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CHAPITRE III

L'UNITË RADICALE DU DEVENIR

L'intuition qui, nous révélant et constituant en nous notre liberté, nous révèle par là, tendue en elle-même et nous tendant nous-mêmes, l'impulsion créatrice, nous montre, vraiment contractée par notre acte sur elle et durant selon notre mode de durée, la matière qui, étirée en soi, échappait à notre durée et s'opposait à notre acte ; et elle nous montre parla, contractée d'abord par l'acte créateur et rythmée par lui selon tous les modes de durée, cette matière qui, primitivement éparse, échappait à toute durée et s'opposait, inerte, à toute action. Se libérant donc par cette information rythmique de la matière qui leur résiste, notre vie, qui est ainsi notre création, et la vie, qui est la création, se distinguent, libres, de la matière qui, s'opposant à toute création libre, est pure nécessité. Mais qu'une intuition qui se dilate elle-même de la sorte

pour saisir dans notre vouloir l'impulsion originaire et dans notre durée toutes les durées, aille jusqu'au terme de l'eirort qui la dilate : elle saisira donc, comme étirée en soi, une contraction de mobilité infiniment lente, et, comme éparse infiniment, une durée infiniment absente d'elle-même par l'instantanéité de la mémoire qui la constitue ; mais elle saisira donc, dans une résistance quasi-entière à toute création, une création infinitésimale, et, dans une nécessité presque intégrale, une infinitésimale contingence. Et c'est dans la perception pure — non point simplement concept-limite de la perception consciente graduellement détendue, mais située comme aux rives de l'expérience réelle, ou plutôt réalisable dans la vision pure de l'artiste — que, se posant à même sur la pure matière, l'esprit libre et intuitif touchera la contingence naissante au C(L'ur de la nécessité. Car c'est bien dans la perception pure intuitive que la conscience, étirant par degrés en elle la qualité qui ramassait le changement, sent Huer et comme s'amincir à travers soi l'eilort qui, se coulant en elle, y concentrait, fluide encore, le changement ingénu sous forme changeante d histoire qualitative ; et c'est donc dans la perception pure intuitive que, neutralisée elle-même graduellement, elle sent l'eilort qui l'anime se détendre en elle par deorés et coïncider enfin avec la tension naissante de la matière '.

I. Il pourrait sembler que notre iuterprétallon du bergsonlsme

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Et cette radicale contingence de l'être qui semble à peine un devenir — si stable en apparence qu'on l'eût opposé, quantité immuable et hors du temps, à la durée qualitative de la conscience qui devient — implique, dès lors, pour l'être tout entier en devenir et de qui la tension va croissant par degrés et croissant aussi la contingence, une évolution radicale. Que nulle matière, iût-elle pulvérisée et chaotique, ne se trouve au principe de cette évolution sincère, car de cette image matérielle encore l'évolution créatrice doit assurer radicalement la naissance. Que nulle intelligence, même virtuelle et enveloppée, ne se trouve à la racine de cette création évolutive, car de cette intelligence, évoluée ellemême, une évolution sincère doit expliquer radicalement la rrenèse. Et toujours l'intuition nous révèle, et pour l'intelligence naissante et pour la matière engendrée, l'indéniable et solidaire génération, puisqu'elle nous fait saisir, dans la perception pure, la coïncidence inagissante de l'esprit détendu avec

soit en désaccord ici avec la lettre du bergsonisme, puisque l'Essai sur les données immédiates prouve précisément la liberté et le devenir de l'esprit par la nécessité et l'immulablllté de la matière spatiale. Mais si, dans Matière et mémoire, la contin|rence et le cbangement de la matière sont tenus pour pratiquement négligeables, ils sont affirmés comme naissants ; et l'inronscience de la matière n'est plus qu'une conscience neutralisée. Dans la discussion h la Société de philosophie sur le parallélisme psycho-physifjue, la perception pure est envisagée comme une expérience possible; et, dans Le rire, la vision de l'artiste semble réaliser cette expérience. Cf. aussi VEvolution créatrice et les conférences d'Oxfonl sur \n perception du changement.

la matière, et, dans la perception consciente, la coïncidence efficace de la matière tendue avec la mémoire intelligente, nous faisant donc vivre par là, dans la durée au rythme divers, le vouloir radical dont l'eflort en devenir engendre et le devenir lâche et déterminé de la matière et le devenir contracté et libérateur de l'intelligence.

