‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 43 sur 66 · LE CHRISTIANISME PERSÉCUTEUR · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME PERSÉCUTEUR

Enfin, l'Edit de Milan (313), dont Lactance nous a conservé le texte, mit tin à la persécution dite de Dioctétien. Constantin et Licinius proclamaient la liberté des cultes, donnant « et aux chrétiens et à tous libre pouvoir de suivre chacun la religion de son choix, afin (pie tout ce (pie contient de Divinité la demeure céleste soit apaisé et puisse nous être propice, à nous et <à tous ceux qui sont sous notre puissance ». Mais cet édit fameux pouvait devenir caduc à bref délai, comme l'avait été l'édit signé en 311 par Galère pour mettre tin à la persécution. Il n'avait d'autre garantie que le suécès momentané des deux signataires, et l'on vit bientôt Licinius l'abroger pour son compte. Il ne fait époque dans l'histoire que grâce au succès définitif de (>onslantin, devenu seul maître de l'empire en 324.

Le moment est venu d'exiiminer ce que Constantin et après lui ses successeurs entendaient par la tolérance, «h^linie en toute impartialité, sans réserves, par l'édit de Milan. Ce n'est point là une évolution normale, résultant nécessairement des faits précédents, mais une brusque volte-face changeant l'orientation de la politi(|ue impériale en matière de religion. Il importe à notre sujet de jeter un coup d'a'il rapide sur la voie nouvelle où elle s'engage. On ne rendrait pas pleine justice aux empereurs païens si, tout en constatant qu'ils se sont lourdement mépris sur la valeur et la force du christianisme, on ne constatait aussi qu'ils ne se sont pas trompés en pensant que son triom])he mettrait lin à la tolérance envers les autres religions.

Il faut chercher à la conversion de Constantin d'autres motifs que la légendaire apparition du Labarum : on peut même douter qu'il ait mêlé un peu de foi réelle à ses calculs. Le Grand-Pontife de la religion nationale resta simple «catéchumène» et ne sellt^baptiser qu'à son lit de mort. Ce qu'il vit surtout dans le christianisme, c'était une force agissante, d'une énergie incomparable, qui. poussée à la résistance, avait suscité à l'Etat des embarras sans cesse renaissants, et. mise à son service, lui apporterait le concours de toutes les volontés jusque-là rebelles. Il lui emprunta tout d'abord son idéal, l'aspiration à la fraternité universelle, réalisée par l'unité des croyances, cet idéal que Celsè signalait comme une dangereuse chimère et que lui. Constantin, entendait bien tourner au profit du despotisme impérial. Dès 314, intervenant dans la querelle des Donatistes, il écrit : « Je pourrai être tran(|uill(> lorsqiu» je saurai (|ue tous, en frat«Tnelle concorde, rendent au Dieu très saint de la religion catholique le culte (jui lui est dû ». Son dessein perce encore mieux dans les paroles que lui prèl(î Eusèbe : « Je comprenais que si je pouvais une fois, comme j'y

I,E CHRISTIANISME AUX ITl* ET W" SIÈCLES 331

aspiro, mottre d'accord tous les adoratours de Dieu, le ^'oiiveriiemenl [)ulili(|iie se modifierait aussi de manière à satisfaire tous les gens pieux ». S. Ambroise dira de même plus tard : « Le salut de l'Etal ne peut être assuré que si chacun adore sincèrement le Dieu des chrétiens, par qui tout est gouverné ». Le christianisme a désormais, lui aussi, sa raison d'Etat, ajoutée à son intolérance doctrinale. En faisant alliance avec l'Eglise. Constantin se destinait le rôle de protecteur, de surveillant ou « évèque » commun {x.o:wi iTiiffxoTroç), gardien de l'ordre intérieur, collaborateur des chefs s[)iritu('ls. en fait, leur snpéri<nir.

