LE ROUSSILLON
Les traités de Westphalie et des Pyrénées ont posé à la monarchie française un problème nouveau: celui de l’assi- milation par la langue.
Jusque là, aussi. bien pour les provinces rattachées très anciennement au royaume, comme le Languedoc, que pour les acquisitions plus récentes, la Provence, le Béarn, l’administration royale s’est contentée de peu: elle impose le français, par voie judiciaire, dans la rédaction des pièces publiques, des dossiers de procédure, des contrats notariés, et en 1628 (Code Michau) dans les registres de l’état civil. Pourvu que les cadres généraux du domaine emploient le français, et que la population n’y regimbe pas, elle ne s’occupe, ni des moyens d’aboutir, ni de la conversion des masses au français. L’annexion de provinces étrangères, Flan-
dre, Alsace, Roussillon, montre dans quelle mesure elle est
capable d'innover et d'élargir ses méthodes,
lg k %
Le Roussillon, — avec la Cerdagne, — devenu français en 1659, avait une langue nationale, le catalan, vieil idiome roman, illustre par son passé littéraire, qui avait conservé
1 L'’exposé qui suit n’est qu’une amorce: il devra être repris le jour où l’ensemble des documents utiles seront publiés. M. Toreilles æyait eu l'intention de faire l’histoire de la pénétration française, en Roussillon : il y a renoncé. Il nous a écrit que son projet serait peutêtre repris quelque jour par un autre.
son individualité parmi les parlers méridionaux. Quelle atti-
tude adopter ? Laisser les choses en l’état, dans l’espoir que le temps et le prestige du nom français assureraient la conquête lente des cœurs et des esprits, ou bien prendre des me- sures énergiques pour implanter et propager la langue du roi? Le Moyen-Age avec ses atermoiements optimistes, et son opportunisme confiant n’était plus de mode ; on aborda la question de front: une administration désormais consciente de ses destinées avait sa langue propre, elle allait l’inculquer à ses nouveaux assujettis ?.
Il est remarquable que, la difficulté une fois envisagée, la solution fut entrevue et adoptée promptement: c'était l’of- . ganisation de l’Instruction publique *. Un collège de Jésuites, chargé d’enseigner à la manière de France, fut ouvert à Perpignan à partir de 1662. Louvois, par lettre du 22 avril 1662, recommande à l’Intendant « d’insinuer aux Catalans qu’ils feront un choix bien agréable au Roy d’envoyer leurs enfans au Collège des Jésuites, pour y être instruis ». Cet établissement se heurte, dès l’abord, à l’hostilité de l’Université“: en 1663, le recteur, dans un mémoire aux consuls, prétend qu’ils ont dû se mettre eux-mêmes à apprendre le catalan. Malgré ce conflit inévitable, le nouveau collège reçut comme élèves, les fils de la bourgeoisie aisée. Bien que la culture classique fit le fond de leur enseignement, les Pères surent agencer un programme de circonstance. Un curieux Mémoire de livres achetés par eux à l’occasion des prix,en 1699, témoigne du souci qu’ils ont de faire connaître nos écrivains: ils distribuent le théâtre des deux
? Comparer avec ce qui Se passe en Alsace, et en Flandre. F. BRU- NOT, 09. cit. TV.
$ Pour ce qui suit voir TOREILLES, Ze Collège de Perpignan. (Soc, agric. scientif. littér. des Pyrénées-Orientales, 1893).
4 Etablie à Perpignan.
Corneille, un Boileau, un dictionnaire de Richelet, et des
textes latins avec traduction française *. Grâce à eux, les fils
de famille furent initiés, en quelques années, à la langue et
aux lettres françaises. Pour l’Instruction des filles, on fit appel aux Bénédictines de Béziers.
Mais l’autorité royale voulait plus et mieux: franciser la classe bourgeoise et la petite noblesse où se recruteront un jour les cadres administratifs du pays, c'était la première étape ; il s'agissait aussi de conquérir à l’amour ou au respect de Sa Majesté les classes inférieures. Or l’ensemble de la population se montrait rétive, et plusieurs révoltes, rapidement étouffées, éclateront entre 1660-1680 °. L’intendant Carlier eut, semble-t-il, la première idée de créer (1672) des
écoles pour répandre le français. Louvois lui donne, au nom du roi, Son approbation. Les consuls de Perpignan ayant protesté, l’Intendant leur adresse une invitation catégorique à obéir‘: « Comme il n’y a rien qui entretienne l’union et l’amitié entre des peuples de différentes nations que la conformité du langage par lequel ils se font entendre les uns ‘aux autres. Sa Majesté a ordonné l'établissement de plusieurs petites escolles ou les enfans de l’un et l’autre sexe puissent estre instruitz à la connaissance des lettres de l’al- /phabet, des sillabes, dictions et oraisons tant en langue francoise qu’en celle du pays et mesme en l’escritture des dittes deux langues, afin qu’insensiblement elles soyent rendus communes et reciproques ». L'avantage pour les Catalans,
