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trésoriers; au XVIII® siècle, elles sont indifféremment en français ou en béarnais. Les quittances des particuliers sont plutôt en français: en 1703, on en relève une trentaine en français, pour une dizaine en béarnais ; en 1706, une vingtaine en français, uné dizaine en béarnais ; en 1714, trois en béarnais pour une quarantaine en français, en 1716, elles sont toutes en français. Ainsi les individus écrivent en français et, si les officiers et fonctionnaires du syndicat ne les imitent pas, c’est par un conservatisme délibéré. À partir
de 1768, pourtant cette opposition tenace faiblit ; entre cette
date et 1775, le français et le béarnais alternent : le détail des comptes jest béarnais, les conclusions sont, en français (CC 54). Après 1775, le français se généralise, bien qu’on rencontre encore le béarnais dans un état de vacations de 1783 (CC 59).
Cette revue alphabétique des communes a l’inconvénient de ressembler à un catalogue ‘*. Mais aucun moyen de discrimination n’est satisfaisant. Les considérations géographiques, qui, ailleurs, aident à décrire et à expliquer la marche du phénomène ‘*, sont ici sans portée. Sans doute, à voir les faits de haut, l’importance et la position des lieux
2 Je n’ai pas fait un dépouillement intégral des archives communales subsistantes. Voici la méthode que j'ai suivie: j'ai examiné toutes les communes dont le nom commence par la lettre A. Puis, j'ai choisi quelques points de sondages, pour chaque secteur du territoire béarnais, au moins deux, unc bourgade importante, un petit village; par exemple, sur la frontière orientale, Lembeye, Lamazou; aux environs de Pau, Lescar et Pardies, etc.: j'ai pu obtenir aussi des renseignements par les instituteurs, et par les curés. Ces fonds communaux n'ont guère été exploités jusqu'ici, sauf par le D' Fay, (Lepreux et cagots du Sud-Ouest) et par M. DUFAU DE MA- LUQUER (Armorial de Béarn, 2 vol.). — Leurs indications complètent et corroborent celles que j'ai recueillies. J’ai terminé par quelques sondages supplémentaires, au juger, sans choix préalable. Dans l’ensemble, tout se passe, en la plupart des lieux, d’une manière uniforme.
118 Dans notre ouvrage déjà cité, nous avons montré comment les plaines de passage, les vallées fluviales d’une part, les accidents du relief d'autre part, ont influé sur la propagation du français,
S 53 ont joué un rôle: les villes, Pau, Orthez, Oloron, ont été les premières, les vallées pyrénéennes ont été les dernières à évincer le français; comme partout la montagne est plus conservatrice, Ou moins perméable que la plaine; mais en Béarn, ces différences, si elles existent, ne vont ni sans réserves, ni sans exception. Asson, au pied des monts, renonce au béarnais plus tôt qu’Artiguelouve, près de Pau; Bruges, située comme Asson, se francise plus rapidement qu’Arthez, gros bourg près du gave et près d’Orthez; Caubios, au nord de Pau, n’est pas en avance sur Laruns, et retarde sur Accous dans la vallée d’Aspe; il y a cent ans d'intervalle entre Accous et Aydius, séparés de quelques lieues ; des villages proches de Pau, Jurançon, Pardies, Arros, Angais, sont fort retardataires ; à Lamayou, aux confins de la Bigorre, on trouve encore du béarnaiïis en 1781. Ni la voie du gave, ni la proximité de provinces dès longtemps francisées, au nord et à l’est, ne sont des adjuvants de la propagation. Qu'on prenne la carte, qu’on unisse par des « isochrones » les localités où l’éviction du béarnais est contemporaine : on aboutira à des arabesques sans signification, et non à des tracés de courants.
On serait plus heureux en établissant une discrimination suivant la nature des documents. Dans l’ensemble, les textes uniformément francisés ont été, en premier lieu, les registres d'état civil, qui sont, presque sans exception, rédigés en français dès la première partie du XVII siècle "*. Les curés ont-ils voulu marquer par là leur reconnaissance à la royauté qui avait restauré le culte catholique aboli par Jeanne d’AI-
- bret? Ont-ils voulu suivre l’exemple des protestants ? Il est
notable que, en quelques communes — Lescar — le français
114 Voici une liste complémentaire de localités où l’état civil est écrit en français dès le milieu du XVII siècle: Andoins, Beuste, Bonnut, Gan, Izeste, Louvie-Juzon, Narp, etc.; au XVIII® siècle, Castetpugon, Gareindein, Villepinte,
est adopté dans ces actes, avant d’être proclamé langue officielle ; le cas de Laruns, qui conserve le béarnais encore à la fin du XVIT° siècle, apparaît comme une singularité.
