‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 10 sur 16 · DE CHALONS A SEDAN · texte numérisé non relu

DE CHALONS A SEDAN

voyons renier par terre, tombant comme foudroyés en même temps, le cheval et le cavalier. Nous nous précipitons... < Je ne suis pas blessé, nous dit le lieutenant » C'est mon cheval, mon pauvre cheval... » L'animal a été atteint par un boulet en plein poitrail.. L'officier a les jambes prises sous le cheval et accrochées dans les étrivières. Nous sommes obligés de nous mettre à six pour déplacer le cheval qui a été tué roide et pour dégager le lieutenant. U se relève, regarde un peu son cheval, puis nous dit : «Ma lorgnette ? où est ma lor- » guette ? > Elle lui avait échappé des mains et avait ronlé dans l'herbe. Je la retrouve. . . Il retourne à ses pièces, rectifie le tir de sa batterie, prend le cheval d'un de ses hommes, saute en selle et, à la même place, avec la même tranquillité, toujours bien à découvert et la lorgnette devant les yeux, il recommence à suivre le tir de ses pièces.

Une colonne prussienne se montre, débouchant des bois au-dessus de Givonne. Nos mitrailleuses admirablement pointées ouvrent leur feu sur cette colonne, etnous voyons distinctement les Prussiens, surpris par cette grêle de projectiles, se rejeter dans les bois en grande hâte et en grand désordre. Le tir avait été si juste que nous crions : c Bravo les artilleurs l bravo les moulins à café I » Les artilleurs impassibles continuent à tourner la petite manivelle et les mitrailleuses à cracher une pluie de balles.

Notre joie ne fut pas longue. Le feu de rârtillerie redouble de violence. Les obus viennent jusqu'à nous.

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Plusieurs de mes camarades sont atteinls. Deux de nos pièces sont mises hors de service. Notre artillerie insuffisante est obligée de se replier. Nous sommes entourés. Les projectiles nous arrivent de tous les côtés. Un régiment de marche vient nous appuyer. Beancoup de jeunes soldats qui n'ont jamais vu le feu et qui se troublent en se voyant tout d'un coup en face de Tennemi. Il y a un moment très^douloureux de désordre et de désarroi... Les officiers sont admirables... Ils arrêtent leurs hommes. Us les ramènent. Le régiment reprend son aplomb et se reforme derrière nous sous une grêle d'obus. Un des projectiles prussiens vient éclater au milieu d'un groupe, renverse les huit ou Ai\ hommes qui le composaient. Us sont tous tués ou blessés. Le feu prend aux vêtements de trois ou quatre de ces malheureux. Nous nous jetons sur eux, nous les roulons dans des couvertures, nous arrachons de leur corps ces uniformes à moitié consumés et qui tombent en miettes. .. Tout cela sous les obus prussiens.

Des balles maintenant. L'ennemi s'approche. Il sera bientôt à portée. Nous l'attendons avec confiance et fermeté, tout en nous abritant de notre mieux contre les obus. Nous nous tenons accroupis derrière des haies, couchés par terre dans des plis de terram, la main sur la détente de nos fusils et fouillant le terrain du regard pour découvrir des Prussiens à bonne distance. Nos officiers très-calmes vont et viennent au niilieo de nous. Us nous ordonnent de nous relever,

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de nous grouper. Nous allons nous porter en avant, descendre vers Givonne, essayer de trouver Tennemi et de l'atteindre.

A ce moment nous voyons venir à nous une avalanche désordonnée de cavalerie... Une centaine de chevaux dont plusieurs sans cavaliers. Ils arrivent d'une course folle, poursuivis par les obus et se jettent sur nous au risque ^e nous renverser et de nous écraser. Paroii ces fuyards^ pas un officier. Mon cœur se serre. Je me rappelle Frœschwiller. C'est le même désordre, la même panique. Et à Frœschwiller on avait eu au moins le temps de se battre... Aujourd'hui je n'ai pas encore tiré un seul coup de fusil.

Les tirailleurs prussiens paraissent. Nous échangeons quelques balles avec eux, mais on sent bien que tout est fini; un véritable cercle de feu nous entoure. Notre général passe au milieu de nous; il est à pied, ses chevaux ont été tués... Notre artillerie se retire, et alors commence, sous une pluie de projectiles, une lamentable retraite. Nous restons un peu en arrière, quelques-uns de mes camarades et moi. Nous voudrions user nos cartouches sur les tirailleurs ennemis qui avancent toujours... Je me retourne, je m'arr^, je regarde, je suis assez bon tireur et je ne voulais pas perdre mon coup de fusil... Je reçois tout à coup comme un violent coup de fouet sur le bras, au-dessous de répaule droite. Mon fusil me tombe des mains. Le drap de ma veste était troué et un petit filet de sang glissait déjà sur ma manche. J'empoigne l'échancrure

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avec les doigts de la main gaiiciie et j'agrandis l'ouverture. Les chairs étaient déchirées, mais Tos n'avait pas été atteint. Mon bras n'était qu'engourdi par la douleur. J'arrache de petits morceaux de drap qui étaient entrés dans les chairs. Je me fais attacher par un de mes camarades mon mouchoir autour du bras et je cours rejoindre le petit, bien petit groupe d'hommes qui s'attachaient fidèlement à nos officiers.

Oii allons-nous? Le flot de la retraite nous porte vers Sedan. Notre commandant, cependant, deux ou trois fois s'arrête, nous rassemble, cherche ce qu'on pourrait faire : « J'ai peur de cette ville, dit-il, la guerre » est finie pour ceux qui entreront là-dedans. > Bien souvent, depuis ce jour, je me suis rappelé ce mot-là.. . Oui, mais que faire? Une ligne continue de feux nous presse et nous enserre de toutes parts. Il faut plier devant elle. Nous arrivons jusqu'à une espèce de ravin oii sont entassés des canons, des caissons, des fourgons. Les conducteurs cherchent vainement à pénétrer dans la place.

