ACTE I, SCÈNE I
Je mène une vie bien monotone, et je voudrais bien en changer.
Mauvais sujet ! La rencontre ne sera peut-être pas
malheureuse pour toi. Tu sais que je ne ménage pas
l’argent , quand j’en ai. Je suis tenté de te mettre dans
ma conQdence. • ,
GBIFFARD, t
Cédez à la tentation , monsieur Gustave. Ah ! voilà donc une aventure ! Vous savez que je suis incapable
de vous trahir, ‘ . ,
GUSTAVE. • -
Ah.' si tu croyais y voir ton intérêt Honnête
homme par goût,, fripon par circonstance , tu te trouverais bientôt des excuses.... mais comme il y a du gain ' à me servir , je compté sur toi. Nous sommes seuls ?
GRIFFABD. )
Personne, monsieur. ■'
GUSTAVE
Mon père était un gentilhomme d’unepetite ville à une vingtaine de lieues d’ici. Par suite de malheureuses circonstances , il fut ruiné. Il y avait eu des mésalliances dans la famille , entre autres, celle qui fait que je me trouvecousin deceM.Bonneval.lemanufacturier. Jesuis trop philosophe , trop ami des idées saines et libérales , pour regretter' notre ancienne illustration, A ma sortie du collège, je me sentis atteint d’une espèce de fièvre poétique. Je composai quelques vaudevillés en société , j’obtins des succès très-flatteurs 5 tu le sais. Lancé bien- 1 tôtjdans le monde littéraire et politique , je fus appelé à la réaction des articles spectacles , pour un journal très- ' répandu dans les coulisses. Je me mêlais de juger
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nos. grands acteurs, et les maîtres en littérature.Cela me valut des injures , des déjeuners, des bonnes fortunes , des duels , des cadeaux, et quelques petits procès en calomnie , dont je me suis galamment tiré. J’avais de la gloire en quantité -, mais, c'était un état précaire. Il 'y a . quelques mois , je me suis laissé prendre aux belles paroles d’un ministre, qui , sur le bruit de ma renommée, avait jeté les yeux sur moi , pour me faire son secrétaire intime.
GRIFFARD. ' x
Vous! le secrétaire intime d’un ministre! oh bob!
( ^ part. ) il me fait -peut-être un conte.
GUSTAVE. ' •
C’est une assez jolie place, je crois , pour commencer. Les brillantes liaisons qu’elle vous fait contracter , les occasions qu’elle vous procure d’obliger nombre d’honnêtes gens qui ne sont pas ingrats.... car, tout en se faisant une loi de ne rendre que des services gratuits , on peut , sans manquer à sa conscience , et pour ne pas manquer à la civilité, ne pas se refuser à des offres faites délicatement. Mais si tu savais quel tact', quelle connaissance du monde il fautavoir , pour mon travail avec son excellence •, non pas pour les lettres d’audience et de rendezvous , cela va tout seul ; mais pour tant d’autres graves et importans objets 5 par exemple , les invitations à dîner. Il faut étudier , peser , classer les gens que l’on invite , selon.le rang , la fortune , l’opinion. Savoir mêler à propos les grands seigneurs , les savans , les préfets, les artistes.... et les députés! se garder d’avoir en- ' semble les hommes d’une couleur opposite, et quelquefois se hasarder à les réunir de ma nière que deux, ennemis déclarés soient obligés de se faire des politesses.
ACTp I, SCÈNE I. 5
gr'iffard. ^
Il faut une Gère tête ! -
\ GUSTAVE. '
Tout à coup , il me revient que mon cousin Bonneval , un des premiers fabricans du royjiume , a une jolie fille et une grande fortune , encore augmentée d’un héritage qu’il a recueilli tout récemment. Ma tête fermente, et je pense que le cousin et moi nous pouvons nous rendre un mutuel service : moi , en lui demandant, et lui , en m’accordant sa fille. ‘ i
G RlFFARD. J . , " \
Vous venez pour épouser Y ^ GUSTAVE.
- Personne ne sait le but de mon voyage. Cela n’est pas encore fait. Dès que je me serai déclaré, il ne peut pas y avoir de grandes difficultés. Mais je ne suis pas fâché de préparer un peu les voies ; puis , en homme délicat , je serais flatté d’avoir , avant tout , le ccÉur de la jeune personne. Qu’ai-je fait?, J’ai demandé un congé à mon ministre. J’aurais pu .venir tout simplement; mais j’ai pensé qu’il valait mieux me faire prier de venir. J’ai donc écrit à mon cousin Bonncval , que j’ai vu quelquefois dans raa première jeunesse ; je lui ai annoncé la place que j’occupe , le congé de quelques mois qui m’est acœrdé: je lui ai témoigné mon vif désir de faire connaissance avec son aimable famille.. Comme ma lettre était une espèce d’insinuation fort polie pour qu’on m’invitât , le cousin s’est empressé de me répondre selon ' mes désirs. Je me suis empressé d’accourir , et je suis * arrivé d’hier soir.
GRIFFARD. '
C’est vous qui étiez dans cette belle calèche qu’on
a remisée là , chez le voisin , à cause des ballots qui encombrent la manufacture?
GUSTAVE
Est-ce pour moi ? est-ce pour ma calèche? je ne sais j mais on m’a fait l’accueil le plus amical. Moi , je me' suis montré franc , expansif, et fort touché de l’affection qu’on me témoignait. . " ' \
\ GRIFFARD.
Je vous servirai , monsieur Gustave^ et pour commencer , puisque vous avez tant de confiance en moi , je vais vous mettre au courant des caractères de toute la famille. '
GUSTAVE
C’est inutile , mon cher , je les connais.' * ’ . >
Bon ! - ^ .
GUSTAVE
Je né suis ici que d’hier , et je les sais par.cœur , comme si j’avais vécu avec eux pendant dix ans.
GRIFFARD.
- Sitôt? , , ■ ’r'.
' . GUSTAVE
Monsieur Bonneval est un homme qui laisse tout le soin de son commerce et de sa manufacture à sa
femme. , ' , . \
GRIFFARD.
' C’e.st vrai. '
' GUSTAVE
Il ne s’en occupe que pour de nouveaux procédés , dont il a fait l’essai . et dont il est tout fier , parce qu’il a obtenu une médaille à la dernière exposition des produits de l’industrie. 11 a une grande prétention à être