LE MIRACLE DE NOTRE-DAME
C'EST un matin de la mi-septembre. Le ciel, où monte à peine une lumière blanchâtre, indécise, est encore brouillé. Il fait humide et froid. Six heures sonnent à l'horloge des Docks.
De toutes les rues convergentes, des escouades d'ouvriers débouchent sur la place de la Joliette, Il en arrive par douzaines, par centaines, il en descend des tramways et des corricolos. Il en vient surtout de la rue de Forbin, la grande voie qui relie le Port au faubourg populeux de la Belle-de- Mai. On dirait des régiments en marche vers ce quadrilatère de la Joliette, aussi spacieux qu'un champ de manœuvres. Le flot grossit sans cesse : ils vont muets, renfrognés, l'allure rapide, avec un air de dormeurs mal éveillés ; et, sur les fronts baissés de tous ces hommes, nul autre souci n'est visible que celui de se réchauffer un peu en accélérant leur course, car la froidure matinale transperse les minces cotonnades des blouses et des bourgerons.
Quelques bandes continuent vers les môles. Ceux-ci, — les plus nombreux, — s'arrêtent dans les estaminets et dans les bars, où Ton s'écrase autour des zincs. Par-dessus les têtes, des bras se tendent pour cueillir au passage les champoreaux fumants. Débordés par l'impatience des clients, les limonadiers s'évertuent à remplir les verres. Des injures grossières pleuvent sur les serveurs, adolescents imberbes, aux visages de filles, qui ne répondent pas, ayant l'habitude. Impassibles, ils assistent à la ruée brutale... Les hommes boivent leur café d'un trait, et ils ressortent aussitôt, en s'essuyant la bouche avec le revers de la main.
Dehors le défilé continue sans interruption : ouvriers des docks et des quais, tonneliers, brouetteurs, ensacheurs, portefaix ! Les portefaix s'avancent d'un pas lourd, la mine importante : véritables aristocrates, ils représentent la plus ancienne corporation du port, et l'on sent, rien qu'à la bravoure de leur dégaine, qu'ils ont conscience d'incarner en eux la force et la richesse de la cité. Les abonnés, — qui sont employés régulièrement chez le même patron, comme des fonctionnaires ou des commis de bureaux, gens sûrs du lendemain, appuyés sur de gros salaires, — éclipsent tous les autres par la correction presque bourgeoise de leur tenue. Coiffés de chapeaux melons, avec leurs vestes de cheviote, leurs chemises de flanelle à col officier, ils se carrent dans des pantalons de toile bleue élégamment coupés, et, d'un mouve-
ment leste, ils rassujct lisent, sons lenrs condes, la biasse qui contient leurs vêtements de travail et qui pend à leur épaule, j)ar une mince ficelle, comme une musette de soldat. Auprès d'eux, les charbonniers paraissent un troupeau de misérables, sous leurs chemises toutes mâchurées, leurs pantalons en loques et devenus incolores. Ils passent, le visage encrassé d'une poussière indélébile, en roulant de gros yeux, qui s'alanguisscnt, comme ceux des Mauresques, entre les paupières bordées de noir.
La mêlée des costumes et des couleurs s'épanouit sur le pavé. Ce sont les complets de velours des maçons et des terrassiers, occupés à la réfection des brise-lames, au creusement des nouveaux bassins ; puis les cottes bleues des mécaniciens et des forgerons, qui battent le fer dans leis ateliers des compagnies maritimes, qui dirigent les machines, les monte-charges et les locomotives ; puis les vareuses, les casquettes galonnées des gens d'équipages ! Déjà, les petits patrons-charretiers ou camionneurs ont aligné leurs véhicules sur le terreplein, et, la cigarette aux lèvres, assis à l'arrière de leurs chariots, ils attendent placidement les commandes. Presque tous ont la trogne rouge, la couenne épaisse, l'insolence qui sied à des gaillards bien nourris et fiers de leurs muscles.
Ce matin-là, à cause du brouillard glacial, les malingreux assiégeaient en plus grand nombre les tables à tréteaux dressées au milieu du terre-plein.
Des vieilles femmes, en bonnet provençal, ydébitaient pour deux sous des bols de café au lait avec des morceaux de pain. Emmanuel, son bol à la main, se garait des bourrades. Les traits tirés, encore tout pâle de son long séjour à l'Hôpital» d'où il n'était sorti que depuis une semaine, il avait une apparence de convalescent, qui n'était guère faite pour décider les embaucheurs.
Tout en trempant son pain dans la mixture douteuse, il songeait avec angoisse qu'il ne lui restait plus que quatre francs sur les dix prêtés par son ancienne logeuse, une herboriste de la rue du Petit- Puits, qui l'avait pris en affection. S'il ne trouvait pas de travail aujourd'hui, il faudrait jeûner les jours suivants, ou avouer encore sa détresse à sa propriétaire. Lui qui n'avait jamais manqué d'argent, il s'effrayait de l'indigence en perspective, il en éprouvait une honte, une humiliation plus pénible que toutes ses souffrances récentes. Il avait faim surtout, une faim insatiable, aiguillonnée encore par le besoin tout instinctif de réparer ses forces. Et pour un grand corps comme le sien, la nourriture, même en temps ordinaire, n'était jamais assez abondante ! D'un œil d'envie, il contemplait les tomates et les piments frits, les poissons et les beignets qui s'empilaient, sur des assiettes, dans les boutiques en plein vent des marchands de comestibles. Des hommes en emportaient pour le repas de midi. Tout près de lui, une Auvergnate, armée d'une écumoire, remuait dans
un poêlon de, jHUits choux de. l^nixtîllcs, dont rôdeur affriolante torturait son estomac.
Soudain un remous se produisit, en face, sur 1(^ trottoir (]ui longe les bureaux de; Docks : c'était rembaucliagc qui conini(;nçait ! Emmanuel y courut, se confondit dans la cohue vague qui j)i6tinait l'asphalte.
Des commis enveloppés de cache-poussière en grosse toile grise traversèrent rapidement la foule de journaliers. Sans rien dire, d'un mouvement bref de la main, ils désignaient les hommes qu'ils avaient choisis. A ceux qu'ils connaissaient depuis longtemps, ils se contentaient d'adresser un clignement de paupières. Sans une parole non plus, les élus filaient immédiatement vers les chantiers, suivis par les regards jaloux des autres. Un silence morne pesait sur ce rassemblement d'êtres agités pourtant des plus violentes émotions. Emmanuel épiait le geste d'un contremaître qui le protégeait, et, afin d'être remarqué de lui, il leva son bras. Le personnage secoua la tête, en fermant les yeux, puis s' étant rapproché de Touvrier, il prononça à voix basse :
— Non! pas aujourd'hui!... Demain, sûr! Je te prends !...
Il était passé. Un jeune homme roux, voisin d'Emmanuel, qui avait levé son bras aussi, n'obtint même pas de réponse.
Maintenant, c'était fini ! Précédés de leurs équipes, les commis s'en allaient, dans l'envol des
cache-poussière, tandis que les évincés se dispersaient tristement aux quatre coins de la place. En moins de dix minutes, le trottoir, si grouillant tout à l'heure, était devenu presque désert.
Emmanuel resta seul avec le jeune homme roux, qu'il rencontrait là chaque matin. Après un instant d'hésitation, ils se décidèrent à lier conversation, attirés l'un vers l'autre par une mutuelle curiosité.
— Venez plutôt boire une goutte de rhum avec moi !... — proposa l'inconnu, — ça vous réchauffera ; vous avez l'air souffrant !...
Comme Emmanuel, subitement méfiant, déclinait l'offre :
— Ne craignez rien ! — dit l'autre, — j'ai encore de l'argent sur moi !...
Et il l'entraîna dans un bar qui était le plus magnifiquement décoré de toute la Joliette.
Ils s'assirent auprès d'une demi-douzaine d'individus à mine équivoque, — épaves, comme eux, de l'embauchage, — qui s'étaient attablés autour d'un tapis vert et qui s'absorbaient déjà dans une partie de jacquet.
