‹ L'intrigue florentineChapitre 3 sur 28 · RER PE TT · texte numérisé non relu

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aujourd’hui à des descendants de faire si bonne figure conservatrice sur une chaise curule du Sénat.

Epoque des Jean Cascaret et des Froissart où « l'accusation la plus terrible de toutes était d'être accusé d’être accusé ».

La Révolution disparue dans les soieries et les plumes du Directoire, le système s’étend et s’affirme. L'ère des grands procès de conspirations est ouverte. Floraison d’agents secrets et de dénonciateurs patentés. Le procès de Babeuf amène à la barre de la Haute-Cour une innombrable série de policiers, enchevêtrés dans leurs mensonges, embourbés dans leurs trahisons. Grisel, Rondeau, Lescot, Naudin, ce défilé est à méditer aujourd’hui. Quelle leçon pour les amateurs d’anachronismes révolutionnaires!

Dans un rapport célèbre aux Cinq Cents — nous aurons l’occasion d'y revenir — l’ancien conventionnel Bailleul jette tout d’un coup les mots d’agents provocateurs.

Maintenant c’est le Jacobinisme botté qui se hisse au trône. Il prend l’héritage policier échappé aux mains des Directeurs. On sait comment Fouché sut se servir du système, le compliquer en l’assouplissant. Encore que la multiplicité des polices et des sous-polices tournât surtout à l’avantage des agentschanteurs et des délateurs-valets qu'on vit pulluler sous les hauts fonctionnaires Réal, Pelet de la Lozère et le préfet Dubois.

La police politique tend de plus en plus à être un organisme d'attaque, une machine de siège. Fouché inaugurait, avec l’art, la science de se rendre indispensable.

« La police, écrivait un journaliste du temps, devint le grand levier des gouvernements en France.

En s’élevant au-dessus de sa sphère, qui est d’être administration secondaire, elle devenait un fléau. »

Il était réservé à la Restauration de donner audacieusement titre de noblesse à l’un des vices les plus abjects de la police politique : lusage des agents provocateurs.

On épie, on dénonce, on est félicité, récompensé, stimulé, On épie encore. Point de résultat. Alors, et fatalement, on commence d'imaginer. C’est d’abord un délit minuscule à la charge d’un innocent qui a «de mauvais antécédents ». On brouille les œufs. On cuisine l’omelette de la culpabilité. Un bon point. Voici que, pour un motif d'ordre politique, on attribue un délit plus grave à la charge d’un brave homme de l’opposition qui n’en peut mais, notre homme cependant est perdu de réputation. Tout va bien. Tout a bien marché. Ce n’est pas assez. L’imagination s’enfle. La Folle de la Tour Pointue agite ses grelots séduisants. On rêve de sauver la société, d’en être l’obscur mais incontestable soutien. On excite, on provoque au crime, on participe à sa préparation. À l'instant voulu, on révèle le crime, on livre les misérables en train de le préparer. Parfois on arrive un peu tard. Le crime est commis. Qu’importe ? On a dénoncé le criminel. On l’a jeté à la mort. On est complice, mais pour la défense de l’ordre établi, Félicitations souterraines. Avancement. Quelque argent. La carrière est belle,

Ce processus psychologique, l’histoire de la haute police de la Restauration nous le montre opérant presque quotidiennement. Et ce fut la honte de ce

régime, de cette « halte dans la boue », comme disait le général Lamarque, régime qui eut par ailleurs de si belles pages et de si grandes âmes.

La police politique de MM. Franchet et Delavau alla si loin, multiplia à tel point les infamies, qu’il se trouva un journal royaliste, le Furet, pour protester, un philosophe royaliste pour s’attrister. « Autrefois, en France, disait M. de Bonald, la justice était chargée de la tranquillité de l'Etat. Aujourd’hui, c’est la police. La police manque du premier moyen de force, la considération. On s’honore de tenir à un corps de magistrature, on n'ose pas se dire agent de police. »

Un policier du roi, M. Froment, ancien chef de brigade du cabinet du préfet, produisit enfin des révélations scandaleuses. Il en va souvent de même. Souvent, ce sont des policiers écœurés ou jaloux, révoltés ou vindicatifs qui relèvent un pan du rideau sur le cloaque.