5 Publié par TOREILLES, La diffusion du français à Perpignan (1660-1700). Perpignan. 1914, appendice.
5 L'état d'esprit de la population me paraît fort exactement reconstitué par L. BERTRAND, dans son roman l’/nfante. Certainement, les organes administratifs se heurtèrent à la malveillance et à l’opposition qui sont décrites dans cet ouvrage,
7 TOREILLES, La diffusion du Français à Perpignan (1660-1700), Perpignan, 1914, p. 5 du tirage à part, — Voir l’Appendice.
c'est de « parvenir aux degrez et privillèges du doctorat, et aux charges d'honneur, de judicature et magistrature qui ne seroñt données à l’advenir à qui que ce soit sans que ceux qui y aspireront parlent et entendent passablement la ditte langue françoise, Sa Majesté s’estant suffisamment “expliquée sur ce point. ». Tout est prévu dans la suite du document, choix dé maîtres capables, inspections du Recteur, nécessité pour les Consuls de tenir la main « à ce qu’il n’y ayt dans ladite ville aucune autre petite escolle que celles cy-dessus, ausquelles tous les dits habitans seront tenus denvoyer leurs enfants et non ailleurs, à peine aux contrevenantz de cent livres... etc »; défense à ceux-ci de « les faire instruire dans leurs maisons par d’autres maistres que par ceux Qui seront establis aus dittes petites «scolles, et deffenses seront faites à tous estudians et autres personnes de se mesler dinstruire les dits enfans.… ». Toute la politique scolaire de l’avenir est incluse dans cette lettre, obligation, monopole et sanctions aux réfractaires ; tout y est coordonné, sans souci adventice de ne pas choquer le sentiment public, en vue de résultats nettement déterminés. :
Dix ans plus tard le Conseil souverain, par un arrêt du 12 janvier 1682 *, en vertu des mêmes considérations, étendit aux villes de la Province, l'application de ces mesures. T1 était enjoint à. celles-ci de créer des « écoles royales » pour enseigner le français, d’obliger les habitants à y envoyer leurs enfants, d'interdire tout autre établissement d'instruction, le tout, « sans que personne soit obligé de rien payer au regent », avec défense de recevoir dans Îes collèges, au corps des notaires, procureurs, chirurgiens apothicaires, « à moins qu’ils n’aient fait apparaître par de
# ToRzILLES, bid., et l'Enseignement primaire en Roussillon (Bull. soc... Pyrénées-Orientales 1895, p. 247 et sq.), et aussi Inv. Som. Arch. Pyr.-Orient. Série C.-C 1201, p. 207, 8.
bons certificats de quelqu'un des regents desdites escolles qu'ils parlent, entendent et écrivent suffisamment la langue françoise » ?.
Le clergé se fit l’auxiliaire du pouvoir civil: un séminaire fut installé à Narbonne pour y former au français tous ceux du Roussillon qui se destinaient à l’état ecclésiastique. A Perpignan, dès 1676, un carême fut prêché en français et 1e roi dans une lettre * contresignée par Louvois, félicite les consuls de cette initiative et les encourage à continuer : « affin mesme d’obliger par ce moyen, les habitans dé la ville à s’instruire en lad. langue française ». Il les invite à choisir des prédicateurs « qui scachent la langue françoise » et qui préchent en cette langue. D'autre part, en 1689, Mgr de Montmor faisait imprimer un Avis pour les curés en langue française en même temps qu’en catalane ; il fondait en 1688 un séminaire diocésain avec des jésuites français pour directeurs d’études, et il prescrivit à ses curés de visiter les éco-
Len
les, « pour voir si on s’y comporte comme il faut » tente nécessaire était réalisée entre les Intendants, le Conseil souvérain et les dignitaires de l’Eglise: un personnel de: controle était constitué pour assurer l'efficacité des mesures prises.
Ainsi l’autorité souveraine non seulement avait saisi les exigences de la situation, l'importance du problème qui dérivait de l’annexion, non seulement elle avait conçu un plan d’action, mais encorc elle avait constitué tous les éléments d’un organisme et d’une législation scolaires: créa-
? L'arrêt du Conseil Souverain s’inspire de la lettre que l’Intendant Carlier, citée plus haut et adressée aux Consuls de Perpignan (3 février-1672).
10 -TOREILLES. ltffusion, p. 10, note; arch. com. Perpignan AA f. 388.
