‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 11 sur 16 · HÉ · texte numérisé non relu

HÉ

TOUHs lai

que voyonfl^DOnat Vmmië de ta UArt a remporté, le 9 de ce mou, à Goiiiimers, une Yictoîre réelle, sérieuse, ineontestable. Elle ii*a pas pa en profiter. Elle est restée îminobile deirant Orléans. Le général d'Ain relie de Paladines s'enfenne en ee moment dans un vaste camp retranché. Il ne se prépare pas à attaquer; il se prépare à se défendre, et il aura affiliée, avant quinze jours, i des forces énormes. Une grosse armée prussienne man*.he sur le Mans, une autre sur Troyes. L^armée de la Loire va être prise entre deux fenx. La continuation de la guerre n'est et ne peut être autre chose que la continuation du ravage et de la destruction de la France, Des élections, des élections ! Que le pays prononce et qu'il décide sur son propre sort.

Après une grande heure passée à nous disputer, roses et noirs, sur les chances bonnes ou mauvaises de nos armées de province, nous levons la séance. Nous traversons le café encore rempli de mouvement et de bruit. Nous nous arrêtons près d*un groupe. Il est question de la première bataille d'Orléans, de la bataille du eommencement d'octobre, qui avait livré la ville aux Bavarois de Von der Tbann.

— C'est ce jour-là, dit un officier de mobiles, que notre pauvre commandant Z.., m'a fait la réponse la plus ei^traordinaire que j'aie jamais entendue. Nous étions l'arme au pied dans un faubourg de la ville ; les obus commencent à pleuvoir et les Bavarois à se montrer. Je vais au commandant^ -^ je le vois encore, au coin d'une petiW rue. sur %m arabe gris, ~ et jo lui

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dis : c Des ordres, mon comnaandant, des ordres! — Des ordres, rae répond-il, des ordres un jour de bataille, étes-YOusfoa? > Il mettes éperons dans le ventre de son cheval, et il va follement, héroïquement, se faire tuer par les Bavarois, sans plus s*occuper de nous que si nous n'existions pas.

A minuit, très-fatigué, je rentre à l'hôtel. Me voici, moi quatrième, dans la chambre 54, avec un petit lit de fer, un lit d'enrant. Un de mes camarades de chambrée est déjà profondément endormi. Mes deux autres collègues causent. L'un est un capitaine de cavalerie qui dit en ôlant sa capote :

— Il y a trente-deux jours que j'ai la même chemise de flanelle sur le corps. Je vais donc enGn pouvoir changer de chemise... Tenez, j*ai acheté celle-là aujourd'hui. Elle est jolie, n'est-ce pas? Mon parti est pris maintenant. Plus de bagages ! J'achèterai mes chemises une à une, et mes chaussettes paire par paire, où et quand ça se trouvera. J'ai déjà perdu deux fois mes cantines à Wissembourg et à Sedan. Plus de cantines. Les Prussiens auront ma peau, s'ils peuvent la prendre, mais rien avec.

Et là-dessus il se couche. L'interlocuteur du capitaine de cavalerie était probablement quelque inventeur de canon électrique ou à vapeur, car, au milieu de la nuit, il se mit à rêvasser tout haut et à répéter huit ou dix fois :

—-Parla culasse, oui, par la culasse... comme les mitrailleuses et quinze coups à la minute.

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Le lendemain noiatin, à neuf heures, j'étais dans les rues de Tours, sous une pluie battante, au milieu d'une foule étrange de garibaldiens en chemises rouges, de francs-tireurs pyrénéens avec, des bérets basques, de volontaires hellènes dans le costume des soldats du Roi des montagnes^ et de vengeurs de la Mort avec de petits ossements en ferblanterie sur la poitrine. Je m'approche d'un bonnetier qui était sur le seuil de sa boutique : c La cathédrale, s'il vous plaît?» Cet honnête homme parait fort étonné. Il a tout à fait Tair de se dire : — Qu'est-ce que c'est que cet original qui veut voir la cathédrale î Est-ce qu'on s'occupe de la cathédrale maintenant ? On demande à voir Gambetta, on ne demande pas à voir la cathédrale !

Ce brave Touranjeau cependant m'indique mon chemin... J'arrive... Voici l'archevêché ! et la cathédrale I et la place Grégoire-de-Tours ! et la rue du général Meunier ! et la rue de la Psaletle ! Jamais je n'étais venu à Tours, et cependant cette place Grégoire-de- Tours et toutes ces petites rues pieuses, discrètes, tranquilles, par Balzac je les connaissais. Des prêtres et des dévotes allaient et venaient autour de l'église. Les cloches de la cathédrale sonnaient, et on entendait à l'autre bout de la ville, du côté de la gare du chemin de fer, la Marseillaise^ chantée par quelque bataillon de francs-tireurs allant au-devant des Prussiens.

Ici Balzac et là-bas Gambetta!... M. Glais-Bizoin, sur le balcon de la préfecture, donnant Taccolade à Garlbaldi, et l'abbé Birotteau, après sa messe dite, rentrant

dans la maison de madaoMHseUe Gamard ! Je Tai tron- ▼ée, j'en sois certain, la maison de Fabbé Birottean : an bout de la me Mancean, en face d*nne terrasse qni domine la plaine. Oni, dans cette maison habitait une mademoiselle Gamard, nne de ces vieilles filles qui ont pour vocation le service ecclésiastique^ qui veillent à ce que linge blanc^ aubes, surplis, rabats, rien ne manque, qui du matin au smr épaussètent et frottefit les meubles, faisant la guerre au moindre grain de poussière, etc., etc. Un vieux prêtre arriva, marchant tout de travers, sous son grand parapluie rougeâtre, un gros livre sons le bras, relevant sa soutane pour traverser les ruisseaux. Il s'arrêta devant la maison. Une vieille fille, proprette, grassouillette, guettait son arrivée, au-rez-de chaussée, debout, près de la fenêtre, le nez sur la vitre. Elle se précipita dans la cour audevant de son chanoine. Elle lui donna le bras pour monter les quatre marches du perron, elle lui prit son parapluie des mains, puis très-délicatement tira les manches de sa douillette ; je voyais tout cela par la porte entr'onverte. Par malheur elle se ferma, cette porte, et je ne vis plus rien.

Que j'aurais voulu déjeuner avec eux! D'abord il est probable que j'aurais très-bien déjeuné ; mais il était dix heures et demie, la grande table phalanstérienne de l'hôtel de France m'attendait, au lieu de la petite table du chanoine du la rue Manceau. Il me fallait quitter la ville ecclésiastique, me rejeter dans font le brouhaha et dans toutletohu-bohudela ville militaire.

Pour reiouroer à Thôtel, je fais un détour et passe par le boulevard Hearteloup. Un régimeL. de marche était là, près de la gare> les fusiU en faisceaux, les saes à terre. Presque tous des soldats de vingt ans, ues re* crues de 1 8 70. La pluie touibait par torrents. Ces panyres eniànts s'abritaient de leur mieux, collés contre les msdsons, le long des murailles» 11 y en avait qui dormaient assis sur des marches de pierre. On me dit qu'ils étaient là depuis deux heures du matin, atten^* dant le train qui devait les conduire au Mans, et la pluie n'avait pas cessé de tomber trës^violente pendant toute la nuit. Les nouvelles étaient mauvaises. Les Prussiens avançaient en force venant de Dreux et de Chartres. On envoyait an Mans toutes les troupes disponibles.

Sur le boulevard, au coin de la rue Royale, je vois défiler un riment de dragons qui se dirigeait vers la gare. Trois escadrons : un, composé de vieux soldats, bien à cheval, bien équipés, bienpaquetés, ayant bon air et belle tournure... puis deux escadrons de conscrits ; pas de casques, en képis,raccrochés aux rênes, le nez sur Tencolure de leurs chevaux, de pauvres diables n'ayant pas huit jours de manège.

Je rentre ^ Thôtel, je déjeune. Nous sonunes quatre à une petite table : B..., un échappé de Metz, un échappé de Se4an et moi. L'échappé de Metz nous raconte la sortie sur le village de Feltre. On ramena une douzaine de vadies, un troupeau de moutons. Le général Pressai d garda pour lui deux on trois vaches. Il les installa

dans un petit enclos, près de la maison qu'il habitait. Un soldat, / js branchages à la main, veillait sur les VÀChes du général, qui se faisait faire des fromages à la crème et des œufs à la neige. Un habitant de Metz eut cependant le talent de voler une de ces vaches; c'était pour donner du lait à un pauvre bébé de sii mois» qui n'avait pas <le nourrice et qui mourait de fsôm.

Dans cette sortie de Feltre, un bataillon de chasseurs à pied rapporta pour tout butin une oie vivante. Ces sortes de ravitaillement rapportaient peu de chose et coûtaient du monde. L'armée cependant les demandait et les aimait. Quand un soldat ramenait un cochon, c'étaient des cris de joie et d'enthousiasme. Vingt soldats, le lendemain, dans le même régiment, étaient prêts à se faire tuer pour ramener un autre cochon. Ce qui a détruit l'armée de Metz, ce n'est pas la guerre, ce n'est pas la famine, c'est l'inaction, c'est l'ennui, c'est un long et horrible campement dans la boue, sans tirer un coup de fusil.

« Que de choses j'ai vues, nous dit l'échappé de Metz, » qui n'avaient Fair de rien et qui étaient admirables ! . . . • A Gravelotte, par exemple, fort avant dans la journée, » les munitions étant épuisées, on fit de foutes parts » charger la cavalerie pour empêcher les Prussiens de » nous poursuivre. Jetais là quand on a donné Tordre » de charger à unrégiment dedragons, le 11% je crois.., » Le colonel , très-calme, tira sa montre, regarda l'heure, j

la remit dans son gousset, et commanda d'une voix

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hante et (erme : < En avant I Au pas ! > Quelques insfants après j'entends le commandement : « Au trot! » Puis le commandement : « Au galop! > Et le régiment tout entier avec un grand bruit s'engouffre dans Tobr scnrité... Le colonel était parti le premier, seul, à vingt pas, en avant. . . Rien de plus simple et de plus touchant cependant que cette action de regarder Fbeure à sa montre. Ce colonel se disait : « Si j'en reviens, je » raconterai cela à mes enfants et j'ajouterai : Il était » sept heures trente-dnq ; j'ai regardé Theure à ma 9 montre. »

A midi, je vais à la préfecture pour voir mon ami L... Je le rencontre dans la cour. Il avait sur la tête une casquette étincelante à cinq galons d'or. Me voilà fort surpris. Je lui demande s'il est colonel ou capitaine de vaisseau. H m'aurait répondu : Je suis général de brigade ou vice-amiral, que je n'en aurais pas été autrement surpris. Mais il me répond : « Je suis » tout simplement chef de bureau comme à Paris, mais 1 avec assimilation au grade de colonel. » Enfin, il n'est colonel que par assimilation ! Nous causons. Il est du parti rose. Pas d'élections. La victoire est certaine. Il faut conjurer les menées réactionnaires. Il faut sauver la France et la république, etc., etc.

Pendant que nous sommes là à bavarder dans la cour, des gardes mobiles apportent une vingtaine de pigeons dans de jolis paniers d'osier. Ce sont les pigeons du dernier ballon. On va les lâcher ce soir, et leur dire : « Retournez à Paris » Pauvres petites

bétes ! elles seront bien mouillées, si ce mauvais teoips continue.

Je retourne à la cathédrale, rentre par la porte basse du côté du cloître. J'entends les orgues, les voix des enfants de chœur. On chante le salut. L'église est déserte. A peine viiigt personnes dans la grande nef. Parmi ces vingt personnes, deux soldats qui, la tête dans les mains, paraissent prier avec beaucoup de force. Je fais le tour de la cathédrale. De temps en temps la voix nasillarde d'un prêtre dit des versets ou des litanies, puis les chants recommencent et les voix des enfants de chœur s*élèvent, hautes, claires et sonores. Çà et là, dans les bas côtés, agenouillées sur les dalles, la tête tournée vers la muraille, des femmes. Dnede ces femmes, près de l'autel de la Vierge, pleure abondamment. Une autre ne pleure pas, elle est par terre, affaissée, les bras pendants le long du corps; d'un œil fixe, elle regarde et parait étudier profondément une crevasse dans le dallage de l'église. Peut-être deux veuves de cette horrible guerre !

Les chanoines étaient assis dans le chœur avec leurs pèlerines de velours rouge et d'hermine. Autant de têtes, autant de physionomies curieuses, autant d'attitudes différentes, autant de façons de prier. Le salut terminé, je reste. Je me place sur le chenain de la sacristie. Je veux assister au défilé des chanoines. Il y en eut trois ou quatre qui eurent tout de suite fait leur petit paquet, et qui, d'un pas leste, trottant menu, passèrent devant moi. Ceux-là évidemment se

moquaient du qu'en dira-t-on, ne visaient pas à l'effet, et avaient tons la même pensée : être le plus tôt possible chez soi^ au coin de son feu, dans de bonnes pantoufles bien chaudes. Après cette première série, il y eut une pause, puis une seconde série : les vrais sages, je crois; ceux qui faisaient les choses avec caloie et sans exagération. Ceux-là, le salut terminé, restèrent quelques instants agenouillés.... pas trop longtemps.... et, après une méditation suffisaute, ils se levèrent et Icniement s'en allèrent du côté de la sacristie. Il en restait encore quatre qui véritablement avaient l'air déjouera qui resterait le dernier; le front sur le bois de leurs pupitres de chêne, paraissant abîmés et noyés dans leurs prières, mais je pense, s'observant et se guettant les uns les autres à travers les fentes de leurs doigts entr'ouverts. Je restai là une grande demi-heure à contempler ce concours de méditation religieuse. Un des chanoines se leva au bout de vingt minutes, un autre cinq minutes après. Qimnt aux deux autres, ils ne bronchaient pas et ne faisaient pas mine de songer au départ ; mais je crois bien qu'il y en avait un qui était endormi. Las d'attendre, je sortis de la cathédrale.

J'entre chez un libraire, j'achète les Célibataires et» tout eu marchant, je relis les vingt premières pages de l'abbé Birotteau :

« Quand, à travers les arcades et les nefs de Saint- Gratien, le haut chanoine marchait d'un pas solennel, le front inelinë^ l'œil sévère, il excitait le respect; sa

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figure cambrée était en harmonie avec les voussures jaunes de la cathédrale; les plis de sa soutane avaient quelque chose de monumental, digne de la stataaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait, piétinait, en paraissant rouler sur lui-même. Troubert, grand et sec, avait un teint jaune et bilieux, tandis que Tautre vicaire était ce qu'on appelle familièrement grassouillet. Ronde et rougeaude, la figure de Birotteau peignait un bonhomme sans idées, tandis que celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes, contractait en certains moments une exprès* sion pleine de dédain ou d*ironie. > . Ces deux hommes, Troubert et Birotteau, il y a une heure, dans la cathédrale, je les ai vus à la place même ou Balzac les a étudiés. Pendant que je marchais, te nez dans mon livre, je m*en(ends appeler. C'était ce pauvre Ponson du Terrait qui, deux mois plus tard, devait mourir à Bordeaux d*une mort si brusque et si cruelle.

— Vous savez les nouvelles? me dit-il ; les Prussiens occupent Alençon, marchent sur le Mans. Le service du chemin de fer va être interrompu dans la direc^ tion du Mans.

Le Mans, c'était là précisément que, te lendemain, j'avais affaire. Je cours à la gare.

— Il y aura encore un tram à cinq heures et demie pour le Mans, me dit-on, mais ce sera très-probabie- *nent le dernier.

Jamais, je crois, je n'ai vu pareille confusion et

îpareil encombrement. On se battait pour prendre pes billets, on se battait pour entrer dans les salles d'attente, on se battait pour arriver jusqu'au buffet. Notre train , qui devait réglementairement partir à cinq heures et demie, u^est parti qu'à neuf henres. Des convois militaires, toutes les vingt minutes, étaient expédiés sur le Mans; ils emportaient des chevaux, des artilleurs, des dragons, des mobiles, et enfin ce malheureux régiment de marche qui, pendant dixhuit heures, avait reçu la pluie sur le boulevard Heurteloup. Les clairons sonnaient, les tambours battaient, les locomotives sifflaient, les employés criaient, les voyageurs se lamentaient.