Si un agent avait encore assez de pudeur, écrivait M. Froment, pour ne pas vouloir «trouver » des coupables, il était tourmenté, éconduit sans pitié, tels services qu'il eût rendus.

.… La police, renforcée des gens de l'Empire, fit entrer dans cette tourbe, ceux qui se formaient à devenir provocateurs, à vendre des confidences, des calomnies, à fabriquer des conspirations dont ils paraissaient être d’abord les complices pour être ensuite les dénonciateurs; et après avoir fait couler le sang de leurs victimes, ils en recevaient le prix d’après un tarif estimatif de leurs criminels services.

Les conspirations se succèdent; les échafauds sont dressés. Les provocateurs du Roy pourvoient à la

guillotine. Au milieu de cette effroyable hécatombe judiciaire, se croisent les plus affreuses accusations des partis. Une police militaire complote contre la police civile de Lyon. Le commissaire général de police de cette ville, M. de Sainneville, publie des documents accablants contre des généraux provocateurs. Du haut de la tribune, un fou, M. Clausel de Coussergues, accuse le ministre Decazes de haute trahison, de complicité policière avec l’assassin du duc de Berry. Halte dans la boue — et dans le sang ! Dirons-nous les méfaits de la police sous les différents régimes monarchistes du xix° siècle ? Monarchie de juillet, Ordre Moral Cavaignac, Second Empire ? D’un trait seulement, signalons qu'avec le mouvement socialiste grandissant, la police politique va tourner la plupart de ses manœuvres contre la classe ouvrière. D’éloquentes protestations se font entendre. « Tout gouvernement de police aboutit nécessairement à arbitraire », crie Lamennais. Peines perdues. Cris stériles.

Les grands procès politiques et socialistes vomissent à pleines gorges d’écœurantes précisions.

Au procès des Quinze (Société des Amis du peuple), un témoignage établit qu’un des hauts fonctionnaires de la police n’a pas craint d’affirmer : Si le peuple ne pille pas les boutiques, la police devrait en faire piller quelques-unes.

Et comment ne pas évoquer les formidables audiences du procès des accusés d'Avril où la police provocatrice et la justice se montrérent avec cynisme dans leur illégal accouplement, et où la voix frémissante de l'avocat Jules Favre jetait ce cri de colère : « Il est bon que la Cour sache qu'il y a quelque chose d’impur dans toute cette affaire, mais

c’est ailleurs que sur les bancs des accusés qu'il faut en aller chercher les auteurs ! »

Une fois encore, avis aux amateurs d’aventures sociales, d’avoir à relire les comptes rendus des procès de la seconde République; ils y trouveront l’histoire des agents provocateurs qui déchaînèrent la répression — tel Hubert — et amenèrent, misérables instruments mais d’autant plus effectifs qu'ils étaient misérables, la réaction bonapartiste.

Sous l’Empire... Non. Inutile. On sait cela. Contentons-nous de rappeler que sous Napoléon III, l’ignominie des policiers faisait rougir les voleurs, si nous en croyons l’anecdote du journal des Goncourt (24 février 1866, diner chez Magny) : Quelqu'un raconte que Bastide étant en prison, avait fait la connaissance d’un voleur. Bastide sorti de prison, ce voleur le rencontrant le saluait et Bastide lui adressait la parole, le préchant un peu. Un jour il vit son homme qui ne le saluait plus. Il allu à lui, se disant qu’il devait avoir commis quelque mauvais coup. L'homme abordé et interrogé, après beaucoup de tergiversations, lui dit : « C’est que je suis de la police. »

La Troisième République, née de la double horreur de M. le comte de Chambord pour l’Orléanisme et des Orléanistes pour les beaux jours sans lendemains, la Troisième République, grosse de toutes sortes de réformes politiques et de projets d'améliorations sociales, allait-elle rompre enfin avec la tradition inquisitoriale et dans la police équivoque, louche, intrigante et provodatrice, la police du passé, adaptée aux mœurs politiques et

mo

privées d’autrefois, porter le coup de hache salutaire et définitif ?