Emmanuel observait son compagnon, et plus il le dévisageait, plus il se sentait timide devant lui. Sûrement, ce garçon, en dépit de sa carrure robuste, n'était pas un véritable ouvrier ! Ses mains étaient trop blanches ! Son langage et le son même de sa voix avaient quelque chose de trop distingué. Enfin, ce complet de velours marron, à
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grosses côtes, cette cravate à pois blancs nouée sur une chemiso de pilou, ce large feutre et surtout ces longs cheveux, cette barbe en j)()inte, cette tête (le Christ, tout cela annonçait |:)hit6l un « artiste », (ju'un portefaix...
Par crainte de se coin[)romettre ou de lâcher quelque sottise, Emmanuel n'osait pas trop parler.
— Est-ce que vous êtes malade ? — lui demanda le jeune homme qui s'étonnait de son silence.
— Moi! non !... Seulement, je sors de THôtel- Dieu !...
Pressé de questions, il finit par conter son aventure : la traîtrise dont il avait été victime, sa chute du haut de la terrasse de l'usine !... Outre les contusions et une blessure au crâne, il y avait gagné une fièvre cérébrale qui Tavait tenu plus de six semaines au lit...
A mesure qu'il précisait son récit, l'autre manifestait une indignation violente. Il prononça avec emportement :
— Et voilà où ils en sont !... Ah !... il en faudra du temps pour donner, à certains d'entre nous^ une âme de civilisés !...
Puis, tout à coup, le verbe haut, le ton autoritaire :
— Vous l'avez fait mettre dedans, au moins, cet ignoble bandit ?...
Emmanuel répondit simplement :
— Non ! Je n'ai pas voulu dire son nom !... Je ne le dirai jamais !...
— Pourquoi ?...
— Parce que...
Les yeux du grand garçon se voilèrent un instant, puis il ajouta, comme pour lui-même :
— C'est mieux comme ça !...
Et, aussitôt, il se mit à rire, d'un rire forcé :
— Figurez-vous ! à l'hôpital, ils m'ont tourmenté pour savoir celui qui m'avait fait le coup- Mais je n'ai pas desserré les dents, ni devant le docteur, ni devant le commissaire?... Alors, savezvous, ils m'ont pris pour un nervi ? Et j'ai entendu un interne qui disait à l'infirmière : « Il a raison ! s'il dénonçait quelqu'un de sa bande, les autres ne le rateraient pas à la sortie ! » Oui ! Ils m'ont pris pour un nervi ! Ah ! elle est bien bonne cellelà !...
A présent, il riait de tout cœur, s 'égayant de la méprise de l'interne. Il y avait une telle candeur dans ses yeux gris, une candeur puérile qui contrastait si drôlement avec la massivité de ses membres et l'expression farouche de sa figure, que le jeune homme, de plus en plus surpris, le considérait, en feignant l'intérêt passionné d'un peintre devant un beau modèle :
— Vous me plaisez ! — s'exclama-t-il soudain, — comment vous appelez- vous ?
Emmanuel ayant dit son nom, il déclara, à son tour, avec une intonation légèrement prétentieuse :
— Moi, je m'appelle Elie Jaubert !... Mon père est recteur d'académie !...
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— Ali ! il est (lirecUnir ! r('f)ril i'jiiinaniicl i^Mioranl totalement de quel |)ers()nnaf^'e il s'a.qissait, — je l'iiurais deviiu'* !... En vous voyant, je m'étais bien pense que vous n'étiez pas quelqu'un de nous autres !
Dédaignant de relever l'erreur du naïf garçon, Elie Jaubert poursuivit négligemment :
— Je ne m'accordais pas avec mon père, qui est un imbécile ! Finalement, j'ai envoyé promener la famille !... Et, comme je suis anarchiste...
— Moi aussi, je suis anarchiste ! — jeta Emmanuel, à tout hasard.
— Comme je suis anarchiste, — insistait le rejeton universitaire, — j'ai voulu descendre dans la foule des prolétaires, vivre de leur vie, afin do pouvoir parler de l'ouvrier en connaissance do cause. Vous comprenez ? Je ne veux pas continuer la plaisanterie d'un tas de fumistes qui déclament à tort et à travers sur des choses qu'ils ne connaissent que par les livres !...
Emmanuel écoutait, vaguement ahuri. L'autre s'échauffait, et, avec la belle intrépidité de l'adolescent qui ne doute de rien, le ton dogmatique de l'étudiant bourré de phrases et de formules, il proclama :
— Oui, camarade. Je veux être souffleté par toutes les réalités, même les plus répugnantes ! Je veux faire l'apprentissage de toutes les misères, même les plus effroyables ! Je ne veux plus rien avoir de commun avec les gens de ma classe !..,
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Tenez : hier encore, j'ai refusé un mandat que ma mère m'envoyait en cachette!... D'ailleurs, j'aide quoi !...
Il tapa sur la poche de son pantalon. Emmanuel, attendri d'un tel héroïsme, concevait du respect et presque de la reconnaissance pour ce fils de la bourgeoisie qui daignait partager le labeur du peuple. Cependant son gros bon sens s'offusquait un peu de cette fantaisie humanitaire :
— Savoir, — dit-il en hochant la tête, — si vous pourrez tenir le coup ! La bonne volonté ne suffit pas toujours !...
L'autre se rebiffa, étala fièrement la largeur de son torse :
— ■ Est-ce que vous ne me jugez pas assez fort.^... Je suis bien aussi fort que cet avorton, qui est là en train de jouer au jacquet...
Il montrait à la table voisine un petit homme blême et chétif, dont le squelette pointait sous une courte blouse coulissée à la taille.
Emmanuel opinait sagement :
— Je ne dis pas non ! Je ne dis pas non !... Mais la force non plus ne suffit pas ! Il y a aussi l'adresse, l'habitude ! Ce n'est pas le premier venu, même s'il est bâti comme un taureau, qui peut se mettre à la besogne de portefaix du jour au lendemain !... Ainsi, moi qui vous parle, je suis un gaillard, n'estce pas ?... Eh bien ? je sens que je ne suis plus à la coule, parce que voilà longtemps que je ne travaille pas sur les quais !... Qu'est-ce que vous voulez, il
y a (les trucs (ju'il t;uil ;i|)j)r(Mi(lr(r à 1:l loiif^ueot (jiii se perdent \'i(e !...
— Alors, vous m'aj)j)ren(lrez, camarade ! — répliqua le jeune lioinnie qui s'()l)stinait, — vous me donnerez des leçons !... Je pourrai peut-être vous en donner d'autres, en échange !
— C'est sérieux ?...
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux !
Emmanuel réfléchit : il n'était pas plus de sept heures ! Peut-être pourrait-on trouver encore à s'embaucher sur un chantier ! Presque toujours, des places étaient libres à l'improviste, par suite d'un accident ou d'une contestation !
Il engagea son compagnon à faire avec lui le tour des môles.
— En route, camarade î — dit-il en se levant, — moi j'ai envie de gagner ma journée !...
— Moi aussi ! — dit le fils du recteur, avec un superbe accent de conviction junévile.
Elie Jaubert, après avoir payé les consommations, rejoignit l'ouvrier sur le trottoir. Il traînait lourdement ses semelles, et il arrondissait son dos sous sa veste de gros velours, croyant indispensable de paraître aussi brute que possible !...
