OBSERVATIONS
Obs. 1 (Thèse de Wolters). — A. ,22 ans, anémique, faible, lymphalique, atteint en mai 1877 de carie dentaire et d'ostéopériostite, fit à cette époque ses premières injections de morphine, qu'il continua sans nécessité après la guérison de son mal. A la fin d'août i877, il s'était débarrassé de cette habitude. Les doses n'avaient jamais dépassé jusqu'alors 4 centigrammes.
Incorporé dans les zouaves peu de temps après, il se remet à prendre de la morphine sous l'influence de chagrins et de fatigues et à l'occasion d'un abcès. Dans les premiers temps, il en use avec modération et en tire un eflet euphorique très net. Mais bientôt il augmente les doses; un nouvel abcès apparaît à la jambe. Jamais le malade, qui se faisait ses piqûres aux bras, n'a eu d'abcès aux membres supérieurs.
En rentrant du régiment, à la fin de l'année, A. essaya de se débarrasser comme la première fois de la morphine par la suppression brusque. Mais il éprouva des accidents si violents et si douloureux qu'il dut renoncer à cette méthode et recourir au sevrage progressif. Il prit alors 25 centigi^ammes de morphine en potion. Un peu d'agitation, nausées, diarrhée. Il continua la potion en diminuant chaque jour la dose et cessa complètement le huitième jour. Pendant deux jours insomnie et diarrhée. Le onzième jour, tous les accidents avaient disparu.
Pendant trois ans, la santé d'A. fut assez bonne. Au mois de juin 1882, signes de dyspepsie, puis migraines violentes, accompagnées d'anémie. Au bout de quelques semaioes, deux abcès apparurent dans la région fessière sans réaction inflammatoire au début. La fluctuation devint sensible au bout d'un mois. Ganglions de l'aine très hypertrophiés. A. s'affligea, se préoccupa outre mesure de son état de santé et retomba dans son vice primitif. Il s'en trouva bien au début, recouvra l'appétit et la gaité. Mais l'accoutumance précédemment acquise l'obligea i\ augmenter
considérablement les doses. Au bout de quelques mois, il était arrivé à 30 et iO centigrammes.
Ces doses élevées amenèrent l'insomnie ; le malade passait ses nuits à lire; le matin il dormait quelques heures; Taprès-inidi quelques instants. En se levant il était brisé de fatigue ; souvent il restait au lit toute la journée, tant il se sentait faible. Appétit complètement disparu. Le malade vivait de vin et de café ; le soir et la nuit il buvait du lait. Constipation opinicàtre, selles douloureuses souvent sanglantes.
Aux deux abcès en succédèrent un grand nombre d'autres qui ne se faisaient pas au niveau des piqûres où existaient seulement de petites nodosités, vite résorbées. Mais,sous l'influence des piqûres répétées et des hautes doses de morphine, il survint de véritables abcès à évolution rapide. A ce moment, la peau était épaissie et durcie au niveau des piqûres. Tissu cellulo-adipcux presque entièrement disparu. Maigreur excessive, pâleur extrême, perte de la force musculaire, de l'énergie; pouls petit, Filiforme, œil terne, pupilles rétrécies, sueurs au moindre eflbrt.
Le malade essaya de nouveau la suppression lente, ingérant d'abord en potion la dose même qu'il prenait précédemment en piqûre. Peu à peu il diminua et arriva au bout d'un mois à ne prendre plus que 15 centigrammes. Il combattait la dépression par les vins généreux, le quinquina, le cognac, le café. L'appétit revint, le sommeil se montra plus régulier. A. rechercha les distractions et se remit au travail. Le visage reprit de la couleur. L'amaigrissement diminuait. Au bout de quatre mois, la suppression de la morphine était complète.
Aujourd'hui l'embonpoint est i-evenu, la santé est parfaite.
Obs. Il(Woolters). — J. S.. , 21 ans, étudiant en médecine. Atteint depuislongtemps de névralgies faciales, lombaires ou intercostales qui augmentèrent pendant qu'il faisait son service militaire. Un jour que les douleurs étaient plus vives qu"à l'ordinaire, il se fit une injection de morphine de 0 gr. 02 centigr. Un sommeil profond s'ensuivit, les douleurs ne reparurent que douze heures après. S... reprit de la morphine et la continua quelque temps. Mais il se produisit un effet différent. Le malade, ordinairement timide etpeu parleur, devenait bavard ; Timagination était excitée, le travail plus facile, la douleurabolie. Il continua pendant trois mois les doses de 0 gr. 02 c. et 0 gr.03 centigr., puis cessa brusquement etne nota comme conséquences qu'une diarrhée légère etde courte durée.
Pendant deux ans,chaque fois qu'il avait une indisposition, S...
prenait un peu de morphine. 11 reprit régulièrement ses injections pendant une période d'examens et arriva alors aux doses de Ogr 08 centigr et Ogr. 10 centigr. Ces doses seules lemainlnnaient éveillé et le dcfatiguaient. En revanche a,ppétit presque nul, comtipation opiniâtre interrompue par des alternatives de diarrhée avec fortes coliques. Abattement, prostration quand il ne prenait pas sa morphine à l'heure ordinaire. Amaigrissement général principalementau niveau des cuisses, siège habituel des injections. Peau de cette région dure, épaissie.
Les examens finis, S... cessa brusquement la morphine. Pâleur livide delà face, nausées et sueurs pro fuses à l'heure de l'injection. Dégoût pour les aliments et vomissements incoercibles après les repas. Diarrhée avec coliques très douloureuses. Apathie et prostration. Cet état ne cessant pas au bout de trois jours, S... reprit de la morphine, mais en diminuant les doses.
Le résultat final n'est pas donné.
Obs. III (Woolters)— G... 36 ans. Constitution robuste. Pas de maladies antérieures. En 1878, entorse mal soignée qui aboutit à une tumeur blanche pour laquelle le malade entre à l'hôpital d'Alger, en mars 1880. Les douleurs qu'il éprouvait l'ont décidé à recourir aux piqûres et depuis deux ans il ne peut plus s'en passer. Plusieurs foi5 il a essayé sans succès de les supprimer.
Depuis six mois, il prend plus de 0 gr. 30 centigr. par jour. L'amaigrissement est très marqué. Perte complète de l'appétit. Exagération de la soif. Nausées, vomissements fréquents le matin etaprès le repas. Visage plombé ; augmentation de la sécrétion sudorale ; atrésie pupillaire, dépression physique et morale.
L'injection est remplacée par une potion contenant 0 gr. 30 centigr. de morphine le premier jour ; 0 gr. 25 centigr. le second ; 0 gr. 20 centigr. le troisième. Café et rhum. Ce jour-là, insomnie, un peu d'agitation surtout nocturne. Même dose les deux jours suivants^ puis diminution de 0 gr. 01 centigr. de morphine tous les jours jusqu'à sevrage absolu.
Trois mois après : embonpoint revenu, coloration normale du visage, santé parfaite. >
Obs. IV. — X..., propriétaire, 5S ans, atteintdenévralgies intercostales vives, les traita par des injections de morphine qui le soulageaientbien. Au bout d'un mois, on constate les signes d'un anévrismede l'aorte. Cet anévrisme occasionna une pleurésie gauche, qui fut ponctionnée. Comme le malade abusait do la morphine (8 â 10 piqûres par jour), on résolut de le débarrasser de cette habitude et on lui en permit seulement deux. Mais la garde placée auprès
de lui, ayant mal compris, supprima toutes les piqûres. Le malade fut très agité toute la journée. Il mourut dans la nuit. L'autopsie démontra qu'il y avait eu rupture de l'anévrisme.
Obs. V (Lancereaux).— X..., 27ans,mariée à IG ans. Abandonnée par son mari. Attaques d'hystérie à 18 ans. La mère a aussi eu des attaques.
Cliez la malade, les attaques, qui se produisaient d'abord tous les jours, s'étaient espacées à la suite d'un séjour de dix-huit mois à la campagne Elles reprii'ent au retour de la malade à Paris.
En 1880, un étudiant lui conseille les injections de morphine. Bientôt l'habitude est prise. Au bout d'un an, elle arrivait à 0 gr. 60 par jour. A cette époque, contracture du membre inférieur gauche qui dura six mois.