Le passage nous est barré. L'obstacle est infranchissable... Nous revenons alors sur nos pas... Nos officiers veulent faire encore un effort et chercher à repousser l'ennemi... Je ne suis plus bon à rien avec ma blessure, mais je ne veux pas quitter les officiers. Rien ne me faisait plus de peine que de voir des soldats abandonner leurs officiers. II faut rester dans le rang tant qu'on peut marcher; c'est le seul moyen d'avoir la cp/^science tranquille.

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Mes camarades brûlent encore quelques cartouches. Un colonel d'artillerie réussit à tirer une batterie d'artillerie de tout ce chaos d'hommes, de chevaux et de voitures. La batterie est mise en positiou, elle ouvre son feu, mais pour être bientôt écrasée. Le colonel tombe frappé d'une balle à quelques pas de moi. Des artilleurs le relèvent : « Un chirurgien, un chirurgien! » s'écrie un capitaine d'artillerie. — Non, ce n'est » pas la peine, dit le colonel, portez-moi là contre cet » arbre. » On l'adosse contre l'arbre et, là, très-doucement, au bout d*une minute ou deux, il meurt en tenant serrées dans ses mains les mains de deux de ses officiers et en disant à ses hommes : « Merci, mes en- » fants, merci. » J'étais là dans un petit groupe d'artilleurs. « C'est dommage, dit un sergent^ en regardant le » colonel, c'était un brave homme. La mort est toujours » cooune ça... H faut qu'elle prenne les meilleurs. »

Nous sonunes rejetés sur la ville. Un de nos officiers nous appelle. U a encore l'espérance de fuir... La route de Mézières qui longe la rive droite de la Meuse est peut-être libre... A travers des jardins ob pleuvent les balles, nous arrivons jusqu'à la route, mais elle est occupée parles Prussiens... On place des pièces d'artillerie devant la porte de la ville pour tenir l'ennemi à distance. D n'y a plus rien à tenter, plus rien à espérer et nous nous laissons entraîner par ce torrent qui va s'engouffrer derrière les murailles de Sedan...

A peine étions-nous arrivés dans la ville qu'un général nous prend et nous envoie sur les remparts. Il faut

empêcher rennemi d'approcher trop près de la ville. Nous montons sur les remparts... Nous voyons là une vieille grosse pièce d'artillerie servie par des gardes nationaux de Sedan... Uirde nos officiers s'approche de ces hommes et leur dit :

c Pourquoi ne tirez-vous pas ? Les Prussiens sont à » portée. » On Ini fait cet le réponse : c Nous le savons » bien et nous ne demanderions pas mieux que de » tirer, mais nous n'avons que trois coups par pièce et » nous les réservons pour le moment critique. >

Trois coups par pièce ! mais la ville est pleine de canons et de caissons qui entrent par toutes les portes... on peut garnir les remparts... Le commandant nous envoie, quatre ou cinq, à la recherche d'officiers d'artillerie pour les prévenir, pour les amener... Les rues sont tellement encombrées de voitures, d'hommes et de chevaux que toute cette artillerie reste là immobile et ne peut bouger...

Un général passe à côté de moi... Il dit avec colère à soQ aide de camp : c Et mes bagages, monsieur, que » sont-ils devenus mes bagages? Vous ne vous êtes » pas occupé de mes bagages? Qu'est-ce que vous avez » donc fait?.. Ah! ce fourgon là-bas, non... non... ce » n'est pas le mien.*. Ils sont perdus!., ils sont per- » dus ! »

De tous c6tés on entend retentir une sonnerie. . c*est Tordre de cesser le feu... Le drapeau blanc flotte sur le château... La bataille cependant continue sous les murs de Sedan et ce n*est que vers le soir que le si-

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lencese fait... Nous passons la nuit eoUssés sortes remparts. Plusieurs mcendies étaient allumés dans Sedan.

Le lendemain on nous apprend qu'on a capitulé... Nous serons tous prisonniers, ofiBciers et soldats... Nous allons sortir de Sedan où nous laisserons nos armes... Nous quittons les remparts... Dans la ville tout est livré au pillage... Les magasins du diâteau ont été envahis et par les fenêtres on jette à la volée les pains de munition, les gros morceaux de lard... Parlout des hommes ivres et des soldats déguenillés qui s'injurient, se battent, insultent les ofdciers... Dans une cour, à peu de distance du château, les agents du Trésor payaient la solde... Des mains avides étaient tendues... L'or s'étalait à tous les yeux.

Mon bras me faisait un peu souffrir... J'entre dans une ambulance, à côté de la sous-préfecture... Je trouve là une bonne sœur qui me panse ma plaie et me bande le bras... Ma blessure était très-légère... Je rejoins mes camarades... Nous sortons de Sedan et nous défilons devant les sentinelles bavaroises. Des eanons étaient de tous les côtés braqués sur nous. On entendait les musiques allemandes jouer les airs les plus gais.

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Le 30 août, notre ambulance est installée à Honzon. Dès le matin très-vive canonnade. Je rencontre un capitaine d'état-major : c Ce canon-là, me dit-il, est encore à quatre ou cinq lieues ; il est bientôt midi ; on tiraillera jusqu'à la nuit aux avant-postes, et ce sera tout pour aujourd'hui; mais demain... ah I demain vous aurez de la besogne. »

Une heure. — Toujours la même canonnade. Rien à faire à Tambulance. Je pars. Je marche à l'aventure; je cherche à découvrir quelque chose et ne découvre rien. Les paysans se sauvent, poussant leurs bestiaux devant eux, emportant leurs meubles dans des charrettes. Un homme laboure tranquillement son champ.

Quatre heures. — 11 faut retourner àMouzon. La ba-

faille évidemment s'est rapprochée. Le cancr parle beaaco'^p plus hant et beaucoup plus net ; on a déjà peut-être apporté des blessés à l'ambulance. Me voilà marchant, et de mon meilleur pas, dans la direction de Houzon. La route tout d'un coup fait un coude. Quelque chose me passe très-vite, en sifflant» devant les yeux. Est-ce une balle? Oui, c'était une balle... En voici une autre... et deux autres... et dix autres. Un obus éclate à une^entaine de mètres.