ILS commencèrent par rôder sur les quais de la Juliette, aux abords des transatlantiques et des pontons d'embarquement. Ils avançaient péniblement, avec lenteur, arrêtés sans cesse par les barrières volantes qui protègent des amoncellements de colis : couffins et corbeilles contenant les primeurs d'Algérie et de Tunisie, caisses de savon, tonneaux d'huile et de vin, sacs de blé dur et de semoule, sacs de phosphates et d'engrais chimiques, seaux de margarine déposés par terre comme de grandes jattes en bois blanc. Au milieu de la chaussée, les roues entravées et la flèche en bandoulière, une diligence de Toulouse, peinte en rouge et jaune, toute resplendissante sous le vernis de ses couleurs fraîches, attendait de traverser la mer, pour s'en aller à Gafsa transporter les Bédouins et les Juifs, les colons de Malte et de Sicile. Et la cohue des attelages était déjà très dense. Des collisions entre les chariots et les tramways interrompaient continuellement la circulation. Une locomotive, patinant sur les rails, tamponnait tout à coup des files de wagons, et un grondement sourd, entrecoupé d'un cliquetis de chaînes, se
propageait d'un bout à l'autre du (juai. Kniinanuel, avec l'aisance de l'habitude, se glissait entre les lourds véhicules et les tas de. marchandises. Son compagnon, qui trébuiiiait maladroitement flans les colis, le suivait tant bien que mal, au risque de se faire défoncer les côtes par la mécanique des camions. Ils interrogeaient les hommes occupés à rouler, à empiler, à charger des masses pesantes. Ceux-ci, sans se déranger de leur tâche, les rabrouaient d'un ton rogue, ou ne daignaient même pas leur répondre : c'étaient les portefaix attitrés des Compagnies, gens considérables qui ne pouvaient avoir que du dédain pour ces deux vagabonds, d'ailleurs inconnus î Elie Jaubert s'indignait de ce manque de solidarité, mais Emmanuel ne s'émouvait point et passait outre. Partout, les places étaient prises.
— Descendons jusqu'à Saint-Jean ! — dit philosophiquement Emmanuel, — il y aura peut-être par là une balancelle de planches à décharger !...
Ils continuèrent leur route, en longeant les proues des navires amarrés. Du haut du bastingage, des chauffeurs annamites ou chinois les dévisageaient avec insolence. Vêtus de pantalons et de bourgerons bleus, comme les Occidentaux, le chignon dissimulé sous une casquette de cuir, les gaillards fumaient de courtes pipes en racine de bruyère: il y avait un si clair mépris dans leurs petits yeux bridés et féroces, qu'Emmanuel, dont la mauvaise humeur montait, s'emporta contre eux :
— Regardez-moi ces sauvages !... Ça vient couper les bras à l'Européen !
Le fils du recteur, qui ne comprenait rien aux sentiments hostiles de son camarade, s'attardait à considérer les visages simiesques des Asiatiques, Sentant ses poches garnies, il n'avait pas les mêmes raisons qu'Emmanuel de tant se presser. Il ne voyait pas non plus les choses de la même manière. Au fond, il n'arrivait point à prendre au sérieux le spectacle si positif et si brutal qui l'entourait et qui, à ses yeux, n'était que du décor. Pour le manœuvre, cela signifiait du labeur, de la fatigue musculaire, des coups à éviter, de l'argent à gagner. Pour l'intellectuel, ce n'était guère qu'un arrangement de lignes pittoresques et un papillotement de couleurs.
Chemin faisant, il écoutait les remarques de l'ouvrier, et, peu à peu, il s'étonnait de ne plus apercevoir les objets sous le même angle. Les paroles d'Emmanuel lui révélaient des détails qui lui avaient échappé, ou qui changeaient d'aspect, en réclamant maintenant tout son effort et en intéressant son être tout entier. Parfois aussi, des comparaisons inattendues éclataient dans les phrases ternes et grises de l'illettré et, à la lueur brusque des analogies et des métaphores populaires, les bêtes, les gens qui passaient se mettaient à vivre d'une vie plus profonde. C'était toute une réalité obscure, tout un ensemble de signes indéchiffrés jusque-là, toute une langue nouvelle qui
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pénétrait dans son es|)ril. Il lui scnihlait qu'un voile se déchirait devant son regard, découvrant un monde qui soniineillait encore dans les replis de sa consciences Pourtant, il en é|)rouvait un secret dépit et comme la lionte d'une humiliation : il y avait donc des choses que cet ignorant, ce rustre aux yeux de bœuf voyait et jugeait mieux que lui !..
Les deux jeunes gens étaient parvenus au tournant de la Joliette et du Vieux-Port. Pas une halancelle ne s'apercevait dans l'étroit canal qui relie les deux bassins. Rien que des barques de pèche et des chalands à l'abandon ! Emmanuel secoua la tête mélancoliquement :
— Ce n'est pas la peine d'aller plus loin ! Remontons jusqu'à la place d'Afrique et jusqu'au quai des Anglais !... Justement, je connais par là un charbonnier !...
Ils retournèrent sur leurs pas. Et ce fut, indéfiniment, sans but, sans espoir, la lamentable promenade de rouvrier en quête de travail. Emmanuel était morne, mais Jaubert, qui désirait s'instruire, trouvait un certain plaisir de curiosité à errer ainsi de chantier en chantier.
Sur le trottoir qui borde le terre-plein de la cathédrale, ils se garaient des camions, des tramways et des trains de marchandises. Les abords des entrepôts qui se creusent sous les voûtes des terre-pleins étaient encombrés de véhicules, de caisse^ et de tonneaux, de commis affairés. Des charretiers roulaient des futailles vers les
chais ; les tonneliers tapaient à coups de marteaux sur les cercles des foudres. Cela sentait la vinaille et l'alcool, et, parfois, une odeur sucrée de vin d'Alicante, capiteuse et suave comme un bouquet de jasmins. Mais tout se fondait dans les exhalaisons plus âpres des bâches goudronnées, des sacs de caroubes, des graines fermicntées, des peaux et des colles fortes. Le fumet animal des crottins épars cinglait les narines comme un claquement de fouet :
— Ah ! ça sent bon le travail ! — grogna Emmanuel, — c'est un peu fort tout de même qu'il n'3/ en ait pas pour nous, quand il y en a pour les autres !...
Jaubert répondit, avec un sourire de protection*
— Ne craignez rien, camarade 1 Nous ne mourrons pas encore aujourd'hui !... D'abord, moi, je vous paie à déjeuner 1...
Ils étaient, en ce moment, dans le voisinage des restaurants qui s'échelonnent jusqu'à la place des Docks. Au fond des sous-sols, les feux des fourneaux ronflaient, des vapeurs grasses s'échappaient des soupiraux, apportant les émanations véhémentes des cuisines marseillaises, assaisonnées d'ail, de tomate, d'oignons et de piments : morue grillée, bouillabaisse, soupe à l'huile et raviolis au fromage !
A humer ces effluves appétissants, Emmanuel, qui regrettait encore les petits choux de Bruxelles de l'Auvergnate, souffrait davantage du
vidcî (le son estoni.K. Poursuit la j)r()ni(;ssc du déjeuner calmait un peu sa fringale... Tout à coup, le soleil apjKirut, ixM'ranl l'enveloppe cotonneuse des nuages. Devant eux, àpertedevue,dansla perspective encore brouillée do la longue avenue qui s'infléchit vers l'Estaque, la file comi)acte dos attelages toujours en marche s'éclaira d'une grande lueur vermeille, et les cuivres scintillèrent sur les colliers innombrables des chevaux. Plus que les parfums savoureux des nourritures, cette gaîté de la lumière acheva de rasséréner l'ouvrier, et, quand ils atteignirent la place d'Afrique, il était j^resque joyeux.
Adossé au massif des môles, environné d'eau de toutes parts, cet îlot central est comme l'âme de la cité flottante. Un pont tournant le rattache, par intermittences, à la terre ferme. Les paquebots d'x\lgérie et d'Extrême-Orient, les navires de commerce y déversent sans cesse leurs cargaisons, qu'un va-et-vient perpétuel de chariots emporte vers les docks et les gares.
Ce jour-là, des écorces de chênes-liége s'entassaient en piles régulières sur toute la bordure des quais. Des sacs de froment jonchaient le sol ; et, au milieu de la place, exhalant une puanteur d'abattoir, il y avait tout un amoncellement de crânes aux cornes démesurées, dépouilles des buffles de la Plata. Incommodé par l'odeur, Elie Jaubert se consolait, en se récitant les vers de Leconte de Lisle sur « les pampas sauvages >> et « les
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roides Cordillères ». Cependant les bâches, dilatées par la chaleur automnale, dégageaient des émanations résineuses qui purifiaient l'air. Et plus loin vers les ateliers des Messageries maritimes, le battement rythmé des enclumes scandait de sonorités allègres les cris rauques des charretiers.