Sous l'influence de lamorphinC;, les manifestations hystériques avaient considérablement diminué. Mais, au bout de dix mois, amaigrissement ; le teint devient jaune, terreux. Le repos delà nuit est troublé par d'afTreux cauchemars. La malade voit des animaux, des hommes armés, des biigands. Elancements douloureux dans les jambes. Courbature dans les membres, crampes dans les mollets. Le regard n'est pas hébété ; pas de tremblement manifeste, mais quelques petites secousses musculaires rythmiques dans les membres supérieurs, pas de tremblement des lèvres, Menstruation entièrement cessée depuis quatre ans. Tout désir vénérien semble éteint. Dents presque toutes cariées ; beaucoup sont tombées. Nombreux abcès sous-cutanés qui, pendant fort longtemps, se sont produits soit spontanément, soit après chaque piqûre.
P^endant le séjour à l'hôpital l'amaigrissement fit des progrès ; la malade se mit à tousser et succomba à la tuberculose après un séjour de trois ans.
Obs. VI (Lancereaux). — 27 ans. Père alcoolique. Mère nerveuse. La malade a eu, au moment de la puberté, des attaques hystériques. En 1879, première piqûre pour pelvi-péritonite consécutive à un accouchement. L'habitude de la morphine est aussitôt prise, si bien qu'on 1887 la malade est arrivée à la dose de 0 gr.oO par jour.
Elle ne peut travailler sans avoir pris une injection. Souvent eu pleine rue, il lui faut s'arrêter pour sefaire une piqûre. Chaque fois qu'elle ressent le besoin de morphine, le visage devient triste, les paupières s'abaissent, les yeux sont éteints ; elle répond à peine, n'entend pas ce que l'on dit, perd le fil de ses discours.
Elle ressent un malaise inexprimable qui l'envahit tout entière; des douleurs dans le ventre. Elle s'agite, est secouée de soubresauts involontaires, s'irrite et s'aperçoit, dit-elle, qu'elle devient méchante. Après la piqûre, ces symptômes disparaissent, lu calme renaît.
Depuis dix-huit mois, nouveaux phénomènes : rêves, cauchemars terrifiants (animaux hideux, voleurs armés). Depuis huit mois, picotements, fourmillements dansles membres, sensations de brûlure, sensations pénibles, douloureuses, exagérées par la chaleur du lit. Désordres de la sensibilité objective : zones d'hyperes' thésieet d'analgésie. Réflexe plantaire exagéré. Irritation spinale.
Depuis six mois, amaigrissement progressif, perte de l'appétit, apparition chaque matin de vomissements pituiteux abondants et verdâtres. . Langue saburralB; dégoût profond pour la viande, haleine fétide.
Plusieurs essais infructueux de suppression.
Dernièrement nouveaux phénomènes. Troubles cérébraux. Grave agitation. Véritable délire mélancolique avec idées de persécution et de suicide. Fonctions intellectuelles diminuées.
Obs. VII (A. Després). — Femme de 36 ans, professeur de musique, entre le 11 novembre 1881 à la Charité pour des abcès multiples disséminés sur les mains et les bras. — Santé générale très altérée.
Depuis deux ans, la malade se fait des injections de morphine. Elle en prend actuellement de quinze à, vingt par jour.
Abcès semblables à des furoncles, à cela près que la réaction inflammatoire est peu vive. 15 furents ouverts successivement. Quelques-uns guérirent, d'autres récidivèrent à côté de leur siège primitif.
Pendant l'hiver 1881-82, succession d'abcès semblables. Au mois de février 1882, vaste abcès sous-cutané de la cuisse, formé sur le siège d'un abcès furonculeux antérieur. — Guérison assez lente.
Suppression totale des injections. Pas d'accidents. Etat satisfaisant à la sortie.
Obs. VIII (A. Després). — M..., 41 ans, entre en 1880 pour des douleurs vives dans la colonne vertébrale. Le 19 octobre 1880, on commence à lui faire des injections de morphine : 1 à 3 seringues par jour.
En février 1881, abcès au niveau de la cuisse droite. Ouverture au bistouri. Erysipèle.
Au mois de juillet de la même année, nombreux abcès dissé-
-gé-
minés au nombre de 29 à 30 sur les bras et les cuisses. Ces abcès sont gros comme une cei^ise, précédés d'une induration qui dure plusieurs semaines. La malade avoua des habitudes morphiniques.
Le 15 août, plus d'abcès. La malade a diminué ses injections.
Tempérament scrofuleux. Plusieurs cicatrices de strume au coude, à la cuisse droite, à l'index droit, sur la face dorsale du carpe.
î Obs. IX (A. Després). — M..., 31 ans, domestique. Hystérique (paralysie hystéro-traumatique à la suite d'une blessure de jambe en 1881). Emploie à ce moment de la morphine pour calmer la douleur. La malade prend goût aux piqûres et elle arrivait au bout de six mois aux doses de 0 gr. 25 à 0 gr. 30 centig.
Le 25 juillet 1882, on constate sur le ventre la présence de nodosités, variant du volume d'une lentille à celui d'une grosse noisette, disséminées en grand nombre dans les endroits qui ont été le siège des injections. Chacune des piqûres actuelles est suivie de l'apparition d'une tumeur. Il s'en développe aussi dans des points correspondant à des piqûres anciennes.
Phénomènes d'intoxication chronique par la morphine : rêves, cauchemars, lourdeur de tête, paresse intellectuelle et musculaire ; constipation. Ventre très ballonné, dur. Appétit peu développé. Souvent nausées et vomissements. Urines rares. La vessie a été paralysée pendant près d'un mois.
La malade est non seulement morphinomane, mais encore ivrogne.
La privation des injections détermine de véritables accès do fureur suivis de larmes.
Obs. X(Lutaud). — M"' L..., Américaine, 36 ans. Soignée pour pelvipéritonite aiguë, puis pour métrite, ne voit pas ses règles pendant quatre mois.
Aucun signe de grossesse. La malade apprend alors au médecin qu'elle se fait depuis trois ans des injections de morphine.
Vains efforts de suppression graduelle.
Au bout d'un an les règles n'ont pas reparu. La malade prend de 0 gr. 75 à 1 gramme de morphine par jour. — Santé générale excellente, plus de troubles utérins.
Obs. XI. — X.., 35 ans, soignée il y a cinq ans pour pelvipéritonite aiguë par les injections de morphine, prend à ce moment 1 habitude des piqûres et arrive rapidement à 0 gr. 35 et 0 gr 40 ccntigr. Plusieurs tentatives infructueuses pour cesser.
Quand elle consulta, il y a quinze mois, pour des phénomènes de péritonisme accompagnés de cystite et de rectite, les règles ne venaient plus que toutes les six ou sept semaines.
Nouvelles tentatives vaines contre la morphinomanie.
L'été suivant les règles disparurent tout à fait et depuis elles ne se sont montrées qu'une fois. L'état général est excellent.
Obs. XII (Lutaud). — M"' D... Anglaise, 25 ans, morphinomane depuis cinq ans.
Menstruation supprimée un an après le début de la morphinisation. La malade prenait à ce moment 0 gr. GOcentigr. par jour. Placée chez un médecin de Londres, elle guérit après cinq mois de surveillance et de traitement. La menstruation reparut.
La malade, rendue à sa famille, devint enceinte et accoucha d'un enfant vivant et bien portant. Redevenue morphinomane trois mois après son accouchement, à la suite d'une mctrite aiguë, M"" D... a vu de nouveau la menstruation cesser.
Tous les efforts faits de nouveau pour la guérir de l'habitude de la morphine ont échoué. Elle prend actuellement 0 gr. 50.
Obs. XIII (Lutaud). — M"* E..., 39 ans, devenue morphinomane par le mauvais exemple de son mari également adonné aux piqûres, prenait en juillet 1885 environ 0 gr. 75 centigr. de l'alcaloïde par jour. Plus de règles.
En vain, tous les traitements furent tentés. La malade, isolée en province dans un petit village dont le pharmacien ne lui délivrait que la morphine strictement prescrite, parvint cependant à tromper la surveillance et à prendre en cachette des piqûres supplémentaires.
A la fin elle fut prise d'une telle excitation qu'on dût l'interner dans une maison de santé (février 1886). La diminution forcée et progressive des doses amena la guérison. La menstruation reparut en mars.
Mais la malade reste excitée et présente à chaque époque des troubles graves et des signes de nymphomanie qui font presque regretter à sa famille le temps où la morphine avait détruit chez elle les désirs sexuels.