11 TOREILLES, operibus cilatis, passim.
tion d’écoles spéciales, fréquentation obligatoire, sanction aux délinquants, monopole, gratuité, préparation du personnel, contrôle: c’est la première fois que l’assimilation par la langue et l’enseignement étaient envisagés avec cette ampleur de vue, et cette décision dans la tactique.
L'’exécution a-t-elle correspondu à la conception? Les ordres de l’Intendant se heurtèrent aux difficultés matérielles, sinon au mauvais vouloir des populations.
Les recherches faites dans les communes par M. Toreilles, montrent que les écoles royales furent rares. A Vinça en avril 1682, un certain Philip, d’origine française, est agréé
comme « regent royal de l’école françoisse ». Maïs en 1685 le nouveau régent, malgré son titre de « preceptor de la escola royale » rédige sa quittance en catalan, et le suivant reprend le nom de maître de grammaire. Dans la plupart des lieux, l’école royale, quand elle fut constituée ne vécut pas: on en resta à l’école latine; sans doute que l’autorité ne montra aucune ténacité, détournée par d’autres soucis, et surtout parce que obligation et gratuité comportaient des charges financières que ni la monarchie, ni les municipalités n’entendaient supporter. Tout avait été prévu, sauf les difficultés budgétaires : l’administration royale se refusait à toute subvention, et les communes ne voulaient pas endosser la charge financière de l’enseignement français. La question d’argent fit avorter une entreprise dont le dessein avait été défini avec autant de justesse que d'opportunité. Ce qui est moins explicable, c’est l’indifférence, le renoncement devant l’échec, chez les fonctionnaires dont le zèle initial avait été si lucide. C’est que, plus de vingt ans après la conquête, on se sentait sûr du pays, et sécurité engendre nonchalance. Les Mémoires des Intendants, au XVIII: siècle, ne disent mot des écoles royales,
Le : Au surplus, peu importait : si les mesures envisagées pour - les petites écoles, firent long feu, toutefois ‘l'assimilation gagnait, de proche en proche, les groupes sociaux où se recrutent les cadres de la vie locale, À Perpignan, le collège des Jésuites prospérait ; une succursale des Bénédictines de Béziers y était aussi installée « pour apprendre au sexe la pratique de la piété et la langue françoise » ?.Ni la noblesse, ni la bonne société ne semblent avoir boudé. La décision du conseil souverain (1682) de n’admettre aux fonctions administratives et aux professions libérales que des candidats pourvus d’un certificat de langue française, compléta pour l’enseignement supérieur ce qui avait été tenté pour l’école, et ce qui avait été accompli par le secondaire. Il était recommandé de s'appliquer soigneusement à apprendre la langue française, « dans six mois ». Les dits six mois passés, les étudiants ne seraient admis ni « aux charges publiques, ni
à aucun degré honorifique » *
*. Peu après (5 juillet 1683) un arrêt du Conseil créa, à l’Université de Perpignan, une & chaire de droit français *, dont le titulaire, comme il était
d'usage en la matière, professait en français. Par ces mul-
PA
tiples organes, collège de garçons, couvent de filles, séminaire diocésain, Université, les classes qui sont la pépinière des futurs rob'ns ou tabellions, des médecins, des prêtres, des officiers royaux, s’appliquaient énergiquement à l’étude du français. Et c'était une nouveauté originale, hardie pour le temps, que d’exclure les impétrants, parce qu’ils ignoraient le français. À défaut du menu peuple, qu’on renonça à franciser, la conquêté de l’élite fut chose faite à bref délai.
- 12- TOREILLES, L'Enseignement primaire en Roussillon. Sur ces
couvents de religieuses enseignantes, voir aux A7ch. dép. des Pyr.- Orientales, C 1330.
15 Arch. dép. Pyr.-Orient. — Série C; 1291.
14 TOREILLES, Diffusion, etc...
Que la prépotence du français fût admise par les dirigeants, c'était un résultat que l’autorité royale jugeait suffisant, et dont «lle avait appris à se contenter. N’y avait-il pas, en d’autres provinces, plus anciennement réunies, des localités où la langue officielle n’était pratiquée que par les cercles de notables * ?
Aussi, en février 1700, le roi, pour couronner et consacrer quarante années d'efforts, et conformément aux précédents, le roi prit un édit qui appliquait au Roussillon au « Conflans » et à la « Cerdaigne », les prescriptions que, cent soixante ans auparavant, François I” avait édictées pour ce qui était alors le royaume. Cet édit fut enregistré le 2 avril par le conseil souverain du Roussillon. Comme il est peu connu dans sa teneur, bien que fréquemment cité, nous le reproduisons intégralement: %.
