‹ L'intrigue florentineChapitre 4 sur 28 · PRE DIRE DSP DAT · texte numérisé non relu

PRE DIRE DSP DAT

M. Girard déclara aussitôt au juge d'instruction:

« On se trompe en m’arrêtant. À l’heure où avait lieu la bagarre, je dormais tranquillement dans mon lit, chez moi, 6, rue Gravel, à Levallois-Perret, où j'étais rentré à huit heures et demie du matin, après avoir travaillé toute la nuit. Je ne suis sorti de chez moi qu’à sept heures du soir, après que mon frère Alexandre fut venu me remettre la voiture. »

À l’appui de son alibi, M. Girard invoquait les témoignages les plus positifs. Les concierges de M. Maurice Girard vinrent jurer qu’il n'avait pas quitté de toute la journée son appartement. Les voisins complétaient et renforçaient cet ensemble de témoignages. :

Du côté adverse, M. Kien disait: « Je ne reconnais point M. Maurice Girard. Je ne saurais dire s’il était de ceux qui me frappèrent ». L’inspecteur Collin avoua « qu’il ne pouvait être affirmatif; qu'il lui semblait cependant reconnaître M. Maurice Girard ».

Seul, un inspecteur déclara: « Je reconnaïs formellement l’inculpé. Maurice Girard est celui qui montra le plus d’acharnement à frapper M. Kien. Cest même lui qui asséna sur la tête du commissaire un formidable coup de chaise ».

Pour un peu, cet inspecteur zélé eût mentionné à la charge de M. Girard le port de deux revolvers, trois sabres, et, dans les dents, un couteau bolcheviste avant la lettre!

Rien d'étonnant: cet inspecteur véridique était M. Paul Lepottier, de l’affaire Wattebled. On se

venge comme on peut. Et M. Lepottier tenait, à défaut du chauffeur Wattebled, le chauffeur Maurice Girard.

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On se rend d’ailleurs aussitôt parfaitement compte de la source du témoignage accusateur.

Pendant la bagarre du 15 juillet, devant le restaurant où elle avait lieu, stationnait la voiture automobile 279 U-3, appartenant à M. Maurice Girard et conduite alternativement par celui-ci et son frère, M. Alexandre Girard, qui, le jour de la bagarre déjeunait au restaurant coopératif.

En sortant du restaurant, les inspecteurs Collin et Lepottier, qui accompagnaient l’honorable M. Kien, prirent le numéro de l’automobile stationnant à la porte. À la Préfecture de la Seine, ils eurent aisément le nom du propriétaire de la voiture, M. Maurice Girard. Ils en conclurent que celui-ci était au café au moment de la bagarre. Et comme en matière de police (voir au chapitre IT les affirmations de M. Fourment), il faut à tout prix trouver un coupable, ou à défaut, sur les injonctions d’une feuille puissante comme l’Echo de Paris, en imaginer — sur une simple présomption qui leur faisait la partie belle, les policiers désignèrent M. Maurice Girard, l’un avec quelque timidité, l’autre, fort de son passé, et l’âme pleine de vindicte, avec une hardiesse insolente.

Duhoux et Richard avaient « cru pouvoir déduire ».

Comme eux, Paul Lepottier avait déduit et, au lieu d’exposer à l'instruction ses déductions, il jurait avoir vu.

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Ce mensonge initial l’empêcha d’avouer son erreur après la déposition de M. Alexandre Girard et l’amena à commettre une série d’autres mensonges et de faux témoignages.

Sur la seule déposition nettement accusatrice de Paul Lepottier, la justice allait s'engager dans une série de condamnations iniques.

Lorsque, le 19 août, l’avocat de M. Maurice Girard, M° Jacques Bonzon, retenu en province fit demander une remise, d'usage en pareil cas, elle fut refusée. M. Girard fit défaut et le Tribunal le condamna à trois ans de prison.

L'affaire revenait le 20 octobre pour être plaidée devant la 9° Chambre correctionnelle. En dépit de la défense ardente, passionnée, émouvante de M° Bonzon, malgré des témoignages précis, sur la foi de M. Paul Lepottier, la 9° Chambre condamne M, Maurice Girard à un an de prison. Appel est interjeté aussitôt.

Et ici se place un incident qui donne toute sa portée à l’affaire Girard.

Mais au préalable, un mot. Cette affaire méritet-elle d’être si longuement exposée? Un an de prison, peu de chose. Unouvrier en cause, personnage sans importance. L’objet du procès, bien médiocre.

Ces objections — je les ai entendues au cours de Paffaire — sont elles-mêmes étriquées.

Quels que soient l’objet d’un procès, la personnalité de l’accusé, la peine infligée, ce qui importe, c’est essentiellement la moralité de la Justice. L’Iniquité n’a pas plusieurs poids ; elle a la valeur d’un absolu. Sans doute, ses conséquences sociales peuvent-elles varier en quantité, non en qualité. L’accusé représente tout l’'Humain. Et nul ne doit lui demeurer étranger.

Ici, et en fait, les détails judiciaires et policiers de ce procès médiocre sont imprégnés aux moelles de la férocité indifférente, de l’acharnement tranquille et froid d’un système inquisitorial qui, en froissant cruellement une classe, l’incite à toutes les révoltes.

Le jugement du 20 octobre avait ému une petite fraction de l'opinion.