Obs. XIV (Lutaud). — M"" B..., 21 ans, mariée fit, il y a un an, une fausse couche de cinq mois pour laquelle on lui fit des piqûres de morphine. Depuis lors elle est morphinomane. Les règles ont cessé depuis huit mois.
Toutes les tentatives de traitement ont échoué.
Obs. (Lutaud). — X..., 32 ans, femme de chambre, soignée à Laiiboisière pour une pelvipéritonite par les injections de morphine. Après sa sortie, elle en continue l'usage à la dose de 0 gr. 07 centigr. par jour. Puis elle augmente et arrive peu à peu ù 0 gr. 50 centigr. A partir de ce moment les règles furent à peu près complètement supprimées. Dans un intervalle de deux ans elles ne se montrèrent qu'une fois.
Obs. XVI (Goldschmitl). — Malade devenue morphinomane à la suite d'un asthme, est bientôt aménorrhéique. Son premier enfant vint au monde mort-né, bien qu'elle eût presque cessé l'usage de la morphine. Dans une seconde grossesse elle continua l'usage des piqûres, l'accouchement eut lieu à terme sans aucun accident, mais au forceps. Couches bonnes.
Obs. XVII (Féré). — Jeune femme de 22 ans, hystérique, hémianesthésique, enceinte de six. mois, depuis plus de trois ans pi'end chaque jour 0 gr. 24 de morphine. Mère morphinomane.
La diminution graduelle amène des coliques utérines qui obligent à la suspendre momentanément. Au moment de l'accouchement la malade prenait encore 0 gr. 13.
L'enfant eut, pendant soixante heures après sa naissance, de l'agitation, puis tout rentra dans l'ordre.
11 fallut encore continuer à la mère l'usage de la morphine à la dose de G gr, 08. Sans quoi les crises utérines la reprenaient.
Deux mois après, la suppression était complète et la malade absolument guérie.
Obs. XVIII (Bail). — Jeune homme hystérique. Morphinomane. Raconte qu'il fut soumis à l'usage de la morphine pour fissure à l'anus. Dès ce moment il en aurait pris 0 gr. 08. Mais son histoire, mieux approfondie,montre qu'il était morphinomane depuis l'âge de 12 ans.
A la longue les elTets habituels de la morphine se manifestent. Il prenait dans les derniers temps 2 grammes par jour.
Tentative de suppression brusque. Mais l'intensité des phénomènes de collapsus obligea à faire une injection, A partir du 29 mai suppression progressive. Le traitement dura quarante-deux jours. Le malade allait alors très bien, mais il avait encore des accès de besoin, d'angoisse, d'inquiétudes et une certaine tendance à la syncope.
Le 10 juillet, suppression complète. Le lendemain le malade allait très bien quand, subitement, il fut pris de collapsus et d'une
effroyable dyspnée à laquelle il succomba quelques moments après malgré de nombreuses piqûres.
A l'autopsie, la plupart des organes paraissent sains. Cœur sans lésions d'orifices, sans dilatation ventriculaire, mais surchargé de graisse. Myocarde pâle; au microscope commencement de dégénérescence graisseuse encore peu prononcée. Aorte saine. L'examen histologique des centres nerveux n'a pas révélé d'altérations. Léger degré de congestion du bulbe et de la pie-mère correspondante. Pas d'épanchements séreux, ni de foyers hémorragiques. Œdème prononcé du cerveau. Reins normaux. Le foie présente quelques cellules en dégénérescence graisseuse.
L'examen chimique a montré la présence de la morphine dans plusieurs organes : centres nerveux, rate, reins, foie.
Obs. XIX (Paul Richter). — M"" X..., mélancolique depuis 1872. Habituée aux injections de morphine, elle a progressivement augmenté les doses jusqu'à 0 gr. 50.
Le 4 juillet 1874 on essaie la diminution lente. Mais bientôt la malade demande qu'on augmente de nouveau les doses et devient très agitée lorsqu'on s'y refuse.
Le 5 octobre, suppression complète. Grande agitation pendant quarante-huit heures ; potion alcoolisée. Lesjours suivants signes d'embarras gastrique puis amélioration. Le 13 octobre, la malade est déjà gaie et contente. Quelques jours après elle quittait l'asile. Plus tard elle a écrit qu'elle était heureusement délivrée de sa funeste habitude.
Obs. XX (Follet). — M-^-X..., 33 ans, prise de gastralgie, se sent tellement soulagée par les injections de morphine qu'elle en réclame tous les jours. Elle finit par les pratiquer elle-même et se faire deux fois, trois fois, puis quatre fois par jour une injection de 0 gr. 02. Après huit mois, elle les continua pour remédier à sa faiblesse. Elle put pourtant pendant quelques jours, sur les remontrances qu'on lui adressait, abaisser la dose à 0 gr. 06 par jour. Mais bientôt M°"= X... reprend ses injections avec une nouvelle ardeur et arrive au bout de trois mois et demi à 0 gr. 50. Six à huit heures après la deruière injection.le matin au réveil par exemple, elle éprouvait alors les symptômes suivants : lassitude extrême, douloureuse, dans les jambes, avec refroidissement et fourmillements ; palpitations violentes avec rougeur de la face ; puis, subitement, abaissement du pouls, devenu très fréquent et état demi syncopal; dilatation pupillaire, refroidissement des extrémités, pâleur de la face, sueurs froides. En même temps troubles diges-
tifs : salivation, nausées, vomissements, selles diarrhéiques peu abondantes, mais fréquentes. La malade poussait des cris, arrachés par d'horribles crampes aux jambes et suppliait en grâce qu'on lui permît l'injection. Celle-ci amenait au bout de cinq minutes la disparition de tous les symptômes, que remplaçait un bien-être complet,
L'appétit était presque perdu, la digestion lente, difficile, la constipation opiniâtre et, pour reprendre ses forces, elle en était A'enue àboire de l'alcool pour suppléer à l'excitation morphinique insuffisante.
Au bout de deux ans seulement la malade guérit de cette passion en diminuant progressivement la dose du médicament.
Obs. XXI (Rizat). — X..., homme de lettres, tempérament nerveux, mais sans troubles névropathiques accusés ni dans l'enfance, ni dans l'adolescence.
Vers 21 ans, spasme de l'urèthre.
Vers 1875, violentes douleurs névralgiques dans les membres, principalement les inférieurs, pour lesquelles on fait quelques injections de morphine. Vient alors habiter Paris.
En 1878. nouveaux troubles urinaires. On constate par le cathéterisme un léger obstacle au niveau de la portion membraneuse, mais qui n'empêche pas de pénétrer dans la vessie. A la suite de cette exploration, le malade fut pris d'un tremblement nerveux qui dura deux ou trois minutes.
Faciès frappant, rappelant celui des vieux urinaires : peau très ridée, jaunâtre, parsemée par places de taches d'un brun sale. Maigreur extrême. Les yeux, comme fatigués par la lumière, sont à demi clos.
Le malade avoue qu'il est atteint d'une infirmité qui lui cause « plus de souffrance morale que de douleurs physiques ». Il abuse de la morphine. Il a commencé à en prendre pour ses névralgies, mais peu à peu il s'est habitué au médicament ; les douleurs devenant plus intenses il a fallu multiplier les injections, si bien qu'il est arrivé à ne plus pouvoir s'en passer, même lorsqu'il ne souffre pas. Au moment de'cette confession le malade prenait un gramme de morphine par jour.
Elle lui est devenue indispensable pour faire ses articles. « Elles me donnent, dit-il, une nouvelle vigueur intellectuelle. Quand l'inspiration me manque, vite je reprends ma seringue et j'éprouve une véritable jouissance à m'enfoncer l'aiguille dans la chair. Cela fait, je me sens en verve et c'est alors que j'écris mes meilleurs articles. »
Employé comptable, il ne pouvait faire son travail sans se pratiquer préalablement coup sur coup cinq ou six injections, quelquefois plus. Quand il lui arrive de passer un jour sans se donner d'injections, il est pris de contracture des mâchoires, de bâillements répétés, d'impossibilité de travailler. Cet état cesse dès que le malade se fait une injection.
Prévenu du danger par son médecin, il promet de renoncer à l'usage de la morphine.