En revanche les notaires, qui ont été dans les autres provinces, les meilleurs agents de propagande, loin de forcer les habitudes de leurs clients, leur font des concessions, puisque, en 1700 encore, on rencontre des actes écrits en béarnais. Plus qu'eux, les municipalités manquent de zèle: la plupart sont nettement et longtemps réfractaires, c’est le fait le plus saillant de notre enquête. Pure ignorance, pourrait-on dire, comme en Rouergue, comme en Provence! Que non pas! Car on sait le français, pour adresser des requêtes au Parlement; les particuliers rédigent reçus et quittances en français, cependant que le trésorier communal qui les insère dans ses archives tient ses cahiers en béarnais. Ce contraste fait éclater le parti-pris auquel on se tient, dans les communes comme aux Etats du pays: on ne saurait pour justifier cette pratique invoquer l'utilité publique ‘*. Et quand. il s’agit de corps plus puissants, qui sentent leur force, comme les Syndicats de Baretous ou d’Ossau, l’obstination se fait plus tenace et ne fléchit qu’à la fin de l’ancien régime. Par suite les communes béarnaises sont les dernières de France à éliminer leur idiome, des écritures publiques.
En somme, malgré les gains incontestables réalisés par le français à la fin du XVII° siècle, deux langues écrites subsistent jusqu’à la Révolution, celle de l’administration
75 Que l’emploi du béarnais aux Etats soit maintenu par prin-
cipe et non pour la commodité des mandants, cela ressort du petit fait suivant: « en 1774, le syndic de Pardies traduit pour La commune, de béarnais en français, une délibératiin des Etats ». — Arch. Com. de Pardies CC 8. Extrait du Brevet des Etats du 4 février 1774, lequel extrait se termine ainsi: « delibéré à pau par les seigneurs des Trois Etats, le 4° février 1774 collationné sur le brevet et traduit de l'idiome bearnois en françois par nous sus sindicq ».
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royale, et celle des organes locaux d’administration, ces derniers se réservant à leur guise d'employer l’une ou l’autre. Par là, le bilinguisme béarnais se distingue de celui des autres provinces méridionales, et ainsi, l’édit de 1620 marque une date, et l’avènement d’un régime nouveau, mais il ne marque pas, comme l'ordonnance de Villers-Cotterets, une révolution: l’application en a été faite dans la mesure où on ne pouvait s’y soustraire; pour le reste, la population s’est attachée à user de sa liberté, suivant la lettre, mais non l’esprit des prescriptions royales.
S'il fallait une preuve de plus qu’il y eut entêtement et non pas ignorance, on la trouverait simplement dans la qualité du béarnais qui s'écrit. Dès la première partie du XVIT® siècle, ce n’est plus un idiome, mais un patois misérable, tant l’obsession du français hante l’esprit de tous les scribes. On a vu, par les extraits cités, ce qui reste de béarnais dans les procès-verbaux des Etats. Les communes ne rédigent pas différemment. Voici un extrait typique des archives d’Arthez ‘ pour l’année 1668 : « Sus so aussy quy es estat representat que plusiours pays de family an empeschat et empeschen que lours enfants s’en annabe et no ban a l’escolo per s’instruir et apprenne de legir et escriber pensan per tau moyen s’exemptar d’estar creats goardes et crubadours et responsadours de las tailhes et diners commus, es estat establit que chaque pay de family tremetteran Jours enfants a las escolles affin d’estar estheibatz et que so pendem touts lous fils de family, aynats ‘et capdets maridatz pouyran estar creats goardes sié que sapien ou non sapien legir et escriber per far lo recouvrement de lasd. tailhes et diners commus comme sy saben legir escriber, provedit que d’ailhours sien solvables per responner deusd dines communs et tailhes ». Avec ces verbes, ces adverbes à peine
LÀ
5 Arch. d’Arthez, BB 6, 97 r°, janvier 1668,
dénaturalisés, avec ces locutions, per tau moyen, pay et fils de family, so penden, provedit que, cela semble plutôt une traduction maladroite qu’une rédaction béarnaise de premier jet. Et pourtant, les Arthéziens employeront ce jargon barbare vingt ans encore,avant de se résigner à introduire ouvertement le français dans leurs délibérations.
