brûlés vifs dans leurs appartements. Quinze jours après, l'incendie se rallumait, toujours d'une façon aussi mystérieuse. Nous n'avons plus, cette fois, de Tacite
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pour diriger — ou égarer — les soupçons. Constantin, ne voulant [)as accuser Galère et encore moins les chrétiens, prit le j)arti (raltril)uer la cause de l'incendie à la foudre. S'il me fallait opter entre ces trois hypothèses, je croirais assez, comme tel historien moderne (Hunziker), que les chrétiens ont bien pu essayer par là d'intimider Dioclétien.
Par un second édit (3(>3). Dioclétien ordonna d'emprisonner partout les membres du clergé, jusqu'aux exorcistes inclusivement ; puis il les lit relâcher, quelques mois après, par une amnistie générale. Il y avait eu dans l'intervalle quelques exécutions, f)rovoqué<'S, paraît-il, par des bravades à l'adri^sse des empereurs et des reproches à l'adresse des apostats. En 304, nouveau revirement : ordre à tous les citoyens de sacrifier aux idoles. Après avoir fait l'essai du système de Maximin, Dioclétien revenait à celui de Dèce. Alors commence la persécution qui, en se prolongeant après l'abdication de Dioclétien (305) et s'<'xaspérant sous ses successeurs, fut la dernière, mais la plus longue et la plus sanglante de toutes. Dioclétien se flattait peutêtre encore de la régler à son gré et de ne pas aller jusqu'à l'etfusion du sang. Comme jadis, l'autorité était toute disposée à ne pas sonder les consciences et à se contenter d'actes extérieurs de soumission, voire même de semblants d'apostasie obtenus par les procédés suivants :
On saisissait un chrétien par les mains, dit Eusèbe; on ramenait à l'autel après lui avoir mis dans la main droite l'abominable sacrifice, el on le relâchait comme s'il avait sacrifié. Un autre n'avait pas touché l'encens, même du bout des doigts : mais, quelques individus affirmant qu'il avait sacrifié, il s'en allait sans souffler mot. Cet autre, hissé en l'air, était précipité à terre : on le ramassait à moitié mort; on le débarrassait de ses liens et il était compté parmi ceux qui avaient sacrifié. Lui avait beau crier et protester qu'il n'entendait pas du tout ohéir aux ordres donnés : on lui fermait la bouche à coups de poing, et, contraint de st-
taire par quantité de gens apostés à cet eJîet, il était expulsé <ie force, bien qu'il n'eût aucunement sacritié. Ils tenaient à ■ce que tout le monde parût leur avoir obéi.
« J'ai vu moi-même en Bithynie », écrit Lactance, (I un gouverneur manif'i^ster une allégresse extraordinaire, comme s'il avait soumis quehjue nation barbare, parce qu'un chrétien qui avait, deux ans durant, résisté avec un grand courage avait paru céd<^r à la lin ». Tel autre ciirétien. Douât, ami de Lactance. était rest<' six ans eu prison (piand il l'ut élargi, en 311, en vertu (lun édit de Galère mourant. Il avait été neuf fois soumis à la torture par trois préfets, dont aucun n<' v<iulut i)rendre la responsabilité de le mettre h mort. EvidemuuMit, le mot d'ordre donné jtar Dioclétien — Lactance le dit, du reste — était d'éviter les moyens <'xtrèmes; les agents pensaient être agréables au maître en allongeant les listes d'apostats. L'autorité savait bien que. vraies ou réputées telles, toutes ces apostasies introduiraient les récriminations et la discorde au sein des églises.
En abdiquant, Diocléti.en renonça à surveiller l'application du système. Dès lors, chaque potentat prenant conseil de son intérêt politique, tel épargnait les chrétiens tandis que son collègue ou adversaire les poursuivait à outrance. Dans ce désordre, les gouverneurs agissaient à leur guise, sans se soucier autrement des édits contradictoires qui tantôt suspendaient et tantôt ravivaient la persécution. Il y eut sans doute autant (le jurisprudences que déjuges. Les rancunes personnelles, rai)pàt des confiscations, les intrigues, la corruption des agents, les clameurs de la populace, faisaient osciller au hasard la balance de cette parodie de la justice.