Au commencement de mai, nouveau spasme vésical. On peut cependant passer une sonde n° 18, mais il y a une nouvelle crise nerveuse de ti'ois ou quatre minutes (tremblement généralisé, soupirs, sanglots, larmes).
Le lendemain on passe les bougies Beniqué n" 3-4 à 41. La miction est plus facile.
Le 9 mai, douleurs névralgiques avec vomissements et diarrhée ; un gramme de chloral est vomi, un peu de café, pris le soir est gardé. X... raconte que les deux jours précédents il n'a pas pris de morphine; nuit assez calme; le lendemain faciès meilleur ; le malade se plaint de grande faiblesse et de soif intense. Dégoût insurmontable pour la viande. Bouillon froid, lait, limonade. Le soir X... fait demander son médecin. Depuis midi il a des vomissements et des selles diarrhéiques incessants. Malgré la chaleur excessive, il se plaint d'avoir froid et a dû se couvrir comme en hiver. Crise nerveuse très intense. Les yeux expriment tantôt la colère, tantôt la douleur. Il s'agite, se débat dans son lit, donne des coups de pied, repousse son frère et répond qu'il souffre partout et éprouve le besoin de se briser la tête contre les murs, de se jeter parla fenêtre. Injection de 0 gr. 60 centigrammes de morphine.
Le calme renaît aussitôt ; les douleurs ont disparu. TJne heure après le calme s'accentue. Vomissements et diarrhée arrêtés. Le soir, calme absolu, le malade a dormi une heure 1/2. Il se plaint seulement de soif intense.
iimc.i. — Nuit calme X... a dormi par intervalles. Vers trois heures du matin, premiers symptômes d'une crise qu'on arrête avec une injection de 0 gr. 20 centigrammes de morphine.
Soif aussi vive. Ni diarrhée, ni vomissements.
Sept heures du soir. — Bonne journée, une seule injection de 0 gr. 12 centigrammes. Ténesme rectal ;un peu de sang au moment de l'effort ; soif moins ardente
12 mai. — X... a mieux dormi Sommeil tranquille.
13 mai, — Crise calmée par une injection de 0 gr. 18 centigr.
Ténesme rectal persistant ; coliques, lavement au chloral ; deux compresses de chloroforme sur le ventre.
Soif très vive, peu d'appétit, mais faciès bien meilleur. En trois jours le malade a pris un gramme. de morphine au lieu de trois.
Rien d'anormal du côté de l'urèlhre. Miction régulière. Dans l'après-midi, promenade en voiture sans trop de fatigue. A. 7 heures 1/2, bâillements répétés, tremblements, signes précurseurs de la crise névralgique, qui est calmée au bout de dix minutes, par une injection de morphine de 0 gr. lo centigr.
14 mai. — Nuit tranquille, sommeil un peulourd. sans rêves ni cauchemars. Le matin, à 10 heures, commencement de crise dans les membres inférieurs consistant, comme les autres, en douleurs térébrantes, fugaces, produisant une rétraction brusque de la jambe. Bâillements fréquents, ti-emblement de tout le corps. La crise se calme spontanément sans morphine.
Dans l'après-midi, promenade en voiture et à pied sans fatigue En rentrant X... ressent un peu d'abattement plutôt moral que physique. Peu d'appétit. Vers 5 heures nouveaux bâillements, puis mouvements désordonnés. A 8 heures, injections de 0 gr. 15 centigr. aussitôt après le malade s'endort et ne se réveille que le matin à 7 heures d'un sommeil calme et sans rêves.
iomai. — Au réveil X... est bien. Un peu d'appétit. Mais toujours diarrhée et coliques. Lavement au chloral. Vers 9 heures quelques bâillements calmés aussitôt après le lever. Dans la journée grand bain, suivi d'affusion froide, à la suite duquel le malade éprouve un bien-être marqué. 11 dine avec appétit et se couche aussitôt après. Vers 8 heures 1/2, crise. X... résiste pendant deux heures, puis s'administre 0 gr. 15 centigr. de morphine. 11 s'endort vers minuit.
16 mai. — La nuit a été bonne, sommeil calme et sans J'êvcs. Vers 9 heures 1/2, sous l'influence d'une émotion morale, crise violente de deux ou trois minutes. Dans la journée trois autres ; la première à midi se termine sans injection ; la deuxième, vers 3 heures, nécessite deux injections (0 gr. 10 centig.) ; la troisième, à il heures du soir, exige trois injections (0 gr. 15 centig.)
Dans la journée bain et affusion froide. Grand soulagement, bon appétil.
18 mai. — Nuit bonne malgré une pollution. Coliques surtout le matin ; la diarrhée fait place à une constipation opiniâtre, garde-robes dures mélangées de sang.
Lactate de fer et rhubarbe Ogr.lOcentig.
18 mai. — Bonne journée.
19 mai. — Bâillements vers 6 heures, qui disparaissent pendant
le diner. Après le repas, promenade à pied de deux heures.En rentrant nouveaux bâillements. Malaise général. Injection de0gr.50c. Coucher à 10 heures 1/2. Agitation, mais pas de souffrance.' Insomnie jusqu'à deux heures du matin suivie d'un sommeil lourd, plein de cauchemars.
20 mai. — Mouvements désordonnés ; 0 gr. 10 centig. de morphine ramènent le calme. Un peu de contracture du col de la vessie. Vers 7 heures 1/2, bâillements, quelques nausées. A 9 heures, injection de 0 gr. lo centig. sans résultat, une demi-heure ; après nouvelle injection de 0 gr. lOcentigr., le malade se couche, sommeil lourd et agité.
21 mai. — Cardialgie, céphalalgie. Pas de bain.
De 5 heures à 10 heures du soir agitation. Cinq injections 0 gr. 2o) espacées. Le calme ne vient pas. Nuit mauvaise. Vers le matin X s'endort ; il s'éveille à dix heures tout à fait dispos,
22 mai. — Vers midi, malaise. Le malade ne pouvant sortir à cause du mauvais temps, prend 0 gr. 10 centigr. de morphine. Il dort jusqu'à 6 heures du matin et se fait à ce moment cinq injections (0 gr. 25 centigr.)
23 mai. — Vers 9 heures du matin, vive douleur sur laface dorsale du pied gauche et ensuite dans la cuisse. De 1 heure à 3 heures mouvements désordonnés, qui se dissipent spontanément. Coucher à 9 heures avec quatre injections (0 gr. 20 centigr.)
24 mai. — Lever à 8 heures. Bon état, coucher à 11 heures; insomnie jusqu'à 3 heures du matin, puis sommeil lourd jusqu'à 9 heures.
25 mai. — Malaise au réveil. Quatre injections (0 gr. 20).
26 mai. — Douleur dans le tibia droit. Pas d'accidents nerveux.
27 mai. — Crise le matin, quatre injections (0 gr. 20).
28 mai. — A3 heures fourmillements, bâillements. Bain.
29 mai. — Bonne journée. La nuit quatre injections.
30 mai. — Rien.
31 mai. — Crise violente à 9 heures du matin, cinq injections (0 gr. 25 centigr.), assoupissement.
Jwm. — Se passe sans accident notable. X... a repris ses occupations. Injections en nombre variable chaque jour. Une solution de 1 gramme de morphine lui fait environ dix jours.
3 juillet. — Même étatgénéral. Un peu de contracture vésicale. Tisane de bourgeon de sapin.
10 juillet. — Les douleurs ont reparu. Insomnie. Contracture vésicale diminuée.
Août. — Dans les premiers jours, violentes douleurs, calmées par les injections de morphine.
19 août. — Reprise des douleurs que la morphine seule calme. Seulement X... n'en prend plus que quand il en a un pressant besoin et toujours après une lutte de six à douze heures.
21 août. - Crise violente ; X... prend 0 gr. 50 de morphine, mais les trois jours suivants seulement 0 gr. 10.
Septembre, octobre, novembre. — Grande amélioration. — Vin de quinquina, fer et rhubarbe.
Décembre. — Dans la nuit du o au 6 violente crise. Injection de G gr. 40 de morphine. A la suite de cette injection le malade éprouve deux violentes envies d'uriner à trois quarts d'heures d'intervalle. II y a en outre émission involontaire d'urine.
19 décembre. — Nouvelle crise de huit heures à minuit. Injection de 0 gr. 15.
24 décembre. — Jusqu'à ce jour, rien à noter qu'un petit reste de contracture vésicale.