Alors commencent les vexations contre les' hérétiques, qui étaient en minorité dans l'Eglise, et contre les cultes païens, qui ralliaient encore la majorité, la très grande majorité des habitants de rem[)ire. A l'égard du paganisme, il fallut être plus prudent que ne le dit Eusèbe. au moins dans les premiers temps. Eusèbe cite divers édits de Constantin « défendant à tous de sacrilîer aux idoles, d'élever des statues et de vaquer à des rites secrets ». Il constate les rapides progrès du christianisme. «On ne voyait dans les villes et les campagnes que de nouveaux convertis abattant eux-mêmes les idoles ». En même temps, Constantin mettait la main sur les ex-voto et les revenus des temples, les défiouillait de leurs colonnes et de leurs statues pour embellir (^onstantinople et faisait raser les [dus courus pour élever des églises sur leurs ruines. Il essayait aussi de [iroscrire la pensée adverse en ordonnant la destruction des écrits de Porphyre et su[)f)rimanl les traitements de plusieurs professeurs de |)hiloso()hie à Athènes. La persécution se lit plus large et [dus sévère sous ses successeurs. Firmicus Maternus, un nouveau converti, aiguillonnait le zèle des « sacro saints empcM'eurs Constant et Constance ». « Arborez », disait-il, « rét<'ndard de la foi. Le Chnst vous a confié l'empire [)our abattre l'idolâtrie. Enlevez, enlevez sans

crainte les ornements des temples : (|ue ces dieux aillent à la Monnaie et fondent à la flamme des fourneaux. Emparez-vous de tous ces dons [)Our voln' usage et convertissez-les en votre propriété ». Le Code Théodosien (livre XVI) nous a conservé le formidable arsenal de constitutions im[tériales (201 numéros) destinées à extirper le paganisme et l'hérésie, à régler les privilèges, immunités et juridiction s[)éciale du clergé catholique. Elles sont libellées en langage acrimonieux, où reviennent sans cesse — surtout à l'adresse des hérétiques — les expressions de démence, insanité, superstition perverse, déj»ravation, souillure contagieuse, collusions ignobles, esprit factieux, perfide, etc. Les scribes de la chancellerie impériale puisaient au vocabulaire de la polémique contemporaine, suscitée par le danger que fit courir à l'orthodoxie l'hérésie d'Arius. Le ton en était assez monté. S. Ambroise, qui peut passer pour un modéré, dit, par exemple, d'un Eunomien que, « sortant de la source de l'impiété arienne, il glisse dans le bourbier débordant de son impiété à lui ».

Le paganisme est moins insulté que l'hérésie ; mais il est en belle place dans l'échelle des pénalités, (jui vont de la peine de mort avec confiscation des biens â la perte des droits civils, à l'incapacité d'hériter et d«' tester. Il suffira, pour en juger, d'un ou deux échantillons.

11 nous plaît, disent les fils de Constantin, que, en tous lieux et dans toutes les villes, les temples soient immédiatement fermés et que, l'accès en étant interdit à tous, les gens tarés iperdili) n'aient plus licence de commettre de délit. x\ous voulons aussi que tous s'abstiennent de sacrifier. Si par hasard quelqu'un perpètre quelque chose de ce genre, il sera abattu par le glaive vengeur. Nous décrétons que les biens du supplicié seront adjugés au fisc et que soient frappés de même les gouverneurs de provinces, s'ils négligent de punir ces forfaits (346).

LE CHRISTIANISME AUX IIl' ET IV" SIÈCLES 333

(juclquos années plus lard (353) : « Nous onlonnons (le soumettre à la peine cai)itale ceux (pii auront été convaincus de Ya(pier à des sacrilices ou de révérer des statues ». L'Eiïlise est encore iconoclaste et considère toujours l'olîrande de l'encens comme un sacri- (ice païen. Au temps de Théodose. pres(pi(^, tous les temples étant abattus ou désalVectés, la reli^'ion païenne étant devenue la religion des campagnards (pagani), il restait encore de ces attardés pour brûler de l'encens devant un arbre enrubanné, sur un autel <le gazon, ou à domicile devant (piebpie statu(4te.