« Louis, par la grace de Dieu, roi de France et de Navarre: À tous presens et a venir, Salut, depuis plus de quarante ans que nous possédons en pleine souveraineté les Comtés et Vigueries de Roussillon et Conflans, qui nous ont été cédés avec une partie du Comté de Cerdaigne, par le Traité des Pirénées, les Procédures es Justices subalternes desdits Païs, les Délibérations des Magistrats des Villes, les Actes des Notaires et autres actes publics ont continué à y être couchés en Langue Catalane, par un usage que l’habitude seule a autorisé. Mais comme outre que cet usage
15 Cf. Nos Recherches, etc. — Soulignons encore une fois, en note, ce qu'il y avait d’anormal dans l’acte du Conseil souverain qui frappe d'exclusion tous ceux qui prétendraient « aux emplois » sans avoir une connaissance suffisante de la langue française. C’est, la premièré fois, semble-t-il, que l’autorité souveraine a eu l'idée de prendre « des garanties » de cette nature. L'usage de la langue royale est ici la pierre de touche du loyalisme.
16 [l est simplement signalé dans les Répertoires de jurisprudence et les recueils d’Ordonnance, et même dans Isambert. Il a été publié dans la Nevue Catalane du 15 octobre 1909, p. 292-3.
répugne et est en quelque façon contraire à Notre Autorité, - à l’honneur de la Nation Françoise et même à l’inclination des habitants desdits Païs, lesquels en toutes occasions ne témoignent pas moins de zèle et d’affection pour notre service que nos anciens Sujets : Is en recoivent d’ailleurs beaucoup de préjudice, en ce que pour faire instruire leurs enfans dans ladite Langue Catalane et les rendre par là capables d’exercer les Charges de Judicature et de Magistrature, ils se trouvent obligés de les envoyer etudier dans les Villes de la domination d'Espagne, ce qui leur cause de grands frais ; Nous avons jugé que pour remedier à ces inconveniens, il était à propos d’ordonner qu’à l’avenir toutes les Procédures et les Actes publics qui se feront dans lesdits Païs, seront couchés en Langue Françoise : scavoir faisons que pour ces causes et autres bonnes considérations, a ce Nous mouvans, de notre certaine Science, pleine Puissance et Autorité Royale : Nous avons dit, statué, declaré et ordonné, Disons, statuons, declarons et ordonnons par ces Presentes, signées de notre main ; voulons et nous plaît que d’orénavant, et à commencer du premier mai prochain, toutes les Procédures qui se feront dans les Sièges et Jurisdictions desdits Païs de Roussillon, Conflans et Cerdagne; comme aussi les Délibérations des Magistrats des Villes et des Communautés, les Actes des Notaires et generalement tous autres Actes publics qui se passeront esdits Païs, seront mis et couchés en langue française, à peine de nullité. Defendons à tous Avocats, Procureurs, Greffiers, Notaires et autres, de ne se plus servir pour cet effet de la Langue Catalane, et aux Juges et Magistrats de le souffrir, ni de prononcer leurs jugements ou Délibérations qu’en Langue françoise. Si donnons en Mandement à nos Amés et féaux Conseillers, les Gens tenans notre Conseil Supérieur de Roussillon, que ces présentes ils avent à faire lire, publier et enregistrer, et le contenu en
icelles faire entretenir, garder et observer, sans permettre qu'il y soit contrevenu en aucune manière ; et afin que ce soit chose ferme et stable, Nous avons fait mettre notre scel à cesdites présentes. Donné à Versailles au moïs de Février, l’an de grace mil sept cens, et de notre Règne le cinquante septième...
Lu et publié l’Audience tenant, à ce requerant le Procureur général du Roi, ce jourd’hui 2 Avril 1700 ».
Il est à peine besoin de noter que l'inspiration est ici la même que celle de François [*. Mais on remarquera que le roi a pris soin de justifier sa décision par des considérants, et que, parmi ces justifications, il invoque curieusement l'intérêt même des Catalans, ce qui ne s'attendait guère. I y a là un souci fort habile de ménager les susceptibilités. En revanche, non seulement le français est rendu obliga : toire, mais aussi le catalan est expressément interdit dans les actes, et parmi les autorités qui auront à se conformer à l'édit, on désigne nommément, outre les gens de justice, les corps municipaux. Seuls les curés sont oubliés. Mais un arrêt de 1738 leur rappellera qu’ils sont, eux aussi, soumis à l’obligation de rédiger l’état civil en français « a peine de 500 livres »..
C'était là l’aboutissement d’un système clair et cohérent qui avait pour objectif l’unité de langue, pour moyen une politique scolaire, pour sanction, l'accès des charges et emplois interdit aux réfractaires, et pour conclusion l’obligation légale de n’employer que le français. Quarante ans après le traité des Pyrénées, la province entrait dans le droit commun. Mais que sert de légiférer quand font défaut l'énergie, la continuité dans la création et le contrôle? Ici pour s'être borné à des velleités, sans actes créateurs, le pouvoir a laissé se perpétuer jusqu’à la fin de l’ancien régime le conflit du français et de l’idiome local,
Lu En AT
Voyons donc dans quelle mesure l’assimilation par la lan-
gue réussit, dans quelle mesure elle échoua.