Pendant tout le traitement le malade a pris du café. En 1879, X... a affirmé à différentes reprises qu'il ne recourt aux injections qu'à de rares intervalles. Il n'emploie plus la morphine comme stimulant. La peau présente toujours la même coloration jaunâtre.
En 1882. — Mêmes affirmations.
L'auteur le considère comme amélioré parce qu'il ne prend plus que 0 gr. 15 de morphine tous les huit ou dix jours. Les névralgies ont persisté.
Obs. XXII. (Lunier).— D... ,31 ans, lingère; accidents nerveux mal déterminés à l'âge de 7 ans. Depuis, ces accidents n'ont pas reparu. En 1886, après avoir fait de mauvaises affaires et, dit-elle, àla suite d'accidents choréiformes gxaves, D. prit l'habitude de boire du laudanum et progressivement elle augmenta les doses, de sorte qu'elle était arrivée à la fin de 1861 à en prendre 40 à 45 grammes par jour. Aune certaine époque le besoin devint tellement impérieux que le produit du travail devint insuffisant à payer le laudanum. La malade vendit peu à peu tout ce qu'elle possédait, afin de payer son médicament, qu'elle achetait alors par litres. Elle dépensait pour cette seule substance 1000 à 1200 francs par an, En 1872, manquant de ressources, elle retourna chez sa mère. Le médecin qui la vit alors constata que tout mouvement lui était impossible ; elle ne répondait àaucune demande. Maigreur extrême, aberration complète des facultés mentales et morales. Elle n'avait plus qu'une idée fixe et constante : boire du laudanum.
Le traitement institué amena une amélioration. Mais la malade, n'étant plus surveillée, se remit à prendre à partir du 1" mars 1872, sous forme de pilules, des quantités énormes d'opium. Le 1'' mai elle quitte la maison où elle travaillait, emportant des dentelles
qu'elle avait volées et qu'elle vendit 140 francs. Avec cette somme elle acheta du laudanum.
Revenue chez sa mère, elle était à peu près déshabituée do 1 opium au mois de novembre et ne présentait plus aucun des symptômes précités. Aucune trace de dérangement intellectuel mais abolition complète du sens moral. Elle se rendait bieil compte qu'elle avait commis un acte coupable, maisn'en appréciait pas la gravité.
M. Lunicr conclut :
1° Que les doses énormes d'opium qu'elle avait absorbées ont déterminé chez elle une altération passagère des facultés intellectuelles et une lésion permanente du sens moral ;
2° Que bien que non atteinte d'aliénation mentale dans le sens propre du mot, il est au moins probable qu'elle ne jouissait pas complètement de son libre arbitre au moment où l'acte a été commis.
Obs. XXIII (Brouardel). — C..., 38 ans. Grande, un peu grasse.
Ce qui frappe à première vue c'est son teint blafard, ses paupières infiltrées. Les chairs sont molles. Les yeux manquent d'éclat. Les pupilles sont dilatées, égales. Pas de tremblement musculaire.
Mouvements lents. Intelligence paresseuse Pendant l'interrogatoire, C. . . montre beaucoup de calme. d'indifférence. Ses réponses partielles ne viennent que sur des incitations répétées.
Jugement sain : la malade se rend un compte exact de sa situation. Quelques idées mélancoliques sur sa santé, sa fortune, ses afTections, mais dans des limites raisonnables.
Antécédents. — Quinze ans auparavant, accidents à la suite d'un accouchement, suivis d'un séjour de plusieurs mois au lit et de névralgies diversement réparties. Aucun désordre qui rappelle des accidents épileptiformes ou hystériques.
Pour combattre les névralgies, la malade s'est habituée depuis des années à prendre de la morphine; elle a peu à peu augmenté les doses et est arrivée à 1 gramme par jour.
Les phénomènes d'intoxication qu'elle présente sont : diminution des fonctions de nutrition. Absence ou irrégularité des règles. L'analyse des urines a montré que celles-ci renfermaient une quantité considérable de morphine.
AfTaiblissement intellectuel, mais pas d'impulsions morbides annihilant la volonté.
Responsabilité restreinte.
Obs. XXIV (Motet). - M"° J. née de Saint J., 28 ans. Sans pro-
fession, mariée, mère de deux enfants. Inculpée de vol à l'étalage.
M"" J. a perdu sa mère de très bonne heure de phtisie.
Son éducation, un peu négligée, manqua surtout de direction. Elle devint nerveuse à Vexcès. Des exagérations presque maladives se produisirent. Elle avait seize ans quand son père mourut, laissant une très petite fortune. Elle fut recueillie par M. de B. dont la femme, aliénée, prit la jeune fille en haine. Un jour elle la poursuivit, armée d"un couteau et lui causa une grande frayeur, aussitôt suivie d'une crise nerveuse des plus violentes. Elle fut alors mise au couvent où elle s'ennuya beaucoup. Elle manquait de souplesse de caractère. On l'engageait à se faire religieuse, mais elle résista énergiquement.
Alors surviennent d'autres préoccupations, M. de B. meurt. M"" J. est reprise d'accidents nerveux compliqués de délire et reste un mois malade. Puis elle passe chQ,z un nouveau tuteur, iM. L., chez lequel elle trouva une vraie famille et une vie tranquille.
Elle se maria à 20 ans, suivant son goût. Les premières années de ménage furent heureuses. Enceinte, elle fut prise au sixième mois et demi de sa grossesse, à la suite de contrariétés, d'attaques d'hystérie convulsive et perdit complètement la vue pendant onze jours. Au bout de ce temps la vue revint tout à coup. La grossesse s'acheva sans autre trouble, parla naissance d'une fille bien constituée, actuellement âgée de 7 ans. L'année suivante seconde grossesse normale. Pas d'accidents à la suite des couches.
Au mois de mars 1878, à la suite d'une discussion un peu vive, les attaques convulsives reparaissent. Après une crise, nouvelle cécité de cinq jours. A ce moment^ vomissements violents. Depuis la malade est restée sujette à des migraines qu'elle calmait avec lether et le chloroforme. Elle abusa de l'éther, malgré les remontrances de son mari.
Au mois de janvier 1879, reprises des attaques, délire, hallucinations terrifiantes, véritable accès de manie hystérique, qui obligea de la placer dans une maison de santé le 13 février 1879. Elle présente à ce moment une excitation violente, a des impulsions irrésistibles. Après un mois de soins, guérie, elle rentre chez elle le 12 mars. Peu après elle présente des signes de congestion ovarienne, qu'on ne parvient à calmer qu'avec des injections de morphine.
i\r" J... éprouvait un tel bien-être sous l'influence des injections que dès qu'elle souffrait un peu, elle en réclamait une.On arriva à lui en faire ainsi deux d'abord, puis trois par jour. Puis la malade
se les fit elle-même et, avec Tcxagération propre aux hystériques, rechercha avidement les sensations provoque'es par les piqûres. L'appétit était éveillé. La malade se contenta d'abord de doses modérées ; puis l'accoutumance s'établit et en six mois elle arriva de 0 gr. 10 à 0 gr.40. Elle fut bien allée plus loin si elle n'eût pas rencontré de sérieuses difficultés à se procurer le médicament.
Elle usa de tous les artifices, présenta aux pharmaciens de fausses ordonnances, dissimula ses pratiques à son mari, vendit ou engagea des livres, du linge, de l'argenterie même, tout ce qu'elle pouvait prendre.
Jusqu'alors contenue cependant, elle n'eut plus de réserve le jour où, pour son malheur, elle rencontra un pharmacien complaisant qui, du 29 mai 1881 au 27 octobre 1882, lui donna en 516 jours 3.463 paquets de 0 gr. 20 de chlorhydrate de morphine, soit 693 grammes de ce sel, plus de 1 gr. 20 par jour.
Voici comment elle raconte que se développa chez elle le besoin de la morphine : « Au début, dit-elle, je ne cherchais qu'une chose : calmer ma douleur de ventre. Un seul paquet de Ogr. 10 suffisait àcela. Puis, comme j'avais conservé l'ordonnance, je laprésentai à un pharmacien deB... puisa Paris. Onmedélivra des paquets, dont j'usai sans en rien dire à mon mari. Bientôt je m'aperçus qu'ilme suffisait de porter la boîte au pharmacien pour renouveler ma provision; j'en usai largement. En 1880, à H..., je faisais cinq à six injections par jour : le matin à 8 heures, à 11 heures, à 4heures et à9. Pour lamoindre contrariété, leraoindre agacement, je faisais une injection. Cela me calmait.