Si quelqu'un ose faire de ces offrandes, qui, quoique de peu de valeur, font pleinement injure à la religion, cet individu, comme coupable de violer la religion, sera dépouillé de la maison ou de la propriété dans laquelle on aura constaté qu'il a pratiqué une superstition gentilice. Car nous décidons que tous les lieux où l'on aura constaté que l'encens a fumé, s'il est prouvé qu'ils appartiennent à ceux qui ont bridé l'encens, seront adjugés à notre fisc (392).

Sans doute, la multiplicité même de ces édits prouve qu'ils n'ont pas été appliqués à la lettre, et on peut soutenir qu'ils ont fait |dus de peur que de mal, qu'aucun païen ne fut condamné uniquement pour cause de religion. Les empereurs chrétiens ne pouvaient pas songer sérieusement, même en Orient, à mettre hors la loi les deux tiers de leurs sujets. En (Ucident, à Rome surtout, ils se sont contentés de priver de tous revenus les cultes et collèges olïlciels, qui. entretenus (|uelque tem[)S aux frais des derniers tenants des vieilles traditions, linirent par tomber en désuétude. On rencontre même des dignitaires et fonctionnaires publics, des philosophes, des rhéteurs, des écrivains, notoirement n'fractaires au christianisme. « Oi'oiqix' aucun de mts empereurs n'ait tourmenté les [)aïens ni essayé de les contraindre à abjurer, écrit Jean Chrysostome, d'elle-même l'idolâtrie s'éleint et meurt, alln <pu' la [luissance de la vérité et l'im-

puissancf du monsonge éclatent au grand jour ». Les édits impériaux frappaient de préférence à la bourse : ils mulli})lient les cas passibles de confiscation, et il est probable que ceux-là seulement furent exécutés à la lettre. Mais il ne faut pas oublier que toutes ces menaces lancées par la chancellerie lâchaient la bride aux passions populaires, qui n'avaient pas besoin d'être surexcitées. C'était une invitation à courir sus à l'idolâtrie. Les chrétiens se ruaient à l'assaut des temples, abattaient les statues et provoquaient ainsi des bagarres où les plus forts assommaient les plus faibles. Les « bandes noires » des moines, que dénonce Libanius, se signalaient par ce genre d'exploits. Ils mirent au pillage et détruisirent de fond en comble, entre autres, le magnifique temple d'Edesse, comparable pour sa richesse au temple de Sérapis à Alexandrie. A la voix de l'évêque Théophile, le Sérapéum alexandrin fut pillé et démoli à son tour, et de même le temple de Canope, au cours de scènes violentes qui rappelaient les séditions d'autrefois (391). 11 y eut en divers lieux, même en Occident, dans la province d'Afrique, des émeutes sanglantes, des représailles, qui firent sentir le besoin de modérer le zèle des démolisseurs.

(( L'apostasie » de Julien attira l'attention sur les dangers que faisait courir à la foi la philosophie. Les philosophes expièrent le moment de joie qu'il leur avait donné. Lathéurgie néoplatonicienne prêtait, non sans raison, à l'accusation de magie. De tout temps les empereurs s'étaient défiés des moyens de connaître l'avenir. C'était même la peur de la divination qui avait rendu si sévères les édits proscrivant les sacrifices. Sous Valens, une consultation de ce genre lit englober dans la proscri[)tion qui s'ensuivit un certain nombre de « philoso|»hes ». Ils montrèrent, au dire d'Ammien. beau(OU|> de courage dans des tourments, comme l(> philosophe Pasiphile. le philosophe Simonide, un tout