Je m'arrête... C'est la première fois que je me trouve au milieu d'une bataille. Je n'ai pas peur.... non, je n'ai pas peur.... mais je suis un peu surpris, un peu ému... Il y a décidément trop de balles dans ce chemin-là... Cherchons une autre route. Mouzon est entouré de feu... Pourrai-je rentrer à l'ambulance?

Je tombe au milieu du ¥ régiment d'infanterie de marine, c OJi allez- vous? — A Mouzon. — A Mou- » zon I me répond un officier ; vous n'irez pas ce soir à ) Houzon... Les obus pleuventtout autour du village. » Voici bientôt la nuit. Si vous ne connaissez pas le » chemin, vous vous égarerez, vous tomberez dans des j> grand'gardes françaises ou prussiennes qui vous enj> verront des coups de fusil. Passez la nuit ici, avec » nous. Mouzon sera peut-être dégagé demain matin, » etWous pourrez y rentior. »

Je reste. Nuit glaciale. Je n'ai ni manteau ni couverture. J'étais parti en flâneur, en curieux, les mains dans mes poches. Je m'assieds près d'un grand feu. Longue conversation avec un vieux capitaine. Il est

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trës-inquie^t, c Nous avons de bons brigadiers, naedit- > il, ei de bonsdivisionnaires ; mais Tintendance a perda » la tête, et on ne sent pas le commandement supérieur. » L'armée n'est pas dans la main du chef. On se bat au » basardy à la diable, an petit bonheur, où on se trouve » et comme on peut. Enfin, à la grflce de Dieu i C'est un » peu comme ça que nous avons battu les Autrichiens » à Solferino. » Il se noue bien correctement un foulard autour de la tdte, s'enveloppe les janobes dans une couverture, et» la tète sur un sac de soldat, s'endort.

A trois heures du matin, ordre au régiment de se rapprocher de la Meuse. Que faire 7 Je ne peux rester seul, la nuit, en pleine campagne, c Venez avec nous, » me ditlevienxcapitaine, au petit jourvous chercherez » à vous orienter et à voir si vous pouvez retrouver votre » ambulance ; mais n'y comptez pas, la bataille est ve- > nue se mettre entre nous et Houzon. »

Je pars avec I') régiment. Nous arrivons à la Meuse, et subitement nous nous trouvons en plein feu. Moins d'émotion qu'hier. Beaucoup moins. D'ailleurs, je ne suis pas seul, et il y a plaisir à voir se battre ces braves gens. Ils sont tranquilles et résolus. Je suis presque content d*étre là et d'avoir ma part de leur danger. Il y a une œntagion du courage comme une contagion de la peur. Mon vieux capitaine va et vient au milieu de ses hommes. Il est maussade et bougon. « Voyez-vous, me dit-il, c'est bien ce que je vous di- » sais bier soir. Pas de commandemeat supérieur. Nous

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» nous battons tout seuls et pour notre compte. Nous » avons devant nous de l'artillerie prussienne... et de la » bonne... et pas d'artillerie française avec nous. »

Le feu augmente Nous sommes couverts de

mitraille prussienne. Je rencontre encore mon capitaine : < Ah ! me dit-il durement, ne restez donc » pas ici, dans nos jambes. Vous allez vous faire tuer j» bêtement, pour rien. Ne cherchez pas à rentrer dans » Mouzon ; tout ce côté-là est en feu. Vous êtes mainte- » nant plus près de Sedan que de Mouzon. Essayez de » vous jeter dansSedan. Les chemins doivent être libres » par là. Vous trouverez des blessés à Sedan, et vous » serez très-utile dans les ambulances. Allez-vous-en, * allez-vous-en, et au plaisir de vous revoir. »

Il était sept ou huit heures du matin. Je pars, épuisé de AUigue, la tête pesante, dormant tout debout, ne sachant plus ni où j'étais, ni où j*altais, ni ce que je faisais... Toujours le canon; toujours des obus... plus rares cependant. Je traverse un pelit bois de mélèzes. Je sens une invincible lassitude... je me laisse tomber dans l'herbe... La terre était trempée, et me voilà couché dans l'eau. Je n'ai jamais eu de lit meilleur, et jamais je n'ai dormi d'un plus profond sommeil.

Tout d'un coup, je reçois sur la tête une espèce de douche violente. Je me secoue. J'étais couvert de boue et de terre. Un obus avait éclaté à dix pas de moi. Encore des obus. C'est une averse. Je pars en courant, au hasard, devant moi. Mon courage s'en allait. Les fantassins de marine n'étaient plus là pour me soutenir

et me donner Texemple... Voici des balles maintenant. Je rencontre enfin un grand talus qui borde le chemin et me met à Tabri. Le hasard m*ayait servi : c'était dans la direction de Sedan que j'avais couru. J'aperçois la ville. Après avoir un peu soufflé derrière mon talus, \t me remets en route. Fin du talus. Nouvelle pluie de balles, et plus drue, et plus serrée nque jamais. J*étais dans la ligne même du feu d*un régiment prussien. Je reprends le trot et je fais un nouveau mouvement en arrière. Combien de temps ai-je dormi dans mon herbe mouillée? Combien de temps ai-je marché et combien de temps couru? Je ne sais trop; mais ce que je sais, c'est qu'il était six heures du soir quand j'arrivai au milieu du campement d'un escadron de cuirassiers.

Je trouve là un sous-lieutenant, grand, beau garçon, d'une vingtaine d'années. Je mourais de faim. Mon vieux capitaine m'avait donné un morceau de pain, que j'avais dévoré à six heures du matin, sous les balles prussiennes.

Le sous-lieutenant de cuirassiers me dit : « Je peux vous donner un morceau de pain et autre chose encore. Vous êtes du Midi? — Oui, de Marseille. — Oh! j'ai bien reconnu cela à votre accent. Moi, je suis de Béziers. Vous devez aimer les oignons? — Certainement. Vous en avez? — J'en ai tout un champ. » Làdessus, il s'en va lui-même, avec son grand sabre qui traînait par terre, et ses grosses bottes couvertes de boue et de poussière, m'arracher cinq ou six oignons

dans lOA champ. — « lia sont excellents, me dit-il » en me les offrant, et ce n'est pas font, j'ai du sel ! j'ai » du sel ! » Il tira alors de sa poche un petit cornet crasseuK qui était rempli de sel.

