AUX TRAVAILLEURS DU BATIMENT
A la suite des nouveaux événements qui se sont déroulés à Draveil dans la journée du lundi 27 juillet, les organisations. parisiennes du Bâtiment ont confirmé leurs décisions précédentes, en décrétant la grève générale de 24 heures.
En conséquence, les travailleurs de toutes les corporations du Bâtiment doivent abandonner le travail mercredi soir pour ne le reprendre que vendredi matin et se rendre à la manifestation qui aura lieu le jeudi 30 juillet, à deux heures de l'après-midi, à Draveil-Vigneux.
La Fédération compte sur la discipline de tous pour donner à cette manifestation le caractère qu’elle comporte.
Vive la solidarité ouvrière!
Le bureau de la fédération:
ROUSSELOT, PÉRICAT, CLÉMENT.
Suivaient les noms de toutes les organisations parisiennes du Bâtiment.
La politique florentine a joué et gagné la première partie.
Les dés sont une fois de plus jetés.
Et le 30 juillet, Villeneuve-Saint-Georges s’éveillait à la lumière de la plus douce des matinées agrestes.
Le Talus.
Rien dans son histoire ne semblait promettre une funèbre destinée au petit village de l'Ile-de-France.
Si jadis, des actes historiques y avaient été signés, s’il est vrai que Turenne y vint « résolu et déterminé au dedans » jauger les « soudaines illuminations » de Condé, Villeneuve-Saint-Georges connut surtout des heures d’honnèête et riante renommée.
Compté parmi les lieux qui, au xvrrr° siècle, redevaient une fois l’an le gîte au Roy, il se parait de nobles treïlles et son vin frais portait au loin son nom. Ses habitants avaient des mœurs naïves et des vivacités typiques.
«La hardiesse de mes voisins, conte Henri Estienne, (j'entends ceux de Villeneuve-Saint-Georges, qui sont près de Paris), est encore beaucoup plus grande, car ils ne se contentèrent pas de dire injure à Saint- Georges, de ce qu'il aurait laissé geler les vignes le propre jour de sa feste, mais après lui avoir dict injure, luy en firent aussi, le jettant en la rivière de Seine où il cuida estre gelé aussi bien que les vignes. Et d'autant plus est grande cette hardiesse qu'ils s’adressèrent à celuy qui est le Mars entre tous les saincis. »
Ne fait-elle pas figure d’amère plaisanterie, de giimaçante gargouille, l’anecdote du vieïl humaniste
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françois du xvi° siècle, scukptée au fronton de la journée du 31 juillet 1908, quand sur les bords de la rivière de Seine, Saint-Georges fourbit ses armes et se prépare au combat contre les Compagnons du Tour de France.
Du jour où fut arrêté Lucien Métivier, date la mobilisation des troupes avoisinant Villeneuve-Saint- Georges. Les effectifs d'occupation ont été renforcés. Dragons, zouaves, cuirassiers envahissent peu à peu la région. Ce n’est, du 27 au 31 juillet, que mouvement d’armées sous les ordres du général Virvaire et du préfet de Seïine-et-Oise. On inonde Villeneuve, Draveil et Vigneux d'officiers et de soldats. L’épée va reluire au soleil de juillet.
Est-elle donc si menaçante, la foule que, depuis le matin, charrient et dégorgent les trains de Paris et de la banlieue?
Les coteries, en pantalons de velours aux tons chauds, patinés d'automne, constituent le « gros » pittoresque des huit à dix mille manifestants. Il ya des femmes et des enfants. Les militants des syndicats, du parti socialiste, des groupements libertaires, sont venus pêle-mêle avec le Bâtiment — tous ceux que leurs convictions, leur pensée, leur sensibilité approchent de la grande vie syndicale et ouvrière. Des sentiments d’inégale mesure, mais de même sorte, les ont poussés irrésistiblement à la plaine de Vigneux.
Il ne faut ici ni diminuer ni amplifier le sens profond de l'exode à Villeneuve. La saison, l’emplacement n’y étaient pour rien. Une révolte contre les
brutalités et l’inhumanité du pouvoir grondait dans tous les esprits. Etre présent dans la plaine ensoleïllée, c'était être témoin, au sens exact, étymologique du terme. A la solidarité des travailleurs, correspondait la solidarité de tous les gardiens du feu révolutionnaire, si modestes et obscurs qu’ils fussent, à quelque brigade qu’ils appartinssent.
