LÉON DAUDET
Octobre 1911... Octobre 1917... Les dates, en se rapprochant, ont la valeur d’une énorme et lugubre journée de dupes...
Je ne raconterai pas le procès de la Guerre Sociale, où Métivier se garda de paraître, et qui aboutit à un acquittement.
Mais il faut encore signaler les dernières péripéties de l'intrigue dévoilée. Dans la gravité de la
situation extérieure, la Chambre passait indifférente auprès de Lucien Métivier et de ses complices. Les socialistes, par maladrésse, par ignorance, ne surent point attirer l’attention sur l'intrigue dont ils n’aperçcurent pas, je crois, la réelle physionomie. Il en fut pourtant, incidemment, question au Parlement, mais à un point de vue étroit et comme faussé. Un mot du président du Conseil, dans les couloirs, à M. Lauche, jetait soudain dans le débat le nom d’un militant du Bâtiment, M. Ricordeau.
Ce fut le signal d’un véritable dérivatif, et l’affaire Métivier, claire et précise, se noya dans l'affaire Ricordeau, trouble et obscure, qui eut surtout pour résultat de mettre aux prises deux feuilles rivales : la Bataille Syndicaliste et la Guerre Sociale. Querelles intestiies dont profitèrent les chefs directs de Lucien Métivier.
C’est en vain que le 23 novembre, au cours de l’interpellation de M. Lauche, invitant le gouvernement à publier les noms des agents provocateurs, un mot de M. Jules Guesde amena l'intervention de M. Briand; M. Briand, tout en déclarant « qu’il ne se désolidariserait pas de ses prédécesseurs » — flèche décochée à M. Joseph Caïllaux — nia formellement tous rapports personnels avec Lucien Métivier, « Est-ce que vous payiez Métivier ou non? » cria M. Jules Guesde. « Non », répondit M. Briand. Et il précisa: « Le nom de Métivier m'a été révélé pür un récent procès d’assises. Jamais, pendant le temps que j'ai passé au pouvoir, je n'ai su qu'un Mélivier quelconque avait pu étre de près ou de loin rattaché au service de la Sûreté générale. »
Personne, à la chambre, ne sut porter le débat sur le terrain solide. Nul ne pensa à enfermer
M. Briand dans la logique étroite des faits. Le rôle de Métivier étant connu et incontesté, l’entrevue du 20 mai 1908 n'étant pas niable, il s'agissait d’exiger de M. Briand, ancien garde des sceaux dans le cabi-
net Clemenceau, la vérité à la manière socratique.
Lui rappeler tout d’abord la féroce intrigue de Villeneuve; évoquer la séance du 11 février 1909, où M. Clemenceau dénonçait comme l’auteur de la catastrophe son propre agent secret; et dès lors, puisque. M. Briand se solidarisait avec son prédécesseur, lui demander s’il acceptait une part quelconque de responsabilité dans l’audacieuse comédie qu'après la tragédie mortelle, le cabinet Clemenceau avait, suprême affront aux institutions de la République, fait applaudir par le Parlement circonvenu. Ce jour-là, M. Briand avait-il été jocrisse, ou complice?
Je ne crois pas, rien ne me permet de soupçonner que M. Briand aït été le complice conscient de l’intrigue de 1908. Quant aux événements syndicalistes où, depuis la chute de M. Clemenceau, avait été mêlé Lucien Métivier, rien n’autorise à attribuer à M. Briand un rôle personnel. MM. Pérette et Moreau en gardent seuls, sans doute, la responsabilité,
Pour tirer tout au clair, il eût fallu d’ailleurs le zèle de la Confédération. Il manqua.