Mais d'une radicale contingence et d'une évolution radicale peut-il ôtre question vraiment, si à l'effort et à l'esprit la matière, dès le principe, vraiment s'oppose? Et vainement Ton saisirait, en une double coïncidence, inactive ou agissante, ou la matière en sa tension minime ou l'intelligence en sa minime détente, si précisément cette minime tension était comme retenue par une immanente résistance et cette détente minime comme provoquée par cette même résistance foncière. De telle sorte que le même obstacle, de part et d'autre, à une semblable génération opposerait une résistance semblable, et que, dans l'intelligence retenue ou dans la matière exaltée, un même principe négatif serait inhérent, le principe matériel lui-même qui, ingénérable et nécessaire, pourrait se définir dès lors parla résistance de principe à l'effort créateur.

Et c'est bien là, en effet, l'origine de toute répugnance à l'idée positive d'une évolution radicale, par quoi l'être même se définirait. Néant affirmé comme antérieur à l'être qui devient, ou néant nié comme vaincu avant d'être par l'être qui ne devient pas, c'est le néant, étranger à l'intuition, que logique-

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ment l'on pose comme supérieur en droit à l'être qui devient et que l'intuition saisit en son devenir. Mais d'une telle répugnance à l'intuition n'est-ce pas l'intuition elle-même qui triomphera, si la logique du néant se trouve réduite, soit imaginative soit intellectuelle, à l'illusoire généralisation circulaire, en la conscience qui change, d'absences successives par lesquelles une attente successive se trouve successivement déçue ? Nulle nécessité logique, dès lors, de poser, pour faire évanouir cette négation menaçante, un être logique et immuable, étranger au néant, dont l'identité même constituerait la propre affirmation, dont le devenir mobile serait l'expression inépuisable, dont la science, logiquement réelle, contiendrait, ramassée en soi et d'un seul coup mais inaccessible, toute la science, accessible mais éparse et indéfinie, de la mobilité qui devient sans être, sur le néant conquise^

Si donc par l'intuition le néant, périlleux au devenir réel, est vraiment aboli, c'est qu'à l'intuition même, mobile par essence, l'être, en son devenir, est vraiment donné. Et si la réalité qui devient n'est point une incessante reprise sur le néant d'un être

I. On reconnaît, dans ce raccourci, les indications formulées f>ar M. Bergson de façon admirable au quatrième chapitre de son Évolution créatrice, au sujet de la double histoire solidaire et de la métaphysique et de la science. On y retrouve, plus particulièrement, la caract«'risation qu'il détermine, en cette histoire, de la métaphysique aristotélicienne, fidèle à l'immobilité du point de vue antique, et de la métaphysique cartésienne, infidèle à la mobilité foncière du point de vue moderne.

oncièrement immuable, c'est que l'être réel se définit par l'indivision pro^çressive d'une mobilité continue. Le réel progrès de l'être en devenir est bien

une création incessante, qui rend illusoire l'acte immobile et à soi-même toujours identique d'une création continuée. Loin de se résoudre en une conquête négative sur la durée changeante, l'être s'alFirme comme positive conquête de la durée qui progresse; et de l'être, en son tout qui s'accroît réellement, c'est donc bien, non l'immobilité logique primordiale, mais l'évolution radicale et sans terme ni but, qui donne la notion vraie, et, dans cette évolution absolue, la radicale et progressive contingence*.

Cet être mobile, que l'intuition saisit, est donné dans la conscience ; et, puisqu'il s'agit de l'être global, c'est donc que le devenir est, radicalement envisagé, une conscience globale qui progresse en un rythme divers. Et puisque celte conscience universelle diversement rvthmée est une création incessanté et radicale, c'est donc que le devenir, globalement envisagé, est une réalisation spirituelle. Mais la conscience, réfugiée en son intérieure mélodie, n'obtient-elle pas l'intuition de sa mobilité énergique et de sa pure liberté, alors qu'elle s'abstrait vigoureusement des inerties et des identités spatiales ? Si donc le devenir universel est lui-même une conscience qui évolue et qui crée, l'intuition pure de cette évolution créatrice n'impliquera-t-ellc pas une abstraction vi-

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