Par un train venant d'Alençon arrivèrent une vingtaine de prisonniers prussiens faits le malin, à ce qu'il paratt, dans un engagement près de Laigle. On se bat de ce côté. Ces prisonniers ont vilaine mine et pièire tournure avec leurs grandes casquettes phites et leurs longues redingotes. On dit que ce sont des Hessois et des Saxons.Petits etchétifspour la plupart.ll yen a un très-grand, blond, avec d'épais favoris, qui dépasse ses camarades de toute la tête. L'air pesante! endormi. Il fume flegmatiquement une grosse pipe de porcelaine et paraît toutà fait indifférent à cequi se passe autourde lui. Un pauvre soldat, de ligne qui s'appuie péniblement sur deux béquilles, regarde passer ces prisonniers. Cest un tout jeune honame blond, une tête d'enfant. Il a la jambe droite coupée, et je Tentends dire à un camarade, d'un ton doux et résigné :

— J'espère qu'ils roetrouverontuae jambe de bois à Tours. Il n'y en avait plus de toutes faites à Amiens ni à Rouen.

Toute Tambition de ce pauvre enfant est d'avoir une janibe de bois.

La cobne du buffet est indescriptible. Au milieu de cette foule, je retrouve un ami, le capitaine D... II me raconte son histoire. II a été blessé grièvement ^ Sedan. Une balle lui est entrée dans l'épaule et lui a ouvert une artère. Son sang s'échappait à flots ; son bras pendait inerte, pesant comme du plomb et paraissant prêt à tout moment à se détacher de l'épaule. Pas de chirurgien, et les Prussiens à cinq cents mètres, et une pluie de balles. D... met en tampon son mouchoir sur sa blessure, prend les deux courroies de son revolver. Par un de ses chasseurs, avec ces deux courroies, il se fait sangler solidement le bras contre l'épaule. Puis il part au galop. Il n'avait pas quitté les étriers. Il fait vingt kilomètres à grande allure, arrive sur le territoire belge, passe devant des sentinelles qui ne l'arrêtent pas, et dans un village trouve de braves gens pour le recueillir, un médecin pour le panser et un lit pour se coucher.

— Ce que c'est, me dit-il, que d'avoir entre les jambes une bête qui a du cœur l J'étais perdu sans mon cheval ; j'ai eu la joie de le sauver, de le ramener en France, et nous avons recommencé, tous les deux, la campagne contre les Prussiens.

Pendant que nous causions ensemble, arrive un capi'

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laine de chasseurs à cheval, la tête enveloppëe d'an bandage, le menton de travers* Ge oapitaine a eu la mftc&dre fracassée à Gravelotte.

U était de Tescorte du maréchal Bazainô. Il a été blessé dans la bagarre qui a suivi cette audacieuse charge de cavalerie, dirigée par le prince de Salm-Salm, et qui avait le maréchal pour objectif. On a raconté que M. de Salm-Salm, aaii parti .^ulier de l'empereur du Mexique^ rendait Bazaine responsable de la mort de Maximilien et avait juré de le tuer ou de mourir. Il n'a pu que mourir.

Enfin, à neuf heures, nous partons. Notre compartiment est au complet, et la conversation tout aussitôt s'engage entre nous, familièrement et avec le plus grand abandon. Chacun se raconte ses projets, ses affaires, d'oii il vient, où il va, ce qu'il a vu, ce qu'il pense, ce qu'il espère . Chacun a son plan de campagne contre les Prussiens. Chacun a dans son sac une collection de petites histoires sur les réquisitions^ brutalités et cruautés prussiennes.

Un des voyageurs est maire de D..., gros village à trois ou quatre lieues de Versailles. U nous explique qu'il vient d'aller voir sa femme, malade dans le Midi, et qu'il se dépêche de retourner à D...

— Il faut être là, nous dit-il^ pour défendre sa maison. Pai vécu pendant deux mois au milieu des Prussiens. Je commence à les connaître. C'est le 18 septembre que nous avons été subitement inondés à D... d'un flot de cavalerie prussienne. La cavalerie n'a fait

que passer. Un corps d'infanterie de 1 ,6 00 honames est < arrivé deux jours après et s'est installé à D... C'est ce que les Prussiens appellent une colonrie cCapprovisiotir nement. Ces soldats-là ne se battent pas; ils sont attachés à un corps d'armée et doivent le nourrir. Je suis maire. J*ai une très-grande maison. Tons les officiers se sont installés chez moi. Us se conduisent assez convenablement. Les soldats logent un peu partout. Quand un de mes administrés se trouve par trop \ dévalisé, il vient se plaindre à moi, et, moi, je transmets la réclamation au commandant prussien. Je reçois toujours la môme réponse : Cela est impossible^ un ordre J parfait règne dans notre armée, etc., etc. Une pauvre ; femme, il y a quinze jours, vient me trouver : « Je suis \ > bien malheureuse ! j'ai une petite fille de huit mois,* ' I» hier soir les Prussiens avaient allumé un grand feu » dans ma cheminée ; j'ai voulu m'approcher du feu » pour réchauffer l'enfant qui avait froid et qui criait. » Les Prussiens m'ont repoussée à grands coups de

• fourreau de sabre. Je crois bien que c'était une plai- 9 santerie qu'ils voulaient ftdre, car ils riaient comme

• des fous, tout en tapant, mais je n'en ai pas moins » l'épaule bien roide ce matin, etma pauvre petite a été » glacée toute la nuit. » Je vais trouver le commandant prussien dans mon salon et je lui raconte cela. Il entre dans la plus violente colère : « Cette femme ment ! s'é- » crie-t-il. Nous aimons les enfants, nous sommes un » peuple civilisé, il n'y a pas de turcos dans notre » armée. Non ! non, nous n'avons pas do turcos ! »

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» Les turcosj les prussiens ont toujours ce mot à la bouche... et aussr le sabre à la main. En somme, sauf les réquisitions et les menaces, ils ne font ni grand mal ni grands dégâts, mais sous le moindre prétexte, avec des cris et des jurements, ils dégainent et parlent de massacrer tout le village. Les soldats s'ennuient, désirent la paix; les officiers sont enchantés, aiment la guerre. Cependant les lenteurs du siège de Paris les exaspèrent. Quand ils sont arrivés à D. .., il y a deux mois : Ce sera l'affaire de trois ou quatre jours, disaient-ils, la prise de Paris... Au bout de trois seniaines, nouveau refrain : Leurs gros canons de siège n'étaient pas en position, mais dès que leurs gros canons de siège seraient en position... Maintenant c'est ercore autre chose : Le roi Guillaume pourrait bombarder Paris , et en faire un tas de décombres et de poussière, mais le vieux roi est trop bon, trop humain... il ne veut pas détruire Paris. C'est absurde, car la guerre est la guerre... enfin, la famine aura bientôt réduit ces entêtés de Parisiens.

Cependant, mon voisin de gauche s'agitait violemment sur la banquette et laissait échapper de temps en temps de petites exclamations. C'était un jeune homme d'une trentaine d'années qui avait de grosses moustaches rousses énergiquement retroussées. Il éclata tout d'un coup, et interrompit avec violence le récit du maire de D...

— Je ne puis comprendre, s'écria-l-il, qu'on tienne en public un tel langage. Ainsi, monsieur, vous vivez

et VOUS causez familièrement avec c^ Prossiens...

— Je vous demande pardon^ monsieur, vous n'avôjt pas compris du tout.

— fai parfaitement compris. Vous êtes obligé d'écouter patiemment le discours de voire comman^* dant prussien. Ahl tout cela n'arriverait pas si on obéissait à la délégation de Tours, si on faisait le Yide devant les Prussiens, si toute la population française, hommes, femmes et enfants, s'était retirée à rapproche de Tennemi, et ne lui avait abandonné qu'un désert et des mines.

— Mais je suis maire de mon village, monsieur, je devais rester à mon poste dans l'intérêt même de mes administrés.

— Vous deviez partir suivi de tous vos administrés, et, je le répète, faire le vide devant les Prussiens.

— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur. De quel département êtes- vous donc?

— Cela ne fait rien à l'affaire.

— C'est que je croirais volontiers. . . d'après votre accent..

— Eh bien ! oui, monsieur, je suis du Midi, je suis du département du Var. Mais on est patriote dans le Var ; et si l'invasion vient jusqd'à nous, vous verrez, nous ferons le vide dans le Var.

— Ah I voilà ! vous êtes du Midi, et, i*ômme vous êtes parfaitement à l'abri...

— A l'abri I à l'abri I Qui peut se croire à l'abri au milieu de toutes ces trahisons et capitulations scélérates?

Une nonvelle et une très^yive discussion s'engagea sur la question Bdzaine.

Tels étaient les propos qui s'échangeaient en France, le 23 novembre, à neuf lieures du soir, dans Un compartiment de première classe^ entre Tours et le Mans. Nous arrivons au Mans à une heure du matin. Les Pmssiens approchent; les Prussiens arrivent... Ils sont à Nogent-Ie-Rotrou ; ils marchent sur la Ferté- Bernard; ils peuvent être demain on après-demain devant le Mans. Les employés de la gare font leurs paquets et déménagent. Les quais sont couverts de meubles, de caisses, de matelas. On emballe Targenterie, la vaisselle et les vins du buffet. La gare était pleine de mobiles du camp de Conlie^ armés de fusils à piston^ Têtus de mauvaises vareuses ou de blouses de toile bleue. La plupart n'avaient ni sacs ni couvertures. Us paraissaient épuisés, s'appuyaient contre les murs, se couchaient par terre et s'endormaient. Pas une plainte, d'ailleurs.

Des sœurs de charité allaient et venaient, d'un pas égal, sur les quais de la gare^ ouvraient une poirte, et entraient dans une des grandes salles d'attente convertie en ambulance* Sur cet immense lit de camp^ couvert de matelas, étaient étendus viiigt à vingt-cinq blessés, enveloppés dans de grands manteaux noirô< Au-dessus de ces grands manteaux, paraissaient de^ têtes pâles. Au milieu de la salle, sur un fauteuil^ était assis un zouave ou plutôt un homme revêtu des latnbeaux d'un uniforiBe de zouave ; k moitié évanoui, là tête ren-

versée en arrière, et regardant, d'un œil vague, une religieuse qui, avec une cuiller de bois, étendait régulièrement de la graine de lin sur un linge blanc. Une autre religieuse, au fond de la salle, faisait boire un blessé; la soeur, de la main droite, tenait la tasse près des lèvres du pauvre garçon ; de Tautre main, par derrière, elle le soutenait. Quand il eut fini de boire, il se laissa retomber sur son matelas, et la sœu)* arrangea autour de lui les plis de son manteau.

Pendant que je m'étais arrêté à regarder ces tristes choses, j'entendis la voix retentissante de mon compagnon de route, le partisan du vide devant les PruS' siens. Il paraissait fort agité, fort affairé.

— Les chevaux, disait-il à un employé de la gare, qu*on débarque tout de suite les chevaux. Il faudra les mener à l'hôtel de la Boule-d'Or.

Il m'aperçut et vint à moi.

— Eh bien ! s'écria-t-il très-gaiement, oui, trèsgaiement; vous savez ce qui se passe, les Prussiens arrivent en force. Nous ne nous coucherons pas cette nuit, je dis nous, parce que je suis chargé d'une mission à l'armée du Mans. Je n'avais pas besoin de dire cela à tout le monde en chemin de fer... mais je suis chargé d'une mission. Gambetta est ici, surveillant tout, dirigeant tout, faisant venir des troupes de Conlie, de Poitiers, de Tours. Seulement, il arrive une chose assez drôle...

— Quelle chose?

mihbQh ! vous ne me croirez pas, si je vous le dis. ^ \

^ TODRS tST

— Je vous croirai parfaitement, je vous assure.

— Eh bien ! le géoéral X..., un des chefs de corps, on ne sait ce qall est devenu. Ses régimenls sont en train de se concentrer dans le Mans; mais du général, ancune nonveile. Gambetta est furieux.

— Oh mon Dien ! il commandera l'armée lui-m6mo.

— Et il la coomianderait mieux que personne. EnOn, Yoilk mes chevaux; je m'étais chargé d'amener les chevaux d'un général. Ne racontez pas ce que je vous ai dit delà disparition du général X... Gela pourrait faire mauvais effet sur les troupes.

U s'éloigne, puis il revient à moi précipitamment :

— Voulez-vous voir Kératry?

— Très-volontiers.

~ Tenez,le voici. lia été appelé au Mans par Gambetta, pour un conseil de guerre, et il repart pour Conlie par un train spécial. Regardez ! regardez I

Je vis venir M. de Kératry, botté, éperon né, avec le képi aux trois étoiles, suivi de son état-major.

— Mon train? dit-il au chef de gare, ob est mon tmin f

— Par ici, mon général^ par ici, répondit le ctief de gare en se précipitant au-devant de M. de Kératry,

Les mobiles, déguenillés, couchés par terre, levaient la tête pour regarder passer leur brillant générai. M. de Kératry disparut dans la nuit, au milieu de» macbinei et des wagons.

Je sortis de la gare. Les rues du Mans étaient pleine» de soldats qui piétinaient ou dormaient dans la boue» «eus la pluie.

ÉTRËTAT

ROTES PRISES DU 5 AU 14 DiSCEMBRE 1870

5 décembre. — Ni lettres, ni journaux. A neuf heures du matin, un voyageur arrivant de Fécamp apporte un exemplaire du Nouvelliste de Rouen. La troisième page du journal est ^n blanc ; une note de la rédaction nous apprend qu'on n'a pu achever la composition du journal, tous les ouvriers ayant été appelés pour le service de la garde nationale. Il y a eu hier un engagement à Buchy, devant Rouen; nos pauvres mobiles ont été mis en déroute, et les Prussiens en ce moment doivent entrer à Rouen.

 dix heures, tambourinage dans les rues du village; on se précipite hors de chez soi, on court, on fait cercle autour du crieur, et voici e^ qu'il nous lit :

c Par ordre de M. le sous«préfet, tous les gardes

» nationaux sédentaires, armés ou non, de vingt à qua- • rante ans, doivent être rendas demain au Havre, à » la première heure. Réunion à quatre heures, sur la 9 place de la Mairie, pour fixer l'heure du départ d'É- » tretat. Quiconque manquera à l'appel demain, au dé- » part, sera passible deô pemes édictées en vertu de » rétat de siège . »

Grande émotion. Des femmes se mettent à pleurer, à crier ; « Nos hommes, nos hommes, on nous-prend » nos hommes!... :» Mais déjà le tambour a tiré de sa poche un autre papier, et, de la même voix traînante dont il nous a lu l'ordre de M. le sous-préfet^ il nous Ut ce qui suit :

< Il a été perdu depuis chez madame Outrebon, par j> le chemin le plus court, jusqu'à l'église, une petite » boucle d'oreille imitation or, en forme de poire. Prière » de rapporter à Thôtel Hauville. Il y aura récom- » pense. »

Le crieur s'éloigne et s'en va proclamer à un autre coin de rue la levée en masse et la boucle d'oreille perdue. Tous les gamins du village marchent joyeusement sur ses talons ; ils ne veulent pas perdre un roulemeut de tambour.

Une pauvre vieille femme tout en larmes me prend la main et me dit :

< Mon fils! on va me prendre mon fils qui est revenu

> de Terre-Neuve, il y a trois jours, qui a femme, en-

> fants, qui est seul à nous gagner de quoi manger. On » le prend pour se battre sur terre. On n'a pas ce

> droit-là. Mon fils est marin. On peut le prendre pour » la flotte, mais pas poar^ l*armée à pied et à cheval. » Mon fils connaît la mer. Il ne craint rien sur mer. » Mais sur terre, non, non, il ne partira pas pour se » battre sur terre ! »

Et cependant, le lendemain matin, très-docilement, le pauvre garçon est parti avec nous.

Une autre femme, tout à fait exaspérée celle-là, termine un assez long discours par cette phrase extraordinaire :

< Faut-il que les Français soient lâches pour se lais- » ser ainsi mener à la gu 3rre ! »

Cette nouvelle levée s'applique à tous les hommes mariés ou veufs avec enfants. Les célibataires et veufs sans enfants avaient quitté Étretat le 14 novembre, et nous autres, les hommes mariés, nous leur avions fait la conduite jusqu'au Tilleul, sur la route du Havre. Ils étaient quarante environ, et tous, tambour en tête, en blouses, en vareuses, leur petit paquet à la main, un fusil à pierre sur Fépaule, tous s'en étaient allés de bonne humeur et de bonne volonté. En montant la côte du Tilleul, je marchais à côté de mon ami le maçon Bénard ; c'est un personnage dans Étretat : il a la plus belle voix du village et sait par cœur toutes les rondes normandes. Le dimanche, ù Téglise, il chante la ftiesse et les vêpres, puis, le soir, sur la place de la mairie, il entonne les chansons plus que gaillardes sur lesquelles, jusqu'à dix heures du soir, danse la jeunesse du pays.