« Quand le moment est venu de faire la piqûre, je ressens un véritable besoin : plus de forces, je me sens défaillir. Je vois trouble, les oreilles me tintent, un malaise indéfinissable m'envahit. Je suis baignée de sueur, je passe par des alternatives de froid et de chaud; je souffre dans les reins, comme si on me les déchirait; j'ai des bâillements extrêmement pénibles ; je suis dans un état d'excitation telle que j'arrive à la violence, brise tout ce que j'ai sous la main. Je n'ai plus la tête à moi et n'aspire qu'à une chose : pouvoir me faire une injection I Quand j'ai ma provision sous la main, je n'attends pas la souffrance; aussitôt que le besoin s'annonce, jemepique. Cela me fait l'effet d'un cordial.
« C'est de juin à octobre que j'ai pris le plus de morphine, le pharmacien m'en donnait régulièrement, je ne craignais pas d'en manquer. Aujourd'hui j'en prends moins; aussisuis-je plus agacée,
plus nerveuse. , ■ jiu •
« Au commencement, j'ai eu de la somnolence. Aujourd hui
— Ul —
c'est passé; je n'ai plus que de l'activité. Il m'est arrivé, après une injection un peu forte, d'avoir comme tin coup de sang, avec battements précipités dans le cerveau, ou bien des pertes de connaissance, des vomissements. Aux doses ordinaires je ne sens aucun malaise. Je dors mieux la nuit quand j'ai fait l'injection avant de me coucher. Sinon j'ai des rêves pénibles, d'effrayants cauchemars. Je ne puis supporter l'idée que je ne vais pas pouvoir faire mon injection. Je me résignerais à tout plutôt qu'à cette privation. J'ai essayé de résister, j'ai été vaincue. Je tombe par la privation de morphine dans un état horrible. »
Au moment oii la malade commit son vol, la situation était devenue difficile ; le pharmacien auquel elle devait 1.600 francs refusait la morphine. Il lui écrivit une lettre qui la terrifia, menaçant de tout découvrir à son mari, s'il n'était pas payé le jour même. A partir de ce moment, la malade, dit-elle, n'a pas vécu. Elle ne pouvait supporter ni le bruit des pas dans les escaliers, ni le bavardage des enfants. Elle était d'autant plus malade qu'elle était obligée de diminuer sa morphine. Il survint des troubles de la vue, des étourdissements, des impatiences terribles. Elle frappa ses filles qu'elle adorait, n'eut plus qu'une idée : se procurer de l'argent. C'est dans cet état d'esprit qu'elle alla au magasin et commit son vol.
Observée pendant six semaines depuis cette époque la malade a montré une mobilité d'esprit et de sentiments excessive, en rapport avec les différentes phases de l'intoxication morphinique.
Dès que l'action excitante s'épuise, surviennent avec le malaise les troubles des sentiments, les impulsions irrésistibles, le désarroi complet du sens moral. Au moment du besoin, rien ne la retient plus; elle est sur la limite du délire. La mémoire est profondément affaiblie. Dans un accès de délire, elle s'est enfuie un jour à demi nue de chez elle. Les troubles intellectuels coïncident chez elle avec la diminution de la morphine.
En janvier suivant, la malade absorbait encore 1 gramme par jour. En mars, la dose a été abaissée à 5 gr. 30 par semaine puis à 4 gr. 50 sans que la malade le sache. Elle ne trouve plus le calme qu'elle se procurait auparavant et dit qu'elle sent qu'elle n'a plus de suite dans les idées. La santé physique n'est pas altérée, mais la santé morale l'est profondément.
Malgré la diminution de la morphine, les troubles cérébraux se sont prononcés. Pour remplacer les piqûres, la malade s'est mise à boire du madère, si bien qu'on a dû l'envoyer dans une maison de santé.
Elle est aujourd'hui dans le plus triste état ; elle a de la cod-
tracturc et une dysphagie qui nécessite son alimentation à la sonde. Elle se fait encore trois piqûres par jour.
Obs. XXV (Petit). — Femme jeune, grêle, non dialhésique, non spécifique mais névro[)athe, liystérique (étoufl'ements, boule, étranglements, fourmillements, tendances aux névralgies, douleurs ovariennes). En 1874, elle emploie pour la première fois les injections de morphine à doses très modérées et à intervalles convenables. Puis elle prend l'habitude de faire les injections elle-même et bientôt il ne se passe plus de jour sans piqûre. Bientôt les doses atteignent 0 gr. 20; 0 gr. 30; 0 gr. -40 par jour.
La constipation, à laquelle la malade était sujette, devint plus opiniâtre, l'alimentation plus difficile. Le visage pâlit. Pas d'amaigrissement. Menstruation régulière.
A l'automne 1877, deux abcès gros comme une noisette sur les trochanters, ces deux abcès ainsi qu'un troisième, survenu peu après, guérirent avec des cataplasmes.
Au bout d'un mois, nouveaux abcès dont plusieurs dépassent le volume d'une noix. Plusieurs devinrent confluents et déterminèrent des trajets fistuleux qui, plus tard, guérirent.
Des abcès ganglionnaires se développèrent au pli de l'aine, en dehors de toute irritation locale, dans des points où on n'avait pas fait d'injection.
Dans l'été de 1878. abcès assez volumineux de la fosse ischiorectale développé dans les mêmes conditions. Vers la même époque, autre abcès derrière le moignon de l'épaule dans une région respectée par les piqûres.
De 1877 à 1878, plus de 30 abcès furent ouverts. Certaines incisions avaient 3 ou 4 centimètres. Ces abcès siégeaient dans le tissu adipeux sous-cutané ; trois ou quatre contenaient des gaz et un pus fétide, verdâtre. (Un peu d'air avait probablement été introduit au moment de l'injection.) Certains ont présenté une marche subaiguë, d'abord induration un peu douloureuse, qui diminuait, réaugmentait et fmissait par suppurer au bout de quinze à vingt jours.
Cette grave affection s'améliora dans le courant de l'été 1878 grâce au séjour à la campagne. Il fallut cependant ouvrir encore l'abcès. D'autre part, bien que l'usage de la morphine fût diminué, le visage avait pris un aspect de maigreur et de pâleur terreuse remarquable. Les règles devenaient irrégulières (trois fois en six mois). Actuellement encore, malgré leseflbrts thérapeutiques elles retardent chaque fois de huit à dix jours.
OBS.XXVl(Verneuil).— Névralgieradiale.— Injections longtemps
— ii3 —
continuées de fortes doses de morphine. — Névrotomie. Phlegmon bronzé. Mort au cinquième jour.
M.G...,4o ans, homme politique, atteint depuis plusieurs années de névralgie radiale gauche, éprouvait des douleurs très intenses, que nulle médication n'avait soulagé. La morphine cependant lui donnait un apaisement momentané. Aussi il en usait et abusait. Au moment où il consulta le chirurgien, il enprenaitde 0 gr. 12 à 0 gr. lo centigr. par jour.
Grandes fonctions peu modifiées. Appétit faible, mais les aliments sont pris sans dégoût et bien digérés. Respiration et circulation à peu près normales. Vue, ouïe, toucher intacts. Pas d'amaigrissement. Le malade a l'aspect d'une vieillesse précoce. La peau du visage est très pâle.
On lui pratique la névrotomie, mais sans résultat. La morphine dut être continuée à haute dose.
Le troisième jour, érysipèle bronzé ; adynamie. Mort au bout de 48 heures.
L'autopsie ne fut pas permise.
Dans la production de cet érysipèle il est impossible d'accuser • 1° Le milieu (M. G. habitant un magnifique hôtel) • 2" La contagion. M. Verneuil garantit la propreté des instruments ;
3° L'alcoolisme le diabète (M. G. n'étaitni alcoolique ni diabétique). M. Verneuil croit pouvoir accuser la morphine.