Jeuno hoinnio (jui, par (>xc(>[iti()n. lui. hrùlô vif, lo [)hil()s()[)h(' Maxiiru', (jui avait été le coiisoiller do Julien, bien d'autres encore restés anonymes dans cette foule de victimes qu'Ammien renonce à énumérer. Eunape fournirait au besoin d'autres exempU^s. Damascius cite celui du néoplatonicit>n Hiéroclès, (pii, sous Théodose le Jeune, battu de verj^es, jeta à la face du juge le sang qui coulait d<' ses plai<'s, en sécriant : « Tiens, Cyclope, bois mon sang ». Ces exécutions ont pu être plus ou moins motivées : mais il est un meurtre odieux, dont la tradition de source païenne fait peser la res|)onsabilité sur(hrille. l'évèque d'Alexandrie, et pour le(|uel l'historien chrétien Socrate ne trouve pas non plus d'excuse. La belle et vertueuse Hypatie enseignait la philosophie à Alexandrie, avec un succès tel qu'elle faisait l'admiration de tous ses concitoyens et que Cyrille en fut jaloux. Ou bien, l'évèque étant au plus mal avec le préfet Oreste, les chrétiens s'imaginèrent que le préfet prenait conseil d'Hypatie. Toujours est-il qu'un groupe d'énergu mènes, sous la conduite d'un lecteur de l'église cathédrale, la guettèrent au moment où elle rentrait chez elle, la traînèrent dans une église voisine, la déi)ouillèrent de ses vêtements et l'assommèrent à coups do briques; après ([uoi ils mirent le cadavre en lambeaux qu'ils allèrent brûler au lieu dit Kinaron (415). Cela se passait au temps où S. Augustin disait que. même pris on flagrant délit d'idolâtrie, les [laïens nient pour échapper au châtiment. Il faut dire que ce lâche assassinat souleva une indignation générale et que la calomnie n'a jamais osé satta«|uer à la mémoire de la vierge païenne.

Le vent d'intolérance qui soufflait ainsi des hautes régions, déchaînant la tempête dans les couches inférieures. em|»ortait aussi peu à peu les privilèges jadis consentis aux Juifs. L'hostilité entre Juifs et chrétiens était primordiale et irréconciliable. Chaque génération avait ajouté aux souvenirs de la Passion du Christ

336 1,'lN'TOLÉRANCE RELIGIEUSE ET LA POLITIQUE

et des [)remiers martyrs do nouvelles rancunes. Les docteurs chrétiens avaient mené avec une égale ardeur la lutte contre le [)aganisine et le judaïsme. Tertullien. qui se promet de jouir dans l'autre monde du spectacle des vengeantes divines exercées sur les damnés, considère les Juifs comme damnés s.ir terre. Il tire argument de leur condition misérable pour prouver qu'ils ont abandonné la foi de leurs |)ères, — le christianisme des prophètes, — et que Dieu les en punit. Cet argument une fois introduit daçs la polémique chrétienne n'en sortira plus. Les docteurs continueront à signaler comme un exemple de la justice divine le châtiment du peuple déicide, dont les complaintes populaires feront le Juif errant. Les Juifs sont à jamais déshérités : les chrétiens sont maintenant les légitimes possesseurs de leurs Livres sacrés, les véritables descendants spirituels des prophètes et des patriarches, qu'Ambroise et Augustin appellent « nos ancêtres ».

Les empereurs chrétiens firent sentir aux Juifs que les immunités octroyées jadis étaient révocables. Il se trouvait que l'exclusion même de tous honneurs et dignités était devenue sous le Bas-Empire un privilège, car elle leur épargnait les fonctions onéreuses qui incombaient aux curiales, à la bourgeoisie des municipes. Constantin, après quelque hésitation, décida « par loi générale » que les Juifs pouvaient être incorporés à la curie, sauf deux ou trois par municipe, auxquels, « par manière de consolation », on laissera « le privilège de l'ancienne observance » (321). Mais il avait jugé plus j)ressé de provoquer des conversions parmi les Juifs et de protéger les convertis contre l'animosité de leurs ex-coreligionnaires. Quiconque molestera un Juif évadé de leur « secte pernicieuse » sera brûlé vif avec tous ses complices. Même peine contre quiconque embrasserait le judaïsme (315). Plus tard (357), la confiscation remplace la peine de mort. Des Juifs avaient