Hélas !

Ce ne fut pas pourtant que manquèrent les scandales retentissants et les critiques répétées !

Le 3 décembre 1876, M. Yves Guyot inauguraïit, dans les Droits de l'Homme, sa campagne contre la police en général et en particulier contre les agents des mœurs.

Toute l’Inquisition policière en fut bouleversée. Il s'agissait de châtier le sacrilège. M. Yves Guyot fut poursuivi sur-le-champ pour injures et diffamation « envers les dépositaires ou agents de l’autorité publique » et condamné à six mois de prison.

Le condamné ne se tint pas pour battu et deux ans plus tard, un VIEUX PETIT EMPLOYÉ commençait, dans la Lanterne, d'éclairer âprement les bas-fonds de la police républicaine, tout encombrés d’ailleurs d'agents bonapartistes.

Le succès fut énorme et l’émotion vive, quoi qu’en dise M. Hanotaux dans son Histoire de la France contemporaine (1).

La Lanterne était poursuivie et naturellement condamnée. Mais les débats avaient révélé de tels faits de vengeances politiques, d’illégalités d'agents des mœurs, de brutalités policières, de malversations préfectorales, que la victoire morale restait au VIEUX PETIT EMPLOYÉ.

Dans le même temps, une Commission nommée par M. de Marcère, pour faire une enquête sur la préfecture de police, après avoir rencontré un parti pris d’étouffement évident, donnait sa démission.

(4) « La campagne de la Lanterne contre la Préfecture de police amusait l’opinion. »

Quels furent les résultats de cette « grande » campagne ?

Le préfet de police démissionna.

Sur une interpellation de M. Clemenceau, le ministre de l'Intérieur se retira. Mais...

M. Andrieux fut nommé préfet de police, la Commission d'enquête échoua dans sa mission de faire la lumière, et la Police continua !

Inutile de s'étendre sur l’œuvre de M. Andrieux. M. Andrieux a laissé des Souvenirs dont le souvenir n’est pas encore perdu, et qui demeurent comme un des documents les plus décisifs et les plus amusants, les plus cyniques et les plus démonstratifs, que nous possédions sur le rôle et la mentalité des inquisiteurs modernes,

C’est M. Andrieux qui raconte avec forces détails comment il se servit de l’inconsciente Louise Michel pour lancer le journal hebdomadaire la Révolution sociale, dont elle était l'étoile, cependant que le préfet de police éclairait !

Aussi bien la présence de M. Andrieux à la Préfecture de police favorisa-t-elle toutes sortes de scandales policiers : arrestations arbitraires, menées d'agents provocateurs dans les milieux politiques, et, par-dessus tout, méfaits répétés des agents des mœurs.

. « Qu’attendre d’eux ? écrivait plus tard M. Clemenceau. Pour ne pas rentrer les mains vides, de temps à autre, ils arrêtent à coups de pieds, à coups de poings. C’est ce que M. Jonnart appelle : maintenir Vordre impitoyablement. »

Cependant, de toutes parts, et au cours de plu-

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sieurs années, surgissent articles, brochures, souvenirs, documents, rapports, études et volumes concernant la Police.

Rien n’y fait.

En 1893, M. Georges Villain, conseiller municipal, pouvait écrire : « À vrai dire, on en est toujours au temps de Voyer d’Argenson. »

En 1907, M. Pierre Morel, rappelant les conclusions sévères formulées en 1884 par M. Yves Guyot, pouvait soupirer : « J’ai pu constater que les avertissements formulés avec une si énergique conviction, il y a vingt-trois ans, étaient encore, à l’heure présente, d’une singulière et persistante exactitude, il n’y a qu’une chose de changée, c’est le chiffre du budget. »

Depuis, une somnolence singulière semblait s’être emparée de tous les républicains de gauche.