Nous nous asseyons tous les deux sur l'herbe, et me voilà mangeant avec délices mon pain, mon sel et mes oipons. -^ c Alors, me dit mon sous-lieutenant, voila deux jours que vous êtes perdu au milieu de la bataille. Eh bien ! que pensez-vous de nos affaires? Ça va mal, n'est-ce pas? ça va mal? — Mais je ne sais pas trop, c'est la première bataille que je vois, et je n'y comprends rien du tout. — Ohl je vous dis que ça va mal. Nous ne sommes pas commandés. Ainsi, nous, voilà deux jours que nous sommes là comme oubliés, sans ordres. C'est stupide des guerres comme ça. »

l\!an dîner terminé, je parle de m'en aller. Je ne pense plus à Mouzon, mais je veux entrer dans Sedan.

— - Restez avec nous cette nuit, me dit mon souslieutenant, vous trouveriez ce soir les portes fermées. Partez demain matin au petit jour. Je vais vous faire donner une botte de paille et une couverture.

Je me décide à rester... J'étais hier dans l'infanterie de marine ; me voilà maintenant dans la grosse cavalerie. Je me fourre dans ma botte de paille et dans ma couverture. Je m'endors.

La fusillade et la canonnade me réveillent au petit jour. Les affaires décidément allaient mal, car la bataille, qui d^pui^ t'avant-veijlQ est sur mes talons, me PQurcbasse et me rattrape, \m cuirassiers montent à

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ehcval : « Ap revoir, me dit mon sons-'Ilevtaiant, et » bonne chance. » Je le quitte, et trois jours après, i Mouzon, en reconnaissance de Thospitalité et du dîner qu'il m'avait offerts, je lui coupais le bras droit.

Après trois ou quatre heures de marches et de contre-marches, je réussis enfin à gagner, sain et sauf, une des portes de Sedan. Près de la porte, je vois un dragon tenant des chevaux en main. Il me demande si j'ai des nouvelles de la bataille. Je lui réponds que je ne sais rien, et je lui demande, moi, ce qu'il fait là : c Je garde, me dit-il, les chevaux d'un général. — Quel général ? — Je ne le connais pas. Hier dans h journée j'ai perdu mon régiment; alors, apercevant une ville, je venais voir si par hasard mon régiment n'était pas dedans. J'ai rencontré ce général qui m'a dit : c Eh dragon ! venez ici, dragon; venez tenir nos » chevaux. * J'ai mis pied à terre, j'ai pris les deux chevaux, et voilà trois heures au moins que je suis là à croquer le marmot. Je crois que le général et son aide de camp sont allés déjeuner dans Sedan. Us auraient bien dû m'inviter ; je n'ai rien mangé depuis hier matin. C'est une drôle de guerre tout de même I »

Enfin me voilà dans Sedan. Pas un soldat. Les rues désertes. Toutes les maisons et les boutiques fermées. La ville pleine de charrettes, de fourgons et de caissons. Je vois la croix de Genève sur une grande porte noire. J'entre. C'est une ambulance installée dans une usine. J'offre mes services, qui sont acceptés. On commence à apporter des blessés. La canon*

nade se rapproche. Des obas tombent sur la ville.

A soixante pas de notre ambulance était la souspréfecture, quartier général de l'empereur.

De nos fenêtres, je voyais tout ce qui se passait sur la place. Des officiers brodés et galonnés partaient et revenaient sans cesse au grand galop. L'empereur, de temps en temps, à cheval, suivi d'un énorme étatmajor, faisait de petites promenades au dehors. On a raconté, depuis, que l'empereur avait passé toute la journée du 1" septembre à chercher la mort. Soit, mais il ne la cherchait ni bien loin, ni bien longtemps, car à peine étail-il sorti que déjà il était rentré. Les aides de camp de Tempereur étaient sérieux et sombres. Lui, toujours le même, impassible, inerte, un air d'indifférence et de somnolence.

Nos lits et notre paille, rapidement, se garnissaient de blessés. Nous faisions de notre mieux, un chirurgien militaire et moi, pour suffire à tout. Mais voilà que, subitement, un obus tombe, an milieu de la salle, comme un coup de tonnerre, sur le lit d'un vieux capitaine, grièvement blessé.

L'obus éclate, ricoche, traverse le plancher, casse tous les carreaux, perce les murs et, avec un tapage effroyable, remplit la salle de poussière, de poudre et d'une famée noire, acre, asphyxiante, aveuglante. Pleurs, cris, tumulte indescriptible. La fumée enfin se dissipe. Je me retrouve sous un lit. Je me relève. Je nie tâte. Pas de blessure ; mais j'ai les yeux brûlés

par la poudre. Je ne peux pas rouvinr Toeil droit et j'eDtr'ouvre péniblement l'œil gauche

J'assiste alors à un prodigieux spectacle. Nous avions là environ cent cinquante blessés. Tous, sauf une dizaine, qui, ayant des jambes coupées ou des cuisses cassées, ne pouvaient bouger, tous s'étaient relevés et couraient au hasard, à tort et à travers, dans la salle, cherchant à se sauver, poussant des cris, en chemise, pieds nus, celui-ci portant son bras, celui-là soutenant sa tête, au milieu des dames de Sedan affolées et des religieuses éperdues.

Pen à peu, on se calme, on se retrouve. Je criais de tontes mes forces : « Retournez à vos places, il .n'y a plus de danger; retournez à vos places. > Mes yeux me faisaient un mal horrible. L'ordre se rétablit et je vois tranquille, dans son lit d'où il n'avait pas bougé, le vieux capitaine sur qui la bombe m'avait paru tomber en plein. Je cours à lui. « Je n'ai rien, me dit-il, rien duXout; il parait que ce n'est pas encore pour cette fois... > Il est mort dans la journée, d'une horrible blessure qu'il avait dans Faine. La bombe avait tué un malade et blessé une religieuse.