Deux exemples, pris i)armi les plus illustres, sur les sommets de la s<jciété chrétienne, suffiront pour montrer à quel point les gouvernants se rendaient compte <le l'inefficacité des supplices, qui tournaient à l'hon-
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iK'iir de l'Eglise, et hésitaient à s'alta(|iier aux viiillants, capables de braver le martyre.
Le premier est celui de Tertiillien. au temps des Sévères. Le grand polémiste a vécu, écrit et parlé au grand jour, dans la province d'Afri(pie, celle qui en Occident avait presque le monopole des persécutions. Il a été un fougueux et éloquent défenseur du christianisme, en même temps qu'un critique acerbe de la société païenne ; il a prêché le devoir al)Solu d'afîronter la mort pour glorifier le Christ et traité de lâcheté la moindre hésitation. On ne pouvait pas espérer une apostasie, ni même la fuite, de cet apôtre du martyre, et le supplice n'eût fait qu'ajouter à sa réputation. Si réellement ce calcul fut fait, — et il n'est guère possible d'expliquer autrement l'impunité de Tertullien, — il réussit. Tertullien devint plus incommode pour ses coreligionnaires qu'il ne l'avait été pour les païens. Exaspéré par l'indulgence du haut clergé pour des péchés qu'il jugeait irrémissibles, il lança un jour à la tête du pape Zéphyrin, — ou [>eut-ètre Calliste, — comme une épithète injurieuse, le titre de Pontifex Maximus. Il mettait dans ce litre païen ainsi transporté au chef de la chrétienté, dont il bafoue les prétentions à la monarchie spirituelle, la même dose d'ironie qu'en contiendrait de nos jours le titre de Grand-Mufti ou Grand-Lama employé de la même façon. Montaniste et précurseur des Donatisles. Tertullien, épargné par les persécuteurs, devint une recrue de choix pour les hérétiques.
L'autre exemple est celui de S. Cyprien (Thascius Cyprianus). Durant la courte persécution de Dèce (250), Cyprien avait quitté son siège épiscopal de Carthage, ce dont son biographe l'excuse par une apologie en forme. II s'était retiré dans un asile secret, qui n'était sans doute pas difficile à trouver, vu « la fréquence des frères qui le visitaient » et l'active, correspondance au moyen de laquelle il gouvernait de
loin son (liocî'se. Roiilré raiinée suivante à Carthago, il lut. sous Valorion (257). exilé à Curubis (aujourd'hui Korbous), petite ville de la Zeugitane située sur le bord de la mer, à petite distance de Carthage. Il s'y inslalla dans des jardins qui lui aj)parteuaient. recevant librement les visites de ses ouailles. Il lui aurait élé facile de s'échapper, et il semble bien que le proconsul Paternus y comptait un peu. Mais Cyprien, averti un an d'avance par une vision — ou peut-être par un avis officieux — du sort qui l'attendait, ne voulut pas scandaliser davantage les intransigeants contre lescpiels il avait si courageusement défendu la cause des lapsi. Il refusa l'asile que lui offraient des lidôles de haut parage, résolu à subir le martyre. Enfin, le [)roconsul Galerius Maximus, le successeur (1(> Paternus. se décida à le faire arrêter et conduire à (larlhage (258), Quand le prisonnier lui fut amené, le proconsul eut la singulière fantaisie d'ajourner rinterrogatoire au lendemain. L'hagiographe se croit obligé d'expliquer que ce n'était pas là un caprice de i:i |tart du proconsul, mais un effet de la volonté de Dieu, le supplice du saint devant avoir lieu un an jour pour jour a[irès l'avis donné [»ar la vision. En attendant. (>yprien fut logé pour la nuit dans la maison d'un officier. Il y fut l'objet d'une « surveillance délicate » {custodia delicata) : ses intimes furent admis à lui tenir «•ompagnie, i)endant qu'une foule anxieuse veillait autour de la maison. On ne saura jamais jusqu'où aurait jmi aller la complaisance du gardien ; mais Cyprien n'en voulut pas abuser. Le lendemain, au milieu d'un grand concours de peuple, il alla au prétoire et de là au supplice, condamné comme portedrapeau [signifer) de la secte et ennemi des dieux. Sur le lieu de l'exécution, le martyr est assisté par des diacH's. qui l'aident à déposer ses ornements sacerdotaux. Le glaive tremblait dans la main du centurion : il fallut que le secours d'en haut lui rendît la force
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d'accomplir son office. I^iiis, la nuit suivante, les fidèles viennent avec ciei'f,'es et flambeaux <'ni<'ver le corps et lui font cortège, « en grand triomphe », jusqu'au lieu de la sépulture. Le calcul des j)ersécuteurs avait été déjoué : l'Eglise comptait un martyr de plus, et un grand exemple était donné.