- l'^'^viî

ies ^ L'INVASION

— Quand je pense que me roilà soldsA^ me disait Bénard, ça me paraît un peu ârôle tout de même; mais je ne me plains pas, ç^ change.

— Et avez-vous appris des chansons pour la gaerre?

— Oh! j'ai trois ou quatre rondes qui peuvent aller, et puis je sais la Marseillaise. Vous allez voir.

Alors, à pleine voix , il entonna la Marseillaise; mais il se vantait quand il disait qu'il la savait. Il s'embrouilla dans la musique, et ce fut bientôt un cri général.

— Autre ch08e> Bénard, autre (Aose. Une ronde du dimanche 1

— Ma foi| j'aime autant ca» répondit Bénard.

Et il se mit à chanter la ronde des Trois capitaines :

VéX éU dans son cœtir là piâ6^ la pins belle,

La plac' la pins beUe.

l'ai passé trois ans, tiPois ans ftvtto ellB^

Trois ans avec ellOi J*ai en trois enfants qui sont eapitaiues,

Qui sont capitaines.

L'nn est à Bordeaux, Tantré 4 la RocheUé,

L'antre à la RocheUe, Le troisième id, caressant les beUdS,

Caressant les belles^

Et tous en chœur reprenaient : La plac' la plus belle; trois ans avec elle ; qui sont capitaines; Vautre à la Rochelle; caressant les belles. — Les enfants du village nous faisaient cortège, et leurs voix, dans l'en-

semble, » «iéuirâaîâit d^ïins et 'oy^Hisek CdCji pine n'iTû riâi d'à diû*^umt se ie: àjc!iî : ^ht iîulc 3itîa dans la vcià friacaisf Le ^«iuffû f JLiPsTe ie ?>-

permis de garir v^Lqui «cêraiL'i»-

Le tamboar fcaniî, baciiit :oirj:ar% ifôt]mG;iCTiîiK la chaosoD. Le leajs eu.t suçerôe ; m ^ma ^:îeii inocdoit îa ùlaise. Le aieîiaisîer Fiséey rmi icttie ^m peUl cbeval bl^nc à sa petie .:arrcie iaune^ i F-tiné, le peintre, as^is sur îe sîe-f-i ««e b vQirar^^ lennii in drafieaa tricoîore qxd fccul: pieïaeîi:, caa par £ ^^t de la mer. y^yas armînies an TiHeoL et, 2u ie^niL Téglise, il failal se s^par^. 5«î5 q lartite 3i«xiles înalinuèrenl leur roaîe Ters le Eirre. Ci fLain «Loa Lear départ d'an cri de : Fw^ temperetsr ! (>»ie ée câcs» à apprendre Ans ce pajs, «t que de «ilicses ansâ à désapprendre! Xoos aTooi loos été éLev-îs .tins fe ciite de cette fausse et ftineste glo're ; ii^O'^ nous aToos j#. >ï«? oi/x soldats de ph?mb aTec les grtnaâiefs de Tempire et avec les voltisreors de la garie. Le résuli^i, le W'/ud : un second empire et la France envahie l

En ce moment, je pense à ces braves gens qm font partis d'ici, il y a vingt jours. Éuient-ils â Bochy ? et, à peine tirés de leurs champs ou de leurs L^tearix, ontils été mis en présence des Prussiens? Sont-ils priàoriciers ? Sont-ils morts ?

Dans la journée, à quatre beures, réunion, sur la place de la mairie, des hommes qui doivent partir le len-

demaiD. Nous sommes cent dix. Délibération publique: Il nous reste soixante-dix fusils à pierre. Faut-il les emporter avec nous ? Faut-il les laisser à Étretat ? Tout le monde prend part à la discussion ; les avis sout trèspartages.

— Emportons les fusils, nous aurons Pair plus militaire.

— De vieux fusils à pierre hors de service !

— Et pas une cartouche!

— Ah ! s'il y avait des cartouches, ça aurait un sens d'emporter les fusils, mais puisqu'il n'y a pas de cartouches !

Cette dernière raison parait concluaute. Nous partirons sans les fusils à pierre. Nouvelle discussion sur l'heure du départ. Nous avons à parcourir une étape de sept lieues, avant d'arriver au Havre. Enfin, après un long débat auquel les femmes prennent part avec beaucoup d'animation, rendez-vous est pris pour le lendemain, six heures du matin.

Un corps prussien, cela parait certain, est déjà en marche sur le Havre. Les journaux de Rouen sont pleins d'entrain et de résolution : « La France a les » yeux sur le Havre ; le Havre va donner l'exemple » des grandes vertus républicaines; le Havre est im- » prenable, etc., etc. » Soit, il y a de braves gens au Havre, et très-capables de se défendre contre les Prussiens ; mais, au milieu de ces désastres, la vieille rivalité du Havre et de Rouen persiste et se montre : « Les » Rouennais sont des traîtres... Ils ont livré leur ville

» aux Prnssiens,... C'était un général de l'empire qui 9 commandait Rouen, et qu'attendre d'un général de » Fempire? sans parler du général Estancelin , qui 9 était orléaniste, ce qui ne vaut guère mieux que bo- 9 napartiste, etc., etc. » Tel est le langage des journaux républicains du Havre, qui demandent des généraux républicains et qui laissent un peu naïvement échapper des phrases telles que celle-ci : « Le Havre est devenu » chef 'lieu depuis la prise de Rouen. » Le Havre cheflieu! voilà le grand mot lâché 1

A Ètretat, la panique est générale. La plupart des Parisiens réfugiés ici ont fait leurs malles dans la journée et sont partis.

Parmi ces fuyards, de très -chauds admirateurs de M. Gambetta, qui, tout d'un coup, ont senfi se glacer leur enthousiasme. La Normandie était tranquille. Les propriétés d'Étretat étaient respectées. Tout allait bien. Mais voici que M. Gambetta a négligé de protéger Étretat contre les Prussiens. Son astre aussitôt pâlit. Un des plus énergiques partisans de M. Gambetta s*est mis tout à l'heure devant moi, avec une certaine impudeur, à attaquer et à dénigrer json dieu de la veille. Alors, moi, résolument, j'ai pris la défense de M. Gambetta... On s'est récrié..* J'étais an esprit paradoxal... Je passais en cinq minutes du blanc au noir, etc., etc. J'ai répondu que jamais je n'avais accusé M. Gambetta de ne pas faire ce qu'il pouvait faire, que je m'étais toujours contenté de ai:c qu'il ne pouvait pas faire ce qu'il avait si pompeu-

166 JLINYASION

semenl promis de faire. U a déclaré que, lui étant dictateur, la France serait sauvée... La France Ta suivi, lui a donné tous les hommes qu'il demandait, et la France n'est pas sauvée.

Quand je dis que la France a suivi M. Gambetta, je me trompe. La France réactionnaire, la France non républicaine seule s'est prêtée docilement aux décrets de M. Gambetta. Et ce phénomène s'est produit que les républicains du Midi, au lieu de donner des hommes à la république, se sont amusés à emprisonner des préfets , à maltraiter des généraux , à arborer des drapeaux rouges, à promener des drapeaux noirs, à se disputer les mairies, les commandements de gardes nationales sédentaires, à se traiter de grands patriotes dans leurs journaux et dans leurs clubs,etc., etc., etc.

En revanche, les Bretons royalistes et catholiques donnent sans discuter leurs enfants à la république. La république les fait coucher dans la boue , les laisse mourir de faim, les envoie sans cartouches devant les canons prussiens. Ds marchent, meurent de fh)id, de faim, de fktigue et du feu ennemi. Gela ne désarme pas les démocrates du Midi, qui contmuent à reprocher avec aigreur aux mobiles bretons d'être royalistes et catholiques. Et ces mêmes démocrates dénoncent avec mdignation \e% menées du prince de JoinvilIe,dont tout le crime est d'avoir réussi à se glisser dans les rangs d'une armée française pour y combattre obscurément!

6 décembre. — Ce matin, à six heures, par une

ÊTRETAT 167

mût noire et par un grand froid, nous sommes tous réunis sur la place de la Mairie, prêts à prendre la route du Havre. Un oontreM)rdre arrive. Nous sommes dirigés sur Griquetot, le ehef-lieu de eanton. On dit que c'est pour aller de là oouper le riverain de fer à Beuieville. Toutes les femmes d*Ëtretal nous entou- Nnt, pleurant et se lamentant. Gent dix maris enlevés d'un seul coup! Nous partons. U y a neuf kilomètres seulement d^Étretat h Griquetot; c'est une promenade. Dans tous les hameaux, sur le seuil des portes, derrière les baies et les barrières de fermes, des femmes en larmes nous regardent passer. Leurs hommeê sont partis le matin. Pêcheurs et paysans, bosrgecds et boutiquiers, fermiers et propriétaires, maîtres et domestiques, nous marchons tous en bon ordre et en bon acoord. Rien de plus dëmooi^tique que notre petite troupe, mais rien de moins militaire : deux heures d'exercice par jour, avec nos ftisils à pierre, voilà toute l^ucation que nous avons reçue. Et c'est au moment oh les Prussiens victorieux sont à dix lieues de nous qu^on nous pousse en avant» au hasard, comme un troupeau. Est-ce là ce qu'en appelle frapper du pied le sol et en tàlre sortir des soldats? Sommesnous des soldats parée que ce tambour bat la caisse k <x pas devant nous, et parce que nous nous appll-» |uons eonsdeneieusement à marquer le pas derrière ce )ambour?

Nous arrivons à neuf heures à Griquetot. Entrée Jriompbale. Nous avions été devancés à Griquetot par

168 LMNVASIOW

les contingents de Beaurepaire, de Bordeaux, du Tilleul, des Loges, etc. Les tambours et les clairons d^ ces communes nous attendaient à l'entrée du boui^. Nous marchions précédés de six tambours et de quatre clairons. Jamais Criquetot n'avait assisté à une telle solennité militaire. Nous aurions dû, au bout de cinquante pas, nous arrêter sur la place de la Mairie, mais notre capitaine jouissait trop délicieusement de ce luxe de tambours et de clairons pour ne pas prolonger un peu son plaisir. Nous paradons pendant un grand quart d'beure dans les rues et ruelles de Criquetot, passant et repassant au même endroit devant une foule émerveillée. Aux fenêtres, cependant, de pauvres fenunes nous regardent avec des yeux rougis par les larmes.

EnlBn, sur la place de l'Église, balte ! à droite alignement ! quelques petites manœuvres, et rompez les rangs ! Nous recevons beaucoup de compliments.

— C'est votre entrée qui a été la plus belle.

— Oui, mais aussi, étant arrivés les derniers, vous avez profité des tambours et des clairons des autres.

— Oh I ça été un grand avantage !

En entendant ces choses, je ne puis m'empêcber de penser aux Prussiens qui approchent, et qui demain, peut-être, feront eux aussi, mais sans battre le tambour et sans sonner le clairon, leur entrée dans les rues de Criquetot.

Le maire de Criquetot ne savait ob donner de la tête. Le matin, il avait reçu du sous-préfet du Havre la

dépêché télégraphique suivante : c Le ban des hommes

> mariés de 20 à 40 ans du canton de Criquetot sera

> réuni demain au chef-lieu. Vous aurez à casernerces » hommes. » Et, deux heures après, de toutes les communes du canton, nous arrivions an nombre de douze cents hommes. Gasemer douze cents hommes à Griqnetot ! Le maire éperdu avait télégraphié : ^ Je

> ne puis caserner douze cents hommes à Criquetot... » On annonce d'ailleurs l'arrivée des Prussiens, et que » peuvent faire ces hommes non armés? » Le souspréfet avait répondu : t Attendez nouveaux ordres,

> et si pas nouveaux ordres dans deux heures, que • tout le monde retourne chez soi. »

Telle élait la situation. Nous prenons d'assaut toutes les auberges et tous les cabarets de Criquetot. Au bout d'une heure, il n'y a plus une bouchée de pain dans le pays. Mais ni le vin, ni la bière, ni le cidre ne manquent; c'est ressentiel. On déjeune au milieu de la plus grande gaieté. Dans la confusion des conversations particulières, je saisis ce petit bout de dialogue :

— En voilà-t-il du mouvement! c'est pis qu'un jour Ce foire ou qu'un jour de vote. Eh ! mam'zelle Marie, donnez-nous du vin à trente, du cachet rouge... Te rappelles-tu, Michel ? c'est de celui-là que nous avons bu ici, le jour du plébiscite.

— Ah oui. . . mais ça a-t-il mal tourné, ce plébiscite! . . Si on nous avait dit que, neuf mois après, nous serions à attendre la visite des Prussiens I

— Ne parlons pas de ça. Nous n'y pouvons rien.

170 L*IHVA.S10N

Nous aurons bien le temps de nous attrister après déjeûner.

A une heure, pas de nouveaux ordres du Havre Le maire nous annonce que nous allons tous rentrer chez nous. Délibération entre nos officiers :

— Faut-il déGler en colonne ou en sections?

— En colonne.

— Non» en sections, c'est d'un meilleur effet.

— Nous sommes arrivés en colonne , partons ea sections.

Cet argument était décisif; on s'y rend. Nous nous mettons sur deux lignes, nous nous couvrons, nous nous numérotons. C'était la cinquième ou sixième fois que nous nous couvrions et que nous nous numéro-tiens depuis le matin. Une, deux, trois, quatre, etc.; enfin nous voilà couverts, numérotés. Nous nous plaçons en sections. En avant marche l Au bout de dix pas : Halte ! On dit qu'il y a de nouveaux ordres du Havre, que nous allons prendre des pelles, des pioches et aller couper la vQie ferrée, à quatre liguas;» au-dessus de Beuzeville.

Une heure d's^ttente. Les auberges et cabar^ ^ remplissant. Roulement de tan^boor. Décidément on retourne chez soi. Attenti(^^ à droite alignement i Couvrç?-vous , numérotez-vous l Et on part définitivement cette fois. Tout le long de la route, épanouies et joyeuses, les femmes qui la matin pleuraient. On leur rendait Içurs hommes. Un de nos camarades, qui était complètement gris, nous régale d'une jolie suite

de chansons, et ce refrain nous a poursuivis de Criquelot à Ëtretat :

Les nations solidaires sont sœnn, Gloire à jamais an drapeatt tricolore 1

A qaatre heures, rentrée solennelle dans Êtretat. Notre campagne était terminée. Les femmes se jettent sur les maris, et, avec de grands cris de joie, les embrassent. J'entends un petit garçon dire à son père : — C'est déjà fini la guerre, papa ? Ça n'a pas été long. Est-ce que tu as battu les Prussiens t

7 décembre. — Il neige. Les falaises sont toutes blanches. Le vent souffle en tempête, venant de la mer. k midi, trois mille mobilisés arrivent de Dieppe. Les malheureux, dans quel état ! L'ordre de départ a été donné un soir, et le lendemain, avant le jour, en route ! On a pris tout le monde, les boiteux et les borgnes. Us demandaient le conseil de révision... On leur a répondu qu'ils le trouveraient au Havre. Seuls les officiers ont des uniformes. Les hommes sont partis en blouses, en vareuses ; sur la tête, des casquettes et des chapeaux de paille; aux pieds, des sabots, des sandales et des pantoufles. Pour arriver à Êtretat, ils ont fait à pied vingt-quatre lieues en deux jours. Tout le long de la route, ils ont été nourris par la charité publique. Ils ont des fusils à piston se chargeant avec la baguette. Pas une cartouche. Le colonel n'avait pas seulement songé à envoyer quelques hommes en

172 L'INYASIOM

avant, afin de nous prévenir que nous aurions à nourrir trois mille hommes. Par bonheur on s'est disputé ces pauvres gens. J*en ai amené cinq chez moi. C*étaient des gens de campagne» des garçons de ferme du canton d*£nvermont. Ils mouraient de faim et cepen« dant un d'entre eux me disait :

— Voyez-vous, monsieur, c'est encore meilleur de se chauffer que de manger.

Tous les cinq, après avoir déjeuné, s'étaient assis, serrés les uns contre les autres, en cercle autour de la cheminée. Leurs blouses fumaient devant le feu. Ils ne parlaient pas, répondaient par monosyllabes et se tenaient immobiles, regardant avec une admiration d'enfant la flamme du foyer. Ils étaient doux, tristes et résignés. De tout jeunes gens. Il y en avait un qui était trèS'P&le et qui toussait affreusement.