L'étude de la production et de la langue littéraires conduirait aux mêmes conclusions. Rares sont les Béarnais qui ont écrit des œuvres françaises: l’initiative du poète Bernard du Poey, avec ses Odes du Gave (Toulouse, 1551), ne provoque pas d’imitateurs. Au cours du XVIT° et du XVIII° siècle, les lettrés continuent à résister à l’engoûment général, préfèrent cultiver la langue du pays, et se contentent d’une notoriété locale. Tels sont : Henri de Fondeville (1633- 1705) avec sa Pastorale deu Paysan, Despourrins (1698- 1749), le noelliste Henri d’Andichon (1712-1774). La Pastorale de Fondeville est un témoignage curieux de l’usage parlé: les paysans y sont introduits avec leur béarnais, les bourgeois éclairés s'expriment en français, les gens des classes moyennes emploient un dialecte très francisé. Il est sensible que les poètes s’attachent à « illustrer » le parler du crû ; le français ne s'emploie que dans les œuvres historiques ou scientifiques, comme celles de Bordeu. Mais l’inspiration poétique est de source française, comme trop souvent le vocabulaire. Qu'on relise la chanson si vantée de Despourrins:
Co leüje, co boulatye, disé l’infortunat,
La tendresse et l’amour qui t’ey pourtat
Soun aco lous rebuts qui ey meritat.
Des puch qui tu frequentes la yen de counditiou….
Rien ne ressemble plus, comme sentiment, comme style, à nos poésies fugitives du XVITI° siècle: c’est un emprunt
continuel à leur phraséologie. I1 n’y a là de béarnais, que l’intention de ne pas parler français. Les écrivains manifestent, à leur façon, la même répugnance que les Etats et les communautés de la province, à adopter la langue du royaume, et la même impuissance à réagir entièrement contre son influence.
Singulière histoire que celle du français en Béarn! Dès l’origine, que de circonstances favorables à son extension! un Gaston Phœbus, qui, au XIV® siècle, s’inscrit parmi les écrivains de langue française, ses successeurs qui prennent rang de politiques dans le royaume, puis des dynasties françaises par mariage, les d’Albret, les Bourbon ; par là dessus la Renaissance qui suit Marguerite de Valois, et la Réforme proclamée religion d'Etat, de nobles écrivains, des évangélistes, des réfugiés qui séjournent en Béarn: voilà plus qu’il n’en faut pour la diffusion du français, et déjà par la force des choses, par la vertu de l’ambiance, l’idiome s’abâtardit, avilissement précurseur de la mort.
Mais non, l'esprit public veille. Aïlleurs, dans le Midi méditerranéen, une autre province, réunie malgré ses désirs au royaume, a exposé, avec ses revendications, la doctrine du « co-état », qui, en son fond, est celle des Béarnais ; et pourtant faute d'énergie, quarante ans après la mainmise royale, la Provence s’applique docilement à parler français. Ici l’intervention du roi provoque un soubresaut, et quand Louis XIII imposera sa réglementation unificatrice, les représentants du pays et des communes se montreront les dignes émules de ceux qui, dès 1533, avaient su, à la première menace, défendre la prérogative de leur parler national. Sans doute la condition dé sujet fait qu’on transige, mais l’on n’abdique pas ; d'autre part on résiste malai-
sément au prestige d’une civilisation, et malgré qu’ils en aient, les Béarnais se francisent, mais jamais spontanément, ni foncièrement, ni sans arrière-pensée, et par exemple, on ne rencontre jamais dans les archives, le souci de faire enseigner le français aux enfants. La persistance du béarnais dans l'écriture, signifie que la langue du roi ne laisse pas d’être traitée en étrangère.
Attachement aux libertés locales, attachement au parler local, opiniâtreté à les défendre, l’unité de vue entre les générations maintient, à travers deux siècles, l’unité de tradition. C’est l'originalité des Béarnais, d’avoir senti, les premiers peut-être en Europe, que la question de langue est une question politique, qu’une langue propre est un rempart contre les impérialismes. Or un siècle et demi après la réunion, ils n’avaient pas encore souscrit au fait accompli : leur attitude demeurait nettement protestataire. Au moment où se préparent les Etats Généraux de 1780, leurs déclarations sont séparatistes, et ils refusent de participer à ces assises du royaume. « La France et le Béarn, dit-on, sont deux royaumes distincts., le Béarn est lié à la France à peu près comme l’[rlande à l’ Angleterre » 7. L’évocation de l’Irlande est suggestive de leur état d’esprit : elle explique cet amour obstiné pour l’idiome. Seule la disparition de l’ancien régime et l’avènement d’un ordre nouveau, pourront modifier ces sentiments. La crise de 1789 provoquera une révolution des cœurs: ils avaient toujours contesté l’incorporation au royaume, ils acceptèrent l’incorporation à la nation. C’est alors et pas avant que le Béarn est devenu français.
117 Cité par DUBARAT, 09. cit. — Cf. LAVISSE, //sstoire de France (1x-1, p. 420). Les Parlementaires se déclarent citoyens d’un pays « étranger à la France, quoique soumis au même roi ». Ils disent aussi que le Béarn n’est jamais devenu une province française.