Ajoutons que, durant la persécution do Dioclétien, au moment |où l'autorité faisait rechercher et brûler les Livres saints, où certains piétistes païens auraient voulu supprimer même les ouvrages des philosophes qui, comme Cicéron, avaient fait la critique de la théologie hellénique, le rhéteur africain Arnobe rédigeait (entre 303 et 310) un virulent traité Contre les Nations, sans être plus inquiété que ne l'avait été jadis son compatriote Tertullien. Les « Gentils » sentaient bien que frapper n'est pas répondre à des arguments. Aussi prenaient-ils, eux aussi, la |)lume pour discréditer la secte abhorrée. l'orphyre avait publié une réfutation en règle du christianisme. Maximin Daïa faisait circuler de faux Actes de Pilate, où Jésus, respecté par Porphyre comme un « sage Hébreu », était représenté comme un malfaiteur, et des dépositions de mulierculae qui prétendaient avoir assisté à des scènes de débauche dans des réunions de chrétiens.
Si espacées et si brèves qu'aient été les périodes de persécution avouée, la littérature hagiographique multiplie les épisodes sanglants et — autant qu'on en peut juger par ce qu'elle contient de chronologie — les présente comme une série ininterrompue. Elle continue à enregistrer des martyres sous les empereurs signalés comme bienveillants à l'égard des chrétiens, sous Commode, Caracalla. lléliogabale, Alexandre Sévère, Gordien. Philippe l'Arabe» (>taiilr<'s. C'est, pour en citer quelques exemples, sous Commode qu'elle place la Passion des martyrs Scillitains, sous Caracalla que la persécution sévit en Gaule^ à Valence, Besançon. Autun, et que S. Bénigne est mar-
LE CHRISTIANISME ALX III*" ET iv" SIECLES 323
tyrist" à Dijon. I.;v chn)Mi(jue (^st particulièremont loiirnic au Iciiips trAlexandre St''vèro. où périssonl doux papes, dallisle et Urbain. Lors([ue cessent les poursuites décrétées d'ofllce, la haine diabolique des païens se chai'fj^e d'amener des victimes dans les prétoires, ou des émeutes éclatent, comme à Alexandrie sous Philippe (2-49). et les chrétiims sont martyrisés par la po[»ulace. Il y a ainsi des phases alternantes (pii se rejoiifiient et rendent la persécution continue. (Cependant. Origène, qui avait vu de près la persécution de Maximin et vécu à Alexandri(>, dit que, jus(prau moment où il écrivit sa rélutatioii de Celse (248'9). il y avait bien eu de lem[)S à autre (xarà xatûo'jç) quelques martyrs, mais fort peu nombreux (ôÀt'yoi xal rraôosa £'jap''6(XT,Toi). Sulpice Sévère dit de même que, pendant trente-huit ans à partir de S. Sévère (212-250). « il y eut paix pour les chrétiens, sauf que. dans l'intervalle, Maximin molesta les clercs de quelques églises ». Or, à cette époque, les Actes des martyrs multiplient les exécutions, souvent attestées par des témoins oculaires. Ces témoins ont parfois d'étranges distractions. Le prêtre Crisentianus. (pii a assisté au martyre de l'évèque Alexandre sous (^aracalla, s'oublie jusqu'à dire que. sur la tombe du martyr, il a fait bâtir une église dédiée le 23 mars, M étant consuls Ci'ispus et Constantin le Jeune pour la seconde fois » (321), c'est-à-dire un siècle plus lard.