Pour la troubler un instant, il avait fallu le cri passionné de M. Gustave Hervé, défendant, en la personne de Liabeuf, non pas ses fautes ou ses crimes, mais l’origine de ceux-ci, et, accusant, en la personne des «bourgeois» responsables de l’erreur judiciaire contre laquelle protestait le misérable jusque sur l’échafaud, la police des mœurs en particulier, en général la police d’inquisition au cœur de Paris, au cœur de la République.

Comme en 1879, la prison, — mais ici quatre ans en place de six mois — était la réponse jetée au cri du citoyen.

Les défenseurs de la Police-Bloc, de la Policequand-même, sans se douter qu’ils se constituaient les pires ennemis de la police républicaine, ne voulaient pas admettre, en dépit de l'évidence, les erreurs commises. Il y a l’infaillibilité pontificale.

Il y a l’infaillibilité de la police secrète. Les arguments, nul parmi ces défenseurs de la foi des Mouches ne se fatiguait à les chercher. Ils les ramassaient dans l'arsenal des phrases toutes faites.

« La police, écrivait en 1829 M. Froment, a toujours travaillé elle-même à son avilissement en admettant au nombre de ses agents des hommes qui avant d’en faire partie, étaient déjà couverts du mépris public. »

« On conçoit, écrivait M. Gisquet, préfet de police sous Louis-Philippe, qu'à la préfecture de police plus qu'ailleurs, il doit se rencontrer surtout parmi les agents secrets, des gens sans pudeur, sans conscience, qui spéculent sur la délation mensongère. »

‘Cinquante ans plus tard, M. Macé cite des échantillons des inspecteurs qu’on lui envoyait, alors qu'il était chef du service de la Sûreté : « L'un, condamné pour outrages et rébellion, puis, réhabilité; un autre condamné pour cris séditieux ; un troisième, etc... »

Soit, disent les défenseurs des Bandits dans la mêlée. Mais, ajoutent-ils d’un ton victorieux, trouvez-en d’autres pour ce métier. Enfin, et pour conclure péremptoirement, ils s’indignent : « Tous ces faits sont faux! C’est du roman-feuilleton. Dans le passé, peut-être, mais aujourd’hui! Aujourd’hui, il n’est plus de crimes judiciaires. Plus d’agenfs menteurs. Il n’est plus, vous entendez bien, plus un seul agent provocateur. »

Vraiment?

J’en appellerai, dans les pages qui vont suivre, aux souvenirs des luttes sociales auxquelles j’ai été mêlé, aux textes officiels, aux dépositions judiciaires, et tout cela date, pour notre gouverne, non pas hélas, du passé, mais cruellement d’aujourd’hui.

Agents pris en flagrant délit de mensonge. - À propos du Roi d’Espagne. - La maison de Malato.

- M. Maurice Wattebled et son camarade d’école.

En 1905, Alphonse XIII vint serrer la main à M. Loubet. Ces visites de rois ont des charmes bien grands pour les badauds de la République. Leur ardente curiosité n’est comparable qu’à la fiévreuse allégresse des pantouflards jusqu'auboutistes, quand, au cinéma, pendant la guerre, ils s’épanouissaient à la vision des tranchées. Y aller ? Autre affaire, on est mieux chez soi.

Rien ne fut donc oublié pour accueillir avec l’enthousiasme convenable le Roi de toutes les Espagnes. Mais je gage que celui-ci, d’un goût, m’a-t-on dit si parfait, ne put retenir quelque sourire en parcourant les comptes rendus de la presse parisienne. « Il y a encore du respect sur la terre et dans Paris, du respect et de la vénération et de l’amour tremblant et humble, écrivait Louis Veuillot. Je viens de m’en convaincre en lisant un journal à deux sous... Lupus, chroniqueur et boulevardier, est né respectueux. »

En 1905, Lupus avait cent mains. Et il se dénommait Asinus.

Impossible de ne pas s’attarder un instant à le citer.