A trois heures, ils sont partis, continuant leur route vers le Havre. La neige tombait épaisse, et tourbillonnait sous le vent. La plupart de ces hommes étaient épuisés et hors d'état de marcher. On avait mis en réquisition toutes les charrettes, tous les omnibus, toutes les pataches d'Étretat, et aussi tous les grands chars à quatre chevaux des fermes des environs. Le défilé de ces voituresa duré une heure. Les chevaux patinaient dans la neige glacée, et avaient bien de la peine à monter la côte du Havre. Deux immenses chariots étaient remplis de malades ; les hommes étaient rangés régulièrement c6te à côte sur la paille. De grandes couvertures de laine déjà blanchies par la neige étaient jetées sur eux

a • taS""

Les têtes roulaient légèrement de droite et de gauche, suivant roscillation de la voiture ; les corps ne faisaient pas un mouvement. On se demandait si c*étaienl des vivants ou des morts.

Tons les mobiles qui pouvaient marcher partaient de bonne humeur. Ils avaient mangé, ils s'étaient réchauffés, ils avaient repris courage. On les avait bien reçus à Étretat, et en remerciaient ils criaient : « Vive > ie bon pays ! Vivent les braves gens I »

Le soir, à deux heures, nouveau passage de soldats... puisqu'il faut appeler cela des soldats, puisque c'étaient la nos armées. Deux ou trois cents de ces pauvres enfants, avant d'arriver à Étretat, avaient été pris de lassitude et de désespoir. Us s'étaient éparpillés le long de la route, se couchant dans les fossés, sur la neige. On avait attelé des chariots de ferme, et on les avait ramassés un à un. Nous leur donnons à souper. Us partent à minuit, criant eux aussi : « Vive Etretat! Vive le pays ! » La neige a cessé de tomber. Le ciel est dramatique, je ne trouve pas d'autre expression. C'est un ciel de théâtre, brusque, heurté, houleux; de grands nuages noirs, très-noirs, qui courent poussés par le vent ; puis de subites éclaircies; et la lune, éclatante dans ce cadre sombre, met en pleine lumière ces lourds chariots qai montent péniblement la côte du Havre avec leurs attelages de six chevaux.

8 décembre. — Ce matin, un peu de soleil et de ciel bleu. C'est déjà quelque chose. On se sent soulagé rien qu'à penser que cette neige glacée ne tombe plus

174 L'INVASIOW

sur ces pauvres gens. On raconte c(ue les mobiliiiés de Dieppe sont poursuivis par les Prussiens, que ded francs-tireurs du Havre vont occuper Étretat, qu'on se battra ici demain ou après-demain. Aussi estM» unô panique générale^ bien que la dépêche officieUe de Tours soit ainsi conçue :

€ Situation calme et toujours énergique. i^

Toutes les voitures qui, la veille, ont porté des mCH biiisés au Havre, reviennent ce matin^ et repartent atls^^ sitftt chargées de fuyards.

Nous recevons des nouvelles du combat de Bucby^ C'est un mobile d*Étretat qui nous les apporte. Toiiâ nos mobilisés^ ceux que nous avons conduits jusqu'au Tilleul, le 14 novembre, ont été faits prisonniers dand une cour de ferme* Un de nos mobiles a été tué, et voici comment le jeune Xi., nous raconte la tnort do son camarade Hauville, un grand et beau garçon de vingt-quatre ms, qui était aimé de tous à Étretât :

c Le bataillon était venu en chemin de fet dalis la » direction de Buchy. Près du village de Bosc-le-Hard, 9 on nous fait descendre et nous Voilà marchant sur là ]> route... Tout d'un coup» nous entendons des déto^ » natioDS... Des obus viennent ricocher an milieu tle > nous..* Nous étions dans la bataillé, sans nous êû » douter. Nous nous jetons dans Une grande cour de j> ferme, ^é Nous nous couchons par terre dans la boue » derrière les talus... Les obus nous suivaient et fàas chaient les arbres de la cour^ les branches sèches des

sommiers tombaient sur nous comme une gr^sè pluie.

. » Henreusemaoty il y avait là, comme ordonnance » de notre coDunandant, un chasseur à cheval, un sim- » pie soldat, un vieux troupier, un échappé de Metz.

» — A^ttendez, nous dit-il, je vais aller voir un peu » ce qui se passe.

» U part, et nous nous dressions à moitié paf-dessus

> les talus, pour le voir galoper dans la plaine sur son

> petit cheval blanc. Ah! le brave homme! Il allait

> droit du côté par oiinous arrivaient les obus, couché » sur le cou de son cheval, et d'un train, d*un train !

> Enfin, à environ mille mètres de nous, il s'arrête et

> reste là, je suis sûr, une grande minute, haussé sur

> ses étriers, regardant bien soigneusement autour dé s lui. U était tout tranquille au milieu du feu. Quand » il a eu bien regardé^ il a fait volte-face, et il est re- » venu à nous, ventre à terre» avec les obus qui avaient

> l'ahr de courir après lai«

> — En retraite, vite on retraite I crie le chasseur

> en arrivant.

> Le commandant place une Compagnie en arrière-

> garde pour couvrir la retraite. Pauvre 7* compagnie ! » Sur cent hommes, il n'en est paâ revenu trente. » Pendant que nous battions en retraite, toutes les » fois que je me retournais, je voyais que la compagnie « d'arrière-garde diminuaiti diminuait... Elle perdait » du monde à chaque pas. Hauvillé était comme moi

> caporal à la 8* compagnie. Nous mar($hionâ à côté • l'un de l'autre» H était bon tireur, et de temps » en temps, tout en marchant» se retournait pour Bh*

ne L'INVASION

» voyer un coup de fusil aux Prussions. — Ah ! encore » un, me dit-il, ce sera le dernier!... U se retourna, » tira, reçut une balle dans le cœur, étendit les bras, » tomba en avant tout d'une pièce. 11 était mort. Il n*a- > vait pas souffert. >

9 décembre. — Ce noatin, les nouvelles sont trionsphantes : Paris, débloqué de trois c6tés à la fois, a reçu un convoi de dix mille bœufs. Le corps d'armée du général Manteuffel a évacué Rouen précipitamment. Vingt-cinq mille hommes sortis du Havre poursuivent les Prussiens. Trois mille volontaires havrais sont partis avec la résolution de brûler Rouen, pour punir la ville de sa capitulation scélérate, etc. , etc.

10 décembre. — Ce matin, les nouvelles sont désastreuses : La délégation de Tours a été obligée de se replier sur Bordeaux. Le général Ghanzy est en pleine retraite. Le général Ducrot a repassé la Marne. Les Prussiens s'avancent à marches forcées sur le Havre. De toutes parts, on signale déjà des reconnaissances de dragons de la garde royale; on les a vus à Ëpreviiie, à Bolbec, à Alvimare, etc.

A midi, roulement de tambour. Toutes les portes s'ouvrent. On s'élance, on ?ourt : une foule émue, anxieuse, entoure le crieur, qui nous annonce qu'il a été perdu un porte-monnaie en maroquin rouge^ contenant dix-sept francs cinquante^ depuis le cor^^ donnier Thurinjusqu*à l'hôtel BlanqueL

Désappointement et discussion très-vive. L'opinion générale est qu'on ne devrait pas tambùuriner pour

des objets perdus dans des moments pareils. Trois ou quatre notables se rendent chez le maire, et, à la suite d'un long débat, on prend la résolut ioo suivante : c le » crienr se servira d'une cloche pour les objets perdus > et réservera le tambour pour les communications du » gouvernement. » Cette décision est favorablement ac* cueillie. '

A deux heures, un homme arrive sur un cheval tout fomant et tout blauc d'écume. C'est un sergent de ville de Fécamp. Il s'arrête un instant sur la place de la mairie, nous crie : c Les Prussiens! les Prussiens! » ils arrivent! Je m'en vais prévenir au Hivre. » Et sans laisser à son cheval le temps de souffler, il repart du même galop dont il est venu. Deux ou trois cents personnes étaient là pour recevoir cette nouvelle. Les impressions sont multiples; c'est un mélange bizarre de douleur, de colère, d'inquiétude et de curiosité. J'ose à peine le dire, mais enfin cela est : la curiosité domine. Les Français aiment l'émotion et le spectacle.

Il y avait deux ou trois minutes que le sergent de ville de Fécamp était parti, quand un cri s'élève dans la foule : « Des troupes ! Voilà des troupes qui » arrivent du Havre par mer ! » Tout le monde court vers la plage. Un des gros remorqueurs du Havre, YHerctdey a stoppé, entre les deux falaises, à quelques centaines de mètres du rivage. Notre maire, un vieux pêcheur de soixante-quinze ans, le père Vatinel, se jette dans une barque, et, au bout de quelques minutes, accoste le bateau à vapeur. Ce n'étaient pas des troupes

i78 L*lNYàS10N

que VEercuU ameDait à Étretati c'était le ban des hommes mariés de Fécamp, c'est-àrdire un troupeau de mille à douze cents hommes non équipés et non armés. Le sous^préfet du Havre, n'ayant ni uniformes, ni fusils^ ni cartouches à donner à ces hommeSi s'était décidé à les renvoyer chez eux. Ce n'est que justice de le dire : il n'y avait pas de réfractaires en Normandie. A dix lieues de l'invasion prussienne, on répondait docilement à l'appel. Les hommeet ne manquaient pas ; mais ce qui manquait^ c'étaient les ressources et le temps nécessaire pour faire des soldats de ces hommes.

Le capitaine de VEercule avait ordre de débarquer à Étretat les hommes mariés de Fécamp, et ceux^d devaient ensuite continuer leur route k pied ; mais le père Vatinel se hâte de leur expliquer qu'ils tomberaient à coup sûr dans les mains des Prussiens , que le plus sage était de reprendre le large et de ne débarquer qu'après avoir prudemment tftté la côté pour savoir si elle était restée française ou devenue prussienne. Le capitaine de VEercule se rend à ce prudent conseil ; le remorqueur s'éloigne dans la direction de la haute mer et emporte les hommes mariés de Fécamp.

Les roues du bateau n'avaient pas fait cinquante tours qu'un nouveau cri s'élève dans la foule \ « Les Prûs- » siens I les Prussiens! Ils sont arrivés! Ils dômoBs- » sent le télégraphe ! » C'est alors qu'un sentiment dlnvincible curiosité l'emporte sur tout le reste. Hommes, femmes, enfants, tous se précipitent en cou-

■ba

rafit vers la «oairie. Les Prussiens n'avaient pas perdu leur temps. A l'entrée du yillage, du côté du Havre, étaient placés, en vedette, deux dragons prussiens, pistolet au poing, casque en tête, enveloppés dans de grandes houppelandes noires. Sur la place de la mairie, une quinzaine de chevaux étaient tenus en main par trois ou quatre dragons. Plus loin, sur la route de Fécamp, une cinquantaine de cavaliers. Les officiers k oheval allaient et venaient. Une dizaine d'hommes sciaient les poteaux du télégraphe et coupaient les fils à grands coups de sabre. Les fils, avec un bruit métallique, se cognaient les uns contre les autres, se cassaient, tombaient, pendaient de tous les e6té8.

Cependant le përe Vatinel accourait avec ses sabots, sa Yareuse et son grand bonnet de laine rouge.

n se trouvait en présence du chef du détachement, et les répliques suivantes s'échangeaient entre notre vieux brave homme de maire et ce capitaine de dragons de la garde royale prussienne :

— Vous avez des fusils?

•s- Pas un seul.

— Utàs vous en avez eu?

•— Oui, J*ett ai eu soixante-dix, soixante-dix fusils à pierre, et pas une cartouche. Il n*y avait pas de quoi vous felre beaucoup de mal.

— Et oh sont-ils, ces soîxante-dix fusils ?

— Partis sur les épaules de nos mobilisés.

La vérité est que les soixante-dix fusils avaient été

180 L'INVASIOiN

le matin portés au Havre dans une petite chaiTeite, sons une vingtaine de bottes de paille.

— Et vos mobilisi^s, oh sont-ils ?

^ ns étaient en face de vous à Buchy, il y a bnit jours, et c^ux qui ne sont pas morts sont vos prisonniers.

— Ainsi vous n*avez plus de fusils?

— Si vous en trouvez un seul, fnsillez-moi avec.

— Hais vous êtes une commune riche. Voilà de trèsjolies maisons.

— C'est les maisons des Parisiens.

— Et il y a des Parisiens ici?

— Quelques-uns, pas beaucoup. Il y en avait pas mal, Tautre semaine, mais ils sont presque tous partis en apprenant que vous alliez venir. Et ceux qui restent, ils sont bien gênés, allez, ceux qui restent. Us n'ont plos le sou, nous les nourrissons à crédit. Pour ce qui est de nous autres, nous sommes de pauvres pêcheurs, des pêcheurs de harengs, et même, en ce moment, il ne donne pas le bareng, il ne donne pas du tout.

— G^est bien, c'est bien; mais elles ont des propriétaires, ces maisons. Eh bien ! ayez la complaisance de faire savoir aux propriétaires de ces maisons que, si on rétablit ce que nous sommes en train de détruire, nous incendierons le village, et nous imposerons une amende de dk mille francs. Vous comprenez, n*estcepas?

— Oui| je comprends.

ËTRETAT 181

— Et VOUS aurez la complaisance de répéter : Le Tinage brûlé et 10,000 francs d'amende.

Ces dernières phrases, du tour le plus correctemenl grammatical, furent récitées comme une leçon et dites à haute voix, à trës*haute voix. H était nécessaire qu'elles fussent entendues de tous. De telles menaces, d'ailleurs souvent suivies d'exécution, sont un des éléments de la tactique prussienne, et j'en pus constater aussitôt les effets. A partir de ce moment, tout le village resta sous le coup de la terreur prussienne.

Je regarde ces dragons. HoAimes et chevaux sont dans la plus parfaite condition. C'est un spectacle douloureux de voir ces solides cavaliers, bien montés, bien équipés, bien commandés et bien disciplinés, dans ce même village qui, quarante-hui^ heures auparavant, était inondé de ce flot de mobiles, déguenillés et affamés, jetés comme à l'aventure au travers de la guerre. Tous ces Prussiens ont un air de vigueur et de santé. Us bavardent , rient, plaisantent. Presque tous ont tressé avec de petites faveurs roses» bleues» jaunes, les crinières de leurs chevaux, et, sur l'épaule de trois ou quatre de ces chevaux, je vois un N majuscule surmonté de la couronne impériale. D'anciens chevaux de nos régiments de la garde, pris à Sedan ou à Metz, achèvent sous un cavalier prussien cette campagne commencée sous un cavalier français. Un de ces dragons tient à la main un petit fouet d'enfant ; il le regarde avec amour et le fait claquer, à la grande joie de ses camarades, qui rient bruyamment.

Les fils du télégraphe passaient près d'une des fenêtres de l'école des filles. Un des dragons, qui a'efteri«mait à tour de bras contre les fils, tape à faux, brise un carreau. Toutes les petites filles, épouvantées, se mettent à crier : c Les Prussiens I les Prussiens I ■ Le dragon était monté sur une petite charrette, et les en«fants ne voyaient, en face de la fenêtre, qu'un casque à pointe et qu'un grand sabre en mouvement. Un des officiers accourt, en entendant les pleurs et les cris de ces cent cinquante petites filles : t L'homme a été vite, » trop vite, dit-il, je suis fâché. » Cependant, deux ou trois drag<ms étaient entrés dans la salle d'école et cherchaient à rassurer les pauvres petites, qui, dans leur effroi, s'étaient réfugiées dans un ooin, toutes en tas. Les religieuses , avec leurs robes de laine grise et leurs grands bonnets blancs, étalent là, trèspâles, mais calmes; les bras étendus, elles se tenaient devant les enflants, c Pas peur, pas peur, di-

> saient les dragons, pas fsdre mal, pas méchants, m Et Tun de ces Prussiens ayant réussi à attraper une des petites filles, Tembrassa et dit à une sœur : < M(d

> aussi deux enfants, un haut comme ça, un haut y conuneca. » Et de la main il indiquait la taille de ses enfants. Cet homme n'était pas triste en parlant ainsi ; il paraissait, an contraire, heureux de voir des eûfants.

Au moment oii les Prussiens sont arrivés, les pécheurs étaient sur la plage» bottés, parés^ les filets embarqués et prêts à ê^eû aller aux harengs. l\$ ont laissé là bateaux et filets. Réunis par petits groupes

<TRETAT i8S

autour de la plaee» Hs regardent, lmiD(d>Jle8, nlencieux, avec cette impassibilité de Tiiommedemer. Un pécheur rentrait chez M\ un paquet de filets sur l'épaule. 11 est arrêté au passage par un des dragons, qui lui dit:

— La fontaine aux moiissâi est-elle toqours à sa place?