L'Eglise a vu avec regret s'éveiller au xvu' siècle, cl jns(pic dans ses rangs, la critique de ces traditions |»ullulantes, allacliées à une inimité de tombes et de cultes locaux. Elle crut réprimer ses premiers essais en acceptant comme preuves du martyre, à défaut de textes, les lioles sépulcrales au fond desquelles se Irouvail un s<'diiTient n^ugeàtre {phialae ruhricatae). La cungrégation des Rites déclara ces preuves valables, en U)08, par un décret quQ Pie IX confirma et renouvela en 1863. malgré les doutes exprimés au xvii* siècle
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ot depuis par nombre d'ériidils catholiques, (let ex(("'s de confiance appelait une réaction. L(; professeur anglican H. Dodwell fit scandale, en insérant dans ses <tommentaires sur les œuvres de S. Cyprien une dissertation « sur le petit nombre des martyrs » (1684). Ce fut, dit Ruinart qui lui réplique, une stupéfaction générale {nemo non obslupuit). Oser faire l'aftologie des tyrans et suspecter la véra(^ité de tant de textes édifiants ! Il était alors trop tôt, il est aujourd'hui trop tard pour utiliser le docte mémoire de Dodwell. La critique moderne a dépassé et oublié ce précurseur, qui a été contredit plutôt que réfuté. On jieut penser que, fauchant à même la glorieuse moisson des martyrs, il a eu le geste un peu large; mais il a fra|)pé la masse confuse des textes hagiographiques d'une suspicion confirmée par les recherches ultérieures.
Ce que l'on trouve de plus suspect dans ces relations invérifiables, échelonnées, d'après une chronologie hasardeuse, le long du iii^ siècle, c'est la proportion relativement considérable de femmes martyres et surtout de vierges que l'on cherche à déshonorer avant de les mettre à mort. Le droit criminel romain n'exemjitait pas les femmes de la peine de mort, mais il n'admettait pas pour elles l'exécution publique. L'ancien droit les laissait même à la discrétion de la justice familiale. Maintenant que l'exaltation de laTiiginité est devenue comme la caractéristique de la morale chrétienne, le thème de comparaisons triom- [)hantes avec la morale païenne et même avec h's mœurs juives, les juges, s'il en faut croire les Actes des martyrs, se seraient fait un malin plaisir de fraj»per Là où le coup devait être le plus vivement ressenti. On a déjà vu, dans la légende de Thécla, des scènes d'un haut ragoût : la vierge exposée nue aux regards des spectateurs de l'amphithéâtre et miraculeusem(Mit protégée contre cette ])rof;ination. Plus tard, Thécla octogénaire est encore miraculeusement sauvée des
LE CHRISTIANISME AUX III ET iV SIECLES
violences do ribauds que des médecins, jaloux de ses cures, ont dépêché à son ermitage pour lui ravir le talisman de sa viri^inité. Les Anciens ont vanté la virginité comme une flcnir de printemps, associée à la jeunesse et à la beauté : vieillie, elle n'est plus à leurs yeux qu'une épave inutile, rejetée sur les bords du grand fleuve de la vie. Le culte de la virginité pour elle-même, de l'intégrité corporelle conservée jusque dans la vieillesse, est particulier au christianisme. Il est si jaloux de s'en adjuger le monopole que les polémistes chrétiens s'acharnent sur les déesses vierges du paganisme, souillées de débauches secrètes, et ne sont guère plus respectueux pour les prêtresses vierges. Ils raillent au moins leurs vœux forcés, engagements limités dont elles attendent impatiemment la lin. Provisoire ou non, leur célibat n'est qu'une invention du diable, une « chasteté pernicieuse ».
