DE CHALONS A SEDAN
RÉGIT d'un chasseur A FIBD
Dès notre arrivée an camp de Châlons, nous nous occupons de réparer notre attirail... Ou nous donne des souliers, des chemises et des sacs. Nous sommes campés sur les bords de la Vesle, près de Louvercy. Les routes sont constamment couvertes de troupes, d'artillerie, de convois. Des renforts arrivent de tous les côtés. L'armée doit être bien nombreuse maintenant.
Le 18 août, grand mouvement. C'est Terapcreur qui arrive. Il vient de Metz. De grandes batailles sont engagées autour de Metz ; on dit que Bazaine est vainqueur, etc. La curiosité me pousse. Je vais voir passer fempereur. II est fatigué, courbé, silencieux. Pas de cris sur son passage... Les cent-gardes Tac-
fait reprendre notre noarclie et, pendant quelque temps, nous cheminons cAte à côte avec des troupes d'un au« tre corps d*ârmée. La plupart de ces hommes sont des soldats de la réserve qui n*ont jamais vu le feu. Ils nous regardent curieusement. Us nous interrogent : < Vous vous êtes déjà battus? Votre bataillon n'est pas » plus gros que ça? Et les autres, où sont-ils? » Nous répondons qu'ils sont restés à Frœschwilier. Mais la conversation n'est pas bien animée. On échange des mots. Le mauvais temps est venu et l'on n'est pas très en train de causer quand on patauge dans la boue, sous une pluie glaciale. Enfin nous trouvons une route latérale et nous nous séparons de nos compagnons de rencontre. En nous éloignant d'eux, nous les entendons répéter. « Mais regardez donc, regardez donc, comme B ils sont peu!... Et c*esttout ce qui reste d'un batail- » lonl... Il faut que ça ait été chaud là-bas! b
Nous traversons ces grandes plaines nues de la Champagne. La route est monotone. Quelques petits bois de sapins et de rares villages blancs sont dispersés dans ce véritable petit désert. Le soir, nous nous arrêtons près d*un village. Les pillards aussitôt se jnettent en route à travers champs. Ils disent qu'ils vont acheter des vivres, mais on sait bien ce qu'ils veulent dire par là. Quelques minutes après, on entend des feux de peloton dans les champs et dans les cours de ferme. C'est le massacre des canards et des poulets qui commence. Nous nous disons : « Ah ! les voilà qui B achètent de la volaille ! b Des officiers à cheval partent
an galop dans la direction du village, cssa^raat de nitxvget el de nmcner ces kommes. Ua exemple serait nécessaire. U ne ¥îeiit pas. Les maraudeurs eu sont quilles pour des reprodies et se rendent de tonnes fricassées de volaille, p^ani que nous fidsons un maigre souper avec nos vivres de campagne.
Noos passons la Suippe... Toute la cavalerie de Tarn^ée est campée près de la route. Nous fidscms toujours le mènie dfei, à cause de notre petit nombre et de notre air de délabrement. Des officiers de cavalerie vieunent serrer la main à nos officiers, leur parient de Froechswiller>etc.,eic.>etc. Ces messieurs sont pleins de bonne humeur et de confiance* t N'ayez pas peur, disent-ils,
> nous revaudrons ça aux Prussiens, c'est à notre tour
> maintenant. La première fois, ca se passera autre* a ment, etc., etc. »
Nous marchons toute la journée du 13 et toute la Journée du 34, à travers les mêmes plaines et sans incidents. Le 94, nous passons la nuit à côté d'un village qui s'appelait Pauvre et qui méritait bien ce nom, car les vivres n*y abondaient pas.
Le S5, nous arrivons à Attigny. La division s'établit autour du village. Le commandant de notre corps d'armée, le général Ducrot, est au milieu de nous. Son fa* nion est accroché à la porte d*uue maison du village.
Le 26, nous passons le canal des Ardennes... Nous campons le soir, en pleine boue, près d'un petit village appelé Neuville. On commence à dire que les Prussiens sont dans le v(»8inage. On fait partir les malades et les
écloppés. Des paysans arrivent et nous racontent qa'ils ont vu venir de grandes masses noires de Prussiens, qu'alors ils se sont enfuis et que, la nuit précédente, pendant qu*ils se sauvaient, le ciel était rougi dans le lointain par de grands incendies. La tente de notre général reste éclairée toute 4a nuit.
Le 27, de bonne heure, nous nous mettons en route. On dit que nous allons prendre position, qu'une grande bataille est imminente. Nous sommes tous pr^ à nous battre. Nous avons une telle envie d'avoir notre revanche de Frcechswiller ! Nous gravissons une longue montée au sommet de laquelle se trouve le village de Voncq. Le canal des Ârdennes est à nos pieds. La position est formidable. Nos officiers étudient le terrain. Au moindre bruit on croit avoir entendu la fusillade. La journée se passe. Rien. Nous allons camper daus les champs voisins.