Six heures arrivent. L'empereur avait cessé ses petites promenades qui, à ce moment-là, n'auraient pas été sans danger, car nous commencions à être sérieusement bombardés. Je vois sortir de la sous-préfecture un général, suivi d'un lancier portant un grand drap blanc attaché au bout d'une lance. Absolument

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en même temps arrivait it la ^us-préfecture uu parlementaire prussien, les yeui bandés.

La nuit vient. La canonnade cesse. Jusqu'à une heure du matin, je m'occupe de mes blessés ; puis, je me jette sur un lit, et je dors jusqu'au jour. A six heures, — c'était le 2 septembre, — je me lève, je descends... La proclamation Wimpffen est affichée dans les rues. L^armée tout entière, avec armes et bagages, est livrée à l'ennemi.

Quelle journée ! Quel spectacle ! L'armée française^ prisonnière, défilait sur le pont de Sedan, devant les remparts, entre deux haies de troupes prussiennes. Soldats et officiers, en traversant le pont, jetaient dans la Meuse sabres, fusils, ceinturons, gibernes, croix^ médailles, épaulettes. Pendant ce temps, à grands coups de marteau, dans Sedan, les artilleurs enclouaient les canons et brisaient les ressorts des mitrailleuses. On démolissait les fourgons et les caissons. Les chevaux dételés erraient à l'aventure dans les rues de Sedan. En prenait qui voulait. Des soldats criaient : Cheval à vendre ! cheval à vendre! Cinq francs! dix francs 1 quinze francs I Quant aux sacs et couvertures, cela ne coûtait que la peine de les ramasser. J'ai acheté pour quarante sous quatre ou cinq cents lettres trouvées dans des sacs... Beaucoup de lettres anciennes, vieilles de cinq, dix et quinze ans. Chez les officiers les lettres d'amour dominaient, et chez les soldats le$ lettre» de famille. Dans les lettres d'amour, il était beaucoup question d'argent n on demandait cinquante

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francs aux officiers et cinquante sous aux soldats; c'était toute la différence.

Dans ce grand désordre, dans cet effarement général, tous les sentiments éclataient avec un incroyable abandon. Personne ne songeait à dissimuler. Les uns, inertes, stupides, hébétés, ne comprenaient rien h ce qui se passait ; ces gens-là ne savaient pas pourquoi et pour qui ils se battaient , indifférents à la défaite comme ils auraient été indifférents à la victoire. Rien de bon ni de mauvais dans Pâme. Des brutes. D'autres, au contraire, se montraient joyeux, riaient, plaisantaient et lançaient leurs armes dans la Meuse avec une évidente satisfaction d'en être débarrassés ; ces genslà étaient contents d'être prisonniers et le laissaient voir ; la guerre était finie, ils échappaient à la mort, ils ne voyaient rien au delà.

D'autres enfin, et ceux-là par bonheur étaient les plus nombreux, d'autres pleuraient de honte, de rage et d'humiliation... Ils pleuraient de vraies larmes, des larmes d'enfant, des larmes de femme, et jetaient avec nne véritable fureur leurs armes dans la rivière. Il y avait dans ces cœurs-là le sentiment de l'honneur et Tamour de la patrie.

Cet affreux défilé se prolongea jusqu'au soir... Dans l'intérieur de la ville, pendant ce temps, Tindiscipline était à son comble. Des soldats ivres insultaient les officiers et pillaient les fourgons de vivres, malgré les efforts des fonctionnaires de l'intendance, qui criaient : c Laissez cela, c'est pour nourrir les blessés qui meu-

rcnt de faim. — Nous aussi nous mouron» de faim, répondaient les soldats ; nous n*avons pas mangé depuis hier... » Et ils éventraient les fourgons, défonç;ûent les barriques, crevaient les sacs de riz et de pommes de terre. J*ai entendu un colonel dire à un général : c Ah ! Ton vous voit aujourd'hui, monsieur. Oii donc » étiez- vous hier? > Peut-être était-ce ce général qui avait donné ses chevaux à garder à ce pauvre dragon.

Le 3 septembre, de grand matin, je réussis à m'échapper de Sedan... Je n'avais qu'une pensée : retrouver mon ambulance et mes camarades. Terre dans la campagne... Je me glisse au milieu des sentinelles prussiennes. J'arrive à Bazeilles qui était encore en flammes. Je suis conduit devant un colonel bavarois ; il était dans une cour de ferme, donnant des ordres pour l'ensevelissement de vingt-deux cadavres de paysans et paysannes, qui étaient là, en bloc, entassés les uns sur les autres. On les avait fusillés la veille. Leur crime était d'avoir tiré sur les Prussiens pendant que l'infanterie de marine se battait héroïquemeni dans leur village.

Le colonel bavarois me reçut fort bien : « Vous » cherchez, me dit-il, une ambulance française de la I

» Société internationale. Il y en a une à Balan, près j> d'ici. Vous venez de Sedan?... etc., etc. » Je dus répondre à deux ou trois questions. Près de nous on commençait à emporter les cadavres. Je ne pus m'empêcher de dire à ce Bavarois : c Ah î des femmes ! cela est bien cruel. — Oui, sans doute, me répondit -il.

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mais qne voaIez-vons« la guerre n'est .pas humain (sic). »

Je continnai ma route avec un laisser-passer prussien... Ungraud enterrement militaire traversait les ruines de Bazeilles. Il y avait trois cercueils. C'étaient trois officiers supérieurs allemands qui, la veille, avaient été tués... Une excellente musique prussienne jouait la marche funèbre de Beethoven. On entendait les cris de joie d'une division saxonne qui, à un kilomètre de là. chantait It^faterland et poussait des ^ hourras.