Maintenant, voici qu'apparaissent, — ou reparaissent,— sous la [)lume des hagiographes, les inqualiliables sentences qui condamnent les vierges chrétiennes au viol {stuprum), aux bêtes humaines, |)lus redoutées que les fauves. C'est (dès le temps (riladrien. d'après le Martyrologe romain) la vierge Séra()ie livrée à deux jeunes libertins; plus tard, Sabine de même, à «deux jeunes Egyptiens lascifs»; Agnès exposée publiquement et donnée d'avance à qui voudra la prendre : toutes, du reste, miraculeusement préservées de la souillure et mises à mort intactes. Dans les Actes de S. Théodote d'Ancyre et des Sept vierges, rédigés « par Nil, témoin oculaire», sept vierges, dont une, Técusa, avait passé soixante-dix ans et dont les autres n'avaient guèj*e moins, ayant résisté à toute espèce de tortures, «sont livrées pour être violées à des adolescents lascifs ». Ceux-ci, désarmés par les larmes et les supplications de ces pauvres femmes, cpii leur montrent leurs cheveux blancs et leur [)arlent comme des mères à leurs fils,
s'en vont calmés (posilo lifndinis aeslu). fondant eux-mêmes en larmes. Alors, le praeses, ^.M'andement courroucé, fait promener les sept martyres toutes nues, debout sur des chars, et les fait noyer, une pierre au cou, dans le lac. Telle autre, dont Eusèbe donne le nom, Ennathas, martyrisée de même sous Dioclétien, est aussi promenée, le corps nu jusqu'à la ceinture, dans les rues de Césarée et brûlée vive. Eusèbe, qui connaît mieux les mœurs romaines. n'ajoute pas le stuprura à l'exhibition.
Il y a lieu de se demander si les rédacteurs des Actes ne se sont pas autorisés d'une infamie que Tacite a introduite dans l'histoire, à la charge de Tibère, avec cet air d'impartialité qui rend ses insinuations si dangereuses. Parlant de l'extermination de la famille de Séjan, notamment de l'exécution de sa fille à peine adolescente, il ajoute: «des auteurs de l'époque rapportent que, comme on croyait sans précédent qu'une vierge subît la peine capitale, le bourreau la viola auprès du lacet fatal « . Dion Cassius l'a répété après Tacite comme un fait avéré : Suétone amplifie en parlant au pluriel de jeunes filles ainsi traitées. Mais ni Juvénal, dans un passage célèbre, ni le moine byzantin Jean d'Antioche, qui juge iniques les vengeances exercées sur les parents et amis de Séjan, ne mentionnent cet acte de barbarie sauvage, et on n'en trouve, dans toute l'antiquité profane, aucun autre exemple. La critique devrait bien éliminer définitivement de l'histoire un écho des bavardages haineux qui ont sali la mémoire de Tibère, un on-dit dont Tacite décline la responsabilité, et ne pas accepter sans examen, sur la foi d'auteurs inconnus et d'esprit chimérique, des allégations qui déshonorent la civilisation romaine.