Entre 1660 et 1700, on observe que le catalan reste, même dans l’écriture, la langue d’emploi normal. Le français est celle des corps administratifs qui s'organisent. Toutefois les
arrêts civils du conseil souverain ‘ sont la plupart en catalan jusqu’en 1694: entre 1694 et 16098, le français et Îe cata-
lan alternent : après cette date les actes français deviennent
- la majorité. Dans les textes locaux, c’est une exception que
de trouver à Estagel des actes de l’état civil rédigés en français depuis le 8 janvier 1684. Les notaires se servent quel-
quefois du français ; une chanson française insérée dans un
registre de Michel Rovera *, notaire à Perpignan, contre les jésuites, révèlerait que l’esprit français pénètre en Roussillon. Les. autorités ecclésiastiques emploient, de préférence le parler local. On voit, en 1688; à Ria, le prieur de Cuxa défendre de prêcher autrement qu’en catalan ou en français, mais son arrêt est rédigé en catalan. On imprime peu en français, et sauf une Vie de Notre Seigneur, éditée par Reynier à Perpignan (1684), et l’Avis pour les curés déjà signalé (1689), la Bibliographie roussillonaise ” ne relève pour l’époque que des livres en catalan. En 1696 on imprime une traduction de la Devotio de la novena y desena de S. Francisco Xavier. Dans l’ensemble la pénétration du français reste précaire. Par une requête adressée à « Nos
17 TOREILLÉS, Diffusion, etc..., p. 12, n° 2. — Les arrêts criminels sont au contraire en français.
18 TOREILLES, Le Collège de Perpignan. (Soc. agric, scientif. littér, des P.-Or., 1898).
1 Vipar, Pibliographie roussillonaise.
Seigneurs de Barbesyeux, Chamillard, de Noailles et Inten- a DU:
dant, les consuls de Perpignan»,confirment cette situation”. À Perpignan, « il y a, disent-ils, des nottaires françois et catalans, personnes d’un tres grand merite, tres scavants.…. ; il n’y a qui sont deya advancés en age qui leur seroiït impossible de fare les actes en langue françoise.. ; dans les grandes villes, les habitants en particuliers les plus principaux scavent mediocrement la langue françoise; dans les : petits villages et en particulier à la montagne. les habitants sont si ignorants a la langue ffançoise sens la sçavoir parler, et sont fort peu qui l’entendent.. ». Les curés et les notaires qui les aident « ne scavent non plus la langue fran- | çoise... ». Quant aux témoins dans les enquêtes et les procès, « il leur serait presque impossible de déposer sur un article conceu en langue françoise ». Toutes réserves faites sur ce témoignage, qui est une plaidoirie contre la mesure du roi ‘et du Conseil Souverain, il est certain que le Roussillon en est, pour la langue, à peu près au même point qu’en 1660.
Maïgré cette supplique, les consuls de Perpignan auront à s’incliner. Ils auront beau se faire appuyer par deux Cata- Jans résidant à Paris et à qui ils écrivent en langue du crû, le pouvoir souverain n’est pas revenu sur sa décision. Aussi à partir du 1° mai 1700, les notaires se mettent à rédiger en français et dans le volume des Totis, le secrétaire municipal fait de même, à partir de la même époque (r2 mai) SE Et peu après, les autres localités s’inclinent de même * ; à
20 TOREILLES, Diffusion, p. 13. Cette requête fut écrite, dès que fut
enregistré par le Conseil Souverain de Roussillon, l’édit de février 1700. A
21 TOREILLES, Diffusion, p. 17. ; ‘
? Ces renseignements proviennent d’une enquête poursuivie avec
l’aide des instituteurs communaux. Mais c’est une minorité, parmi
les communes, qui conserve encore des délibérations municipales an-
térieures à l’époque Res ed et où on puisse fixer la mutation d’idiome, ce ;
"ONE Fe Me LE Rivesaltes, une délibération du 28 août 1700 est déjà en français, et les notaires renoncent au catalan à dater de 1704 ; à Céret, les délibérations sont en français en 1700, à a Prades au cours de 1701. À Arles-sur-Tech, les notaires
renoncent au catalan le 1° janvier 1701 ; à Salses, une déli-
4 bération du 13 juin 1701 est en français * ; ailleurs, quand & les collections sont incomplètes, on constate l’emploi du français, à Codelet en 1709, à Omsen 1718, à Vinça en 1730, à Argelès en 1733, à Rivesaltes en 1724 *. Il est probable que, sans les lacunes, on y constaterait l'adoption du français dès le début du X VITE: siècle. Pourtant quelques petites - communautés ne se rendent pas à l’ordre du roi. À St-Lau- 0... tens de Cerdans les délibérations sont encore en catalan en 1735 ; le français n’apparaît qu'après lacune en 1766; à Los = Masos (canton de Prades), le catalan persiste jusqu’au 8 août 1738, et à Molitg jusqu’au 19 juin 1747; à Nyer, on ER trouve le catalan dans les actes communaux jusqu’en 1754 PARA Hix un livre d'impôts du XVIIT s. est entièrement cata- Jan *. Malgré ces retards avérés, et malgré l'insuffisance irréparable de notre information, il semble bien que les secrétaires de mairie et les notaires ont été dociles aux ordres du souverain.