M. Merrheim publia bien un très remarquable article dans la Bataille Syndicaliste, le 19 novembre. I1 se félicitait de voir « déchiré le voile qui cachait
aux yeux de la masse les causes véritables de la, crise du syndicalisme révolutionnaire français. » « Cette crise, ajoutait-il, a été provoquée et s’est aggravée comme si elle était réglée méthodiquement par Clemenceau et Briand pour enrayer, l'effort d'émancipation de la classe ouvrière. La prétendue faillite du syndicalisme révolutionnaire n’est en réalité que le résultat des pratiques les plus misérables, les plus scélérates de politiciens et gouvernants aux | abois. La classe ouvrière est trop confiante. Le syn- | dicalisme révolutionnaire n'évitera les Métivier qu’en exigeant de ses représentants des garanties et È un passé de militant, ét surtout en leur évitant tout contact direct avec les partis et les puissances politiques ».
mouchards peuvent par certains côtés provoquer des malaises, ils sont impuissants à détruire la force | de notre action; c’est l'essentiel ».
| M. Griffuelhes avait bien écrit de son côté : « Les | |
Il n'empêche que le\syndicalisme révolutionnaire
qui n'avait pas assisté sans un secret émoi à la di-
vulgation bruyante de la trahison de Lucien Métivier
s’inquiétait de ne pas étendre l’impression ressentie
dans les milieux ouvriers. « Nous nous relevons à
| peine de la crise qui naquit avec Villeneuve-Saint-
Georges, écrivait M. Jouhaux, le 14 octobre. L’at-
mosphère de méfiance et de suspicion commence
| maintenant un peu à s’éclaircir, c’est pourquoi nous
| ne voudrions pas la voir se rembrunir à nouveau. » Qu'est-ce à dire?
| C’est que le syndicalisme n’avait pas encore atteint sa maturité, qu'il redoutait, en fouillant à fond l’intrigue découverte, de faire « le jeu de M. Andrieux ».
Dans ses souvenirs, cet ancien préfet de police s’est complu à révéler certaines trahisons, subventiqmnées par lui, &« croyant faire une œuvre utile en continuant à répandre la méfiance entre les divers adhérents des groupes révolutionnaires, cette méfiance étant salutaire, car elle contribue à leur impuissance beaucoup plus qu'à leur sûreté. »
I1 y avait, hélas, beaucoup de vérité dans la perfidie moqueuse de M. Andrieux. Seulement, le syndicalisme révolutionnaire ne doit-il pas procéder par des méthodes toutes différentes de celles des groupes insurrectionnels ?
Là, au fond, était le problème dès 1911.
Et Lucien Métivier? Et M. Clemenceau? Où les retrouvons-nous dans Ces tempêtes au sein des cncriers, après le coup de théâtre de la Guerre Sociale?
Le 2 septembre, après avoir liquidé ses meubles, s'être camouflé de son mieux, affublé de grandes lunettes à verres noirs, le héros en déroute avait pris vers sépt heures du soir un fiacre qui l'avait déposé gare de Lyon. On l’apercoit à Nice. Mais le 20 octobre, le Temps et l'Humanité le signalent à Vintimille. La Bataille Syndicaliste « a de bonnes raisons » pour penser que Métivier, sous le nom de Maïillet, se dérobe ailleurs à l’affection des foules.
Arrive le procès des collaborateurs de M. Gustave Hervé. Almereyda dénonce, avec pièces à l’appui, l’agent secret comme l’un des auteurs de l'attentat chez M. Massard, rue de Berry, lors de la grève des cheminots. La prescription n'étant pas acquise, le
Président de la Cour d'assises, M. Bréjault, retient la dénonciation. Instruction est ouverte contre Lucien Métivier et confiée au juge Chênebenoît, qui lance un mandat de comparution.
Le 19 novembre, autre coup de théâtre. Lucien Métivier, s’est constitué prisonnier. Il se présente avec assurance — ce qui n’a rien de surprenant — et le verbe haut, il déclare qu’il veut être jugé, « qu'il a des révélations à faire ». La comédie est admirable et de grand style. Le 2 novembre, le « prisonnier d'Etat » est confronté avec deux témoins. Une note confuse à plaisir paraît dans la presse et qui dit « qu’il n’a pas été possible d'établir d’une façon absolue les conditions dans lesquelles les aveux ont été signés! »
Enfin le 25 novembre, le jeune commensal de la place Beauvau fut remis en liberté provisoire et quelques jours plus tard un non-lieu définitif baissait
- sur l’éclipse discrète du personnage, comme après la
dernière scène d’une farce, le rideau de toile peinte.