(^[(Oiisô (l(^s ouvrières dos ateliers impériaux où se coiifeclioniiaienl les uniformes militaires [gijnecaen) : Constance déclan' (ju'il n'entend pas que des Juifs associent des chrtHiennes à « leur turpitude », à « leurs infamies » iflagilii.s). Les femmes seront ramenées à l'atelier, et désormais les Juifs qui enfreindraient cette défense s'exposeront à la peine caititale (339). Les mariages mixtes seront assimilés à l'adultère (388). Cet essai de fusion des races est aussitôt arrêté. Cependant, vers la lin du iv* siècle, un revirement se manifeste. Les empereurs sentent le besoin d'empêcher que l'antipathie pour les Juifs ne dégénère en persécution, massacre etpillage. Ils rappellent « que la secte des Juifs n'est interdite par aucune loi » (393) ; qu'on ne doit point les insulter, ni mettre le feu à leurs maisons ou à leurs synagogues, ni les empêcher d'observer le sabbat, pourvu qu'eux-mêmes s'abstiennent de froisser les chrétiens, par exemple, en brûlant des imitations de la sainte Croix (408). Néanmoins, Théodose infirme une partie des statuts concédés aux Juifs en leur retirant le droit de pratiquer la polygamie. « Que personne parmi les Juifs ne conserve sa coutume en fait d'unions, ne règle les noces d'après sa loi et ne contracte divers mariages en même temps » (393).

Théodose faisait en cela acte de Romain plus encore (|ue de chrétien. Le christianisme ne pouvait condamner la polygamie au nom de la religion, attendu qu'elle avait été pratiquée jiar les patriarches bibliques, dont il acceptait l'héritage et vénérait la mémoire. Rien de plus curieux que l'embarras des docteurs de l'Eglise et des conciles, obligés de reconnaître que la polygami«' avait été licite dans l'ancienne Loi et de prétendre <pie Dieu l'interdit dans la nouvelle. Ils en sont réduits à alléguer des raisons bizarres pour la justifier chez les patriarches et à chercher, sans les trouver, des textes évangéliques qui la su|)priment. Tout ce que les Pères du concile de Trente ont pu invoquer dans

338 l/lNTOLÉRANCE RELIGIEUSE ET LA POLITIQUE

l'Evangile commo interdiction de la polygamie, c'est le passage de S. Matthieu où Jésus répond aux Pharisiens, qui lui demandaient si le divorce est touj(jurs facultatif : « N'avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, fit l'homme et la femme et dit : C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux deviendront une même chair » ? Or, Jésus cite ici un texte de l'ancienne Loi, de celle qui permettait la polygamie ; et, s'il entend restreindre la liberté du divorce, il ne manifeste aucunement l'intention d'abroger la Loi en ce qui concerne la polygamie. Le même Jésus n'a cru scandaliser personne en racontant la parabole des dix vierges qui attendent la venue de l'Epoux et en louant celles qui furent assez vigilantes pour ne pas manquer l'occasion de devenir ses femmes légitimes. Il faut le dire bien haut, à l'honneur de l'antiquité classique : ce sont les Grecs, et encore plus les Romains, qui ont importé en Occident la monogamie. Sans doute, le christianisme, surtout le christianisme paulinien, y tendait de lui-même, et il s'est plié spontanément à cette règle. II a dépouillé par là son caractère oriental et conquis ses lettres de naturalisation : mais il est juste de constater que la monogamie a été un dogme juridique avant de faire partie de la morale chrétienne.