Mais des intentions insurrectionnelles? Elles n’étaient chez personne. Le lieu même de la manifestation jouait pour détruire jusqu’à l’apparence d’une tentative de journée révolutionnaire. Un grand nombre de manifestants, arrivés de grand matin s’étaient égaillés avec leur famille, qui à Draveil, qui à Athis-Mons, qui à l’ombre des bouquets d’arbres au bord de l’eau. Sans doute l’heure du meeting rallierait-elle ces nonchalances et ces escapades. Mais comment concilier avec elles de vastes complots, de révolutionnaires desseins?
Parmi la foule, beaucoup concevaient le « sérieux » de toute l’affaire. Il en était d’avertis auxquels le devoir de la fonction ou la force de l’idée imposait d’être là où ils avaient déconseillé d’aller. Sans connaître l’intrigue florentine, ils en avaient la menaçante intuition. D’autres, très rares, mais il y en eut, tenaient sous leurs vestons ou dans leur poche, un revolver armé, Non pas instrument d’insurrection, mais, et ils l'imaginaient en toute naïveté, de selfdefence, pour riposter à des agressions nouvelles des héros en uniforme de la salle Ranque.
Aucun des manifestants ne se doute pourtant des événements prochains.
Je ne mentionne pas, dans cette analyse, la présence de quelques bandits.
Deux heures après-midi. Sous le soleil, la plaine de Vigneux resplendit. Les milliers de manifestants sont groupés sur la route qui la traverse et longe les maisonnettes du village. Près d’un Langar, une tribune rudimentaire est bâclée, Les orateurs, en s’y hissant, pourront apercevoir, par dessus la houle des assistants, à gauche un bouquet d’arbres et derrière, les sablières de la grève; à droite, le talus du chemin de fer bordant la campagne et la voûte sous laquelle passe le chemin vers Villeneuve.
En face, en contrebas de la chaussée, dont la foule a pris possession, les grands champs de luzerne et de blé.
Le meeting va commencer.
Soudain une rumeur profonde sort des poitrines qui s’oppressent.
Venant de Villeneuve, une troupe de cavaliers se dirigent vers la foule immobile, masse énorme et palpitante qui obstrue la route, Une première rencontre? Au centre de la foule, vive et courte panique. De bouche en bouche, vole la nouvelle que la rencontre est évitée. La cavalerie est descendue dans les champs et voici qu'en trombe, elle file le long des travailleurs, debout. La fantasia galoppe vers Draveil et les sablières; les derniers dragons ne sont pas encore passés quand, derrière M. Aulagnier, secrétaire de l’Union des Syndicats de la Seine, éclatent et claquent dans le vent les premiers coups de revolver.
Qui tire?
Le mouvement de panique se reproduit, presque
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aussitôt arrêté. Les dragons ont continué leur galop. On ne les voit plus. Mais M. Aulagnier s’est retourné et il crie à un individu: « Tu es donc un agent provocateur! » Les coups de revolver ont été tirés en Pair. Sur le champ, un des manifestants, Marceau Rimbaut, secrétaire de la Fédération anarchiste, de se précipiter sur M. Aulagnier, avec de véritables sifflements de reptile, un débordement d’injures. Quelques secondes encore et les deux hommes vont en venir aux mains, la manifestation va s’écrouler dans la plus écœurante des bagarres intestines. MM. Delpech et Bled, de la Bourse du Travail, s’interposent avec une sobre énergie. C’est vraiment le moment d’injurier et de nous diviser! Silence à la vipère!
Et Marceau Rimbaut doit ravaler sa bave.
Dans un silence de plomb, les paroles brèves des orateurs tombent sur les manifestants: le meeting est rapidement terminé. Tous imaginent que la démonstration syndicaliste est désormais acquise. Par le chômage général du Bâtiment, par la présence dans la plaine de Vigneux des représentants de la classe opprimée et de l’idéalisme révolutionnaire, la solidarité s’est affirmée, salut large et profond devant la grève douloureuse. Si l’exode a témoigné d’une volonté sûre, avertissement au pouvoir, c’est avec une égale tenue que doit s’accomplir le retour.
À l'immense cortège deux directions se proposent: lune vers la gare de Villeneuve-Saint-Georges. La route est longue. Elle n’a pas de mystère. L'autre remonte à Draveil. Ce chemin va vite, mais il fré-