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Le Figaro bondissait devant le jeune roi. « Monarque en fleur ! » disait-il avec attendrissement. Et la presse de prêter à cette fleur une série de propos et de gestes vraiment déplorables.

A Versailles, devant le tableau de la Smala:

C’est le plus grand que j'ai vu, n'est-ce pas ? Il doit contenir un grand nombre de pieds carrés! (Le Figaro).

Devant les voitures de Trianon:

Elles sont vraiment magnifiques. (Le Gaulois). Devant la foule qui l’acclamaæ:

Il fait un « Oh! » où il y a de tout, de la surprise et de l’enchantement, de la fierté, du plaisir et une confiance juvénile. (Petite République).

Devant la toile du Louvre où Marie de Médicis est représentée à cheval, montant à droite:

Avec un geste évasif: « J'ai une cousine qui monte toujours ainsi. » (La Presse).

Petit dialogue entre le Roi et M. Dujardin-Beaumetz:

— Voici, dit M. Dujardin-Beaumetz, en désignant la « Joconde » de Vinci, voici un des plus grands chefs-d’'œuvre du peintre italien. Je ferai remarquer à Votre Majesté cette expression mystérieuse et étrange que le pinceau de Vinci a donnée à la belle Mona Lisa. Regardez la bouche, c’est celle d’un

ange; regardez les yeux, ce sont ceux d’un démon. »

Le Roi regarde en effet la Joconde, mais il regarde aussi M. Dujardin-Beaumetz et son regard est celui d’un homme très étonné, müis très heureux. Puis, se croisant les bras, Alphonse XIII fait avec un accent de grande sincérité, cette réflexion en espagnol: « Que cette physionomie est troublante en effet! » (La Presse).

Enfin, parmi ces perles, la plus brève, mais hélas, la plus impure, qui est due au Gaulois de M. Meyer:

Vautour, cheval donné pour Saint-Cyr au descendant du duc d'Anjou, par Caïd et Chérubini, pur sang arabe, est donc devenu Saint-Cyr par Alphonse XIII et M. Loubet.

Proh pudor!

Le voyage d’Alphonse XIII ne laissa pas que d'aussi réjouissants souvenirs. Je fais allusion à la bombe de la rue de Rohan, qui fut la cause ou le prétexte de l’arrestation et du procès des quatre « compagnons » Vallina, Caussanel, Harvey et Malato.

Sur les dessous de l’attentat imbécile — qui fort heureusement ne tua personne, la presse fut loin d’être explicite. Le procès des compagnons — terminé par un acquittement général — ne fit pas davantage la lumière. Les esprits fâcheux ne parvinrent pas à étouffer leurs inquiétudes devant l’étrange processus de l’attentat. (Ces bombes envoyées à Paris par des inconnus, au su et au vu de la police francoespagnole, surveillées, choyées, entretenues avec amour par elle jusqu’à leur éclatement... Azew agissait de cette facon et depuis, le trio Beauquier-Lipscher-Duverger ne se comporta guère autrement. Mais

passons, passons | Passons encore sur les extraordinaires découvertes dans la chambre d’Harvey au cours de perquisitions successives, et en l’absence du prévenu, emprisonné.

Un seul fait sera retenu ici, parce qu’il fut prouvé à la barre et sans contestation possible. Il appartient à notre sujet et éclaire les procédés policiers employés en justice pour atteindre les innocents.

Deux inspecteurs, Duhoux et Richard, avaient pris en filature, quelques jours avant l'attentat, M. Charles Malato. Leurs opérations se trouvent résumées dans une brochure, aujourd’hui introuvable, Le Procès des quatre, signée d’un nom lamentablement célèbre:

« Le 13 mai, l'inspecteur Duhoux et son collègue Richard se trouvaient en observation dans l’intérieur du débit Labourdette… C’est de cet endroit que les deux policiers affirmèrent, sous serment, au juge d'instruction, avoir vu Vallina quitter Fannos, s’engager dans le passage des Mariniers, arriver à l’extrémité de ce passage, tourner à droite et s’engager sur le pont Noirot — pont du chemin de fer qui conduit à une seule maison, celle de Malato — pour en revenir de suite en portant sur le guidon de sa bicyclette le colis contenant les pommes de pin. Indigné de ce cynisme, Malato s’écria: « C’est faux! De l’intérieur du débit Labourdette, il est impossible de découvrir l’extrémité du passage des Mariniers, encore moins le pont Noirot! » Les policiers maintinrent leurs affirmations. L’un d’eux, l’agent Richard, ajouta même : « Oh! si, en se tordant bien le cou! » Et ce disant, Richard se tordait le col comme mimant et rééditant une scène vécue. Or, six jours plus tard, une expertise des lieux fut décidée. Et cette expertise démontra

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d’une façon mathématique, géométriquement et photographiquement, la vérité de ce qu’affirmait Malato et le faux témoignage des policiers assermentés. De ce fait, pourtant capital, rendu public par toute la presse, l’accusation ne souffla mot. Confondus par l'expertise les policiers durent avouer avoir menti. Cest alors qu'un des deux agents fit cette déclaration: «J’ai cru, voyant Vallina s’engager dans le passage pouvoir déduire qu’il se rendait chez Malato. » C’est avec de tels éléments d'accusation que les juges assumèrent la responsabilité de faire subir une prévention de six mois et de traîner devant un jury qui ignorait tous ces détails des hommes dont l’innocence éclatait aux yeux de tous! »

Simple anecdote? Fait isolé? Non. Manifestation d’un état d’esprit professionnel, grâce à l’impunité assurée à ces « crimes de police. »

La mentalité des inspecteurs de police Duhoux et Richard n’est pas malheureusement exceptionnelle. Les deux affaires Wattebled et Girard-Jacquart offrent des exemples typiques de ces procédés.

Au cours de la campagne d’agitation menée en faveur de MM. A. Girard et Jacquart, j'avais vu M. Wattebled et reçu de lui la lettre suivante:

« Cher monsieur,

«Je vous autorise par ces mots à rendre public le récit que je vous ai fait de mon arrestation arbitraire

du mois de mars dernier, due à la machination fomentée par l'inspecteur de police Paul Lepottier et des circonstances qui l'ont accompagnée. Victime d’une erreur judiciaire qui a, heureusement pour moi, pu être réparée par la Cour d'appel, je me dois de faire connaître tous ces faits pouvant éclairer le public sur la valeur des témoignages de Paul Lepotlier.

«Signé: MAURICE WATTEBLED. »

Ayant contrôlé avec soin toutes les déclarations de M. Maurice Wattebled et vu pièces, lettres et documents, je n’hésitai pas à livrer au public toute l’affaire.

Le 9 mai 1908, M. Maurice Wattebled, chauffeur, se trouvait au concert de l'Univers, avenue de Wagram, avec un de ses amis, M. Gaston Bisson, mécanicien, quand Paul Lepottier entra dans la salle. M. Wattebled, de loin, le salua.

— Tu connais cet individu, fit M. Bisson étonné.

— C’est un camarade d’école, avec qui j’ai continué d’avoir de bonnes relations.

— Tu ne sais donc pas son métier ?

— Mais, n’est-il pas journaliste ? Il m'a, jadis, montré un coupe-file d’un grand journal du matin, où il était, je crois, chargé du service photographique.

— Possible autrefois. Maïs, aujourd’hui, il est de la Grande maison: c’est un mouchard, un indicateur.

M. Wattebled eut un haut-le-corps. Et la colère s’empara de lui. Il appela Paul Lepottier et, en quelques mots bien sentis, exprima tout net au policier son sentiment.

La colère gagna à son tour Lepottier, qui, énervé, surexcité, finit par crier à M. Wattebled:

— Ah ! c’est comme cela ! Eh bien, prends garde à toi, je pourrais te faire sauter!

— Comment donc ty prendrais-tu ? Cest une chose que je voudraïs bien voir ! Et, en attendant, tu feras bien, désormais, de ne pas m'adresser la parole !