Une silencieuse et fiévreuse activité remplissait toute la place d'Afrique. Parmi le débordement des matières, des escouades de débardeurs évoluaient suivant une discipline ancienne qui réglait les mouvements et qui économisait les efforts. C'était la ferveur bourdonnante d'une ruche en travail. De temps en temps, un vendeur ambulant passait, frappant avec son couteau sur le rebord d'un plateau de fer battu, où s'étalait la pâte safranée d'un gâteau de pois chiches. Des Napolitains offraient des galettes de châtaignes. A l'angle du pont, une vieille femme, assise sous un parapluie de cotonnade, exposait des pommes cuites caramel ées, qu'on mangeait fichées au bout d'un bâton pour ne pas s'empoisser les doigts : de tout jeunes apprentis se régalaient de ces friandises qui luisaient sous leurs lèvres comme des boules de verres.
Emmanuel et Jaubert s'étaient approchés d'un groupe de portefaix, en train de décharger des noix de coco. Les attardés quittaient seulement leurs habits de ville, qu'ils repliaient soigneusement, avant d'enfiler la « salopette » bleue, de troquer leurs melons noirs contre la chéchia ou le bonnet
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rouge des Catalans. Puis ils liraient de la « biasse » la trousse de f^rosse toile qui contient le couteau, le fil et les aiguilles pour recoudre les déchirures des sacs, le gancho, ce croc muni d'une poignée, qui sert à saisir et à soulever les fardeaux. Les gestes des hommes, leurs outils, les ruses de métier, l'adresse à escamoter la pesanteur des charges, tous ces rites du labeur excitaient Tétonnement du fils de famille, qui croyait pouvoir s'improviser portefaix, parce qu'il avait des muscles solides...
Soudain, Emmanuel, pensant toujours à s'embaucher, avisa le contremaître qui l'avait évincé tout à l'heure. L'individu l'accueillit assez rudement :
— Tu ne vois pas que mon équipe est au complet ?... Repasse demain, je te dis ! Je ne peux pourtant pas employer tout le monde ! Je ne suis pas le patron, moi !
Il était inutile d'insister. Baissant Toreille, Emmanuel battit en retraite vers Jaubert :
— Allons voir au charbon, puisque c'est comme ça ! — dit-il, en haussant les épaules. — Ah ! il y aura une trotte, camarade ! Ce n'est pas tout près d'ici, je vous en réponds !...
Afin de ne pas être bloqués à tout instant par l'embarras des attelages et des marchandises, ils prirent l'escalier de la jetée qui domine, d'un côté, toute la longueur des quais, et, de Tautre, les rangées des brise-lames.
Parvenu au sommet, Jaubert s'arrêta brusquement, pour regarder. L'immensité, Tétrangeté de la vue lui causaient une véritable stupeur.
Tout le ciel, d' un bleu pâle crêpelé de petites nuées grises, était encore enveloppé de brumes. Marseille, ja Joliette disparaissaient sous un voile de brouillard jaune, où scintillaient comme des gouttes de pluie lumineuses. D'abord, le jeune homme, à travers ce brouillard, ne distingua rien que des mâtures-fantômes. Puis, l'abside de la Major, la tour de Notre-Dame de la Garde s'accusèrent en masses plus sombres sur le fond transparent des vapeurs matinales. Un rais diamantin dessina en lignes brillantes les renflements bulbeux des coupoles. Au-dessus, parmi les moutonnements des nuées couleur de perle, le disque bleuâtre du soleil montait dans un cerne d'or. Et tout un ruissellement de flammes, un torrent d'or et d'acier, se précipitait dans les eaux molles des bassins, dont les vaguelettes frissonnaient à la fraîcheur du vent de mer.
La ville restait toujours invisible derrière la ligne blanchâtre des quais, les tulles opaques des lourdes vapeurs, les bouillonnements fuligineux qui s'élevaient au-dessus des bateaux en partance. Seuls, émergeaient les profils gigantesques des grues en fonte, les colonnes des lampadaires électriques, et, çà et là, des tas de charbon, hauts comme des édifices, dont le faîte s'effaçait sous un tourbillon perpétuel de poussières noires.
Ce vaste paysa^'e, ([ui s('inl)lait sur le j)()int de se dissoudre et de s'évanouir dans les brumes, vivait d'une vie monstrueuse par l'énormitédeses bruits, la continuité hallucinante de sa rumeur. Mugissements prolongés des sirènes, claquements (les fouets, grincements des ancres, sifflets des machines, tintements des coques de fer sous les marteaux des radoubeurs, et, par-dessus tout, la clameur confuse du demi-million d'hommes pressés entre les collines et les rivages, — c'était du tumulte dans de la fumée !...
Les yeux troubles, les oreilles sonnantes, l'apprenti se retourna vers la mer. L'espace liquide était inerte et silencieux. Les falaises de l'Estaque barraient l'horizon d'une muraille violette, et les grands navires, déployant des panaches de fumées blondes, glissaient lentement dans les moires feuille-morte, les soies mordorées du large. Au delà, se perdait l'infini des eaux, le miroir frigide et solitaire où s'abîme le ciel.
Par pose artiste, Elie Jaubert, s'éternisait dans sa contemplation.
— En route, camarade ! — lui cria Emmanuel, qui s'impatientait, — nous ne sommes pas ici au théâtre !...
L'universitaire crut devoir à ses principes de protester contre ce dédain de la beauté : rien ne pouvait élever davantage la moralité des m lieux ouvriers que de s'accoutumer à jouir des belles choses ! Certes, ce n'était pas là du temps perdu !... »
Le manœuvre prêtait l'oreille avec docilité, du moment qu'il s'agissait de l'avenir du prolétaire. Mais le bénéfice pratique de ces considérations lui échappait. Ils finirent par cheminer côte à côte, sans plus rien dire...
Durant au moins deux kilomètres, ils arpentèrent les larges dalles du môle. Ils avaient laissé derrière eux le bassin du Lazaret, puis le bassin d' Arenc. Enfin, ils dépassèrent les premiers montecharges du Bassin National.
Les parapets étaient tout noircis par les poussières des houilles, et il en flottait dans l'air une telle épaisseur qu'il fallait fermer les yeux pour ne pas être aveuglé. Les tas de charbons se succédaient, étages par blocs réguliers, qui formaient comme la maçonnerie d'un bastion sans fin, ou gisant sur le pavé en un pyramidal éboulis de décombres. De distance en distance, les grues à vapeur tournoyaient, d'un mouvement automatique et continu. Sur le ciel automnal, nettoyé de ses brumes, les bras articulés des engins dessinaient leurs profils triangulaires, comme de grandes harpes funèbres.
C'était l'interminable quai des Anglais, où s'accumulent quotidiennement les anthracites venus du Pays de Galles. On aurait dit un morceau de la fumeuse Angleterre échoué là, dans ce cadre éblouissant de roches provençales. Presque tous les navires amarrés portaient à leurs poupes des noms rébarbatifs aux dures syllabes anglo-saxonnes.
Mais Emmanuel s 'ctait arrctron far.c d'un hateau qu'on déchargerait, et, désignant un homme debout ])rès de la coupée, il dit à Jaubert :
— Il est là !
— Oui ?...
— Chevoleau, tiens !... un chef do panneau que je connais !... Venez vite !
Par un escalier latéral, ils descendirent sur le quai, et, tout de suite, Emmanuel, posant ses mains sur les bâtons d'une échelle de corde, se mit à grimper au flanc du bateau. L'autre l'imita, mais les jointures de ses jarrets lui faisaient mal, ses pieds chancelaient et il avait une peur affreuse de tomber à l'eau.
Le chef de panneau tendit le bout des doigts à Emmanuel, avec une brusquerie joviale :
— Tu t'amènes à pic, mon vieux !... J'ai un homme qui vient de se fouler le pied !... Si tu veux prendre la pelle jusqu'à midi...
L'autre n'en demanda pas davantage. Il se dévêtit précipitamment sans plus s'occuper de son compagnon que s'il n'existait pas, tant sa joie était vive d'avoir trouvé une place.