Obs. XXVII (Bail). -Femme de M ans, habitant Paris depuis son enfance, couturière. ^
Elle est goutteuse et il existe des antécédents dégoutte dans sa tamille ; les parents étaient grands mangeurs et grand buveurs
Ues I âge de 18 ans, migraines extrêmement violentes, d'orioine manifestement goutteuse. Erysipèles fréquents. Plus tard véritablesacces de goutte ; le premier au gros orteil gauche, qui présente encore les déformations caractéristiques. Deux ans nviron anr s 1 accès de goutte, coliques hépatiques (le médecin a con taté la présence de calculs dans les selles). C'est alors qu^le ma ade commença à prendre de la morphine. Depuis trois ans elle a con tmue et est arrivée à prendre 0 gr. 50 par jour ^^Elle entre le 3 février dans un état de prostration épouvan-
sou?fr.ll'îrî'''V''T^^^"\^^^ 1^^^^^ l'égarement et la Z.T V ''n P^^'"^^'^' peau terreuse, couverte de su urs profuses. Contraction extrême des pupille An sthesie Affaiblissement musculaire surtoutmarqué au'^LmLt infédeuVs
et au bras gauche. Réflexes tendineux abolis. Sur tout le corps ecchymoses produites par les piqûres.
L'intelligence est obtuse, mais il n'y a pas de délire. Hallucinations de la vue (points noirs, bluettcs), diminution de l'acuité visuelle.
La diminution progressive, aidée de la substitution de2grammes de chloral, produisit chez cette malade une amélioration marquée.
Obs.XXYIII (Pichon). — Femme de 24 ans, d'abord modiste, puis modèle. Père mort d'hémorragie cérébrale. Mère hystérique (boule, grandes attaques. Très irascible, très nerveuse.) Sur 19 enfants, 5 seulement sont vivants : la malade, un frère épileptique depuis l'âge de 8 ans, une sœur tuberculeuse, devenue morphinomane à la suite d'une scarlatine; les autres frères ou sœurs sont bien portants.
La malade a été réglée à 12 ans ; attaques hystériques à 15 ans. Ces attaques ont actuellement disparu. 11 faut signaler aussi dans ses antécédents une pneumonie et une fièvre typhoïde à l'âge de 13 ans.
A 15 ans 1/2, la malade prend un amant, devient enceinte, se fait avorter et prise de pelvipéritonite est traitée par les piqûres de morphine à la dose de 0 gr. 02 par jour. Elle y prend rapidement goût et arrive au bout de deux mois à la dose de 0 gr. 20.
Elle quitte la maison Dubois, mais doit rester alitée chez elle souffrant plus du manque de morphine que de ses douleurs utérines. Un médecin lui fait des piqûres qu'il continue pendant un an à la dose de 0 gr. 30. Au bout de ce temps, la malade se met à se piquer elle-même et au bout d'une nouvelle année elle arrivait à s'injecter 1 gramme par jour.
En 1883, la dose quotidienne s'élevait à 3 grammes.
Toute la surface cutanée est, à cette époque,couverte de piqûres, A ce moment et depuis longtemps déjà, chaque piqûre est suivie d'un abcès, qui s'explique par la manière dont elle procède pour faire ses injections. Les aiguilles étant épomtées, n ayant pas le moyen d'en acheter de neuves, elle se faisait à l'aide d une grosse aiguille, un trou dans la peau et y introduisait 1 aiguille épointée de la seringue. Maintenant cet orifice béant pendant 24 heures elle se faisait par là 20 ou 30 injections en huit ou dix séries. Quand le trou s'oblitérait, elle recommençait sur un autre point. Ces abcès ont en grand nombre laissé des cicatrices
en forme de tache. , j i-- ♦ „•
La malade n'a pas tardé à présenter les symptômes de 1 intoxi-
cation chronique, kv bout d'un an, elle avait de l'inappétence etde la gastralgie. Les règles, maintenues pendant trois ans, cessèrent entièrement la quatrième année.
Se voyant profondément malade et amaigrie, elle entra à l'hôpital Necker où elle fit successivement deux tentatives infructueuses de traitement.
3' tentative en 1884 à Lariboisière. — Elle prenait à 2 gr. 30 de morphine. Sortit sans amélioration.
4^ tentative à la Charité. — Un mois de séjour sans résultat.
Jusqu'ici la malade avait toujours trompé les médecins, elle prenait de la morphine en cachette.
5° tentative à Beaujon. — Cette fois on essaya de la suppression brusque. La malade, attentivement surveillée pendant deux jours, présenta des syncopes, des vomissements de sang et sortit.
6" tentative à la Charité 1885. — La malade présente une telle amblyopie qu'elle ne voit plus à se conduire de l'œil gauche. Ses dents remuent, la mastication est impossible. Elle sort au bout d'un mois sans amélioration, car elle a encore pris de la morphine en cachette. Désespérée elle tente, pour se suicider, de prendre 4 grammes de morphine dans 30 grammes d'eau. Sa tentative reste sans résultat,
A partir de ce moment, elle ne mesura plus les doses, mais elle ne croit pas avoir dépassé 2 gr. 50 par jour. Arrivée à un état de cachexie profonde, couverte d'abcès, elle essaya de remplacer les piqûres par une potion de morphine ; mais elle ne put supporter ce mode d'ingestion et revint à la piqûre.
8" tentative de traitement à l'Hôtel-Dieu.— Mais là encore elle trompa le médecin et sortit au bout de trois semaines, sans que son état fût modifié.
9° tentative à Laënnec. —Cette foisla suppression progressive fut étroitement surveillée etlerésultatfut bon pendant trois semaines, mais au bout de ce temps, elle parvint encore à tromper la vi^-ilance de ses gardes et retomba dans son vice. *
10» tentative. -Elle entra alors à Sainte-Anne, sentant bien que là seulement, elle serait suffisamment surveillée.
A son entrée la malade pèse 44kilos. Teint encore frais. — Elle n'a pas la teinte plombée ordinaire aux morphinomanes invétérées. Mêmes symptômes que précédemment,maisplusmarqués. Plaques d anesthesie et d'hypereslhésie sur les membres, surtout sur les supérieurs. La vue est revenue, complètement, sauf un léger degré dachromatopsie. Pas d'abolition du réflexe pupiUaire. Gastralgie permanente Inappétence absolue, surtout pour la viande. Constipation opiniâtre. Altérations des dents (ce sont celles que décrit
Combes) gencivessaignantcs.incisives supérieures prèsde tomber; pas de carie ni de périostite. Affaiblissement de la mémoire ; sommeil pénible et agité, mais pas d'allucinations.
Les règles n'ont pas reparu. Absence d'appétit sexuel. Injections décroissantes. A... parait se résigner, mais en réalité, elle trompait la surveillance avec l'aide de sa sœur. On supprime alors brusquement la morphine. La malade est isolée, on lui donne des toniques.
Lepremierjour la malade refuse tout médicament. Café, 230 gr. Bagnols 200 gr. Todd avec 4 grammes d'extrait de quinquina. Dans la soirée elle réclame énergiquement des piqûres. Température axillaire, 37°, 5. PoulS;, 53.
Dans la nuit du 23 au 26 mars, agitation extrême. La malade cherche à avaler des épingles et des aiguilles pour se détruire ; elle tente de s'ouvrir les veines, sommeil nul.
23 mars. — Mêmes supplications; température 37°, 3 pouls ; 80. Dans la soirée l'agitation cesse. Vomissements incoercibles. Température axillaire 36°, 5. La malade réclame toujours ses injections, mais avec moins d'insistance. Douleurs vives au creux épigastrique. Légères secousses. Lavement avec 4 grammes debromurede potassium. La malade dort de 9 à 10 heures du soir. Le reste de la nuit est mauvaise. Les vomissements persistent; ladiarrhée apparaît.
27. — Agitation moindre. Lavement avec 3 grammes dechloral, qu'elle ne garde pas). Diarrhée profuse. Température 36° 4; pouls 34. Douleurs abdominales. La malade, abattue, ne réclame plus ses injections. Le faciès est grippé, les extrémités moites, froides. Légers frissons. Potion de Todd qui est gardée. Le soir, température, 37° 1 ; pouls, 70. Les vomissements et la diarrhée dominent. Nuit meilleure ; sommeil de trois ou quatre heures.
28. — Température, 37° 3; pouls, 73. Douleurs épigastriques moins violentes. Pas de selles dans la matinée. Un seul vomissement. Le soir le mieux s'accentue. A... demande à manger. Pas de diarrhée, pas de vomissements. Nuit tranquille, quatre à cinq heures de sommeil.
29. — Température normale. L'appétit revient. Le mieux a persisté. La nuit a été bonne. L'embonpoint revient. La malade à la fin d'avril pesait 48 k. 500.