J'arrivai le soir à Balan.!. Je retrouvai mon ambu-lance, et, dans mon ambulance, le pauvre sous-lieutenant de cuirassiers qui m'avait donné, de si bon cœur, du pain, des oignons et de la paille. Je lui coupai le bras le lendemain. « Ah! me disait-il après Topération, » j'avais bien raison de vous dire que cette guerre était » stupide... Me voilà avec un bras de moins, et je n*âi i pas vu un Prussien. Nous avons été battus sans même > avoir combattu. »

Le 21 novembre 1870, à sept henres et demie du soir, nous arrivons à Tours. Dans la gare, mouvement extraordinaire de trains et de voyageurs. Nous voici dans les rues de la ville. Pluie battante. Nous sommes assaillis par dix marchands de journaux : le Moniteur , la France j le Constitutionnel^ le Piloriy le Girondin^ le Français, etc., etc. Tentatives infructueuses sur deux ou trois hôtels. Enfin,à Thôteldu Faisan, grande vieille maison d'autrefois, on nous accorde, à mon om; B... nn lit ^ans le 38, et à moi un lit dans le 54, en quatrième. Nous mourons de faim. Nous' essayons de diner. La table est immense, et pas une place. Il y a là au moins cent cinquante personnes qui, empilées romme des harengs, dînent an milieu d*nn grand brtiH

et d'une grande gaieté. Noas allons nn peti marcher dans la rue Royale. Sur la devantare du café Philipj^^ cette affiche manuscrite en lettres énormes :

c n est formellement interdit aux vendeurs de journaux odieux intitulés : YUnion^ journal clérical, h Gazette de France, journal légitimiste, et autres organes réactionnaires, bonapartistes, orléanistes, de pénétrer dans cet établissement. >

Retour à l'hôtel... Noua ti'ouvons enfin deux places au beau milieu de cette table gigantesque. Curieux assemblage de gens. Des officiers, dans les accoutrements les plus singuliers, des aéronautes qui racontent^^leiir voyage, des inventeurs de canons, mitrailleuses, etc. , des marchands de blé, d'avoine, de poudre, etc. , d'anciens députés qui demandent des élections, des stratégistes qui viennent offrir des plans de campagne h la délégation de Tours, des photographes attachés au service de la poste, des francs-tireurs des Pyrénées- Orientales et de Buenos-Ayres, des officiers garibaldiens et des zouaves pontificaux, des journalistes qui mangent d'une main et de l'autre prennent des notes ; celui-ci vante son exploseur, celui-là sa machine à déraillements, cet autre enfin son ballon dirigeable; beaucoup de méridionaux qui tous répètent à satiété : « J'ai vu Gamrabbetta ! j'ai dit à Gammbbetta ! j'ai conseillé à Gammbbetta l » A ma droite, un vieux monsieur, chaque fois qu'il entend ce nom de Gambetta, fait un petit soubresaut sur sa chaise. C'est un préfet révoqué de l'empire- Ei^face de nous un aun:ônicr niililaire,

grande barbe grise, lé brassard de Genève et la croix de la Légion d'honneur sur sa soutane. Ce prêtre est assise à côté d'une très-jolie, très-jolie blonde qui, bien certainement, jouait la comédie l'hiver dernier sur un des théâtres de genre de Paris, et la jolie petite blonde a pour Yoisin un joli petit brun, tiré à quatre épingles. Tous les deux, de temps en temps, rient bruyamment et de la façon la plus bête. An milieu de ce tohnbohUy quatre ou cinq Anglais assistant à ce spectacle avec une curiosité froide, tranquille et sérieuse. Il est évident qu'ils éprouvent une jouissance égoïste à voir la France dans ce désordre et dans cette confusion, pendant que leur chère Angleterre, protégée par son mince ruban de mer argentée brave les invasions et les réquisitions prussiennes.

Nous retrouvons là deux capitaines de hussards avec qui nous avons fait route depuis Rouen, et nous nous en allons avec eux au Gafé de la Ville; c'est le grand rendez-vous politique et militaire de la ville. Foule compacte. Les nouvelles les plus inattendues et les plus folles : « Garibaldi est en Bavière. Il marche sur Berlin. U a obligé à déguerpir de leurs couvents toutes les religieuses des villes de Bourgogne. D'ailleurs, de bonne volonté, la plupart de ces religieuses sont parties comme canlinières dans l'armée garibaldienne. La flotte française a forcé l'entrée du port de Jade, détruit la flotte prussienne, délivré 15,000 prisonniers fiançais internés à Jade. Ces i 5,000 prisonniers ont constitué inmédiatement une petite armée qui s'est

mise en marche sur Berlin, à travers rAilemagoe dé* garnie de troupes. Trochu a fait enfin la grande sortie et a mis 40,000 Prussiens hors de combat. Kératry a 80,000 Bretons bien armés et bien discipliaés à Coniie. Il n*en a que 40,000. Il n'en a que 20,000. U n'en a pas 10,000 et ces 10,000 Bretons n'ont pas de fusils. » J'entends soutenir ces quatre opinions avec une égale conviction et une égale chaleur*

Un groupe bruyant entoure un vieux lieutenantcolonel d'artillerie. D ôte son képi. Tout le monde se précipite et examine le dessus de sa tète avec l)eaucoup de curiosité. Grands éclats de rire. Je m'approche. Ce lieutenant-colonel est tonsuré. « Racontez-nous votre histoire, lui dit-on; racontez-nous votre évasion de Metz. — Très-volontiers,* répond-il, et il commence :

c Huit jours avant la capitulation, j*ai bien compris > ce qui allait se passer. On énervait l'armée par tous 1» les moyens, entonnait aux soldats de fausses espé- » rances, on leur ôtait ainsi le peu de courage qui leur x> restait, on leur disait qu'ils ne seraient pas faits pri- » sonniers de guerre, qtfils seraient libres de retourner » dans leurs villages, à la condition de ne plus se battre » pendant la campagne, etc., etc. L'armée était anéantie, t éteinte. Je sentis bien que la fin approchait, et je me » dis : n s'agit de ne pas tomber aux mains des Pms- » siens. Je ne veux pas m'en aller me faire exhiber » comme une béte curieuse dans une petite ville d'AUe- » magne. Je pris mes mesures en conséquence. J'avais » un ami dans le clergé de Metz, le curé de l'église