Les actes de l’état civil, aux mains des Curés, restent en ___ général écrits en catalan: à Estagel pourtant ils sont en 0 : francais avant 1700, et à Salses dès le 3 février 1703 : ce sont là des exceptions. Une déclaration du roi (9 avril 1736) qui é 2% Mais les archives de là commune possèdent une ordonnance du * viguier de Roussillon et Vallespir, de novembre 1701, en catalan.
. 2 À Estagel, un compte de 1710 est en catalan, le registre de délibérations (1724-1759) est en français.
25 La plupart des communes où j'ai fait enquête n'ont de registre de: délérations qu'à partir de la Révolution, telles, St-Estèvé (an VI), Bagés (1701), et plus souvent encore, à partir du XIX®° siè-
ecles ’
ne semble avoir été exécutée qu’à Argelès-sur-Mer (le re gistre de catholicité renonce au catalan le 31 décembre 1736), mit en branle le Conseil Souverain: il fut rappelé aux ecclésiastiques que l'emploi du français était obligatoire sous peine de 500 livres d'amende (10 juin 1738). La crainte d’une sanction pécuniaire paraît avoir été salutaire. À Perpignan, le curé de Saint-Jean obéit le 22 juillet, celui de St-Jacques, celui de la Réal, de même: celui de St-Mathieu avait déjà, | pour quelques actes, anticipé *. À Elne (28 juillet), à Baixas (juillet), à St-Estève (30 juillet), on obéit pareïllement. A Bompas, le curé inscrit mention de l’ordonnance et s’y conforme le 17 juillet’. À Molitg, le dernier acte catalan est du 13 août ; à Llupia, le 19 août, à St-Laurent de la Salanque le 25 août, à Prades et à Vinça, le 30 septembre, à Valmanya le 23 octobre, le catalan disparaît. Puis c’est à ‘Collioure (1738), à Olette en 1739. Rivesaltes présente une lacune entre 1727 (catalan) et 1745 (français), Thuir entre 1738 (catalan) et 1740 (français), Toreilles entre 1737 (catalan) et 1739 (français) . Nyer emploie le français après 1740, et Ille-sur-Tet à partir de la même année.
Il y a ici aussi des retards: à Oms, le premier acte français est du 26 mai 1741 ; à Palau, même année. Bages a une lacune entre 1739 catalan, et 1759“ français. À Prats de Mollo, le dernier acte catalan est du 30 mai 1743, le premier français du 3 juin *. Hix a encore du catalan en 1748, et Theza jusqu’au premier janvier 1749. Corsavy a un registre
Fe 26 TOREILLES, Diffusion, p. 18, note.
?7 Registre de l’état-civil de Bompas: « Par arret de la cour du 10 juin dernier, dont copie a été donnée au sieur Curé de Bompas ce 15 juillet 1738, tous registres de mariages, baptemes et sepultures seront ecrits à l’avenir en langue françoise sous les peine y contenues ». :