Malheureusement, il n'y en avait qu'une, et Jaubert, malgré tout son désir de tâter du métier, se vit remercié assez impoliment par le chef de panneau, qui le regardait en dessous, d'un air de défiance.
Allègre, le torse nu, Emmanuel lui tourna le dos, et, s'accrochant encore à une échelle de corde,
il disparut dans une des soutes, sans même lui dire au revoir ! Cette indifférence égoïste blessa l'intellectuel, qui, déjà, s'imaginait mériter l'amitié du manœuvre, en raison de l'intérêt qu'il lui avait témoigné. Pourtant, il ne se fâcha point, par prudence, voulant se garder cette liaison qui pouvait être utile, et, se penchant sur l'ouverture de la soute, il cria :
— Sans adieu, camarade ! Je vous attends à la sortie pour déjeuner !...
Une grosse voix caverneuse, qui ne paraissait plus être celle d'Emmanuel et qui arrivait des profondeurs du bateau, répondit :
— C'est bon ! c'est bon !... On verra !...
Le cœur gonflé d'amertume, Jaubert s'engagea de nouveau, en chancelant, sur l'échelle de corde. Une fois à terre, il se consulta, ne sachant où aller. D'abord, il se mit à errer à l'aventure, et, finalement, il revint se poster sur le môle, en face du bateau où travaillait Emmanuel. Les jambes pendantes, il s'assit sur le parapet, alluma une cigarette, puis les yeux fatigués, l'échiné chauffée doucement par le soleil, il céda peu à peu à la torpeur délicieuse de sa flânerie.
Devant lui, le déchargement du bateau s'accomplissait avec une hâte trépidante. Le chef de panneau, toujours debout près de la coupée, surveillait les mouvements de la grue à vapeur. De lui au mécanicien qui dirigeait la machine, c'était un échange continuel de signaux. Les deux mains
tendues, comme un chef d'orchestre, il réf^dait les tractions de la chaîne. Au pn^nic^ battement de la mesure, le bras recourbé de la grue décrivait un demi-cercle, la benne de fer se balançait un instant au-dessus du navire, tel un gros oiseau noir qui j)lane en guettant sa proie. L'homme criaient : « Hooô ! » pour avertir les charbonn'ers de préparer les corbeilles au fond des soutes... Et, soudain, la benne s'abattait de tout son poids, s'engloutissait dans l'ouverture de la cale...
— Hooô !... criait le chef de panneau vers le mécanicien.
Soulevée par la chaîne, débordante de houille, la benne remontait rapidement, s'arrêtait une seconde au sommet de l'appareil, puis le grand bras funèbre recommençait à décrire un demicercle, tandis que l'homme agitait ses mains d'un geste rythmique, pour en modérer la course... Et, tout à coup, le lourd récipient, parvenu au niveau du tas du charbon qui s'étalait sur le quai, entr'ouvrait ses valves ; l'avalanche des matières obscures se précipitait avec fracas, et, pendant une minute, on ne percevait plus que les spirales opaques et asphyxiantes des poussières. Les hommes qui éparpillaient les houilles à la cime du tas, le ciel luimême s'éclipsaient violemment sous la diffusion des ténèbres denses... Puis, bientôt, une trouée radieuse s'élargissait dans l'azur, les matières viles retombaient au sol, et, triomphal, par-dessus les vergues des navires et les cheminées des usines,
le ciel des midis méditerranéens riait immensément, dans sa sérénité reconquise.
Le jeune homme, qui regardait, assis, les jambes pendantes sur le parapet du môle, ne voyait rien de tout cela. Il restait là, indifférent, à fumer ses cigarettes, et parfois quand, les poussières devenaient trop suffocantes, il se retournait vers le golfe et les espaces vides de la mer, où sa pensée désemparée se fondait en vagues songeries.
Enfin, à onze heures et demie, un coup de sifflet parti de l'extrémité opposée du port, annonça la cessation du travail... Comme des files de fourmis noires, les escouades de manœuvres descendirent le long de la carène goudronnée du bateau.
Au milieu de la foule, Jaubert finit par distinguer Emmanuel, devenu méconnaissable sous les poussières de houilles qui le recouvraient du haut en bas. Il courut à lui. C'était presque un autre homme ! Les traits de son visage s'effaçaient sous une couche de crasse huileuse, et le tour de ses dents, la saillie de ses yeux, qui luisaient, d'une blancheur excessive, dans Tébène de sa peau, prêtaient à sa physionomie quelque chose de bestial. Ses manières aussi étaient plus rudes et son ton plus grossier.
— Si vous voulez déjeuner avec nous autres, — dit-il à Jaubert, — moi, ça ne me fait rien !... Je m'en vas avec Chevoleau au restaurant des charbonniers !
Il montra du coin de Tceil le chef de panneau,
et, baissant la voix, il chuchota à rorcille du jeune homme :
— Venez ! il vous embauchera peut-être pour (leinain !... ICt, vous savez ! le charbon, c'est un travail sûr !...
Le fils du recteur suivit les charbonniers, non sans se piquer de la rustrerie du camarade : « Ainsi donc, voilà comment il accueillait son invitation à déjeuner !... Se souvenait-il seulement des paroles amicales échangées entre eux, ce matin même !... Ah! c'était une riche brute quecegaillardlà !... »
Silencieux, parmi le piétinement des hommes en marche vers la pâture, ils gagnèrent le restaurant, haute salle voûtée qui s'enfonce dans l'épaisseur du môle : on eût dit un grand trou noir béant au soleil ! Sous les poudres schisteuses aux granulations brillantes et cassantes, les murs et le plafond scintillaient comme les parois d'une grotte envahie par les stalactites. Le charbon enveloppait les objets d'un linceul uniforme. Il saturait l'atmosphère, se déposait partout, sur les bancs, les tables de chêne, le zinc du comptoir, les festons roses du casier à liqueurs. Avec leurs figures mâchurées de houilles, les servantes dépeignées avaient l'air de négresses. Mais, au fond, une longue armoire vitrée et soigneusement close protégeait contre les souillures du dehors les carafes et les verres d'une propreté méticuleuse, les viandes froides, les tranches de charcuteries
fraîchement coupées. Les assiettes immaculées, que les servantes venaient de disposer au bord des tables, éclataient, comme de blancs calices, parmi toutes ces noirceurs.
Sans trop de répugnance, malgré son beau complet de velours marron, qu'il appréhendait de salir, Jaubert s'assit sur le banc commun, entre P2mmanuel et Chevoleau. Des plats de tagliarinis au safran s'arrondissaient, pareils à des boucliers de cuivre, à chaque bout de la table. Mais le jeune homme n'avait guère faim. Il chipotait avec sa fourchette les pâtes fumantes, tout en dévisageant le chef de panneau qui était son voisin. La courbure fine du nez, l'éclair spirituel du regard enfoncé sous la broussaille des sourcils charbonneux l'intriguaient comme autant d'indices d'une nature plus relevée que celle des autres manœuvres. Un profil intelligent s'ébauchait sous le masque sordide qui lui déformait la face. Chevoleau, mû par une curiosité analogue, considérait à la dérobée l'apprenti-portefaix. Tout à coup, il lui demanda, avec une intonation narquoise :
— Vous n'êtes pas du métier, vous : ça se voit !
Le transfuge rougit jusqu'aux yeux. Alors Emmanuel, bonasse, intervint :
— Sûr, qu'il n'est pas du métier, puisque son père est directeur !...
— Directeur de quoi ? — fit Chevoleau, de pkis en plus gouailleur.
— Oh ! (;;i ii';i p.is d'iinijortance ! — i)albutia Jaubert, avec un geste d'irritation.
L'autre rej)rit, en s'aniniant :
— Enfin, quoi ! Vous êtes lils de bour^'^'ois !... Eh bien, mon ami, vous trouverez ici à qui j)arler ! Le charbonnage, c'est le rendez-vous des gens chics !... Ah ! ali ! nous autres, nous sommes la ])remière corporation du port !
Et, aussitôt, avec une nuance de supériorité :
— Êtes-vous bachelier ?