TOURS m

Sainte-X ... Il me doona une vieille soutane, im chapeau bas à larges bords, des souliers k boucles d'argent. Sa gouvernante me tonsura. Le cuiré me remit une lettre par laquelle il me recommandait d tous les atrés du diocèse et à toutes les âmes chrétiennes. Et le lendemain de la capitulation, dès que les portes forent ouvertes, dans le premier quart-d'heure, je sortis de Metz au milieu du flot des paysans qui étaient venus se réftigier dans la ville et qui allaient retrouver leurs villages ou ce qui restait de leurs villages. Je ne fusaucunement inquiété, et je m*en allai ainsi, à petites journées, à pied, en carriole, en charrette, de cure en cure, depuis Metz jusqu'à Nancy. Les curés de campagne ont lliabitude de se recevoir et de se donner l'hospitalité. Partout, avec ma soutane et la lettre de mon ami le curé, partout je fus bien accueilli. Je m'étais arrangé une petite histoire : AumAnier libre du diocèse de Viviers, j'étais parti au moment de la guerre; j'avais été attaché au corps du maréchal Bazaine, puis bloqué dans Metz. Je n'ai eu qu'un moment d'embarras ; j'avais couché chez le curé d'un village à cinq ou six lieues de Nancy ; à six heures du matin, il entre dans ma chambre. < J'ai oublié de vous demander, me dit-il, à quelle heure tous vouliez dire vctre messe. C'est aujourd'hui dimanche.— Ma messe 1 — Oui, votre messe. . . > Par bonheur, je ne m'embrouillai pas trop. Je répondis que j'avais une dispense de Mgr de Viviers pour toute la durée de la guerre... Enfin, j'arrive à Nancy. Je descends chez un de mes

» amis, M. T..., qui est avoué; Paidant que je dînais » avec toute la famille, arrive un gendarme prussien.

> La peur me prend. Est-ce que j'aurais été reconnu, » dénoncé? Heureusement non. Le gendarme ne venait » pas pour moi. Il apportait une lettre du commandant

> d'étape prussien qui ordonnait à mon pauvre ami » l'avoué, — un homme de cinquante-cinq ans, avec » femme et trois enfants, — de monter sur la locomo- » tive du train partant à minuit de Nancy. Il y avait en 1» des tentatives de déraillement; alors, sur la locomotive » de chaque train, les Prussiens faisaient monter un » notable de la ville.

> A Nancy je me suis informé. J'ai demandé où était » le gouvernement de la France. On m*a répondu : 9 À Pails, avec succursale à Tours. A Paris^ pas moyen » d'entrer. Je suis allé à Tours.. . Je me suis présenté » au ministère de la guerre. J'ai dit : Je suis le lieute- 3» nant-colonel un tel, évadé de Metz. Je suis à votre 3> disposition. Voilà toute mon histoire. >

Et comme on demandait au colonel son opinion sur la capitulation de Metz, sur le maréchal Bazaine :

c Oh ! de cela, répliqua-t-il, j'aime autant ne pas par- » 1er. C'est de la politique et je ne m'occupe pas de po- » litique. Je suis soldat. J'ai fait de mon mieux mon de- » voir à Forbach, à Gravelotte et devant Metz ; je vais

> essayer de le faire à l'armée du Mans. Quant aux dé- » mêlés de l'empire, de la république et du maréchal » Bazaine, je ne me mêle pas de ces choses-là. Chacun » son métier. J'ai toujours marché tout ^'*Qit mon petit

9 bonhomme de chemin. Ça ne m'a pas mené à grand*-

> chose, mais au moins je peux fumer ma pipe en repos

> de conscience. Seulement je serais bien aise de trouver » une pommade pour me faire repousser les cheveux. »

Cela dit, il tira de sa poche une grosse pipe chevronnée, la bourra, l'alluma et se mit à fumer silencieusement.

Beaucoup d'officiers sont ainsi arrivés en soutane et en souliers à boucles, avec un bréviaire sous le bras; c'était le déguisement à la mode, et aussi la livrée de domestique. On parle encore à Tours de deux officiers de dragons qui se sont présentés, au commencement de novembre^ dans les bureaux de la guerre, habillés en domestiques : casquettes de cuir plates, avec large galon d'argent, pantalons usés, jaunis, passés, et qui avaient tout à fait l'air de pantalons démodés donnés par le maître an valet de chambre ; petites jaquettes avec des boutons armoriés, cheveux ras, favoris taillés à l'anglaise, courts et carrés. Us marchaient les pieds en dedans, avec le balancement de hanches et le dandinement des bellâtres d'antichambre, prenaient l'air doucereux, respectueux et hypocrite des domestiques de bonne maison. Enfin ces deux messieurs, qui, redevenus capitaines de dragons, sont en ce moment à Orléans, devant l'ennemi, ont laissé à Tours les plus durables souvenirs. Un faux maquignon a été également très-remarque : une sorte de Frederick Lemaltre on de Paulin Ménier; blouse bleue par-dessus une redingote noire, gilet de velours bleu h Heurs

blanches, grosse canne avec un cuir crasseux, vaste portefeuille bondé de vieux papiers, une épingle de strass à la cravate, des breloques et une tabatière admirables, etc., etc. Dans ces fantaisies persistaient, même au milieu de nos désastres, le caractère et l'esprit français ; et le courage français également : car c'était jouer gros jeu que d'essayer de s'échapper ainsi de Metz en trompant la surveillance prussienne.

Nous rencontrons, dans ce café de Tours, un de nos amis, M. F..., médecin aide-major, qui était attaché aux ambulances de l'armée de Metz. Il nous parle de toutes les souffrances au milieu desquelles il a vécu, et vante le courage avec lequel ces souffrances étaient supportées par les soldats.

c Dans la dernière quinzaine du blocus, nous dit-il, le > chloroforme conunençait à s'épuiser. Nous en devers nions avares et nous cherchions à réserver le peu qui » nous restait pour les opérations graves. On m'amène m » homme, im grenadier de la garde. Il avait eu la mai% » droite fracassée par un éclat d'obus. Il fallait lui désar* » ticuler et lui enlever le petit doigt. L'opération ne pré- » sentait ni difficultés ni danger, mais elle devait être D irës-douloureuse et assez longue. Je dis au gfena« »dlert

« -' n làui que Je vous enlève le petit doigt.

» — C'est bien, me répond -il tranquillement, faites.

» — Est-ce que vous voulez que je vous endorme!

» — Ça .;era dur l'opération T

» -— Oui, vous souffrirez; mais il n*y a aucun danger.

