‹ L'intuition bergsonienneChapitre 5 sur 80 · Matière et mémoire, chap. u · texte numérisé non relu

Matière et mémoire, chap. u

qui immobilise scientifiquement la pensée, et la connaissance pure, qui saisit intuitivement, et comme esthétiquement, la réalité dans son devenir ; et que l'accent doive être mis sur la connaissance pure, cela résulte de la formulation même de cette série d'antithèses1. — D'où il suit enfin que ce système d'oppositions et de préférences devra s'achever par une opposition et une accentuation compréhensives et qui permettront de les formuler toutes d'un seul coup ; à la science, spatiale, matérialiste, déterminante, symbolique, instrument social d'action et qui « tourne autour des choses », s'opposera la métaphysique, connaissance intutitive et spirituelle de la vie, appréhension plus individuelle que sociale de la durée créatrice et libre, et qui, étrangère aux symboles, « s'installe dans les choses « ou plutôt dans le devenir absolu2 ; toutes les accentuations qui précèdent aboutissent donc à celle de la métaplijsique intuitive3, et cette suprême antithèse n'est que la reprise, sur le plan général de la spéculation, de l'antithèse entre la science et Fart4, de l'opposition primordiale entre la quantité et la qualité.

Ayant déterminé de la sorte la dialectique des an-

i. Introduction à la métaphysique. — Évolution créatrice, chap. iv.

2. Introduction à la métaphysique. — Evolution créatrice, chdup. m.

3. Introduction à la métaphysique. — L'intuition philosophique.

4- Evolution créatrice, chap. n. — Cf. Vinterview du Paris- Journal citée plus haut : « La philosophie, telle que je la conçois, se rapproche davantage de l'art que de la science La science ne

tithèses et des accentuations qui apparaît comme inhérente au bergsonisme, nous avons à reprendre chacun des moments de cette dialectique, afin de mettre en leur jour les crises immanentes à cette pensée, les contradictions qui surgissent en elle par l'effort même de son développement, l'élan inspirateur qui travaille génialement à surmonter les crises et à réduire les contradictions, les résistances qu'opposent à ce labeur de réduction les termes adverses. Ainsi aurons-nous, en vue de notre enquête, construit systématiquement la doctrine, et pourrons-nous enfin juger et de la valeur de la systématisation et de l'ingénuité du système1.

donne du réel qu'un tableau incomplet ou plutôt fragmentaire ; elle ne le saisit qu'au moyen de symboles forcément artificiels. L'art et la philosophie se rejoignent, au contraire, dans l'intuition qui est leur base commune. Je dirai même : La philosophie est un genre dont les différents arts sont les espèces. »

i. Cette construction systématique de la doctrine, cette détermination de la dialectique bergsonienne, tout cet appareil semble peu en harmonie avec la « fluidité » de cette pensée intuitive plutôt que conceptuelle. Et c'est bien notre avis, en effet, qu'une telle déduction, si nous prétendions par elle reproduire et la physionomie fidèle et l'inspiration vivante du bergsonisme, et tuerait cette inspiration et trahirait cette physionomie. Aussi bien la construction essayée par nous, et que nous allons tenter encore de consolider dans les pages suivantes, n'a-t-elle à nos yeux que la valeur symbolique d'une épreuve. Nous voudrions éprouver le bergsonisme en lui substituant l'image quasi-conceptuelle que s'en forment ses adversaires, tout en assurant à ce portrait qui le défigure une apparente fidélité et à cette traduction conceptuelle qui le « dévitalise » une apparence de vitalité quasi-intuitive.

C'est bien l'opposition entre la qualité et la quantité qui est au principe de toutes les autres. Et n'est-ce point une vision de la conscience immédiate en son originale exclusion de toute grandeur qui constitua, dès le début, l'originalité de la thèse bergsonienne ? Que l'intensité apparente des états moyens de l'âme s'explique par la représentation des mouvements qui les prolongent ou des causes objectives et mesurables qui les occasionnent, que l'intensité sensible des états violents et superficiels se ramène à la multiplicité confuse des nouveaux états qui les escortent solidairement, que l'intensité affective des états profonds révèle une orientation sentimentale etune coloration d'ensemble, c'est donc que, sur ces plans divers, la quantité définit toujours l'apparence et traduit le dehors, tandis que la vie réelle de la conscience se définit toujours comme indépendante de toute mesure et comme purement qualitative1. Et si l'attribution à la vie consciente d'une multiplicité d'états donne prise aux objections, puisque dès lors, sous forme de nombre, la quantité que l'on pensait bannir se réintroduit dans la conscience à titre de donnée, un effort dialectique nouveau, engendré par le précédent, bannira

i. Essai..., chap. i.

décidément de la conscience, par un appel à l'immédiate intuition des données ingénues, cette forme nouvelle de la grandeur1. Entre la multiplicité numérique, laquelle est quantité, en effet, et comporte la distinction, d'ailleurs arbitraire, des termes qu'elle met en œuvre, et la multiplicité mélodique, laquelle, au lieu d'une extériorité de termes, comporte une intime fusion de nuances et relève ainsi de la qualité pure, la différence est radicale. Et, par un raffinement nécessaire de cette dialectique intuitive, les termes que distingue la multiplicité numérique seront tous rigoureusement homogènes, impuissants dès lors à rendre compte d'une intensité concrète et nuancée, tandis que les nuances dont l'indistincte continuité définit la multiplicité mélodique réaliseront, au contraire, par leur transformation infinitésimale, l'hétérogénéité vivante et l'expérience progressive d'une intensité concrète2. Si l'on veut donc une exacte représentation la vie intérieure, ce n'est pas au jeu numérique des concepts et à la multiplicité quantitative des aspects qu'il la faudra demander : seules, les images, par où se révèle le courant fluide des nuances mobiles et la mémoire vivante en elles des nuances déjà vécues, seront aptes àsym-

i. Essai..., chap. n. — Sur cette dialectique apparente attribuée à Y Essai... par les adversaires du bergsonisme, cf. en particulier : L'indeterminismo nella filosofla francese de M. A. Levi et l'ouvrage récent de M. Fouillée sur La pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes.

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