28 Pourtant on a un feuillet de 1747 en français.
2 Taulis écrit en catalan jusqu'au 7 avril 1744.
ee . de 1756 en catalan,le suivant (1765) est en français. A Osseja, M les actes ne subsistent que depuis 1740, ils sont en français, | mais le catalan est repris pour un temps de 1759 à 1764. Dans les communes, où ces registres ne dépassent pas le milieu du XVIII° siècle, ils sont en français ”, Ainsi plus
Re ou moins, et malgré une bonne volonté générale, le français ne s'implante pas sans créer un malaise. Intronisé comme langue officielle, ayant seul valeur légale et obligatoire, il ne parvient pas facilement à déposséder le parler local de l'emploi écrit. | En fait, il n’est pas exagéré de prétendre qu'il y a en Roussillon, pendant le XVIII: siècle,et jusqu'aux approches de la Révolution, deux langues écrites, simultanément. Voici, par exemple, -la ville de Thuir* dont les archives sont assez bien conservées pour nous fournir une idée exacte de l’usage. Les délibérations y sont en français (série BB) na, depuis 1701, mais 1l y a des pièces en catalan dans le re- Pa pistre 1719-1734; les registres de taxes perçues au nom du roi contiennent du catalan encore en 1775. Dans la compta- bilité communale, le catalan est plus usuel que le français jusqu’en 1742: le registre de 1743-1747 est le -prémier qui n’admet plus le catalan. Les registres du clavariat (série FF) sont en catalan jusqu’en 1700, mais il y a du catalan - encore en 1724 dans les dossiers de procédure ; dans les piè- __ ces ecclésiastiques, les registres de catholicité gardent le catalan jusqu’en 1738, les comptes des fondations et œuvres pies sont en catalan jusqu’en 1741, les registres suivants sont tantôt en catalan, tantôt en français: un registre de 1768-1779 est en catalan.
50 Les registres de l'état civ. ne commencent qu’en 1773 à Ordeilla Via; en 1793 à Ur; en l’an 2, à Saint-Laurent de Cerdans ; en 170$ à Caldejar; en 1798, au Boulou; ils sont en français.
81 Jpv. som. arch. com. de Thur (1895).
La persistance de l’ancien usage se révèle dans les archives religieuses conservées au département *”.
A Perpignan même, les Mémoires de la Collégiale de Saint-Jean, sorte de ee mixtes avec des actes et des comptes, comportent, jusqu’à la fin de l’année. 1742, plus de catalan que de français. Les actes reçus par le sécrétaire de cette communauté n’admettent le français que dans le registre 1705-1711, et le catalan persiste jusqu’à la fin du registre (1705-1723). Les Etats de propriétés sont en catalan jusqu’en 1786, les droits de la communauté jusqu’en 1782: le registre suivant de cette série (1784-85) admet le français, celui de 1789 est le premier d’où soit exclu le catalan. Les censaux qui renferment des reconnaissances ont du français à partir de 1700. Il y a cinq ou six registres de fondations pieuses pour le XVIII° siècle, et le catalan y est presque uniquement employé jusqu’en 1790. Le fonds de la Collégiale de Notre Dame possède des Listes d’échéances de rentes en catalan, jusqu’en 1712; une autre (1732-35) est en français. Un Llibre dels officis (1735) est en catalan et en français. Si les censaux et les comptes sont en français, une liève des biens communaux est en catalan jusqu’en 1788. A la paroisse Saint-Mathieu, les actes catalans se prolongent, mêlés au français jusqu’en 1730; dans les fondations pieuses, un registre de 1764 est en catalan pur, un de même 1774, dans les lièves de revenus. À la paroisse St-Jacques, | il y a des recueils d’actes et des censaux où le français se mêle au catalan à partir de 1700. Mais un cahier de fondations (1730-1747), un livre de comptes (1780-1782), un livre de trésorerie (1785-1790), un autre de 1700, sont en catalan.
La série G comporte un autre fonds très important, celui de l’évêché d’Elne. Les actes épiscopaux sont souvent en français avant 1700 (mandement du vicaire général (1683);
8 Jnv, som. arch. dép. Pyr. Orientales. Série G.
| 77 ; des abjurations de calvinistes se font en français aussi bien qu’en latin, ou qu’en catalan (1664-1685). Après 1700, le français semble généralisé * : les revenus de la mense (1718- 1769) sont en français. Mais en dehors des services géné- raux du diocèse, le catalan est plus tenace. Le livre des __ comptes du Chapitre est en catalan en 1708 ; un compte rela- tif à la mense (1721-24) de même; un livre de distributions quotidiennes (1769-1770) est mi-catalan, mi-français. Les
F comptes, — recettes et dépenses, — de la communauté ecclé- :. ee siastique, sont en catalan en 1770-71; les suivants sont en LES catalan et en français.
Les églises du Roussillon, du Conflent, de la Cerdagne, procèdent pareïllement : au Canet on a une liève de revenus de 1743, à Rivesaltes un livre d’anniversaires (1755-1762) en. catalan. Dans l’ensemble le français s’introduit parmi les liasses et les registres, à partir de 1700 ; mais côte à côte avec ee lui, le catalan se maintient dans les documents d’archives LS ne au milieu, et parfois jusqu’à la fin du XVII siècle. à
er RACE Eee archives privées donneraient lieu aux mêmes constatations : marquons s seulement que les curés continuent à em- Mr "pDIiOYer le catalan dans leurs papiers privés. Un livre de rai- | son du curé de Palau * (XVIII siècle) est en catalan; des notes de M. Iglesias ®, curé de Nyer, en 1754, sont en catalan, et de même une notice insérée par le curé de la paroisse # ‘Saint-Jean à Perpignan, dans son registre d’état civil (1750- 1752). Un ex-voto en catalan a été signalé à Planes éCane ton de Montlouis, ie l’année 174 En 1785 on trouve en- - % Pourtant on trouve à Evol, une ordonnance épiscopale dé 1737 en catalan. (Bull. Pyr. Or. 1005, P- 207).