— Comment ! vous eonnaisseï t. •

— Oh I je suis déjà venu à Ëtretat* Mange-t-on toujours bien chez la mère Hauville?

— La mère Hauville, répond le pécheur, vous lui avez tué son fils, il y a huit jours.

Et, le soir, une des vieilles femmes du village disait :

— C'est bien exU'aordinaire tout de même... 11 y a soixante ans que je vis à Ëtretat, je ne connais pas la fontaine aux mous$e$^ et ces Prussiens la connaissent!

Quand la destruction du télégraphe lui parut suffisante, le chef du détachement fit faire volte-&ce à ses hommes, et les dragons reprirent la route de Féeamp. Ils partirent au pas de leurs cbevaux. Le capitaine les regardait défiler ; quand ils eurent tous passé devaat lui, il demanda k un des habitants du pays :

— Des photographies d'Étretat, oh pourrais-je en trouver? Voulez-vous m* indiquer}

On lui indiqua la boutique de Fossey ; il n'y avait que quelques pas à faire. L*ofBcier, sans descendre de cheval, ixamma un paquet de photographies et en choisît huit ou dix . Tout eu regardant les photographies ,

— Beau pays, la France, très-bean pays I J'achète des photographies de tous les jolis endroits. J*en ai déjà beaucoup. Tenez, payez-vous, c'est de votre argent, c'est de Targent de Metz.

Et il remit à Fossey deux pièces de cent sous à l'effigie de Napoléon III. Tout ce petit négoce avait pris trois ou quatre minutes. Les dragons avaient déjà atteint le haut de la côte de Fécamp. L'officier était resté seul, en arrière, avec un trompette qui se tenait à dix pas, roide sur son cheval. Le capitaine fit glisser les photographies dans les fontes de sa selle et, reprenant son cheval en main, partit au petit galop de chasse. Un gamin s'écria : « Bon voyage, les Prussiens 1 » L*officier disparut au tournant de la route. Étretat était évacué et redevenait français.

La journée s'achève dans la plus grande tristesse, mais dans le plus grand calme. Le soir, la diligence du Havre ne revient pas. A dix heures, arrive à pied du Havre, un homme marié de Fécamp qui, le matin, avait manqué le départ de VHercule. Le conducteur de la diligence n'a pas osé se mettre en route, parc6 qu'on avait appris au Havre l'occupation d'Étretat par un corps d* armée prussien. Cet homme nous apporte du Havre un journal qui contient la dépêche officielle suivante, datée de Tours, 9 décembre, une heure du matin, et signée de H. Gambetta :

c La translation du gouvernement à Bordeaux a pour » but d'assurer la parfaite liberté des mouvements » stratégiques; la situation militaire est bonne. Nos

ËTRETAT 185

> ennemis eax-mêines jugent leur sitnation critique.

> J'en ai la preuve. Patience et courage. Nous nous

> tirerons d'affaire; ayez de l'énergie et réagissez » contre les paniques. Défiez-vous des faux bruits, et » croyez en la bonne étoile de la France, i

Croire en la bonne étoile de la France^ se défier des fatix bruits^ réagir contre les paniques^ voilà, sans doute, d'excellents conseils, mais diflSciles à suivre pour des gens abandonnés, sans défense et sans protection, à l'invasion prussienne.

Ce journal du Havre contient également une étincelante proclamation de M. le sous-préfet Ramel :

c Debout, debout ! Tous aux armes !

> J'ai juré au gouvernement de la défense nationale » que je lui donnerais la Victoire (avec un Y majuscule)!

> Il a pris acte de mon serment !

> Et ce serment, je le tiendrai I »

Tout cela à la ligne, à la ligne, à la lîpe, et bondé de points d'exclamation.

11 décembre. Calme complet. Pas de Prussiens.

— Maman, dit tristement un petit garçon de cinqaiis à sa mère, est-ce qu'il ne viendra pas de Prussiens aujourd'hui? C*est si amusant, les soldats!

La mère gronde l'enfant et lui donne doucement une petite leçon de patriotisme, qui fait peu d'effet.

Les mêmes dragons de la garde royale qui nous ont rendu visite hier sont allés aujourd'hui à Criquetot et à Gonneville. Là, ils ont trouvé et brisé une

186 LUlITASIOlf

trentaine de vieux fusils à pierre qui aTaîent été distri* bues aux gardes nationaux.

Gomme elle serait triste et curieuse, l'histoire d*an de ces fusils à pierre ! Sous la Restauration, il rend de bons services dans Tsiinée active, fait la guerre d'Espagne, escorte ies processions dans le Midi; puiS: en 1830, déjà un peu fatigué, il devient fusil de garde* national. Son propriétaire est un bon bourgeois libéral, mais libéral conservateur ; il monte régulièrement sa garde ; le jour de Tenterrement du général Lamarque, ce bourgeois est en faction devant une des grilles de THôtel de Ville. Un homme en blouse se jette sur lui, le renverse, lui arrache son fusil et se sauve. Le fusil devient révolutionnaire et républicain. On Tenfouit dans une cave ; mais, à chaque émeute, on le tire de son trou et il va faire son office derrière les barricades, Il prend part à la révolution de Février, à l'insurrection de Juin et à la résistance de Décembre 185 1. Là, son maître est pris, envoyé à Cayenne, Le fusil rentre dans les magasins de TËtat. On le met dans une grande caisse, on renvoie à Brest. On ouvre la caisse ; on examine les armes, c Vieux fusils à pierre, hors d'usage, » dit le contrôleur. On referme la caisse et on la monte au grenier. Suivent dix-neuf années de tranquillité pour le fusil. En septembre 1870, on prend la caisse, on Texpédie au Havre : là, distribution des armes entre les communes de l'arrondissement. Le fusil est envoyé à Griquetot; pendant trois mois, il fait Texercice tour à tour dans les mains d'un épicier, d'un

fr>-c, ?

ÉTni^TAT iST

garçon de ferme et d'nn charretier. Il 0*7 a, en effet, qu'un seul fnsil ponr trois gardes nationaux. Le 11 décembre, les Prussiens arrivent à Criquetot et le fusil est brisé en morceaux sous le talon de la ootte d'un dragon de la garde royale. Oui, cette histoire d*un fusil à pierre serait bonne à raconter. Elle serait pleine d'enseignements philosophiques; 00 y verrait toutes nos misères, nos révolutions inutiles, nos agitations stériles, nos guerres folles, toutes nos fautes enfin et tons nos désastres.

A midi, la factriee de la poste distribue des lettres de Paris,.. Ces lettres sont navrantes : Avec le secours de la province^ nom nom tirerons d'affaire^ etc., etc. Bonnes nouvelles deprovince^ etc., etc. Bourbaki est d SenliSf etc., etc. V armée prussienne est cernée à Versailles par l'armée de la Loire ^ etc., etc. Pourquoi ne pas dire la véiité aux Parisiens? Pourquoi ne pas leur faire savoir qu'ils n'ont à compter que sur euxmêmes ?

Un excellent homme, tout à l'heure, au com d'une me, m'arrête et me dit :

— Bfais, monsieur, au milieu de tout cela, qu'est-ce que vopt devenir les jeunes gens qui ont acheté des études de notaires, avant le 4 septembre, et qui n'ont pas encore payé ? C'est le cas de mon fils. Est-ce qu'ils seront obligés de payer? Les études cependant auront perdu beaucoup de leur valeur , Quel est votre senti-c ment là-dessus?

Je n'ai rien trouvé à répondre.

188 ' L'INVASieN

12 décembre. — Ce matin, pluie battante. Le firoid a cessé subitement. Les éclaireurs prussiens sont au café Terreux, à trois lieues d'Ëtretat, sur la route da Havre. Par conséquent, plus de communications possibles. La route du Havre pour nous, maintenant, c'est la mer. Nous sommes comme des naufragés dans une lie déserte. La moindre barque paraissant à l'horizon nous fait battre le cœur. Vient-elle ici ? Apporte-t-elle des lettres, des journaux, des nouvelles? Non, çlie passe, et nous, tristement, nous reprenons notre promenade sur le galet.

Aurons-nous des Prussiens aujourd'hui et quels Prussiens? En voici quatre qui arrivent à onze heures. Trois officiers suivis d'une ordonnance. Nous reconnaissons les officiers qui ont présidé hier à l'interrogatoire du père Vatinel et à la destruction du télégraphe. Us sont allés droit à ThAtel Blanquet sans demander leur chemin^ ce qui a jeté les habitants da village dans le plus profond étonnement. Les officiers prussiens, avant dé se mettre à table, ont un peu causé avec un voyageur qui se trouvait dans ThAtel. Ils lui ont dit que Tannée de la Loire avait été deux fois battue, qu'elle était en complète déroute, qu'il n'y avait phis d'armée française dans le Nord, que Paris résistait toujours et se défendait bien, que les Parisiens continuaient à manger des rats. Alors les trois officiers se sont mis à rire bruyamment, en répétant ces mots : c Des rats ! des rats ! manger des rats l » Ces officiers étaient en petite tenue, tuniqu3 bleu-clair, boutons de

ETR8TAT 19

enivre uni sans ancon chiffre^ collet galonné d'or, des cravaches dans leurs bottes. A midi, les officiers remontent à cheval et s*en vont lentement, au pas, par la route de Fécamp. Ds fument, causent, rient, attaquent leurs chevaux, les font caracola dans la me, cherchent à briller.

— Us sont en France comme tbei eux, dit un vieux pêcheur en les regardant passer.

La scène d'avant-hier était moins doulour^ise. Elle avait, au moins, un côté de violence et de brutalité ; ces poteaux renversés, ces fils brisés, ces menaces de pillage et d*incendie, c'était la guerre; mais, aujourd'hui, ces officiers qui ont eu le temps de venir déjeuner à Étretat en partie Je plaisir, et qui se promènent gaiement en terre française, on ne peut rien imaginer de plus horrible. Et le temps est admirable ; ces Vmssiens voient, dans tout leur éclat, la mer, notre vallée et nos falaises.

A deux heures, seconde viâte prussienne. Huit ou dix cavaliers du détachement d'avant-hier. Ceux-là sont impertinents et désagréables, regards hautains, allures cassantes. Des sousK)f[iciers pour la plupart. Us se promènent sur la plage, laissent traîner bruyamment leurs sabres dans le galet, ramassent des pierres, font des ricochets dans la mer.

— Ah! dit naïvement madame X..., je ne les aime pas, ceux-là, ils sont d'un commun l Ces messieurs se mettent à gravir la falaise d'amont.

Us veulent monter à la chapelle et voir le panorama.

490 L'INVASlOfl

De la plage, on les voit monter suivis à distance paf tous les gamins du village. An moment ob ils atteignaient le haut de la falaise» un dragon passe devant nous, lancé au grand galop dans le galet, au milieu (]es cordes, des filets et des cabestans. Le dragon 8*arréte au pied de la falaise et, criant à tue-téte, bêle lûsQfliciers. Geui^^ci aussitôt redescendent. Le dragon leur dit quelques mots ; ils courent précipitamment à r^ftteU demandent leurs chevaux et s'en vont du train le plus rapide. Alors les suppositions d'avoir beau jeu : c L'armée du Havre a fait une sortie, les Prus- » siens oot été battus. »

Les rues d*Ëtretat sont pleines de gens qui se couchent par terre, appliquent Toreille contre le sol et déclarent qu'ils entendent le canon. La vérité est que le départ de ces Prussiens a eu quelque chose de brn^qiie et d*extraovdinaire.

13 décembre. — Vers trois heures, un grand mouvevement et de grands cris sur la plage. Les pécheurs gravissent en courant la falaise d'aval. Le temps est affreux : pluie battante, grand vent, ciel noir et sinistre, la mer violente et dure. Je sors, j*interroge« C'est un navire en détresse devant la pointe d'Antifer. Je cours du c6té de la (alaise. Je rencontre des douaniers, c Le bateau a sombré, me disent-ils. — Ei l'équipage? » — Voil2| trois des hommes du navire qui viennent 9 là-bas sur cette barque ; mais il a dû en rester au » fond del^fper. »

On aperçoit, ep effet, une petite, toute petite barque.

CTRETAT 191

IId homme debout à rarrière, avec un ayiron, godille. La barque tient difficilement la mer. A chaque instant elle disparaît entre deux lames.

A-t-elle été engloutie? Non, la voici qui remonte au haut des vagues^ puis qui retombe et semble s'abimer dans la mer. Nous regardons, anxieux. D y a trois pe^ sonnes dans la barque : on les voit, les bras en Tair, faire des gestes, appeler au secours... Des marins d'Ëtretat essayent de mettre un canot à la mer. Trois fois ils sont repoussés par les lames, rejetés, renversés et roulés sur le galet... Sans se décourager, meurtris, saignants, tout couverts d*eau et d'écume, au risque de la vie, ils ramènent une quatrième fois le canot à la mer et réussissent à le mettre à flot. Ils vont audevant du bachot des naufragés. Ils l'atteignent, l'accostent... Les deux barques s'accrochent l'une à l'autre. Un des hommes du bachot monte sur la barque d'Étretat, un des pécheurs d'Étretat monte sur le bachot... Puis les deux bateaux se sépartnt et se rapprochent de la terre. C'est l'homme d'Étretat qui maintenant godille à l'arrière du bachot. Il l'amène sans accident jusqu'à une dizaine de mètres du galet, mais là, le bachot est pris, soulevé et retourné par une vague énorme. Les trois hommes disparaissent. Sur la plage^ mille poitrines pousaeqt un seul cri. Dix pécheurs se jettent en même temps au travers de ces vagues furieuses, saisissent les hommes par la tâte, par les bras, par les janibes ; ils les rapportent comme des paquets et les déposent sur le gatet.

i9t L'INVASION

C'étaient, avec le pécheur d'Étretat, un matelot et te mousse du navire perdu. Us ne sont pas blessés. On les entoure, on les interroge

— Êtes- vous tous sauvés ?

— Non, répond le matelot. Il y en a un qui n'aura plus besoin de manger.

Cette réponse est faite simplement, froidement. Le navire perdu était un sloop de Saint-Brieuc, le Bon- PèrCy qui allait à Fécamp, chargé d'avoine. Le capitaine arrive quelques instants après, ramené par la birque d'Étretat. C'est un homme d'une trentaine d'années, très-calme, très-intelligent. Et le soir, dans le petit café de rhôtel Blanquet, il nous racontait comment le malheur était arrivé :

c Nous avions quitté Saint-Brieuc hier. Ce matin, au petit jour, à la hauteur de Barfleur, nous avons commencé à prendre de l'eau.

» J'ai essayé d'entrer au Havre, mais je n*ai pas pu crocher le port. Le vent était contraire, et le navire ne gouvernait plus. L'avoine s'était remplie d'eau, gonflée ; j'avais au fond de la cale une grosse éponge qui faisait peser le bateau comme du plomb. J'espérais atteindre Étretat. Je me serais échoué sur la plage. Le navire aurait été brisé par la mer, mais j'aurais peut-être pu sauver les voiles, une partie de mes marchandises, et surtout mes deux hommes et mon mousse. Tout à coup, à deux mille mètres d'ici, le navire a enfoncé. Nous n'avons paseu le temps de mettre le bachot à la mer. Les vagues sont venues le ciieilHr

sur le pont. Noos avons eu beaucoup de peine à dégager la barque qui était prise entre la mâture, dans les cordages et dans les voiles. Je criais à mon matelot qui tenait la barre :

» — Viens, viens dans la barque. Tu vois bien que nous coulons. Viens tout de suite.

> n me répondit :

» — Oui, oui, je viens.

