‹ L'intolérance religieuse et la politiqueChapitre 50 sur 66 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

actes. Il se considère, lui aussi, coniine une société autonome, mais dont l'intérêt est limité à la vie présente. Comme tous les êtres vivants, individuels ou collectifs, abstraits ou concrets, il veut persévérer dans l'être et se reconnaît le droit de se défendre. Le point délicat est de fixer les limites de la liberté (ju'il doit à tous ses membres, quand il s'agit de la pensée transformée en acte, en propagande d'idées que la société juge subversives de l'ordre établi. La question est vite tranché(> quand la propagande incite à commettre des délits de droit commun. Quand elle s'attaque à des principes considérés comme essentiels à la société actuelle pour leur substituer des tbéories qui peuvent devenir des principes pour des sociétés futures, le débat rest«' ouvert et n'est susceptible, en pratique, que de solutions provisoires. Tel était précisément le problème qui se posait devant les empereurs romains. Convaincus que le christianisme ne pouvait pas plus s'adapter que le judaïsme aux institutions existantes, ils n'ont pas cru dépasser le droit que la société a de se défendre. Il leur a paru (pu' les chrétiens s'attaquaient au principe même de l'autorité et qu'ils méritaient les épithètes modernes d'antipatriotes, antimilitaristes, résumées dans celle d'anarchistes. L'événem<'nt leur a donné tort. O n'est pas à l'Eglise à le leur reprochei-. mais c'est .aux libéraux, aux |>artisans convaincus de la liberté de penser, à tirer la leçon de ce mémorable exemple.

J'ai dit et répété — dans ce livre et ailleurs — que, dans les cités antiques, la religion était l'expression même du civisme ou patriotisin»'. et cpie, dans l'empire romain, le civisnu' avait [>ris aussi. s[>ontanément et comnn' d'instinct, une expression religieuse. Qu'on le veuille ou non, le principe d'autorité, indispensable à la vie d'un peu|)le civilisé, ne trouve d'assise solid(> (|ue dans un sciitiinent (pii a tous les caractères du sentiment religieux, car il est fait de soumission et

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d'amour pour quelque chose de plus grand, de plus haut, de plus nécessaire que l'individu et son intérêt ])ersonnel. C'est lui qui coagule en un tout compact, ou plutôt qui remplace, de multiples raisons, dont aucune ne prévaudrait contre l'égoïsme individuel et que la dialectique, en les dissociant, aurait vite fait de réfuter l'une par l'autre. La royauté a toujours été de droit divin : elle n'en a plus que le nom quand sa légitimité procède d'une autre origine. Les démocraties ont autant et plus besoin qu'aucune autre forme de gouvernement d'opposer aux {)rises de la logique destructive une foi, un sentiment capable d'unir les cœurs et de rallier les volontés, qui autrement se cabreraient contre la loi du nombre. Montesquieu appelait ce sentiment la vertu : mot vague qu'il a sans doute cru définir suffisamment en parlant des soldats de Marathon, de Démosthène et d'Hannibal, et qu'il faut remplacer par amour de la patrie. Le patriotisme, réveillé et entretenu ])ar l'éducation classique, a supplanté le loyalisme monarchique; il est. chez les nations modernes, la religion d'Etat : celle-là, l'Etat a le droit et le devoir de la défendre.

Mais là se borne son droit. Vouloir pousser plus avant l'ingérence de l'Etat dans le domaine de la pensée, prétendre qu'il a le devoir de former l'esprit des. citoyens à la concorde en leur inculquant les mêmes idées de tolérance réciproque, et conclure de là à une lutte nécessaire contre l'intolérance, c'est dépasser le droit et manquer le but. Ce serait à la fois imiter l'Eglise, qui rêve d'imposer l'unité de doctrine, et recommencer l'expérience faite jadis j)ar les empereurs romains, sans avoir comme eux des raisons plausibles et qui, à l'époque, paraissaient l'évidence même. A entendre certaines clameurs qui ressemblent à des cris de guerre, il semble que l'Eglise et l'Etat, une fois séparés, ne puissent plus vivre en paix. Il est bon d'examiner si cet antagonisme belliqueux est

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