- 34 TOREILLES, Revue hist. et arch. du Roussillon (1902).
42 ne Bull. soc. agr. etc., Pyr.-Orient. (1898, p. 230 sqqs.)- Le 2 Pi risg ie LR (1008, p. 511). — RONJAT. Votes sur l’enclise.
Pt
core une lettre d’un marchand d’ Olette ‘’ écrite en idiome local.
En résumé, la pénétration du français s’est accomplie encore par voie d'ordonnance et comme mesure administrative, mais ici changement n’équivaut pas à révolution. Si, en Provence, en Languedoc, en Gascogne, après 1540, les parlers locaux sont rapidement bannis de l'écriture, même des livres de raison et de la correspondance, en Roussillon, la langue officielle partage avec le catalan, le privilège d’être une langue écrite; au moment où finit l’ancien régime, on rédige encore, en dialecte, des actes et des registres. Et cette vitalité s explique par l'ignorance et l’inhabileté du public; elle s'explique aussi d’une autre façon: les circonstances, en 1700, pour le Roussillon, ne sont pas celles de nos grands domaines méridionaux en 1340 ; le conflit des langues n’a pas le même caractère: le français au sortir du Moyen-Age, a pour adversaire principal le latin, langue d'initiés, langue morte; les tendances particularistes, si elles existent, ne sont pas analysées en notions claires, et la langue n’en est pas considérée comme le symbole. En Roussillon, la conquête française était trop tardive pour que le sens national ne soit pas éveillé ; de plus, le latin, de bonne heure, était devenu d’emploi rare, éliminé par le catalan dans la pratique générale. Tout le XVITI* siècle écrit en catalan ; grâce à quoi, celui-ci bénéficie d’une possession d’état incontestée, et d’habitudes séculaires, et a survécu en conséquence aux ordonnances royales et à la pression administrative. Que l’on transpose par la pensée les faits historiques, et qu’on imagine le Roussillon définitivement acquis à la couronne, sous Louis XI *, comme il eût pu advenir:
37 Bull. Soc. agr. Pyr.-Orient. (1808, ibid., p. 230 sqqgs.).
#8 On sait que ce roi conquit et occupa” ; Roussillon; Boffile 1e Juge l’administra en son nom jusqu’en 14015 de pays fit retour à l’Aragon en 1494.
le passage du parler local au français, se fût opéré avec la même simplicité que dans les autres provinces méridionales, sous l'effet de l’ordonnance de 1539. Mais à la fin du XVII° siècle, l'assimilation d’un peuple par la langue, était une entreprise autrement malaisée que sous François I*.
Cela dit, et après avoir mis en lumière cette ee de deux langues écrites en Roussillon, il faut ne pas méconnaître les progrès du français : non seulement les municipalités les plus réfractaires après 1733, les derniers curés rétrogrades après 1760, l’abandonnent, mais encore dans les liasses et recueils, il s’élimine partiellement dans les années moyennes du XVITI* siècle (1740-1760). Dès, lors les générations nouvelles s’habituent davantage à l'écrire et paraissent le préférer. [1 serait arbitraire de fixer par des dates les relais de cette évolution: pourtant le premier tiers du XVIIF® siècle est caractérisé par une survivance inattendue de l’idiome ; le second, par l’extension du français, le dernier, par Île déclin graduel du catalan ; en 1700 le catalan s'écrit encore, mais le français tend à s’emplover universellement. Il a donc fallu plus de cent ans pour que l’édit royal développe toutes ses conséquences ‘”
La production littéraire est le signe de la vitalité linguistique : or du XVIT° siècle au XVII, il n’y à pas interruption. Les « Goigs »- sont toujours l’objet’ de la faveur publi- que, ils sont réimprimés en 1748, 1749, 1750, 1758, 1773, 1718, 1780, 1787, 1785, 1786 ”. On arrange en tragédies les
% Faut-il ajouter que de ce double instrument d'expression, naquit cette Contamination qui se manifeste ailleurs au XVI® siècle. On
relève, dans les archives, tous les spécimens gradués de langue corrompue ge “ont du Catalan pur au français pur.
Fa Voir VipAr, Pibliogr. roussil., et voir aussi COMENT, L'/mbrimerie à Perpignan. (Bull. soc. agric. scient. et litt. des Pyrénées- Orientales, 1908, p. 239 et sqqs. ). Tout ce qui suit est emprunté aux catalogues procurés Per ces érudits.