Le28y nous nous disposons à partir. Au moment oii nous allions nous mettre en marche, l'ennemi est signalé en vue de Voncq... Nous entendons quelques coups de fusil... Nous voyons venir une charrette entourée d*une dizaine d'hommes portant des costumes de &ntaisie. Ce sont des francs-tireurs parisiens. Une fenmie est assise, dans cette charrette, sur de la paille. Elle a les mains liées derrière le dos... Les francs-tireurs nous racontent que c'est une espionne prussienne, qu'ils viennent de l'arrêter, qu'ils la conduisent au grand prévôt, etc., etc., etc. Ces hommes sont mécontents d'ailleurs ; on leur fait faire le métier de soldat,
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on leur donne des corvées, on les astreint à la discipline» etc., etc. Ce n'est pas pour cela qu'ils se sont engagés. Bs veulent faire la guerre de partisans. Ils ne devraient pas être forcés de marcher comme les antres troupes... S'ils avaient leur liberté, il y a déjà longtemps qu'ils auraient vu les Prussiens et qu'ils auraient descendu des uhlans, etc., etc.
Dans la soirée nous quittons les hauteurs de Voncq. Des éclaireurs prussiens nous observent et nous suivent. Nous nous engageons dans les bois par un chemin étroit et boueux. Nous allons au Ghéne-Populeux. Nous faisons route côte à côte avec des cavaliers qui se plaignent de leurs officiers. Us ont vu des uhlans dans la journée; ils ont demandé à les charger; on n'a pas voulu le leur permettre. Nous marchons une bonne partie de la nuit, sans trop nous rendre compte du chemin que nous suivons. Nous nous entassons pour camper dans un terrain humide sur la lisière d'un bois.
Le lendemain 29 août, au petit jour, nous reprenons notre marche. Nous descendons vers le Ghéne-Populeux. Grand encombrement d'hommes, de chevaux et de voitures. L'ennemi est près, tout près de nous. Cest le bruit qui court. Nous continuons à marcher. Nous arrivons à un village perché sur on monticule au milieu de la plaine, c'est Stonne. L'empereur y a passé la nuit.. Il est encore là, mais sur le point de partir. Ses berlines et ses voitures de bagages obstruciH la route. Impossible d'avancer. Les postillons
qui conduisent une voiture de bagages refusent de se ranger et, quand nous leur crions de se garer, ils noas répondent en riant que nous avons bien le temps d'attendre^ que cela nous arrivera encore plus d'une fois, etc.
L'officier qui est à la tète de colonne se fâche et nous ordonne de mettre la voiture hors du cheniin. Les postillons jurent, crient... Nous les obligeons cependant à se ranger et nous passons. Nous descendons la longue côte de Stonne, mais, quand nous arrivons en bas, nous tombons encore dans des bagages et dans des postillons. Notre colonne est coupée en deux; nous sommes obligés d'attendre là, pendant deux heures, jusqu'à ce que les berlines, les fourgons et leur escorte aient évacué le village. La longue file des voitures de bagages passe au milieu de nous, escortée par un bataillon de grenadiers de la garde impériale. Nous voyons de loin l'empereur qui s'en va à cheval, au pas, par une autre route, suivi par les cent-gardes et par un escadron de guides.
Apr&s cette longue attente, nous partons, enfin et nous arrivons à Raucourt par des chemins de traverse. C'est là que nous devons passer la nuit. L'empereur est arrivé avant nous; il occupe une maison au centre du village. Des officiers d'ordonnance très-nombreux se tiennent devant la porte... Quand nous passons devant la maison, les rideaux d'une, fenêtre s*écartent au premier étage... Nous apercevons la tête de l'empereur...Il nous regarde... On le regarde. Pas de cris.
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Rancourt est dans un fond. Nous sommes réonis là en très-grand nombre. On dit qne les ProssieDs sont tout près de nous... Nos feux briUent, nos clairons sonnent, nos tambours battent.. Les Prussiens, grâce à ces luniières et à ce tapage, doivent être pleinement renseignés snt notre position.
Le 30, l'empereur, de grand matin, quitte Raucourt va à Honzon. Nous nous dirigeons sur Remilly. Lk tout notre corps d'année se rassemble.
Nous faisons une longue halte à c6té d*un cimetière. Nous dominons une grande plaine. La Meuse, avec de longs détours, coule au pied des hauteurs que nous occupons. A nos pieds on construit les ponts qui doivent nous livrer passage. A côté de nous, une bat* terie d'arlillerie se met en position, se préparant à balayer le terrain si Fennemi veut s'opposera notre opération. Nous descendons vers la Meuse. A cheval, sur le bord de la rivière, le général Ducrot surveille le passage de son corps d'armée. Nous franchissons tranquillement et en bon ordre deux ponts faits à la ^&te, l'un formé de bacs et réuni aux deux rives par de courtes chaussées de pierre, l'autre formé de planches reposant sur des chevalets et des pieux enfoncés dans Teau. Les chevaux et les voitures passent sur le premier pont, l'infanterie sur le second.
Longue attente sur l'autre rive. On nous annonce cniin.que nous ne nous mettrons en route que vers deux ou trois heures de l'après-midi, dans la direction de Carignan. Le général Ducrot part et nous précède.
iOO L'INVASION
De tons les côtés des curieux arrivent. Ils nous montrent k gauche, Sedan, et plus près de nous, le joli village de Bazeilles tout enveloppé de verdure. On cause, on rit, le temps se passe, on ne part pas.