» Mais, au lieu de venir, il se précipita sous le pont, dans la cbambre. Il voulait sans doute sauver son argent : douze francs qu'il avait dans une petite boite. C'est pour ces douze francs-là qu'il est mort. Pauvre diable! Je n'ai pas pu le tirer de là. J'aurais bien voulu retourner au navire, mais un coup denier nous avait enlevés dans la barque et nous avait portés, d'un seul bond, à plus de cinquante mètres loin du bateau. Nous n'avions qu'un aviron. Impossible de gouverner et d'accoster le navire avec un seul aviron. Il n'y avait qu'une chose à faire : se maintenir droit en gardant la lame arrière. Nous avons été forcés de rester là, à regarder couler le navire sans pouvoir rien faire. La mer se sera engouffrée dans la chambre, et l'homme aura été étouffé. »

Quelqu'un dit au capitaine :

— liais comment n'aviez-vous qu'un aviron î

— C'est encore un miracle que j'aie eu celui-là, répondit-il. Il n'était pas à moi. C'était un aviron à mon cousin Julien. Le mousse l'avait monté par erreur sur le bateau, et une heure après que nous étions partis de

Saint^Bri6uc, je l'i^yais groodé «t je (in a?ais dit ; c Pourquoi as-tu emporté cet aviron ? Tu sais bien qu'il n'est pas it moi, qu'il est h mon cousin Julien ! » Eh bien, il n^us a sauvé la vie, cet aviron. Ah 1 j'aurais dil fttre mifiqx paré^ c'est vrai, j'aurais dû avoir deux avirons, mais, yous savez, on croit qu'il n'arrivera jamais rien ou que, s'il arrive quelque chose, ce n*est pas un aviron de plus ou de moins qui vous tirera d'affiiire.

Pendant que le capitaine parlait, le matelot et le mousse étaient là* Le matelot, silencieux, indifférent, inerte, regardait un verre d'eau-de-vie qu'il buvait goutte à goutte. Le mousse dormait, appuyé contre le mur, la tête renversée, la bouche ouverte. Un vrai petit Breton de Luminais, blanc et rose, avec deux longs bandeaux de cheveux d'un blond clair qui étaient encore bumides et qui lui collaient sur les tempes. Le capitaipe, dq la main, nous montra l'enfant et nops dit:

— Pauvre petit bonhomme ! Le voilà orphelin depuis deux heures. C'est son père qui est resté au fond

de YeWf

11 y eut un moment de silence. Tout le monde re* gardait cet enfant endormi. Un pêcheur dit au capitaine :

-^ Quel âge avait-il, votre b^t^u?

-^ yingt ans.

— Vingt ans I.M Qh 1 c'est un i^^e, c'est up bel iga pour un bateau, On peut s*en aller à cet âgor-là...

ÉTHEtAT 19»

Et ce fttt tente t'oraison funèbre du sloop le Bùn^fère. Eq sortant, je m'arrête pendant quelques Instants k écouter la conversation de deux comommaiewrs :

— Alors, tu étais à Fécamp, le jour des Prussiens?

— Oui, j'y étais.

— Et comment ça se passait-il f

— Dame! comment c^ se passait... Les Prussiens rôdaient dans la ville, à pied, à cheval. Ils trottaient dans les rues, ils étaient assis devant les cafés, ils visitaient le Casino, ils regardaient les pièces en batterie sur le galet. Sur la place du Marché, une dizaine de dragons, les brides de leurs chevaux passées dans le bras, buvaient et faisaient boire des gamins...

— Et les gens de Fécarap?

— Qu'est-ce que tu veux ? Ils ne disaient trop rien, les gens de Fécamp, excepté une épicière sur la place du Marché, qui, elle, n'était pas intimidée.

— Qu'est-ce qu'elle a donc fait, l'épicière T

— Voilà. J'ai tout vu et tout entendu. Trois dragons entrent chez l'épicière, prennent trois petits verres et les payent deux sous pièce. Il n'y avait rien à dire, c'était le prix. Mais, au moment de s*en aller, un des dragons demande une demi-livre de chocolat, la met dans sa poche et donne six sous. — C'est vingt sous, lui dit l'.épicière. — Six sous c'est assesE, répond le

' Prussien. Et il sort en emporlant son chocolat. Mais l'épicière lui courait après dans la rue, en lui criant : c Soie tranquille^ toi, i&is ^anquiUe. Je te raltra^ » ferail »

Le soir, des nouvelles extraordinaires commencent à circuler dans Étretat : Paris serait débloqué ; H. de Bismarck prisonnier ; le général Ducrot marcherait sur Rouen avec cent mille hommes, etc.

4 4 décembre. — Une pauvre vieille femme des Loges, qui nous vend du beurre et des œufs, est venue toat à l'heure à la maison. Je lui ai demandé des nouvelles de ses deux fils qui sont au Havre, dans les mobilisés.

— Ils vont bien, monsieur, a-t-elle répondu, ils vont bien tous les deux. Je suis allée voir le plus jeune, dimanche dernier, au nez des Prussiens qui barraient la route. Je n'étais pas inquiète de l'aîné. Il a une grosse santé, il n'a jamais été malade de sa vie, et ça avait souvent été son idée de «'engager, d'être soldat, de faire la guerre. Mais le cadet, l'hiver dernier, avait eu une fièvre typhoïde. C'est un miracle s'il en a réchappé, et il est resté tout chétif. Aussi, quand il a été appelé, il y a un mois, je me disais : « Bien sûr, à 9 camper comme ça, en plein ah*, dans Peau et dans le » froid, il y restera, je ne le reverrai pas. » Et quand il est parti (je ne suis pas lÂche, voyez-vous, j'ai eu bien des peines dans la vie , je les ai supportées comme une loi qu'il faut subir, et je ne pleure jamais) eh bien ! ce jour-là, en embrassant mon petit, j'ai pleuré. Et je pleure encore quand je pense à lui. Et j'y pense toujours, parce qu'il n'y a pas de cœur meilleur. Aussi, samedi, voyant ce grand froid et les Prussiens qui arrivaient, et me disant qu'on allait probablement se battre, et que peut-être mon garçon...

ËTRETAT . 197

enfin que je ne le reverrais peut-être pa3... je suis allée à Fécamp, j'ai acheté un gros caban de drap, et puis je suis partie à pied pour le Havre. Il y avait des Prussiens au café Terreux. Tai eu peur. Ils ne se seraient pas gênés pour me prendre le cabao de mon garçon. Alors j'ai quitté la grande route et j'ai suivi le chemin des douaniers, le long de la falaise. Je suis arrivée an Havre, à deux heures. Mon garçon était campé à Sainte-Adresse devant le fort. Eh bien ! il n'a pas voulu du caban. 11 m'a dit qu'il n'avait pas froid^ que ça le gênerait pour marcher en avant, qu'il couchait dehors depuis huit jours^ qu'il ne s'était jamais si bien porté, qu'il fallait reporter le caban au marchand et me faire rendre mon argent. Enfin, j'ai été obligée de me fâcher. Et la vérité, c'est qu'il avait bonne mine. Voyez-vous, monsieur, c'est la Providence qui le garde, parce que, pour autre chose que pour le devoir, pour le plaisir par exemple, il ne supporterait pas de telles misères.

A midi, nous recevons des lettres de Paris, souillées d'eau et de boue, déchirées, détrempées, à peme lisibles. Le ballon qui les emportait est allé tomber en Norvège, et ces lettres sont venues de la rue Jean- Jacques-Ronssean à Étretat en passant par Christiania. De toutes parts, des renseignements arrivent, confirmant la retraite précipitée des Prussiens. Ds ont quitté Gonneville, Bolbec, Goderville, Montivilliers. On dit qu'ils s'en vont à marches forcées dans la direction de Paris. Un charbonnier venu de Fécamp

t9S LHNVàSION

raconte que le général Yinoy est entré cette nuit à Rouen avec soixante mille hommes.

Les journaux du Havre nous apportent une dépêche datée de Versailles. Elle annonce que le roi de Prusse va être oUigé de prendre à regret le parti de bombarder Paris. Sa Majesté sent quHl y a bien plus de cruauté à affamer des centaines de mille de non contbattants qu'à tuer un certain nombre d'individus en bombardant Paris. Le roi, d*ailleurSf est très-irrité contre la folie des Parisiens^ qui persistent à tenir bon quand leur dernier espoir de secours des armées de province est perdu.

Puis, sans transition aucune, suivent de longs détails sur la douleur du roi de Prusse, quand il a appris la mort de la princesse royale» sa sœur. Fritz lui-même a fait connaître la nouvelle au roi. On avait pris de grandes précautions pour que le télégramme ne parvint pas directement au roiy etc., etc.

En vérité, voilà qui est bien touchant. Que le roi de Prusse regrette la princesse royale, sa sœur, soit, mais qu'il ne nous demande pas de nous intéresser à ses tristesses particulières. Les mères qui, en France et en Allemagne, pleurent sur leurs enfants n*auront pas le temps de prendre part à sa douleur... On ne devrait pas faire étalage de sa sensibilité, quand on a le courage de voir couler tant de sang et tant de larmes. Des consolations efficaces seront, d'ailleurs, bientôt offertes au roi Guillaume. Une députation du Reichsrath est en route pour Versailles et vient offrir

ÊTRBTAT lOSf

âu foi la couronne impériale* Il trouvera là nne distraction à sa douleur. II n'est pas donné à tous d'avoir de telles consolations. De ma fenêtre, en ce moment, je vois sur la plage, immobile, regardant la mer, appuyé contre un bateau, ce pauvre homme, dont le fils, la semaine dernière, a été tué devant Rouen par une balle prussienne. Et la douleur de ce père, à qui on n'ofTre pas la couronne d'Allemagne , me paraît plus sérieuse et plus touchante que la douleur de ce roi qui va bombarder Paris par humanité,

La pluie a cessé. Nous frétons une petite carriole et nous nous en allons à Goderville. Plus de Prussiens. Les cent cinquante dragons qui s'étaient installés dans l'hôtel de Jourdain sont partis précipitamment avanthier matin. La mère Jourdain nous raconte l'invasion prussienne à Goderville. Rien ne vaut ces récits chauds de vérité. Par malheur, il est difficile de les saisir, de les fixer, de les reproduire avec leur accent et leur franchise. Essayons cependant.

« C'était vendredi à une heure de Taprès-midî. Jourdain était allé au Havre pour un marché de chevaux. Une de mes voisines arrive et me dit : c On an-

> nonce les Prussiens. > Moi, je lui réponds : « Lai»-

> sez-donc, on les annonce toujours et ils ne viennent » jamais. Qui est-ce qui les a vus? — Le piéton de la ^ poste de Beuzeville. Il a causé avec eux. — Il se » trompe, il aura causé avec des éclaireurs du Havre. » — Non, c'étaient des Prussiens. » Nous en étions \h de notre conversation quand nous enterrions un grand

ÎOO L'INVASION

brait de chevaax ; nous allons jusqu'à la porte, et, surb route de Beuzeville, nous voyons arriver d'un bon trot les casques prussiens. La voisine se sauve en poussant des cns. Mes deux filles étaient là. Je leur dis : c Allons, j» du calme, faut pas se troubler ; voilà les Prussiens I » L'ainée ne se bouleverse pas trop, mais la petite se met à pleurer et à dire : « Maman, ils vont nous faire » du mal, ils vont tout prendre chez nous ; il faut jeter » Targenterie dans la mare.» Je dis à Tainée :« Emmène » la petite... Restez ensemble au premier. Je vais les » recevoir. >

» Ce qui me contrariait le plus, c'est que Jourdain n'était pas là et que nous avions quarante-cinq chevaux de vente dans nos écuries, et un millier de sacs d'avoine dans nos greniers. A vingt-quatre francs le sac, calculez.

» rétais donc là dans la cuisine, pas bien gaie, quand je vois cinq ou six Prussiens entrer au galop daus la cour. Ils sautent en bas de leurs chevaux. Et puis en voilà deux qui s'en vont aux écuries, qui ouvrent les portes, regardent à l'intérieur et avec de la craie se mettent à écrire des chiffres sur les murs. Je vais à un de ces hommes. « Qu'est-ce que vous faites là? » Il ne me répond pas et continue à aller de porte en porte en écrivant ses chiffres : 12, 15, 6.... Enfin il arrive au bout de nos bâtiments et je lui répète : « Qu'est- » ce que vous faites? Qu'est-ce que vous voulez? > Il me répond : « Nos chevaux. Ici nos chevaax. De la » place, beaucoup de place. Bonne maison. Dehors vos

» chevaux à vous. Et dedaD$ nos chevaux à nous. —

> Comment dehors nos chevaux ! Et ob voulez-vous 3tque je les naette? — Où vous voudrez. Dans la » campagne. Chez cultivateurs. Nous ici. Ob Tavome? » Dites. Où Tavoine ?» Il me passe un froid dans le dos, en pensant à nos mille sacs d'avoine.

> Arrive à cheval un officier. Je cours à lui et je Iti dis : c Monsieur l'officier, j'ai ici quarante-cinq che- » vaux et pas mal d'avoine. » 11 me répond : « On » vous prendra Tavoine^mais pas les chevaux. Emme- » nez-les. Nous allons demeurer ici, officiers, soUats, » tous. Âvez-vous neuf chambres pour les officiers?

> — Oui, j'ai neuf chambres, mais je n*ai pas de quoi if coucher les soldats. — Oh! ils ne se couchent ja- » mais, les soldats. Dans la cour, les soldats ; ils dor- » ment sons les hangars. DeTavoinepour les chevaux,

> de la paille pour les hommes, neuf chambres pour » nous, voilà tout. > Dn antre officier arrive à cheval, descend, et le premier officier me dit : c Conduisez » le lieutenant, il va marquer les chambres. »

> Moi je pense à mes petites filles, et je dis :

j» messieurs, mon mari est au Hairre. J'ai deux filles.

• Je les mets sous votre protection. »

« Le pranier officier se met à rire et me répond : >— Oh! n'ayez pas peur. Aucun danger pour vos filles,

» ni pour personne. Les journaux disent des bêtises^

> des mensonges. Nous ne sommes pas des barbares. » Nous ne mangeons pas les petits enfants. Dans les 3 maisons habitées, ancon mai, aocon. Par exeuiplci

tôt L'INVASION

» autour de Paris, toutes les maisons vides. Personne » ponr faire la cuisine, les lits, les feux... Alors on enfonce les portes, et le soldat fait un peu ce qu'il veut ; mais quand il y a du monde convenable pour 9 recevoir, aucun pillage» aucun mal, vous verrez. » » En attendant, par la fenâtre, je voyais les soldats qui s'emparaient de tout, qui mettaient nos chevaux dans la rue, nos voitures dans le pré là-bas... Et Tavoinel... Il fallait voir dans les écuries les sacs éventrés.. . Les mangeoires débordaient. Les chevaux étaient sur une litière d'avoine. Quand les Prussiens ont été partis, on a refait plus de vingt sacs d'avoine, rien qu'en nettoyant les mangeoires. Les voilà donc installés. Le samedi, ils vont à Fécamp, à Ëlretat. Us sont revenus enchantés d*Élretat, disant que la vue était superbe, qu'il y avait des maisons charmantes; qu'ils avaient vu d^s Parisiennes, mais que ces Parisiennes devaient être sans le sou, qu'elles avaient encore des robes d'été, etc., etc. fls riaient eooune des fous en disant cela.

1 Le dimanche, ils sont allés à Gonneville. D'ailteurs, ils étaient toujours en mouvement ; ils envoyaient des estafettes par-ci, des estafettes par-là. La nuit il y avait toujours deux ou trois officiers qui ne dormaient pas, qui surveillaient les soldats, qui commandaient des patrouilles. Et les hommes, il faut voir comme ça marche au doigt et à l'œil ; et de bons habits, et ae grands manteaux, et de grosses bottes. Quand on a vu la misère de nos mobiles et quand on voit les Prussiens,

ËTEETAT 108

tout s'expliqne. II y a des soldats d'un eôté et puis de l'autre de pauvres va comme je te pousse qui ne sa?eni nen d6 là guerre... La partie n'est pas loyale.

» Le dimanche soir, le capitaine a reçu une grande lettre vers minuit. C'était une lettre du général . Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans, mais je sais que les officiers ne se sont pas couchés de la nuit, qu'ils allaient et venaient avec beaucoup de mouvement. Puis, au petit jour, un coup de trompette, et tous, en route, au grand galop, du côté de Beuzeville. Maintenant, leur opinion sur la guerre, la voilà. J'ai bien écouté leurs conversations. Les officiers demandent que ça continue, mais les soldats demandent que ça finisse. »

Noos quittons Goderville à trois heures. Quand nous arrivons à Étretat, le jour tombe, nous apercevons une grande foule devant la porte de la mairie. On se presse autour d'une affiche, avec des lanternes à la main. Nous nous approchons, et voici textuellement la dépêche que nous lisons dans le cadre réservé aux communications officielles :

Le maire de ValmontàM. le maire de Fécamp.

c Pans débloqué.

» Bismarck bloqué dans Versailles avec quatre-vingt 9 mille hommes.

» Cinquante mille prisonniers.

9 Cinquante canons entre nos mains.

9 Deux cents canons encloués.'

• Le prince Frédéric-Charles a en la tête enlevée par « nn boulet.