Croyant à une plaisanterie, Jaubert ricana :
— Est-ce que c'est indispensable pour être charbonnier ?...
— Non ! mais ça fait bien dans le tableau ! Sur quoi, Jaubert lâcha d'un air piteux :
— Je suis licencié es lettres !
Toute la table le contempla avec une stupéfaction admirative.
— Eh bien, moi, — riposta fièrement Chevoleau, — je suis bachelier es sciences!... Oui ! on a de l'instruction ! On a même un papa qui est gros propriétaire, si le vôtre est directeur !... Mais, avec ça, on a une mauvaise tête ! On préfère vivre en gueux que de croûtonner au sein de sa famille !...
— C'est comme moi ! — dit le fils du recteur. Le chef de panneau lui donna une accolade
ironique, et, les lèvres pincées, il prononça :
— Ce n'est pas pour dire ! Mai> vous aurez ici des camarades à la hauteur !... Un notaire qui sort
276 UINVASION
de prison, un lascar qui s'est sauvé avec la grenouille ! Un pasteur protestant qui a déménagé avec une chanteuse de café-concert !... Quand je vous dis, jeune homme, que voas serez chez nous comme dans un salon !...
Il se gaudissait des mines ahuries du novice. Celui-ci ne répondait plus rien, scandalisé, au fond, de cette légèreté blagueuse que tempérait une secrète déférence pour des titres et pour des distinctions sociales qu'il méprisait, ou rêvait d'abolir.
A ses côtés, un vieillard, dont les cheveux blancs avaient repris une teinte de jeunesse, sous la poudre noire des houilles, avalait lentement le contenu d'un verre de vin. En reposant le verre il leva la tête vers Jaubert : les muqueuses de sa bouche lavées par le liquide bâillaient comme une blessure fraîche et saignante dans le masque sombre et inanimé de la face. Ses paupières enflammées distillaient une chassie qui se figeait en traînées cireuses dans le charbon de ses joues. Il était horrible à voir : « Oh ! le misérable ! » pensa Jaubert, avec un sursaut de révolte.
Cependant, tous ces hommes étaient gais. Un loustic des environs de Toulouse, un certain Varès, qu'on appelait le Gascon, fanatisait le public par ses gaudrioles et ses pitreries. Quand le fromage fut mangé, il ramassa vivement les couverts, et, sous les yeux intrigués qui l'épiaient, il composa autour d'une fourchette, en guise de support, un
véritable bouquet métallique tout hérissé de cuillères et (le couteaux. Il se dressa soudain, la chemise complètement sortie du pantalon, et, dans cet équii)age, il s'avança vers le comptoir ou siégeait la patronne, il plia le genou, tendit son bouquet, et, coulant vers la grosse femme des regards langoureux et pâmes, il entonna la rengaine :
Violetta, je t'adorais.
Pour toi, j'aurais donné ma vie !..,♦
Une tempête de rires convulsa l'assistance. Les lazzis des charbonniers soulignaient l'intention égrillarde. Et le Gascon, tout fier d'avoir tant d'esprit, se rengorgeait comme un artiste qui se pavane devant les feux de la rampe.
Jaubert, écœuré de ces farces épaisses, indigné de rinsouciance de ces grands enfants, se sentait triste et seul, étranger parmi ces êtres primitifs : « Ah 1 les misérables, les misérables ! ils n'ont même pas conscience de leur misère !... » Et, froissé dans ses pudibonderies de calviniste, raidi dans sa morgue bourgeoise, il se promettait bien, au cours de ses conférences futures, de doucher cette grosse joie et de répandre dans ces âmes naïves toutes ses rancœurs et toutes ses révoltes, tout le fond lugubre de son âme de raté.
Un nouveau coup de sifflet lança son appel strident. En quelques minutes, le restaurant fut vide. Bientôt, il ne resta plus qu'Emmanuel, Che-
278 UINVASION
voleau et Jaubert qui sirotaient complaisamment leur café :
— A demain ! — dit le chef de panneau, en se levant, — je tâcherai de vous faire entrer tous les deux !
Et toisant le jeune bourgeois aux mains blanches il ajouta, avec un sourire moqueur :
— Savoir si vous pourrez tenir le coup !... Puis il s'en alla, en se frottant les mains, comme
quelqu'un qui s'apprête à jouer un bon tour.
Encore une fois, Jaubert et son compagnon se retrouvaient face à face, en ouvriers désœuvrés. Ce n'était plus la peine de chercher du travail, puisqu'ils étaient presque assurés d'être embauchés le lendemain. Pour tuer le temps, ils déambulèrent au hasard, les deux mains dans les poches, à travers les quais et les docks, heureux, en somme, de cette paresse forcée.
Ils franchirent le pont tournant qui sépare le bassin d'Arenc du bassin National, laissèrent derrière eux le débarcadère des charbons français, et, après quelques circuits, ils débouchèrent sous les hangars vitrés de la sixième section.
Ce fut comme un brusque changement de décor. Un nouveau monde commençait, avec ses habitants, ses mœurs, ses costumes à part. Ils pénétraient dans la région des épices, des alcools et des liqueurs : celle du poivre et du café, du thé, de la vanille, de la gomme, du caoutchouc. Les arômes des denrées exotiques se mêlaient à la fétidité des
crottins, aux émanations âpres et poussiéreuses (les céréales. Les tonnes de sucre brut voisinaient avec les banicjues d'huile, les foudres (W. vin, les tas de peaux et de lièges, les sacs de pyrite. Un |)euple d'ensacheurs, de brouetteurs, de portefaix, de charretiers, roulaient, manipulaient, transj)ortaient ces monceaux de marchancUscs. Sous les voûtes sonores, le vacarme des attelages s'amplifiait prodigieusement. Le grondement des roues, les claquements des fouets semblaient perpétuer jusque dans l'air l'envahissement, l'écrasement de toute cette matière remuée.
Perdu dans ce dédale du labeur, excédé par tout ce tumulte, cette circulation effarante des hommes et des bêtes, le halètement et les sifflets des machines, Jaubert défaillait moins de fatigue que d'énervement et de dégoût. Il ne se sentait pas le courage d'aller plus loin.
— Arrêtons-nous ! dit-il à Emmanuel, — moi j'en ai assez de voir des malheureux qui peinent et qui soufïrent 1
— C'est l'habitude qui vous manque ! — répondit placidement 1 ouvrier.
Ils s'échouèrent à la devanture d'un petit café, en face des grilles de la sixième section, sur l'avenue qui conduit au Bassin de radoub ; et, tout en buvant des limonades, ils regardèrent passer les attelages et les locomotives...
Cinq heures et demie sonnèrent à l'horloge des Docks.
28o L'INVASION
Presque instantanément, l'immense rameur bourdonnante, qui remplissait toute l'étendue, s'apaisa. Les bruits des chantiers, les tintements métalliques, les fracas des charges qui s'écroulent, tout s'amortit peu à peu. Un silence subit régna, comparable à la tombée rapide du crépuscule sur le Désert.
Mais, par les portes des Docks, les grilles des môles, un flot humain se répandait sur la chaussée. D'abord, ce furent quelques groupes isolés, puis des bandes compactes. Puis, bientôt, une véritable armée occupa toute la largeur de la rue. Dix mille hommes défilèrent dans la pompe du couchant.
Emmanuel et son compagnon se confondirent parmi la foule, la grande foule houleuse et bigarrée de l'invasion italienne, où sonnaient tous les dialectes de la Péninsule. De loin en loin, quelques Provençaux de pure race, reconnaissables à la finesse de leurs traits et à la jolie couleur blonde de leurs moustaches, coudoyaient les gars du Piémont, aux pommettes rouges et à l'encolure de taureaux. C'étaient bien les mêmes hommes que le matin, mais un rythme plus joyeux allégeait la pesanteur de leur marche. Le contentement du labeur accompli, le sentiment de la délivrance illuminaient les visages farouches. Les portefaix soulevaient d'un geste plus élégant la biasse qui pendait à leur épaule. En une longue nappe d'azur, pareille à la mer quand elle se nuance de tur-
quoiso, los hoiirgorons biens ondulaient indéfinimont entre les berges des maisons... Cependant, les lourds chariots avec leurs chevaux constellés de cuivre ébranlaient toujours les pavés et les rails, traînnnt un sillage dans la mêlée mouvante. Là-bas, le soleil se couchait vers l'ouverture du golfe, derrière les îles crayeuses, toutes noires dans l'embrasement des flots, comme des carcasses de navires incendiés.