La persécution dirigée par l'Etat chrétien contre le paganisme prit fin, au cours des siècles suivants, avec le paganisme lui-même. La persécution contre les hérétiques a duré tant que l'Eglise a disposé du bras séculier, et il est des Etats où elle obtient encore (|ue le droit à l'erreur ne soit pas libéré de toute entrave. Mais le progrès de la civilisation ne profite que lentement au Judaïsme : l'antipathie ancestrale persiste dans les mœurs même là où la trace en est effacée dans les lois. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'antisémitisme.

Tous les peuples qui, dans l'antiquité, ont été en

LE CHRISTIANISME AUX IIl® ET IV** SIÈCLES 339

conlaet avec lo pciiplo juif ont senti en lui une force inconnue, une énerf^'ie qui exerçait sur eux une action répulsive à laquelle ils ont réytondu [lar une égale aversion. Cletle énergie était faite d'une foi indomptable en la puissance d'un Dieu unique, que les Hébreux étaient seuls à adorer et qui devait, en récompense, leur assurer une supériorité sur les auln's pcHiples égale à celle qui le haussait lui-même au-dessus des autres dieux. Ceux-ci étaient des puissances maudites, qu'il rejt^terait hors du monde et refoulerait dans l'abîme éternel au jour marqué dans ses insondables desseins. Religion et patrie n'étaient pour eux qu'une seule et même idée, un seul et même sentinuMit. Tandis que les polythéistes ne répugnaient point à associer des cultes d'origine diverse, à les assimiler sous des vocables diiîérents et à les confondre dans des mixtures syncrétiques où ils auraient volontiers fait entrer Jahveh lui-même, le Dieu d'Israël se refusait à toute alliance avec les autres dieux, comme son peuple élu avec toute autre nationalité. Partout où allait le Juif, il emportait avec lui sa religion et sa patrie, c'est-à-dire la barrière qui le séparait du reste de l'humanité. De là des haines réciproques, qui passaient souvent du mépris à l'insulte, de l'insulte aux pires violences. Hors de chez rux, dispersés et partout les plus faibles, les Juifs n'ont pu qu'opposer une résistance passive à l'intolérance dont la cause première gisait en eux-mêmes et (pi'ils avaient déchaînée contre eux. Mais, chez les [lolythéistes. cette intolérance ne procédait point de la religion. Ils ne prétendaient imposer aucune croyance aux Juifs : ils les tenaient seulement pour des êtres insociables et savaient vaguement que leur religion — qui sans cela leur eût paru aussi raisonnabh' (pi'une autre — en était cause. 11 en fut autrement quand le christianisme, (juitlant le berceau où il avait apf)ris l'intolérance érigée eh dogme, engagea

contre la religioii-mèr(3 une lutte (|ui aboutit à une rupture violente. Ce ne fut plus, dès lors, chez les chrétiens une antipathie née du contact d'une race inassimilable, d'une sorte de froissement mécanique mais l'intolérance religieuse, délibérée et olfensivc retournée contre l'intolérance passive et résignée du judaïsme.

Ce qu'il y eut de non moins désastreux pour le malheureux Israël, c'est que l'intolérance chrétienne à son égard fut inoculée à l'Islam, une religion nouvelle, faite d'un mélange de christianisme et de judaïsme accommodé aux traditions et au tempérament des Arabes. Les interminables querelles religieuses qui usaient les forces de l'empire byzantin avaient pour résultat que les doctrines ftroscrites au dedans s'épandaient au dehors. Pendant que l'arianisme envahissait le monde germanique, la grande Logomachie trinitaire se prolongeait dans une série de débats sur les rapports de la divinité et de l'humanité dans la personne du Dieu fait homme. Les sectaires qui ne voulaient [)as convenir qu'il y eût en J.-C. deux natures et deux volontés, mais une seule personne, se réfugiaient dans les régions orientales. Les partisans des deux personnes (Nestoriens) allèrent fonder en Perse l'église des chrétiens « chaldéens » et portèrent jusque dans l'Inde leur doctrine mise sous le nom de rai)ôtre Thomas. Les mono- I)hysites (E]iitychiens, Sévériens, Julianistes. Cononites, Trithéistes, etc.) instituèrent en Egypte l'église copte, qui conquit l'Abyssinie à sa propagande, et. sous le nom de Jacobites. détachèrent de r(»rthodoxie la Mésopotamie et l'Arménii'.