» Le général Trocbn vient de Hantes avec cent mille » hommes.

» Le général Yinoy vient à Rouen avec soixante mille » hommes. »

Je ne puis, hélas I ajouter aucune foi à cette dépêche merveilleuse... et cependant, tout à l'heure, je me sentais ébranlé dans mon incrédulité, en écoutant la conversation de deux pécheurs :

— C'est des farces tout ça, disait Tun des pécheurs.

— Des farces, pourquoi ça ?

— Parce que c'est des farces.

— Des farces, c'est bientôt dit, mais te rappelles-tu, ici même, il y a trois mois, quand on nous a raconté que l'empereur était prisonnier, qu'il s'était renda avec 8 0,0 00 hommes à Sedan, qu'est-ce que tu as dit?

— Ce que j'ai dit ?

— Oui, je me rappelle, moi, tu as dit : C'est des farces. Eh bien I c'était pas des farces. Tu vois bien, il ne faut pas dire comme ça, tout de suite : C'est des farces !

IPF^^^^^ F^ -;;-., ^^■

RÉGIT d'DN infirmier

Nous avions passé trois semaines an eamp de Bourges. Nous arrivons à Vendôme dans les premiers jours de novembre. J'avais des douleurs partout, des pieds à la lête, pour avoir campé et couché par terre, dans Tean et dans la boue, à ce camp de Bourges. Je tombe malade à Vendôme. Nous étions une vingtaine dans ce cas-là. Le colonel ne savait ofa nous mettre. Enfin on nous couche au lycée dans les lits des élèves. Quatre sœurs de charité nous soignaient avec beaucoup de bonté.

Vers le 20 novembre, j'allais un peu mieux. Je commençais à me lever. Voilà qu'un matin nous apprenons que le ré(;iment a quitté Vendôme. Je n'étais pas encore en état de marcher pour courir après. Tout ce

ts

que je pouvais faire, c'était de me traîner au peu dans les couloirs. A partir de ce moment-là, plus de paye^ plus de distributions^. Heureusement les sœurs de charité étaient là. Elles allaient chercher des vivres à rhospice et nous nourrissaient. Moi, comme je continuais à aller mieux, je m'occupais à soigner mes caniarades.

Le 1*' décembre, une dame arrive à Vendôme pour organiser une grande ambulance dans le lycée. C'était une dame de Paris qui avait soigné les blessés dans Metz pendant le siège et qui voulait continuer à se rendre utile. Deux chirurgiens et un aide étaient venus avec madame X... et s'installent au lycée. On me {Hrend comme infirmier. Nous recevons du matériel de Tours, des grandes caisses de linge, de médicaments.

Pendant que j'étais occupé à déballef tout ça, madame X... vient à moi et me dit : « Vous partirez ce > soir avec les deux docteurs pour aller chercher des i blessés à Châteaudun. > Nous quittons Vendôme le soir avec soixante charrettes qu'on avait réquisitidnnées dans la ville. C'était le 3 ou le 4 décembre. Il y avait une dizaine de lieues à faire dans la neige, h m'installe dans une des charrettes, sur la paille, à côté du paysan qui conduisait le cheval. « Quel métier! 9 disait ce paysan, voilà six semaines que je n'arrête 9 pas... Je viens de passer trois jours à courir autour » de Vendôme pour porter des vivres à un corps d'ar- 9 mée que nous n'avons pas pu trouver. >

Nous arrivons le matin à Châteaudun. La ville était

iKt'

TsmioiB mu

en mues et plôiie de Prnssiais. H y «tait là «oe ambnlanee irlandaise qm était eneamlifée. Noos hd prenons cent soixante-quinze blessés et malades qoe noas mettons dans cinquante-cinq voitures. Noos repartons le soir, laissant cinq Yoitmres à Cbiteandnn. Noos ne comprenions pas pourquoi. Y«Ii ce qui s'Aait passé. Des habitants de Châleandun étaient Tamstrourer nos deux docteurs et leur avaient dit : < Nous avons ici beau-

> coup de fosils et vingt mille cartouches cachés dans » les cayes, dans les greniers. Pers<mne ne vent se

> chaîner de les emporter. Si les Prussiens décou-

> vrent ces armes et ces munitions qu*on ne leur a » pas livrées, ils fusilleront des habitants, ils emmè- » neront des otages... b Les deux docteurs avaient répondu qu'ils se chargeaient d'emporter les fusils et les cartouches.

Noos sortons de Ghftteaudun avec nos cinquante-cinq voitures et nos cent soixante-quinze blessés. Nous passons les lignes prussiennes et, dès que nous sommes à un kilomètre ou deux en dehors, les docteurs font arrêter le convoi. Us enlèvent leurs croix, leurs brassards. Ils se débarrassent de tous leurs papiers. Us prennent des habits de paysans et ils retournent à Châteaudun, en m'emmenant avec eux. Le soir, nous mettons les fusils — il y en avait au moins cinq cents — et les cartouches dans les cinq voitures qui étaient restées. Nous prenons dans Tambulance ane dizaine de convalescents résolus et capables de faire le coup de feu, s'il le fallait. Us se couchent dans les voitures

sur la paille, par-dessus les fusils elles cartouches. Ds avaient chacun un cbassepot en bon état entre les jambes.

Vers dix heures du soir, nous partons* Les gens de Ghàteaudun nous avaient recommandé de ne pas pren* dre la grande route, qui était trop bien surveillée. Ils nous avaient indiqué des chemins de traverse par où nous devions éviter les vedettes prussiennes. Nous pouvions rencontrer des éclalreurs, mais nous étions bien en état de nous^ défendre contre une patrouille de cavalerie. La neige tombait très-fort. Nous marchons toute la nuit sans faire de mauvaise rencontre, mais nous nous égarons dans ces chemins de traverse.

Le matin nous apercevons une espèce d'auberge isolée... Nous laissons les voitures sur la lisière d*un petit bois et nous nous approchons prudemment, à deux ou trois, afin de voir s'il n'y avait pas de Prussiens dans cette auberge. Il n'y en avait pas. Noas apprenons que nous ne sommes qu'à quatre kilomètres de Ghàteaudun et tout près des lignes prussiennes. C'était pour ça que nous avions marché toute la nuit ! On nous donne à boire et à manger. On nous explique bien quel chemin nous devons suivre pour gagner Vendôme.

Nous repartons, côtoyant le Loir. Nous apercevons tout d*un coup des uhlans de l'autre côté de la rivière. Ils découvrent ce petit convoi de cinq voitures. Ils s'approchent de la rivière, qui était gelée, et avec le pied de leurs chevaux ils talent la glace. Nous étions

VENDOIIE Î09

tons sur le qni-vive. Les hommes cachés dans les voitures avaient la main sur leurs fusils. La glace heureusement cassa sous le pied des chevaux. Nous continuons notre route. Les uhlans, immobiles sur le bord de la irivière, nous regardent nous éloigner.

Nous arrivons à la ITille-aux-Glercs, dans les lignes françaises. Nous y trouvons des mobiles. Nous sommes très-bien reçus dans deux châteaux, chez M. de la Panouze et chez H. de la Rochefoucauld. Les chevaux étaient épuisés et ne pouvaient plus avancer. Nous sommes obligés de rester là vingt-quatre heures et notts ne rentrons que le lendemain à Vendôme.

Pendant notre absence, Tambulânce s'était remplie et des blessés continuaient à arriver de tous les côtés. C'était au moment oii le général Ghanzy reculait devant les Prussiens, par la forêt de Marchenoir; mais il reculait pas à pas, en se battant tous les jours. Il nous venait des blessés de partout, de Lorges, de Marchenoir, de Prélevai, de Josnes, de Saint-Laurent-des- Bois, etc., etc., etc. Ils arrivaient un à un ou trois à quatre, par petits groupes, tués de fatigue, se traînant appuyés sur des bâtons; ils tombaient sur les trottoirs, devant lés portes de Vendôme. On leur indiquait Tambulance. Ils se relevaient alors et ils venaient jusqu'ici. Nous étions obligés de les porter dans les escaliers. Tous les uniformes étaient confondus. Le plus souvent, d'ailleurs, ces hommes ne savaient pas dire d'oii ils venaient, oii ils avaient été

StO L'INVASION

l^lessés, à quel corps d'amée ils yippartenaient, quel était le général qui les commandait, eto...

Il s*en trouvail qui avaient fait plus de dix lieues à pied, frappant à la porte de tous'les hospices et refusés partout, faute de place. Pour la plupart, ils n'avaient ni sacs ni couvertures. Beaucoup même n'avaient pas de souliers et arrivaient pieds nus, sur la glace et rut la neige.

On en amenait aussi sur des charrettes . C'étaient des paysans qui, par charité, par complaisance, les avaient ramassés et nous les apportaient. Il ne nous venait pas seulement des blessés, il nous venait aussi beaucoup de varioleux ; ils arrivaient avec de gros boutons qui leur faisaient des espèces de masques rouges sur le visage. Ils n'avaient plus figure humaine.

Vers le 1 décembre, en une seule journée, nous avons reçu trois cent quarante blessés et malades. C'était une procession de charrettes, qui n*a arrêté ni jour ni nuit, pendant les vingt-quatre heures. A un moment, vers deux heures du matin, conune les voitures ne pouvaient entrer qu'une à une dans la cour iu lycée, il y avait dans la rue et traversant le pont jusqu'au grand faubourg une longue file de charrettes qui attendaient leur tour. Et un des infirmiers, qui avait été domestique à Paris, disait : « Ça me rappelle la » queue des équipages, le soir d'un bal des Tuileries. »

Les charreites passaient sous la vo&te, entre la pre^ nnère et la deuxième cour. Madame X...,une petite lanterne à la qiain, allait de voiture en voiture. Avant

YfilfDOlIE S1I

de sortir les ^ampi^ d63 voHures^ od les interrogeait, afin de savoir Qà il3 étaient blessés, et s'il fallait les prendre par les bras ou par le corps, pour leur faire le moins de mal possible. U y en avait quelquefois qui ne répQpaaient pas. Alors un des autres blessés de la charrette (lisait : < Ab I le camarade... il y a un petit > moment qu'il ne parle plus, je crois bien qu'il est » mort. JT Et c'était vrai. Le corps était tout roidi dans la paiUe. On le prenait alors, on le portait dans une salle en bas, devant un grand feu qui était toujours allumé, et on essayait de le réchaufTer. On le friction^ naît, on lui souCQait de l'air dans le nez, dans la bouche. Le docteur arrivait et disait : c C'est inutile. Il est bien mort. > Alors on portait le corps dans une espèce de préau dont on avait fait une salle des morts. Il y avait toujours là une dizaine de corps qui atten* daient qu'on les mit en terre. Pour les enterrements on se servait d'une petite carriole. On mettait dedans cinq à six bières ensemble, on les recouvrait d'un grand drap de lit, et en route pour le cimetière.

Souvent on trouvait dans les poches et dans les portefeuilles des photographies de vieux parents, de femmes, d'enfants, et des adresses de lettres qui apprenaient le nom du mort. Hais souvent aussi on ne trouvait rien, ni portefeuille, ni lettres, ni nom, ni prénoms, ni indication de régiment, ni numéro matricule, et on ne pouvait rien reconnattre aux uniformes, parce que, dans la hâte et dans le trouble où l'on était, on avait babillé des hommes avec les pantalons d'un corps

sn L'INTASIOll

et les tnniqiies d'un antre. Od a enterré Inen du monde, sans saYmr seulement qui c'était. Ça n'arrivait jamais avec les blessés et les morts pmssiens que nous avons eus, parce que tons les soldats allemands portaient, accrochée an cou par un cordon, sons leur chemise, une petite plaque en fer blanc, avec le numéro matricule et le numéro dn r^iment.

Quelquefois, sur la même charrette, il y avait cAte à côte un PrussieD ei un Français. Quand on s'approchait avec la lanterne pour les questionner, le Français répondait, mais le Pmsàen, ne comprenant pas, ne pouvait pas répondre et le Français disait : c C'est un Prussien. » On prenait le Prussien et on le descendait. D avait l'air inquiet et efTrayé. Il croyait qu'on allait lui faire du mal, parce que beaucoup d'ofGders prussiens racontaient à leurs soldats des histoires inventées sur les cruautés des Français. On mettait les blessés prussiens dans une salle à part et, naturellement, on les soignait aussi bien que les Français; alors ils étaient très-reconnaissants, ils prenaient les mains des sœurs, ils leur disaient qu'elles étaient bien bonnes, etc., etc.

Très-souvent, pendant qu'on était en train de charger la petite carriole qui emportait les morts, il arrivait des charrettes de paysans qui apportaient des blessés ; on s'embrouillait presque dans les blessés qui arrivaient et dans les morts qui s'en allaient. On essayait de faire parler un peu les blessés, ils répondaient tous la même chose : c Le froid... la misère ! et pois

VENIVOME S13

» trop de (ânoûs chez les Prassiens. On ne voyait ja- » maisrles Prussiens. On recevait leurs boulets et leurs » obus... on ne pouvait pas résister, et les Prussiens » avançaient toujours... Ils approchaient. Ils allaient 9 bientôt arriver à VendAme. »

Ceux qui mouraient, le plus souvent, ne voyaient pas venir la mort. Ils étaient si épuisés de toutes les manières qu'ils n'avaient plus aucun sentiment de rien lorsque la fin arrivait. Cependant il y en a qui sont morts avec toute leur connaissance, toute leur raison et tant de calme et tant de fermeté, qu'ils étaient presque beaux à voir mourir.

Je me rappelle surtout un jeune homme, presque un* enfant... il avait dix-huit ans. On nous Ta apporté avec une balle dans la poitrme, le 16 décembre. D avait été blessé tout près de Vendôme... Il est mort au bout de trois jours. Il devait souffrir beaucoup, car sa blessure était bien profonde. Il ne se plaignait pas cependant. Il nous a raconté qu'il était fils unique, qu'il s'était engagé volontairement au mois de juillet, dès le commencement de la guerre. Sa mère ne voulait pas, pleurait beaucoup, cherchait à le retenir, mais il avait fait ça comme un devoir. Il était parti dans l'armée de Sedan, il avait pu s'échapper par la Belgique, il avait continué la campagne dans Tannée de la Loire, il était devenu sergent Avant de mourir, il s'est confessé, 11 a reçu les sacrements devant tout le monde et avec une tranquiUité! Dans les trois jours qu'il a mis à mourir, — car on a vu tout de suite qu'il était perdu, — il ne s'at-

tendrissait et il ne feiblissâit qae quand fl parbU de sa mère : alors il ayail des larmes dans les yeox et il restait longtemps à regarder une photographie d'elle qa*\l avait «anportée. n lai demandait -pardon du diagrin qu'elle aurait de sa mort, n nous avait hieo recommandé de mettre de côté sa toniipie avec ses galons desargent, pour la renvoyer à sa mfere après la guerre. Et il est mort en embrassant sa petite (diotographie. Nous avons été bien embarrassés. Nous ne savions pas s'il fallait garder cette photographie pour la mère, oa la mettre dans le cercudl. Il nons a semblé que c'était mieux de la mettre aveclui dans la hièreet c'est ceque nous avons fait.

Les Prussiens cependant approchaient Nons entendions presque tous les jours le canon. Biais^ le 1 5 décenobre, on l'entend plus fort qu'à l'ordinaire. On se •battait tout près de Vendôme. Le sûr, des corps français en déroute traversent la ville. Il nous arrive beaucoup de blessa. Des habitants de Vendôme nous apportent sur de petites charrettes ce qu'ils ont de plus précieux pour le mettre en sûreté dans l'ambulance. Ça faisait des querelles, parce que naturellement on ne voulait pas prendre tout ce bagagelà. Nous étions une ambulance et pas un gardemeubles. Pendant toute cette nuit du t K au 16, il passa des isolés qui nous annonçaient l'arrivée des Prussiens. C'est le 16 qu'ils arrivèrent. Quelques détachements français, qui restaient encore dans la villei eurent le temps de se retirer dans la matinée.. Le sons-

TENOOMI tiS

préfet aassi s'en alla à midi. Etqaand il se trouvcn de l'autre cOté de Teaii, il fit sauter deux des ponts de la ville.