La scène se termina là et Lepottier partit en proférant des menaces.

M. Wattebled n’y attacha aucune importance.

Travailleur sérieux, régulier, employé depuis cinq ans dans la maison Diétrich, gagnant de très fortes mensualités, sans cesse en déplacement pour son travail, il subvenaïit à l'entretien de sa mère avec qui il habitait et avait l’estime de tous.

Or, quatre jours après la scène du concert de l'Univers, le 13 mars, M. Wattebled sortait du numéro 55, rue des Acacias, ayant à son bras une amie qu’il connaissait depuis longtemps, lorsque, tout à coup, il fut appréhendé par deux policiers, les nommés Augène et Besuchet, et conduit au poste de la rue de l'Etoile. Là on lui apprit, à son ahurissement plus encore qu’à son indignation, qu’il était arrêté pour vagabondage spécial, comme souteneur. Et, par les grillages de l’élégant endroit où il avait été enfermé, il put apercevoir Paul Lepottier en grande conversation avec Augène et Besuchet. Le 4 avril, sur le rapport de ces trois hommes, la 11° Chambre correctionnelle le condamnait à trois mois de prison et cinq ans d'interdiction de séjour. Et pourtant, M. Wattebled avait produit les témoignages les plus nets de MM. Diétrich, Muret, directeur de la maison Diétrich, Pierre Girand, contremaître, etc., etc. Et pourtant M. Simart, commissaire au quartier de la Gare, avait adressé à M. Wattebled

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une lettre entièrement favorable. Rien n’y fit. La 11° Chambre condamna sur le rapport des trois policiers. M. Lepottier était vengé.

M. Wattebled fit appel. Que fût-il arrivé s’il avait perdu sa cause? (C’est à la suite d’une affaire semblable que Liabeuf fut amené, fou de rage et de désespoir, à commettre le crime que l’on sait, comme on connaît que son dernier cri, sa suprême parole, sous le couperet, fut: « Je jure que je ne suis pas un souteneur! »

Le sort de M. Wattebled fut moins tragique. Le 20 mai, il fut acquitté par la Chambre des Appels correctionnels, présidée par M. Boudoux. Libéré après soixante-dix jours passés en prison, acquitté après des angoisses et des révoltes que tous comprendront, il pouvait, certes, se croire à l’abri désormais des attaques de Lepottier. Cependant,le 22 mai, celui-ci apercevait son ancien camarade d'école se promenant en liberté dans l’avenue de Wagram. Ignorant l’arrêt de la Chambre des Appels correctionnels, il demeura cloué sur place par la stupeur.

— Comment, s’écria-t-il, te voilà, toi, Wattebled ! Mais dis donc, t'es {ricard! (interdit de séjour).

— Tu ferais mieux de déguerpir tout de suite, gronda M. Wattebled.

Mais sans plus de cérémonie, M. Lepottier de s’adresser à un agent en bourgeois qui l’accompagnait.

— Saute-le ! dit-il. (Textuel.)

Et voici de nouveau M. Wattebled appréhendé par la policel

Mais, cette fois, sur la déclaration énergique de l’innocent, mentionnant l’arrêt de la Chambre d’Appel, Lepottier jugea prudent de se renseigner. Il fit

relâcher M. Wattebled, qui ne revit plus le personnage,

Cependant ce dernier demeuraït en activité de service. Et le commissaire du quartier de la Gare, M. Simart, pouvait dire à M. Wattebled:

« Paul Lepottier dans la police, c’est un danger public. »

Quelques mois plus tard, le chauffeur d’automobile, M. Maurice Girard, était arrêté et condamné sur une déposition de M. Paul Lepottiér.

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L’affiche de Draveil.