C'est par les.luifs et parles chrétiens niointphysites (jue Mahomet lit connaissance avec la Bible et le Nouveau Testament, ou plutôt avec des bribes d'Evangiles apocryphes. Les uns et les autres avaient, bien longtemps avant lui, implanté leurs religions eu

Aial)ie. D'abord favorable aux Juifs, à qui il om|»ruuta son strict monothéisme et l'horreur des idoles, il partagea ensuite et inscrivit dans le Coran les griefs invoqués contre eux par les chrétiens, qu'il mé[)risait cependant comme polythéistes. On ne sait pas assez (jue le Coran accejite de la biographie de Jésus (Issa) jusqu'à sa naissance miraculeuse précédée de l'Annonciation, ses miracles, sa qualité de Verbe, c'est-<àdire de prophète et apôtre de Dieu, et que celle foi s'est tournée en malédictions contre les Juifs, accusés d'avoir corrompu les Ecritures, calomnié la Vierge Marie et persécuté Jésus, qu'ils auraient réellement crucilîé si Dieu ne l'avait soustrait de leurs mains en lui substituant un Sosie quelconque. Aussi, les musulmans professent |)()ur les Juifs une antipathie plus marquée que pour les autres inlidèles, chrétiens et païens.

Ainsi se (Communique de peuple à peuple, se transmet de génération en génération, le funeste héritage de l'intolérance religieuse. Le judaïsme a contre lui les deux religions qu'il a engendrées et qui, dépourvues de toute piété filiale, l'enserrent de toutes parts, le pressent de leurs masses colossales, sans parvenir à l'étoulTer. Pourtant, à quelque chose malheur est bon. Une expérience d'une portée psychologique incomparable a été faite et se continue sous nos yeux. Le peuple juif occupe dans l'histoire religieuse de l'humanité une place d'honneui*. au moins égale à celle (ju'ont prise dans l'histoire de la civilisation les (irecs et les Romains. C'est de sa pensée que sont sorties ces Ecritures qui servent d'assises au christianisme, l'idée messianique qui, sous des formes et à des échéances diverses, alimente à la fois le judaïsme, le christianisme et l'Islam. Et pendant que les autres peuples ftassent par des phases de jeunesse et de décadence, lui, contre qui se sont liguées toutes les causes de destruction, il demeure comme un [laradoxe vivant, gardant une vitalité singulière,

une souplesse (jui s'accommode de tout et une patience inflexible qui ne concède rien. Celte vitalité, il la doit à sa foi et à la persécution, non pas à celle (ju'il a pu exercer autrefois, mais à celle qu'il a subie. Jadis, les Juifs ont converti par la force ou exterminé les populations cananéennes d'alentour : puis, ils se sont divisés; des schismes politiques et religieux ont séparé Juda d'Israël, les Samaritains des orthodoxes ; Sadducéens et Pharisiens interprétaient dirteremment la Loi. Mais l'hostilité qu'ils rencontraient partout hors de chez eux a fait taire les discordes et fortifié dans les cœurs le sentiment de la solidarité.

Les antisémites actuels travaillent à conserver ce qu'ils voudraient détruire. Maintenant que les Juifs acceptent les lois civiles [des pays qui leur accordent les droits de citoyen, l'antisémitisme, de quelques prétextes qu'il se couvre, fait partie de l'intolérance religieuse. Il est comme un thermomètre qui marque, en sens inverse, le degré de civilisation, ses maxima correspondant aux minima de culture et décroissant d'Orient en Occident.

Page 1