Une himière d'une transparence miraculeuse baignait le troupeau fatigué des hommes de peine, nimbant de reflets vermeils les profils funèbres des machines et des grues, décorant d'un fronton de neige éblouissante la cime enfumée des hangars et des docks. L'espace était un voile délicat, tramé d'or, de lilas et de rose, le rose teinté de mauve dont se colorent les bi*uyères sur les sommets de l'Estérel. Et ce voile de l'espace allait s'éclaircissant vers les hauteurs, — limpide et cristallin autour des coupoles dorées de la Major, presque incolore au-dessus de la tour de Notre-Dame de la Garde. Dans le firmament plus doux qu'une fleur de scabieuse, le phare mystique dardait l'éclair de sa statue, petite lueur, indistincte, pâle et mince comme le croissant de la lune naissante. Et, du haut de la Colline sainte, cette suavité vespérale semblait descendre, en une bénédiction, sur le rude paysage de travail et de négoce, livré, tout le jour, au heurt des forces brutales, à la violence des blasphèmes et des cris. Purifiée, rachetée,
bue par le ciel, l'inerte matière se résolvait dans de la splendeur !
Afin de goûter plus longtemps cet apaisement des choses, cette beauté de la mer et de la ville transfigurées par les flammes du soir, Jaubert proposa de suivre le quai de la Joliette jusqu'au Fort Saint-Jean.
Ils s'acheminèrent, par la Tourette et le Vieux- Port, vers un restaurant de la rue de la Darse, où ils devaient dîner ensemble.
A l'extrémité du bassin, en face de la Cannebière, des groupes de curieux stationnaient devant un yacht vert et blanc, dont une équipe de peintres était en train de revernir la carène. Des barils de minium, pareils à des seaux remplis de sang frais, s'éparpillaient, à proximité, sur les dalles. Les ouvriers terminaient leur besogne. Accroupis sur un radeau, avec leurs blouses blanches maculées de taches vertes, ils paraissaient d'énormes grenouilles juchées sur la planche flottante. L'un d'eux se leva, et, se retournant vers le quai, se mit à faire égoutter son pinceau.
— Tiens ! — dit tout à coup Jaubert, qui s'était arrêté, — c'est un des nôtres ! Un anarchiste î
Et forçant la voix, il cria :
— Salut, Mares !
Le peintre de carènes répondit par un geste de la main. Puis, ayant ramassé tout son attirail, il s'engagea sur la passerelle et rejoignit les deux jeunes gens.
Jauhort et lui se congratulèrent. A l'écart, Emmanuel observait le « compagnon ». [^îtit, (rès pâle, l'air chétif, la moustache rare, frêle comme un adolescent, l'anarchiste no payait pas de mine. Mais, soudain, le colosse éprouva \me commotion étrange, en recevant en pleine figure, le jet magnétique de ses prunelles. Deux grands yeux d'ascète, des yeux de foi et de passion, où brûlait une ardeur toute spirituelle, se creusaient sous un front très haut qui sembla fulgurant à Emmanuel. Il pensa : « Comme il doit être intelligent, celuilà ! » Et voici qu'il concevait une sorte de crainte devant cet inconnu, qui, pour la première fois, lui révélait, en une image visible et tangible, la mystérieuse puissance de l'esprit.
Cependant, après toute une conversation échangée, Jaubert se décida à présenter Emmanuel à Mares. Ils s'entre-regardèrent, hésitant à se donner la main : celles du peintre étaient toutes barbouillées de couleur et celles du charbonnier, toutes noires de houille. Dans un élan spontané, Emmanuel tendit ses doigts, en disant, avec un rire candide :
— Pas tant de manières, n'est-ce pas? Le vernis peut bien toucher le charbon !...
— Oh ! quelle drôle de voix vous avez ! — répondit Mares, qui étreignit à deux reprises la main d'Emmanuel, — sûr ! vous n'êtes pas une brute, vous !...
Comme s'il eût fait une découverte qui le boule-
versait, il dévisageait plus attentivement ce manœuvre à la carrure de géant, dont le visage même, enseveli sous les poussières opaques, n'exprimait plus rien, et il s'étonnait qu'une voix si candide et si pure sortît d'un tel corps.
Jaubert, tout en plaisantant Mares de ce qu'il appelait ses superstitions, l'emmena dîner avec eux au restaurant de la rue de la Darse.
Une sympathie instinctive s'était établie immédiatement entre le charbonnier et le peintre de carènes. Ce fut le coup de foudre de l'amitié. Jusqu'à près de minuit, ils restèrent au Splendid-Bav, ne se lassant pas de causer et de s'interroger.
Quand il se séparèrent, Emmanuel serra, avec plus d'effusion, la main de l'anarchiste, comme s'il le remerciait d'un cadeau, et, avec un tremblement d'émotion, il balbutia :
— Nous n'avons pas fait grand'chose aujourd'hui ! Mais, tout de même, puisque vous voilà, je crois que je n'ai pas perdu ma journée !...
LE surlendemain de ce jour mémorable, un dimanche soir, Emmanuel se promenait tout seul sur le quai de Rive-Neuve. Dans le même moment, se tenait, chez Coupon, un conciliabule secret d'anarchistes, auquel Jaubert et Mares avaient promis de se rendre. On fit comprendre à l'ouvrier que sa présence y était tout à fait inutile, et même qu'on lui déconseillait d'y paraître. En attendant la sortie de ces messieurs, il flânait mélancoliquement sur le quai.
La pensée de Marguerite l'obsédait plus que jamais : car l'amitié récente de Mares n'était encore qu'une diversion pour lui, une nouveauté flatteuse dont il subissait le charme, sans rien oublier du passé. Les discours enflammés du peintre de carènes trompaient son chagrin, en offrant à son besoin de tendresse et de dévouement le mirage de satisfactions tout idéales et d'ailleurs si lointaines !... Au fond, la perte de la maestra restait la blessure profonde de sa vie, et c'était aussi son unique préoccupation !
Qu'était-elle devenue? Comment le savoir ? Attilio, qui, peut-être, aurait pu le renseigner, avait
quitté le Splendid-Bar, où Ton ignorait son adresse. Et, d'autre part, Emmanuel n'osait pas trop s'aventurer aux alentours de la Maison de diamant, dans la crainte d'une rencontre avec Cosmo. Plusieurs jours de suite, il était allé jusqu'à la Source de toits les produits de l'univers, et, caché dans un corridor, en face du magasin, il avait guetté la sortie des employés. Peine inutile ! La jeune femme, sûrement, n'y travaillait plus ! Alors, que fallait-il supposer ? Etait-elle retournée dans son pays, contrainte par la jalousie féroce du Piémontais ?... Cette perspective qui était la plus désolante lui paraissait, hélas ! aussi la plus vraisemblable.
Tout en ruminant ces idées tristes, il avait atteint, sans s'en apercevoir, le Jardin du Pharo. Engagé par la douceur de l'air, il franchit la grille, erra dans les allées et, finalement, s'arrêta sur la terrasse qui domine la mer, le long de la façade du Palais.
L'air était doux, mais le ciel, assombri de gros nuages violacés, écrasait la surface miroitante du goire. L'espace et les choses avaient déjà pris une teinte grise d'arrière-saison. Comme flottant sur les eaux mornes, la ligne rigide des môles se perdait dans l'épaisseur de la brume. Tout au fond, très loin, deux grandes taches blanches s'étalaient sur les flancs noirâtres des falaises de TEstaque. Un peu de fumée montait au-dessus. L'usine était là-bas, sous les excavations des Carrières!... A
celte vue, qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, l^inmanuel détourna la tcte, et, pour ne p\ns> apercevoir le rivage sinistre, il vint s'asseoir sur un banc, dans l'angle de la terrasse qui regarde la petite anse des Catalans.