M. Paul Lepottier et les chauffeurs Girard-Jacquart.

En 1904, fut ouvert, 33, rue Guersant, un restaurant coopératif à base communiste. Les fondateurs étaient des ouvriers syndiqués désireux de faire tout à la fois œuvre de solidarité pratique, de propagande révolutionnaire et d’éducation sociale. Ce fut comme un centre d'activité passionnée, de camaraderie effective. On y discutait, on y trouvait les livres, les journaux, les affiches où se manifestaient la vie ouvrière, l'effort révolutionnaire. Le 14 juillet 1908, les coopérateurs se joignirent à l’allégresse nationale en épinglant aux rideaux de la devanture, un drapeau tricolore, largement taché de sang, portant les inscriptions suivantes:

HORREUR DE LA PATRIE NARBONNE, 1907. RAON-L’ETAPE, 1908 DRAVEIL-VIGNEUX, 1908 Exploits de nos gouvernants patriotes.

Le gouvernement de M. Clemenceau faisait en “effet, déjà, la guerre, maïs, comme à Raon-l’Etape, c'était la guerre contre la classe ouvrière avec l’aide et la protection des gendarmes prussiens. A Draveil,

nous le verrons plus loin, il n’avait été besoin que du gendarme Turc.

Le 15 juillet, une bagarre éclatait dans le restaurant coopératif de la rue Guersant entre plusieurs consommateurs et trois individus qui, la menace à la bouche, avaient fait irruption et prétendaient s'emparer de laffiche anticlemenciste.

Quelques bourrades furent échangées de part et d'autre.

L’un des « assaïllants » ayant argué de ses fonctions de commissaire de police:

« Maïs enfin, cria un témoin exaspéré à son tour, si tu es commissaire, montre-le donc ton torchon |! »

Alors, avec un geste de colère, l'individu sortit de sa poche un morceau d’étoffe et dit: « Le voilà mon torchon! Et vous en aurez des nouvelles. »

Et il sortit précipitamment.

Dans le restaurant on causa encore quelque temps de l'incident. Cet homme était-il vraiment le commissaire de police? Pourquoi n'être pas entré ceint de son écharpe? Pourquoi avoir manifestement provoqué la bagarre?

Le doute persistait.

Le lendemain seulement, on sut que lassaillant, lorateur improvisé, le provocateur inconnu, était bien M. Kien, commissaire de police du quartier des Ternes.

L'affaire se seraït sans doute bornée à un rapport de police sans le journal l’Echo de Paris. C'était l’'Echo de Paris qui, en 1899, menait campagne contre Dreyfus, pour ameuter l’opinion.

Ce fut l’'Echo de Paris qui, en 1908, mena campagne pour obtenir que l’illégalité du commissaire de police Kien aboutisse à des poursuites et des condamnations arbitraires.

« Il n’est pas de jour que l’on ne nous signale un nouvel exploit — un nouveau méfait — des antimilitaristes, disait le 17 juillet la feuille dénonciatrice.

« Il y a des lois qui répriment cette coupable propagande; mais la police semble avoir reçu l’ordre de laisser dire et même de laisser faire. Que si, la mesure étant comble, les magistrats sont obligés d'intervenir, des ordres sévères sont donnés pour que la plus grande discrétion soit observée de façon à ménager les susceptibles disciples d'Hervé et leurs tout-puissants protecteurs.

« Aussi a-t-on fait grand mystère autour d’un odieux incident qui s’est déroulé, mercredi aprèsmidi, rue Guersant, Mais tout se sait, et voici sur cette affaire, la vérité toute nue: elle n’est pas jolie.

« Bousculé, malmené, rossé, blessé, M. Kien n’eut que le temps de regagner sa voiture. Il rentra à son commissariat et rédigea un rapport qu’il adressa à ses chefs directs, le préfet de police et le procureur de la République.

« Ces rapports sont arrivés à destination hier matin. Mais il ne faut pas oublier que la justice est lente à s'émouvoir... »

Ces basses excitations produisirent leur effet. A tout prix il fallait des coupables, On en trouva.

Les amis de l’Echo de Paris arrêtaient le 28 juillet, à son domicile, M. Maurice Girard, inculpé de coups et blessures sur un magistrat dans l’exercice de ses fonctions.

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