> — Ça ne fait rien, si ça dmt être très-douloureux,

» ] aimerais autant...

» — C'est que nous n^avons plus beaucoup de chlo- » roforme.

» — Le cblofoforme, c'est ce qui sert à endormir?

• — Oui.

» — Ah! bien! je comprends... Vous voulez garder » votre chloroforme pour quelque chose de plus sérieux

> que mon petit doigt, pour la jambe ou pour la cuisse » d'un camarade?

» — Oui, c'est cela...

» — Eh bien, vous avez raison... Ne m'endormez

> p9s ; mais &ites vite, faites vite.

» Etit se tamponna son mouchoir dans la bouche, en- » tre les dents. Je fis Topération. Il était horriblement ^ pâle. L'eau lui coulait du front à grosses gouttes ; mais » pas un mouvement, pas une plainte, pas un cri. » Quand ce fut fini, je le félicitai de son courage.

» — Oh! me répondit-il, il faut bien que les pauvres

> gens s*entr'aident.

> Et ces admirables sœurs de charité, continua V..,, I quelle force et quelle douceur! Un voltigeur avait reçu » une balle dans la cuisse. La balle avait été extraite; » mais la plaie était mauvaise, profonde, enflammée. Une

> des «oeurs de l'ambulance avait voulu le matin faire » des pressions autour de la blessure, pour chasser le » pus de la glaie. Rien de plus nécessaire, mais rien de » plus douloureux. Le blessé avait crié, s'était débattu, » avait repoussé la sœur. Elle me raconta cela.

» — Parlez-lui, monsieur, me dit-elle. Conseillez-lui • d'être plus raisonnable.

» Je m'approchai du malade.

> — Il faut avoir plus de courage que cela, lui dis*-je, » la sœur ya recommencer le pansement. Promettez-mof » de la laisser faire. C'est pour votre bien, entendez- » vous? c'est pour votre bien.

» — Que la sœur recommence, me répondit-il, je se- 9 rai sage.

» Je m'éloignai lentement. La sœur s'était rapprochée » du lit, et je l'entendis qui, tout bas, bien doucement » et avec un sourire, disait au blessé :

» — Alors vous ne me mordrez plus, mon ami. »

Et puis, à cAté de ces dioses touchantes, on entendait aussi des choses qui étaient franchement comiques* Un soldat se plaignait à Metz devant le maréchal X... de n'avoir pas mangé depuis la veille. — « Eh bien moi, répondit le maréchal, je n'ai mangé que du chocolat depuis vingt-quatre heures... » Que du chocolat ! Le maréchal disait cela avec une importance extraordinaire. Il lui paraissait monstrueux qu'un simple soldat osât se plaindre de n'avoir pas mangé du tout quand, lui, maréchal de France, n'avait mangé que du chocolat! J'entends encore le maréchal dire : que du chocolat ! Il en avait plein la bouche. >

Cependant, à la table voisine, s*engage une grande discussion sur la question de la paix et de la guerre. Deux partis, à Tours, sont en présence : le parti des

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gens qui voient tout en rose, et le parti des gens qui voient tout en noir.

Les roses vous disent que Gambetta est un grand tacticien, que H. de Freycinet est un grand adoiinistrateur^ que M. Laurier est un grand financier, que le général d'Aurelle de Paladines est un grand généraP, que notre situation militaire est admirable, que nous avons 200,000 hommes devant Orléans, 60,000 hommes avec Bourbaki dans le Nord, 50,000 hommes à Nevers, S0,000 à Besançon, 60,000 à Conlie avec Kératry, 60,000 devant le Mans, 60,000 àLyon, unearméede 150,000 hommes en formation à Toulouse et 500^000 hommes dans Paris. Total: i, 200, 000 hommes. Les Allemands sont épuisés, démoralisés, las de la guerre, de la guerre qui pour nous commence à peine. La Prusse ne pourra pas supporter une longue campagne. Paris a des vivres pour six mois, et, d'ailleurs, n'a jamais été plus gai. On y a rouvert les théâtres. Les Allemands perdent tous les jours, devant Paris, de mille à quinze cents hommes par la dyssenterie, la petite vérole et le feu des forts. Us ne pourront pas soutenir éternellement ce train-là. La guerre maintenant est dirigée de notre c4té par des ingénieurs, mathématiquement, d'après le système de M. de Moltke. La victoire finale ne peut nous échapper. Partout oii il y a un Prussien,

i Le général d'AureUe de Paladines avait encore le com' mandement de VarniéA de la Loire.

Isa L'INVASION

OQ met deux Francaig. Voilà le firstëme de M. de

Freycinet ; il est excellent. L^élément civil remporte et domine dans les bureaux de la guerre. Ces! par là que nouâ aerong sauvés. Il n'y a qu'une ombre au tableau : les menées réactionnaires... H. Thiers nous a fait le plus grand mal. C'est lui qui, il y a trois se*maines, a arrêté l'irrésistible élan de l'armée de la J^oire. Il a passé par Orléans en allant à Paris, et i) a dit au général d'AureUe : « Ne livrez pas de bataille » pendant les négociations ; k quoi bon faire tuer du » monde f La paix est certaine... > Et M. Tbiers est allé à Versailles, et, au lieu de la paix, nous avons eu la continuation de la guerre. Nous y avons perdu une victoire, mais nous la retrouverons, nous aurons raison des Prussiens et aussi des menées réactionnaires, et nous sauverons la France et la république.

Les noirs vous disent : Nous sommes perdus, absolument perdus... Sauf une partie de Tannée de la Loire, qui est solide, vigoureuse, et composée de vrais soldats, il n'y a rien de sérieux et de consistant dans ces immenses armées. 11 faut d'abord commencer par diminuer de moitié ces effectifs fantastiques des armées de Lille, de Conlie, de Nevens, du Mans, de Besançon. Et ces armées, ainsi réduites, que sont-elles } Des rassemblements d'hommes mal armés, mal commandés, mal disciplinés, mal nourris, couchant toutes les nuits dans la boue, épuisés par les marches et les contreniarches. Ces cinq, six ou sept armées sont incapables de prendre Toffensive et de marcher sur Paris. Aussi,

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