Il y avait là un kiosque de limonadier, avec des tables et des chaises. Trois hommes et trois femmes qui riaient aux éclats étaient installés autour d'une table. Emmanuel regarda. Les femmes étaient toutes jeunes : quinze ans, dix-huit ans au plus ! En cheveux, en robes claires, pas trop voyantes, elles semblaient des ouvrières endimanchées. Les hommes, un peu plus âgés, affectaient une élégance négligée et crapuleuse, le melon noir légèrement incliné sur l'oreille, les cheveux gras de pommade plaqués, comme une grosse loupe, à la hauteur de l'occiput, le cou rose émergeant d'un foulard en soie violette dont la pointe pendait sur le col du veston. C'étaient des nervis avec des ûlles. Ils croquaient des ronds de saucisson à l'ail, qu'ils arrosaient de limonade et de sirop d'orgeat, et, de temps en temps, ils puisaient dans des cornets de papier, que les femmes tenaient sur leurs genoux, des cacaouettes et des berlingots fourrés.
Soudain, un des hommes, qu'Emmanuel voyait seulement de dos, interpella brusquement le limonadier. L'ouvrier sursauta. Cette voix était celle d'Attilio !...
Bouleversé, partagé entre la joie de retrouver le beau-frère de Marguerite et le dégoût de le voir en
telle compagnie, il se leva immédiatement, tourna avec précaution autour du groupe et jeta un coup d'œil furtif vers l'individu qui avait crié. Attilio, surpris, ne put réprimer un tremblement, mais il baissa les paupières aussitôt et feignit une telle indifférence, qu'Emmanuel comprit son embarras et sa volonté de ne pas être reconnu.
Pour ne pas avoir l'air d'épier la bande, le jeune homme continua de marcher, descendit vers les pelouses du jardin :« Allait-il manquer cette occasion de s'enquérir de Marguerite ? » Après bien des hésitations, il finit par s'asseoir de nouveau sur un banc, d'où il surveillerait la sortie d'Attilio, espérant que celui-ci se déciderait à se laisser aborder.
Au bout d'un quart d'heure, les nervis apparurent, précédés de leurs femmes. Attilio était demeuré en arrière, avec la sienne, une petite brune de type italien.
Délibérément, Emmanuel fonça droit sur le bellâtre, qui essaya encore une fois d'éluder la rencontre. La main offerte, il lui barrait la route :
— Comment ? C'est toi ?
Attilio, le regard fuyant, répliqua avec insolence :
— Oui, que c'est moi î... Qu'est-ce qu'il y a encore pour ton service ?...
En même temps, d'un geste brutal, il écarta la jeune fille qui l'accompagnait.
— Toi, file de l'autre côté ! J'ai à parler avec cet homme-là !...
L'INVASKJN 289
11 iivait rej)ris tout son aplomb. La mine effrontée et provocatrice, il déclara :
— Eh ! bien, oui ! c'est moi!... Jemesuisfait nervi, si c'est ça que tu veux savoir !... Et si ça ne te plaît pas, tu j)eu.\ garder ton avis j)Our toi !
Emmanuel toisa le joli homme du haut de ses larges épaules :
— Oh ! moi, ça m'est égal ! chacun est libre !... Seulement, permets-moi de te le dire, mon ami, tu ne me parlais pas comme ça, quand tu crevais la faim, il y a six mois !,..
— Juste ! C'est parce que je ne veux plus crever la faim, que j'ai changé mes habitudes î... A présent, je travaille à ma façon. Travaille à la tienne, et laisse-moi tranquille !
Après un silence, il ajouta en s'animant davantage :
— Le travail des bourgeois ? Allez donc ! c'est bon pour des abrutis ! D'abord, j'ai les mains trop fines pour ça ! Et puis, j'ai de la malice, moi, tu sais !...
Un accent de menace grondait dans ses paroles, avec on ne sait quoi de bas et de cynique. Emmanuel, répugné, se taisait, en hochant la tête. Mais tout à coup, poussé par son idée fixe, il demanda, comme pour plaisanter :
— Et à la maison, qu'est-ce qu'ils pensent de ça ?...
— Je m'en fiche ! nous ne nous fréquentons plus !... D'ailleurs Cosmo est à Antibes !
— Et madame Marguerite ?
— Ah ! ah ! tu en pinces toujours! — fit Attilio gouailleur, — si tu crois que je m'en occupe, de Marguerite ! Maintenant qu'elle a déménagé de la cambuse, je ne sais même pas où elle loge !... Et puis, en voilà assez sur la famille !... Ah ! la famille ! encore une bonne invention ! Ça ne sert qu'à vous sucer l'argent !... Qu'ils se débrouillent 1 je me débrouille bien, moi !
Là-dessus, il tendit le bout des doigts à Emmanuel et pirouetta sur ses talons :
— A l'avantage, mon vieux !... Moi, mes camarades m'attendent l
L'ouvrier ne se mit pas en frais pour le retenir. Il ne songeait plus qu'à Marguerite. Ainsi donc, il était sûr qu'elle n'avait pas quitté Marseille, et il en ressentait déjà un grand soulagement. Une allégresse le soulevait tandis qu'il s'en revenait par l'allée latérale qui surplombe les escarpements du Pharo, du côté du Vieux-Port.
Tout lui paraissait gai, maintenant, malgré la mélancolie de l'automne, qui avait déjà touché les verdures du jardin. Le crépuscule tombait en vapeurs violettes sur la ville étendue à ses pieds. Brusquement, elle surgit tout entière entre la tour Saint-Jean et les bastions du Fort Saint-Nicolas. Emmanuel ralentit sa course, et il regarda dans la direction de la Major, dont les coupoles dorées illuminaient le soir. Sous la cathédrale, les maisons grises se tassaient en un troupeau informe, se
confondaient pou à j^nii en un immense voile bleuâtre que nuançaient les tuiles roses des toitures. Dans laquelle de ces masures innombrables la macstra s'était-elle réfugiée ?... Il l'apprendrait bientôt ! Il se jurait de tout mettre en œuvre pour découvrir sa retraite ! N'avait-il pas mérité au moins de la re\'oir, lui qui avait souffert pour elle si injustement ? Il se persuadait que ses épreuves subies sans une plainte, sans même une velléité de vengeance, lui conféraient presque des droits à l'amour de Marguerite ! Et, par un hasard propice, Cosmo était absent !...
Emmanuel se détacha, malgré lui, de la vision obsédante. On allait fermer les portes du jardin î II descendit d'un pas plus rapide...
Là-bas, les bâtisses des quais étaient toutes d'or, les fenêtres flamboyaient, et, jusqu'à la trouée de la Canebière, pleine de fumées noires et de lueurs électriques entre le double alignement des navires, l'étroit bassin du port, avec ses eaux lourdes et plombées, où glissaient des reflets de groseille, resplendissait comme un canal de Venise au soleil couchant...
MME Mazella, native de Florence, tient, dans lequartierdeTHôtel-de-Ville, un restaurant fameux parmi les ouvriers et les petits bourgeois. On y cuisine, pour des prix incroyablement modiques, toute espèce de plats napolitains et piémontais, provençaux, languedociens et catalans, sans préjudice des plats français dont s'honorent les établissements les plus cossus de Marseille. Aussi Taifluence y est-elle grande, aux heures des repas.
Ce lundi soir, qui était le lendemain du dimanche où Emmanuel fit la rencontre d'Attilio, le charbonnier devait y dîner en compagnie de Jaubert, de Mares et de quelques autres. Le fils du recteur, secrètement appuyé par les subsides maternels, traitait avec faste ses camarades.
Emmanuel se réjouissait de cette réunion, d'abord parce que ce restaurant lui rappelait mille souvenirs du temps où il logeait à la Maison de diamant. Combien de fois, durant les veillées d'hiver, Marguerite et lui n'avaient-ils pas entendu chanter les cuisiniers et humé les parfums des ragoûts, qui montaient des profondeurs de la cour !... Ensuite, la présence de Mares et de Jau-