Rejeté dans le médiocre qui seyait à sa taille, et qu'un concours de circonstances politiques l'avait fait dépasser jusqu’au crime, Lucien Métivier fut un petit commerçant de province. « Il habite Vence, nécrivait-on en avril 1914, près de Nice, où il a racheté une maison d’épicerie ‘et de comestibles. C’est toujours le même personnage, intrigant et chafouin, si j'en crois ce qui m'a été dit sur lui. Il avait,
- avant ce dernier avatar, tenu l'emploi de voyageur
pour la maison des Dames de France à Nice. Je crois que la plupart des habitants de Vence connaissent son histoire, mais j'ai eu la sensation que cela n’a en rien diminué sa faconde et son audace qui s’u-
nissent chez lui dans de telles proportions qu'il est à penser que ce personnage est incurable. »
Je livre ces détails sous bénéfice d'inventaire, leur auteur m’ayant écrit spontanément après la publication d’une première esquisse de ce Familier de l’Inquisition moderne, dans la Revue des Revues.
Mais il n’est rien d'étonnant que Lucien Métivier et Marie-Louise Botcazou vendent, souriants, actifs et bavards des conserves et des biscuits et supputent, avant que de s'endormir — pendant les nuits rêveuses — le chiffre d’affaires de la journée, sans plus jamais se soucier des victimes qu'ils jetèrent devant le Pouvoir.
Les petites âmes, comme les grandes passions, savent supporter le Bonheur dans le crime. C’est d’une autre sorte qu’est fait le bonheur. Et voilà tout.
Métivier mis hors de cause, les débats à la Chambre sombrés dans la confusion, M. Clemenceau jugea l’occasion favorable d’intervenir pour clore lincident.
Le 26 novembre, le Temps publiait les aveux de l’ancien président du Conseil:
Paris, 24 novembre.
A Monsieur le directeur du journal le Temps.
Monsieur le directeur, Je n'ai pas cru devoir intervenir dans les polé-
miques de presse au sujet de l'affaire Métivier, mais
après le débat d'hier à la Chambre, il me paraît utile de rétablir les faits dans leur simplicité.
Métivier m'a demandé une audience, je ne la lui ai pas accordée. Il a insisté, je l’ai reçu; il m'a dit que les circonstances l'avaient mis dans un tel état d'esprit qu’il était disposé à donner des informations. Je lui ai répondu qu'il devait pour cela, se mettre en rapport avec la Sûreté générale et sans autre geste ni propos, j'ai fait venir le chef de ce service qui se trouvait dans un cabinet voisin et j'ai invité Métivier à le suivre. Ce qui fut fait immédiatement.
M. Hennion me dit le lendemain qu’il lui avait remis ou fait remettre une somme de 300 francs.
Je n'ai jamais revu Métivier. Je ne lui ai jamais donné ni fait donner d'instructions. Je n'ai jamais communiqué avec lui directement ni indirectement. Après la publication des aveux, M. Hennion interrogé par moi, me dit que Métivier n'avait jamais été employé régulièrement au service de la Sûreté et de ce chef mensuellement appointé. On s'était borné à lui remettre des sommes d’argent lorsqu'il avait fourni des informations. Son service avait même été si irrégulier avant les affaires de Draveil, qu’on le considérait comme ayant rompu toutes relations et que, plus tard, pour rétablir les rapports, il envoya aux bureaux une personne qui lui tenait de très près. C’est tout ce que je sais de cette affaire. En vous demandant de bien vouloir publier cette lettre, je vous prie, Monsieur le directeur, etc...