Les sentences condamnant les femmes chrétiennes à la prostitution, c'est-à-dire au métier de prostituées, ne sont pas moins contraires à ce que nous savons du
LE CHRISTf.VMSME AUX HT ET IV" SIECLES
droit p('Mi;il dos Romains. Le piTniior aiilciii" (jui on parle est Tertullien : elle lui fournit l'occasion de faire un jeu de mots [ad lenonem damnando chinstianam potins quam ad leonem) plus propre à en graver le souvenir dans la mc^moin» qu'à en garantir l'historicit(^. Après lui. Eusèbe, Basile. Ambroise, Prudence, dénoncent à l'envi cette ignominie. La législation impériale se préoccupait depuis longtemps d'adoucir la condition des esclaves, et elle n'avait pas oublié que celle des femmes était particulièrement digne d'intérêt. Elle avait songé à protéger leur pudeur contre l'arbitraire de leurs maîtres. Un décret de Vespasien spécifiait que. si une esclave avait été vendue avec interdiction ])our l'acheteur de la prostituer et si celui-ci n'observait pas cette clause, elle était alTranchie par le fait. Hadrien, et plus tard Alexandre Sévère, avaient voulu facilitera ces pauvres créatures, même aux servantes d'auberge, le recours à la f)rotection de la loi, en chargeant le préfet de la ville ou. dans les cas litigieux, un préteur, de les mettre en liberté. Alexandre» Sévère dispose même, sans doute à propos d'un cas où le patron, avait fait résistance, que la femme sera amenée au tribunal par la force armée [per officium militis). Est-il vraiseml)lable que le législateur ait autorisé les magistrats à infliger, même à des ingénu«»s. une peine aussi scandaleuse que celle que la tradition chrétienne prétend donner comme une pratique courante? Il faudrait, l»our le faire croire, d'autres garants que des témoiiniages unilatéraux, d'après les(juels, au surplus, ces sentences n'ont jamais été exécutées. Si l'on ne peut ni ne doit récuser le témoignage de contemporains des persécutions comme Tertullien et Cyprien, il faut au moins se garder de généraliser. De pareilles sentences étaient des excès de pouvoir, non prévus par le droit pénal et non autorisés par les édits impériaux. Nous ne sommes pas obligés de croire sur parole
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l'auteur dos Actes de Théodora, qui l'ait dire au juge: « Les empereurs (Dioclétien et Maximien) ont ordonné que vous autres vierges ou sacrifieriez aux dieux ou seriez éprouvées par l'afîront du lupanar ».
On peut même penser, d'après ces textes, que les juges espéraient intimider les vierges chrétiennes par la menace du déshonneur, et que, au {)is aller, s'il fallait l'exécuter, ils croyaient substituer une peine plus douce à la peine de mort. En elTet, un moyen qu'elles emploient pour y échapper, c'est d'insulter rem[iereur ou le juge, qui aussitôt les condamne à mort. Potamienne, mise en demeure d'opter entre les gladiateurs et la poix bouillante, choisit la cuve, où, d'après les Actes, le juge la lit enfoncer lentement, trois heures durant! D'autres prévenaient la souillure par le suicide, — sous l'inspiration de Dieu. Enfin, dans plus d'un cas, la jeune fille est exposée ou internée dans un meritorium pour quelques jours, pendant lesquels elle ne doit pas être prostituée. Ou bien, avant l'échéance qui doit faire cesser cette garantie provisoire, elle réussit à s'évader; ou bien, à l'échéance, le juge la rappelle et la condamne à mort. Les hagiographes n'ont pas voulu admettre que le démon ait réussi à faire d'une chrétienne une prostituée.
Quoi qu'il en soit, si large qu'on fasse la part de l'exagération et des fictions romanesques, la lecture de toutes ces Passions de femmes martyres laisse une impression de dégoût et de mépris pour une société qui tolérait de pareils attentats à l'humanité. On comprend que le christianisme ait été proscrit par la raison d'Etat, et, étant donnée la dureté des mœurs romaines, on ne s'étonne pas que la peine de mort ait été prodiguée, surtout à des gens de basse condition. L'animosité populaire explique aussi que des femmes et des enfants aient été compris dans des rafles policières, comme celle qui amena dans l'amphithéâtre les martyrs de Lyon; enfin, des femmes — des esclaves
surtout — ont \m ètro (lénoncées par dos brutes qui se vengeaient ainsi de n'avoir pu .avoir raison de leur vertu. Mais on se demande à quels mobiles obéissaient des gouverneurs qui, dans des villes où les chrétiens étaient nombreux, connus et ne se cachant guère, semblent retenir de préférence ou choisir des jeunes tilles pour en faire de la chair à spectacles, destinée aux bètes ou au bûcher. Des doutes planent sur le sort des Danaïdes et des Dircés du temps de Néron; Domitilla, Symphorose et Félicité sont peut-être des héroïnes de roman : mais, au m* siècle, les témoignages se pressent si nombreux qu'une critique impartiale doit en accepter sinon la forme amplifiée, du moins la substance, et cela suffit pour qu'à cette triste époque soit imprimée une flétrissure qui, suspecte ou non, ne sera jamais elTacée.