De sa prison, M. Maurice Girard ne cessait de crier son innocence. L’Humanité publiait cette lettre du condamné:

« C’est une chose terrible d’être condamné à aller en prison pour y pourrir toute une année dans ces conditions-là. Et personne ne voudra travailler pour ma délivrance parce que je suis pauvre, parce que je ne suis qu'un ouvrier...

« Que faudra-t-il que je fasse pour obtenir justice contre les misérables qui prolongent ma torture? Ils espèrent peut-être que dans le silence de mort qui pèse sur moi, je me résignerai à mon sort, que je ne soufflerai plus mot?

« Non, non, je ne me résignerai pas. Je continuerai à jeter mon cri de révolte contre les scélérats qui

me font souffrir. Et quand je serai sorti de la geôle où ils m'ont plongé, n’aurai-je pas le droit de leur crier en face toute ma colère et tout mon mépris? Je suis innocent. »

Des réunions publiques s’organisaient. M. Gabriel Séailles, au nom de la Ligue des Droits de l'Homme réclamait justice pour M. Girard. On annonçait des interventions de Jaurès, d’Anatole France. Et la famille, les amis, les collègues de M. Girard, groupés autour du Comifé de Défense sociale, se juraient de ne point l’abandonner d’un jour.

L’erreur judiciaire allait-elle être réparée en Appel?

Le témoignage de M. Paul Lepottier pouvait en effet paraître mince.

Il sembla donc tout simple d'introduire, dans cette affaire, après un faux témoignage une subornation de témoins!

A l'audience de la Chambre des appels correctionnels, le 18 décembre, M° Jacques Bonzon était averti par le conseiller rapporteur qu’une nouvelle pièce avait été versée l’avant-veille au dossier et qu’elle allait lui être communiquée.

Pour connaître cette pièce (se souvient-on du dossier engraissé de l'affaire Dreyfus?) il n'y a qu'à citer l’assignation qu’elle valait quelques jours plus tard à l’auteur de la manœuvre, M. Kien.

« Attendu que près de quatre mois après les faits dont il s’était prétendu victime et alors qu’il n'avait aucune qualité juridique pour enquêter sur une dàffaire qui relevait exclusivement de la juridiction de la Cour d'appel, M. Kien n’a pas craint de provoquer contre Girard les accusations étrangement tar-

dives du sieur Lintaume; d'en dresser un prétendu procès-verbal et de le transmettre au parquet général qui l'a versé au dossier de la cause, de telle façon que la Cour d’appel en a fait état dans son instruction orale du 18 décembre dernier;

« Attendu que de ce fait constitue la subornation de témoin prévue par les articles 365 et 362 du Code pénal, que Girard est en droit d’en demander réparation;

« Par ces motifs, etc... »

Cette subornation de témoins à la onzième heure, était l’aveu même de la déroute de l’accusation. Celle-ci n’en demeura pas moins victorieuse dans la défaite et le jugement inique du 20 octobre fut confirmé le 18 décembre.

Pour faire réformer ce double jugement et obtenir la libération de l’innocent, il fallut toute une campagne de presse, de manifestations, de meetings, d'affiches et de tracts qui dura plusieurs mois.

Je m'y joignis d’un cœur soulevé d’écœurement et de colère. Je signais avec douze citoyens l'affiche du Comité de Défense sociale portant comme titre ces mots à dessein véhéments: « Un crime judiciaire », et qui se terminait ainsi:

« En poursuivant Girard et Jacquart, M. l’avocat général Maxwell, en condamnant Girard et Jacquart, M. le président Bidault de l’Isle, M. le conseiller rapporteur Pringué, MM. les conseillers Bondoux, Pignon et Leloir, ont abusé honteusement de leurs fonctions.

Ils ont couvert la forfaiture du commissaire de police.

Ils ont commis la même forfaiture, Pour ne pas

mettre en péril l'autorité de la police, c’est-à-dire de leurs auxiliaires, ils ont dédaigneusement condamné deux ouvriers qu'ils savaient innocents.

- Contre ces ignominies, il faut que l’opinion tout entière se soulève et crie avec nous à ces magistrats: «Votre jugement de classe est un crime. »

Cependant que s’organisait la protestation des consciences, M. Girard avait été transféré de la Santé à Fresnes; malgré le pourvoi en Cassation qu’il avait immédiatement introduit.

Aussitôt, et en raison directe du développement de la campagne protestataire, M. Girard avait à subir les plus odieuses persécutions pénitentiaires. (Vous souvenez-vous de la double boucle du capitaine Dreyfus?). On confisquait les lettres du malheureux. Une d'elles parvenait, par une étourderie de l’administration au frère du condamné et faisait découvrir la nouvelle illégalité.

« J'avais écrit à mon père ainsi qu'à mon avocat samedi dernier, Les deux lettres ont été confisquées. Je n’ai pas le droit soi-disant de dire à mon père la vérité, l’infamie dont je suis victime. Je n’ai pas le droit de dire que je suis condamné par une fausse accusation et par deux ignobles faux témoins. On m'a menacé de porter ma lettre au Procureur général et prévenu que je serais poursuivi.

« Eh bien! que l’on me poursuive, je serai poursuivi pour avoir dit la vérité. Mais au moins, (cette fois), ce sera pour quelque chose! Donc, en attendant cette nouvelle poursuite, reçois une cordiale poignée de mains de ton petit frère bien affectionné, qui est en

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