Elle a eu ce mois-ci ses règles normales.
Depuis,la malade ne prend plus de morphine. L'urine examinée un mois après la suppression n'en a pas décelé.
Obs. XXIX (inédite). — T..., 26 ans, couturière. Père atteint de rhumatisme chronique depuis quinze ans, non alcoolique, très nerveux.
Mère, 37 ans, hydropique, très nerveuse, a souvent des attaques d'hystérie.
Un frère mort à 26 ans, s'est tué en tombant du haut d'un balcon pendant une attaque hystérique (?).
Deux frères morts aux environs de 5 ans de méningite.
Quatrième frère, âgé de 24 ans, a eu trois attaques à caractère comitial, la première à 21 ans et les autres d'année en année.
Cinquième frère, 34 ans, marié, ne paraît pas nerveux. Un enfant, né de ce mariage, est mort de convulsions en bas âge.
Une sœur, 36 ans, mariée, sans enfants, n'a pas présenté de symptômes nerveux.
Deuxième sœur, 19 ans, bien portante.
Troisième sœur, 17 ans, atteinte de chloro-anémie et d'attaques hystériques de sommeil.
La malade elle-même présente les stigmates classiques de la grande hystérie (hémi-anesthésie, rétrécissement du champ visuel, attaques convulsives, attaques de sommeil.)
Elle a commencé les piqûres de morphine à 13 ans pour ses attaques. On lui en faisait trois par jour de 0 gr. 01.
Cette dose fut maintenue pendant les cinq ou six premiers mois, mais la malade ayant ensuite trouvé le moyen de se procurer une seringue et de la morphine augmenta rapidement les doses, si bien qu'au bout de deux ans, elle était arrivée à se faire dix à douze piqûres par jour. Elle avait alors 15 ans et se maria. Au moment du mariage, elle fit une tentative de suppression brusque. Mais les symptômes d'abstinence furent si violents qu'on ne put la prolonger suffisamment et la malade reprit ses habitudes morphiniques.
Dès la première année, lorsque la dose de morphine atteignit 0 gr. Oo,la malade présenta de la constipation, une diminution de l'appétit et de l'amaigrissement. Quand elle atteignit 0 gr. 10 apparurent les premiers abcès.
Malgré l'envahissement de l'intoxication la malade augmentait toujours sa consommation de morphine. Pendant sa première année de ménage, elle arriva à prendre 0 gr. 10 en piqûres et 0 gr. 05 en boisson. Dans les années suivantes, sous l'infiuence de chagrms et de maladies répétés elle porta les doses à plus de 2 grammes de morphine par jour. Sa vie pendant le mariage fut très accidentée. Malgré l'intoxication elle demeura réglée, mais il est curieux de voir l'influence de la morphine sur les produits de la conception.Le premier enfant vécut jusqu'à 6 ans, le second jusquà 4 ans,le troisième jusqu'à 3,1e quatrième jusqu'à 2 Tous moururent de convulsions. Elle fit ensuite deux fausses coVches
l'une à 8 mois (l'enfant ne vécut pas),rautre à 5 mois. Puis les règles se supprimèrent totale ment.
Les attaques hystériques avaient notablement diminué. Cependant la malade, effrayée de son amaigrissement, ennuyée par ses fausses couches successives aussi bien que par l'excès de dépense auquel l'entraînait la morphine, résolut de se débarrasser de cette habitude et elle entra à l'hôpital de Bordeaux (service de M. de Fleury).
Suppression totale de la morphine. Bromure de potassium, alcool. Mais dès les premiers jours, la malade, trompant la surveillance, prenait des piqûres en cachette. Aussi le résultat de cette pseudo-tentative fut nul. 11 se termina par l'apparition d'un érysipèle qui prit naissance au niveau d'une piqûre faite sur la cuisse.
La malade continua à se morphiniser. L'année suivante elle entrait à l'hôpital Lariboisière (service de M. le professeur Bouchard). La malade ne reçut que 0 gr. 04 de morphine; on lui prescrivit des pilules d'extrait de belladone et de la strychnine. Mais, connaissant par expérience les douleurs de la suppression, elle n'eut pas le courage de s'y soumettre le moment venu et elle prit des piqûres en cachette. La supercherie ayant été découverte, la malade fut renvoyée. L'amaigrissement était très considérable, les abcès nombreux, énormes ; il y avait un certain degré d'obnubilation intellectuelle.
La malade tenta un quatrième essai par la suppression graduelle. Le premier jour, elle supprima d'un coup dix piqûres (0 gr. 40). Le lendemain, elle était dans le collapsus et resta dans cet état pendant environ trois jours, puis elle se remit et continua alors à diminuer sa morphine à raison d'une demi-piqûre par jour. Elle supporta cette diminution sans souffrances. Un peu d'amélioration se produit : l'état mental est meilleur, les abcès se cicatrisent. Elle arriva ainsi à ne plus prendre que sept injections (0 gr. 28 de morphine). L'appétit (îtait revenu, la maigreur disparaissait et tout faisait espérer une guérison prochaine, lorsque sous l'influence de chagrins, elle augmenta de nouveau ses doses et remonta à 0 gr. 60 de morphine par jour. Les signes d'intoxication revinrent plus violents. Elle eut pendant cette nouvelle période un nouvel érysipèle.
Au bout de trois mois, elle recommença à diminuer et parvint à ne plus prendre que trois piqûres par jour. Mais, incapable de cesser tout à fait, voyant deux abcès volumineux se former, elle entra à la Charité (service de M. le Luys).
La morphine fut abaissée à vingt gouttes dès l'entrée et on donna à la malade une potion contenant 0 gr. 05 de sulfate de
spartéine. Pasdecollapsiis. Quelques douleurs le matin et un peu de sueurs. Au bout de trois semaines, elle ne prenait plus du tout de morphine. L'état est alors très satisfaisant, la malade a repris de l'embonpoint, les couleurs sont revenues, les règles, supprimées depuis plusieurs années, ont eu leurs cours normal ces deux derniers mois.
Pendant sa dernière période de suppression, la malade a senté des idées érotomaniaques et des impulsions. Mais ces phénomènes ont actuellement complètement disparu (1).^
Dans le courant de l'année suivante, la malade a récidivé.
Obs. XXX. — C..., 28 ans, hystérique, morphinomane depuis l'âge de 18 ans, est depuis longtemps familière avec les hautes doses de morphine, 1 gr. 50 et 2 grammes. Les signes de l'intoxication chronique sont très prononcés, l'aimaigrissement est extrême, le teint est terreux, la constipation opiniâtre, l'intelligence affaiblie. Cette malade est enceinte d'environ huit mois. Pendant toute sa grossesse, elle a présenté des vomissements incoercibles que des pilules d'extrait de belladone, 0 gr. 05, parvinrent seules à enrayer momentanément. Accouchement normal à terme d'un enfant mâle, maigre, athrepsique, pesant 2 k. 250. L'enfant n'a vécu que quelques jours.
Après son accouchement, la malade commença à réduire sa morphine et parvint assez facilement à ne prendre plus que 0 gr. 02. L'amélioration fut très grande : la maigreur diminua rapidement, les abcès disparurent, l'intelligence reprit sa lucidité. La malade sortit de l'hôpital ne prenant plus de morphine et resta ainsi environ un mois.
Mais une amie qu'elle alla voir lui en ayant fait une sous un prétexte futile, la malheureuse a repris son habitude et en dix jours elle est remontée à 0 gr. 12. Les troubles digestifs, la faiblesse, la mélancolie commencent à reparaître.
Au mois de janvier 1890, cette malade rentra à la Pitié (service de M. le professeur Jaccoud, salle Laënnec, n° 40). Elle faisait à ce moment huit piqûres au 1/40, soit 0 gr. 20 par jour. L'amaigrissement était de nouveau très prononcé ; le regard terne, l'intelligence affaiblie. De volumineux abcès siégeaient à la cuisse droite et au bras et à l'épaule gauches.
Le 15 janvier, suppression de trois piqûres. Potion de Todd, Deux cuillerées de sirop de codéine pour la nuit.
16. — La malade va bien, la nuit a été calme. Suppression de deux piqûres. Mêmes potions. Urine, 450 centimètres cubes.
17. — Pas de malaises, mais la nuit est moins bonne. Le sommeil