Dans le courant de la journée^Vendôme se remplissait de Prussiens, et bien des ennuis commençaient pour nous. Nous avions, à ce moment-là, peut-être une cinquantaine de blessés prussiens. Ds étaient à part dans une salle spéciale C^endant quelquefois, les jours d'encombrement, dans les moments de presse, des Français et des Prussiens se trouvaient côte à cAte. (^est là qtie j*ai vu comme la misère et la souffrance rapprochent les gens qui se détestent le plus. Ils se re^urdaient sans colère, ils essayaient de se parler, de se comprendre les uns les autres. Les Prussiens, du reste, étaient très-doux, parce qu'ils voyaient qu'on était bon pour eux et parce qu'ils comprenaient qu'on leur avait conté sur notre méchanceté des contes à effrayer les en&nts.

A peine les Prussiens dans la ville, il arrive une quinzaine d'officiers dans la cour de l'ambulance. Ils demandent si on a des blessés à eux. On leur répond que oui. Alors ils demandent k les voir, et puis ils conunencent à dire qu'ils sont sûrs qti*on ne traite pas les blessés allemands aussi bien que lés blessés français. Ils nous supposaient de la dureté, de la cruauté, enfin tous les mauvais sentiments; et cela au moment otî il y avait deux soeurs françaises malades à en mourir, pour s'être exténuées à soigner lés Prussiens. Un jour, quand les Prussiens étaient là, un capitaine

français est mort dans l'ambulance. On a décidé qu'on ferait son enterrement aussi bien que possible, que tout le personnel de l'ambulance irait an cimetière, que des infirmiers porteraient le cercueil sur un brancard... Alors un officier prussien est arrivé pour dire que son général savait qu'o^ allait enterrer un capitaine français, qu'il voulait lui faire rendre les honneurs militaires, qu'il enverrait une musique prussienne, etc., etc. Madame X... a refusé. L*officier a insisté, il a dit que c'était comme ça que ça se faisait à Versailles... Madame X... n'a pas cédé... Elle a répondu que chacun devait enterrer ses morts et que c'était aux Français de conduire au cimetière un officier français. Et, en effet, nous avons fait l'enterrement nous-mêmes, sans que les Prussiens s'en mêlent.

Un peu de temps après, il est mort un officier allemand d'un très-haut grade. Les Prussiens ont voulu faire un grand enterrement. Us sont venus à l'ambulance demander un coussin et une couronne pour mettre sur le cercueil. On leur a trouvé un coussin, mais on était fort embarrassé pour la couronne, quand un des employés du lycée a dit : < Je sais où il y en a, des » couronnes... Nous en avions fait une provision pour » la distribution des prix du mois d'août. Nous en » avons plein une armoire. » Alors on a donné aux Prussiens une couronne de grandes feuilles vertes, et l'employé du lycée disait : « C'est singulier de penser M cyie cette couronne, qui devait être mise sur la tête

* d'un de nos élèves, va s'en aller d'ici sur le cercueil » d*un ofiicier prussien 1 »

Les AUeniands ont fait l'enterrement avec une grande pompe. Une musique milituire, beaucoup de soldats en grande tenue et sons les armes... La cour était toute pleine de troupes, et, au momeut où Ton mettait le cercueil de l'officier sur un brancard, je me rappelle qu'il y avait trois ou quatre bières françaises chargées sur une charrette, qui est sortie de la cour, derrière le cortège allemand, pour aller au même cimetière.

Nous avons continué à soigner nos blessés, sous la surveillance des Prussiens, jusqu'à la fin de décembre. On n'avait plus de nouvelles du dehors ; on ne savait pas du tout ce qui se passait. Cependant des paysans, de temps en temps, nous disaient que Tarmée française se reformait au Mans, et qu'elle allait revenir. On Tespérait sans trop y compter, parce qu'on avait vu comme nos soldats étaient misérables, dépourvus de tout, et qu'on voyait, au contraire, comme les Prussiens étaient nombreux et bien organisés.

Le 31 décembre; tout d'un coup, le matin, la canonnade a éclaté très-violente et comme à nos oreilles. Vendôme est dans un fond, avec un grand cercle de collines tout autour. Les dortoirs du lycée qui servaient de salles d'hôpital étaient de grandes galeries qui avaient des fenêtres des deux côtés, de sorte qu'en regardant par les fenêtres de droite , on voyait les liailci'ics prussieunes qui tiraient des liuuLcurs du

218 L'IÎÏVASION

Vieux château, et, en regardant par les fenêtres d gauche, les canons français qui tiraient sur le vieux ï château. Les projectiles passaient par-dessus nos têtes, '^ e(, de la tête du Ut des malades, on assistait au combat; ^ on pouvait presque voir un obus partir d'un côté et \, aller éclater de l'autre. Il y ayait des bataillons prus* ■^ siens massés près de la gare et des tif^nieurs (mtos- * siens répandus partout, autour de la ville, ^

Ge qui nous donnait confiance, c'est que des ohimrgiens prussiens étaient venus avec des voitures d'ambulance. Ils avaient fait habiller tous leurs blessés et les hommes étaient là, étendus sur les lits, dans leurs uniformes. Les voitures étaient attelées dans la cour... Si les Prussiens avaient été obligés d'évacuer la ville, en un quart d'heure, hompies et matériel, tout aurait été enlevé. Les Prussiens ne nous auraient laissé que cinq ou six hommes, trpp malades pour être transportés. Les voitures arriv^ent au galop apportant des blessés prussiens, et puis elles retournaient au galop vers le champ de bataille. Comme tout cela était organisé et marchait ! On ne déshabillait pas les blessés qui arrivaient, on lespans^t^ on 1^ couchait sur des lits, on leur recommandait dQ ne pas parler, de ne rien dire de ce qui se pas^t d^ors. Toutes ces choses nous faisaient espérer.,* Npus nous disions : c Ça va », bien ! ça T9 bien \ et dçwdn nous aurons les Fran- 9 çais pour nos étrwoes. >

liaiss Yfsrs \e sq^r, la c^ponn^de s'e^t arrêtée du côté des Français; Q<^ canons put cessé de répondre à Tar-

Gllerie du vieux château. Et pois, à la nuit, les Prussiens sont rentrés dans la yille^ criant, chantant, plus durs et plus or^eilleux que jamais. Du 1*' au 6 janvier, nen, pas un coup de canon... Les Prussiens tranquilles dans Vendôme. Notrç armé^ avait ^té r^us9fe, cela était clair.

Le 7 au soir, la viQe est inondée de soldats. H était arrivé tout un nouveau corps d'armée ; infanterie, cavalerie, artillerie. Le lendemain matin, je regarde par une fenêtre sur la cour et je vois madame X... qui était toute seule au milieu d'un groupe très-nombreux d'officiers prussiens. Je descends... Les Prussiens avaient doué sur le mur du lycée un grand écriteau portant ces mots : Royaume deJPrus9ey tel corps d*armée, Lasuireth... Et d'autres Prussiens se préparaient à accrocher auHlessus de la porte d'entrée le drapeau noir et blanc. Madame X... avait été prévenue... Elle arrivait. Elle va droit à un médecin-général prussien qui était là, et lui dit : « Faites enlever tout de suite » cette inscription. » Le médecin-général était tout surpris, il avait l'air de ne pas comprendre. Madame X... alors continue : c Nous ne voulons pas devenir une

> ambulance Prussienne. Nous avons ici le drapeau avec » la croix rouge. Nous le garderons. Nous avons tou-

> jours soigné les blessés prussiens et les blessés fran-

> çais. Vous n'avez pas le droit de nous imposer votre » drapeau. Si vous foites cela, laissez-moi emporter mes

> blessés fiançais. Je trouverai des charrettes et je les » emmènerai, s Les officiers prussiens étaient très-

étoiiDés... Ils causaient entre eux à voix basse. Madame X... attendait , tête nue, par ce grand froid, au miliea de la cour. Enfin le médecin-général lui dit : « Nous 1 ne voulons pas vous laire de chagrin... » Hais mâ- \^ dame X... lui coupe la parole et lui répond : « Je ne

» vous demande pas de ne pas me faire de chag^rm. Je > vous demande de faire ce qui est juste. Je veux bien » continuer à soigner vos blessés, mais je ne veux pas » rester ici sous le drapeau prussien. » Enfin elle a montré tant de fermeté que le médecin-général a fait enlever l'écriteau et n'a pas fait mettre le drapeau . Nous sommes restés comme nous étions avant.

A. partir du 10, la ville est devenue plus triste que jamais. Les défilés de prisonniers français ont commencé. Du c6té de Saint-Caiais, sur la route couverte de neige, cinq ou six uhlans arrivaient au pas, le pistolet chargé au poing. Derrière les uhlans, une trentaine de fantassins avec leurs grandes capotes noires, leurs pantalons rentrés dans la demi-botte, leur casques pointus rejetés en arrière et s'appuyant presque sur le sac, la poche de toile sur le côté, la giberne sur le ventre, des ganls bien chauds aux mains et une seconde paire de gants, attachée comme réserve à la ceinture par des ficelles.

A la suite de ces fantassins qui avaient tous le pas solide et la bonne mine de gens qui ne pâtisseut pas, on voyait ^enir un vrai troupeau de mille ou douze cents Français, déguenillés et affamés, les pieds nus ou ensaiiglautés dans des semblants d^ souliers. Tous les

VENDOME m

uniformes étalent confondus, si on pouvait donner le nom d'uniformes aux habits délabrés que ces hommes avaient sur le corps. Des uhians en serre-file un à un suivaient la route, de chaque cAté de la colonne. Un détachement d'infanterie et un peloton de cuirassiers fermaient la marche.

Vendôme était une étape. Les prisonniers y passaient la nuit, mais, avant de les faire entrer à la prison on dans une vieille grange ouverte à tous les vents, on les laissait toujours, au moins pendant une heure, dehors, les pieds gelés, Testomac creux. Les habitants alors apportaient du pain, du vin, du fromage, des soupes, de Teau-de-vie, et c'était une chose horrible de voir ces pauvres gens se disputer, s'arracher les morceaux, sous les yeux des Prussiens bien repus. On faisait ensuite entrer les prisonniers dans les bâtiments oii ils devaient passer la nuit, et, le restant du jour, on les voyait aux croisées appelant, criant, demandant du pain. Ceux d'entre eux qui avaient de l'argent jetaient des pièces de monnaie ou des sous par les. fenêtres. On allait leur chercher des vivres, et à l'aide de paniers attachés à des cordes, on leur envoyait ce qu'on avait acheté pour eux. Les sentinelles prussiennes généralement laissaient faire. Le maire et les habitants montraient beaucoup de dévouement et organisaient des distributions ré^nilières de vivres. Les médecins de la ville, et aussi des habitants tie Vendôme qui n'étaient pas médecins, mais qui se faisaient passer pour tels, réussissaient à pénétrer dans l'intérieur des

tM L'INVASION

bâtimentft et se faisaient remettre les hommes qû' étaient blessés, malades, on incapables de contiinier la route. C'est ainsi qu'un libraire de la ville» en se , disant médecin, a délivré près de deux cents de ces prisonniers, parmi lesquels le fils du générai d*Aarelle de Paladines, jeune capitaine au 39* de ligne, qui parvint à rejoindre l'armée française en traversant les lignes prussiennes*

Tous les matins, à sept heures, l*escorte nouvelle qui devait conduire les prisonniers à Blûis se trouvait à la porte de la prison, et, là, le commandant de place comptait les hommes. Un jour il lui en manqua cent, tant on mettait d'industrie à les faire échapper. Â sept heures et demie, le convoi se mettait en marche, les officiers en tôte, et traversait la ville. Les femmes, sur le passage des prisonniers, pleuraient.. « On leur criait : < Courage I au revoir 1 » Et puis des portes s'ouvraient, malgré les Prussiens qui avaient fait publier la ié^ fense d'ouvrir aucune porte de magasin ou d'allée. On présentait aux prisonniers du pain, des morceaux de viande, et quinze ou vmgt hommes aussitôt se précipitaient. Il y en a quelquefois qui ont réussi à se jeter dans le magasin ou dans l'allée et à se sauver. Les uhians arrivaient, chargeant sur les prisonniers, les renversant avec le poitrail de letirs chevaux, les frappant avec le bois de leurs lances et les obligeant îi rejoindre le conv#i, dont la marche était vive et accélérée. Puis tout disparaissait et ou se demandait quand finiraient ces passages de prisonniers. Et ils ne finis-

saient pas. Après un convoi il en arrivait un antre, et un autre encore. Plus de vingt mille prisonniers ont du passer ains) par Vendôme.

Au milieu de toutes ces ôhoses si tristes, nous avons eu cependant une histoire d'éVànon qui nous a bien fait rire. Dans le commencement de décembre, il nous était arrivé un spabis, un grand nègre avec de grosses lèvres et des cbeveui crépus. Il avait une blessure au bras. On l'avait soigné, guéri et, depuis les premiers jourg de janvier, il allait et Venait dans les cours du lycée^ entortillé dans un vieux manteau rouge qui lui restait de son Uniforme. 11 parlait une espèce de charabia dans lequel il h'y avait pas un mot de français sur dix. Cependant il faisait tant de gestes et tant de grimaces, qu'on le comprenait par sa pantomime, plus que par son langage. Il tutoyait tout le monde. Il détestait les Allemands. Il montrait le poing aux officiers prussiens qui venaient au lycée. B voulait toujours proposer des duels au couteau à tous les Allemands qu'il rencontrait. On avait bien de la peine à le faire rester tranquille.

Les Prussiens, de temps en temps, parlaient d'emmener en Allemagne comme prisonniers les blessés qui avaient Tair guéri. Alors on leur répondait que les blessés n'étaient pas encore assez guéris, qu'ils ne pourraient pas supporter le voyage... Dès qu'on voyait venir le médecin allemand, on faisait vite coucher tous les hommes qui étaient à se promener dans les cours et dans les salles, et ils s^ ''^nrraient tout habillés dans

les liLs avec des bonnets de coton sur les yeux. Enfîn on cherchait par toas les moyens à les sauver de renvoi en Allema^e. Le nègre nous causait bien du tracas; il ne pouvait pas tenir en place. On était tonjours occupé à le cacher, à l'empêcher de se montrer, d'aller dans la rue... Il commença à être pris de tristesse et à dire qa'il voulait partir, qu'il s'ennuyait trop, qu*il avait envie de recommencer à se battre contre les Prussiens... Des blessés guéris, de temps en temps, avaient bien réussi à passer les lignes prussiennes et à sortir de Vendôme ; mais celui-là, avec sa grande taille et sa figure noire comme de l'encre, c'était une chose qni paraissait impossible.

Cependant, un matin, vers le 20 janvier ,comme j'étais à sortir des pains d'une petite charrette, je vois arriver mon nègre avec un panfalon d'été gris clair qui loi venait au milieu des jambes, une petite veste d'alpaga marron et un grand chapeau de paille... Tout un costume du mois de juin qu'il avait déterré je ne sais où. Il passe près de moi et me dit : c Pas parler... mol » m'en aller, porte-toi bien. » Il traverse la cour et il sort dans la rue. Nous étions \h trois ou quatre. Ça nous parait si drôle, ce nègre de six pieds de haut, en toilette d'été au mois de janvier et par un froid de tous les diables^ que nous nous mettons à le suivre de loin. Il traverse la ville en se dandinant, faisant des grâces, marchant tout doucement. Il passait devant les sentinelles prussiennes qui le regardaient, éclataient de rire et ne pensaient pas à l'arrêter. Des gamins le suivaient

en ponssant des c^. Il avait tont à fait Tafr d*un masque du mardi graô;. Il ne faisait attention ni aux cris ni aux gamins, et il allait tout droit son petit bonhomme de chemin sans se presser et sans se troubler. Il disait même bonjour de la tète aux factionnaires prussiens ; il les saluait avec son chapeau de paille et leur faisait des sourires et des grimaces. Alors les Prussiens riaient comme des fous. Je crois que ce qui l'a sauvé, c'était cette envie de rire qu'il donnait à tout le monde sur son passage. Le fait est qu'il a traversé toute la ville jusqu'au bout du grand faubourg ; il a passé bien posément sous le nez du poste prussien, et nous l'avons vu s'en aller dans la campagne. Nous n'avons plus jamais entendu parler de lui, mais bien sûr il n'a pas été pris, car on l'aurait ramené à Vendôme.

A dater du 20, les passages des prisonniers ont cessé. Les Prussiens nous disaient qu'il n'y avait plus d'armée de la Loire, que les Parisiens mouraient de faim et seraient bientôt obligés de capituler, que la guerre alors serait finie... Le 28 janvier au soir, nous avons entendu de grand cris dans la ville. Je suis sorti du lycée. Les Prussiens avaient allumé des torches et des feux de joie sur la grande place de la ville. Ils ont passé toute la nuit h boire et à chanter. Paris avait capitulé.

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