Tout h coup le canon se fait entendre à notre droite. Les décharges sont très- vives, très-fréquentes. Nous pensons que les avant-gardes prussiennes ont atteint une de nos colonnes et la harcèlent, cherchant à entraver le passage de la Meuse. Nous partons enfin et nous nous dirigeons vers un village voisin en avaiit duquel passe une petite rivière. Nous demandons le nom de ce village. On nous répond : Donzy.
Cependant la canonnade continue de plus en plus violente sur notre droite. Il nous semble bientôt que la fusillade s'y mêle. Des cavaliers à grande allure courent de tous côtés sur la rive de la Meuse que nous avons quittée le matin. I3n gendarme à pied arrive tout effaré au milieu de nous. On Tarrête, on l'interroge : « Nous avons été surpris, dit-il, les Prussiens » nous ont pris nos chevaux, notre camp était criblé » de balles et d'obus, tout le 5* corps est en déroute. »
Nous nous rapprochons de Donzy. Un général vient vers nous, suivi d'une escorte d'une vingtaine de cavaliers. Il demande à nos ofQciers où est le maréchal. JTentends dire que c'est le général de Wimpfen. La route est encombrée de voitures qui gagnent toutes au plus vite le village de Donzy. Avec quelques pièces d'artillerie nous gardons les abords du village jusqu'i ce que ce passage de voitures se ralentisse un peu.
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Nous avons été séparés de notre division. Nous nous mettons à sa recherche. Nous la retrouvons à grandpeine en dehors dn village, dans nn champ, près de la ronte qui est toujours encombrée de voitures : équipages de l'armée, charrettes chargées de meubles, de femmes et d'enfants... tout cela pêle-mêle.
II est neuf heures du soir. Le sol est détrempé. Nons nous faisons des lits de cailloux et nous nous couchons par terre... Les voitures passent, passent toujours... Un contre-ordre arrive. On marchait sur Carignan, il faut maintenant que les voitures rebroussent chemin et se dirigent sur Sedan dans un sens diamétralement opposé. Alors désordre indicible et enchevêtrement inextricable de toutes ces voitures. Les conducteurs veulent tourner tous ensemble. Les roues se heurtent, s'accrochent. Les chevaux montent les nns sur les autres, se mordent, s'envoient des mades.
Nous aussi, nous recevons Tordre de changer de position. Nous sommes obligés de traverser la route et d'ajouter encore par là à cette effroyable confusion. Nous partons cependant et, un à un, frôlant les roues, nous glissant entre les voitures, baissant la tête pour passer sous le nez des chevaux, nous nous engageons, dans ce dédale. Noos avançons bien lentement. La nuit est très-noire. Un général est à cheval m milieu de cette bagarre. 11 apostrophe un de nos officiers : < Marchez donc, monsieur, marchez donc. — - Blar- > cher, mais c'est impossible, répond Tofficier. — Je
» VOUS donne l'ordre de marcher, » s'écrie le général furieux. Il pousse son cheval en avant, dans ]*obs« curité, et vient se heurter violemment à la voiture qui nous barrait le passage.
Nous mettons une heure à nous dépêtrer de cette malheureuse route. Enfin, nous voilà passés de Tautre côté... Nous arrivons à la gare de Donzy. Des troupes sont déjà !iâmpées tout autour. De grands feux de bivouac brillent dans la nuit... Nous les regardons avec envie. La nuit est fratche et nous grelottons... Nous nous arrêtons dans un champ. C'est là que nous devons passer la nuit... Je prends dans mon sac un peu de biscuit et un morceau de viande froide que j*avais précieusement conservé depuis le matin... Nous ne dressons pas de tentes. Nous achevons notre nuit sur la terre, sans abris.
Au jour — c'est le 31 août — un brouillard épais enveloppe tout le pays qui nous entoure... Par des chemins détournés nous gagnons le village de Givonne. Nous gravissons une pente assez roide et nous dressons nos tentes dans un grand champ de pommes de terre, qui fit les frais de plus d'un dtner. Des soldats isolés, de petits détachements conduits par des officiers passent près de nous et nous demandent oii est le K« corps. Nous leur répondons que nous n'en savons rien... Et ils continuent leur route, au hasard, à la recherche d*un corps en déroute' qu'ils ne retrouveront pas... Us vont s'engloutir dans Sedan avec les dé« bandés et les fuyards.
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Nous venions de mfln;:er h soupe, quand nons entendons le canon et la fusillade, au loin, très au loin. Notre camp est caché dans un pli de terrain. Nous sortons de notre trou et nous montons sur la hauteur pour essayer de voir ce qui se passe. Nous apercevons Sedan d'abord, puis, au milieu des arbres, un village qui brûle. Nous demandons à den paysans le nom de ce village... C'est Bazeilles... Une «lourde fumée noire s'élève lentement dans le ciel. Les obus continuent k pleuvoir sur les maisons en feu. Le combat, malgré l'incendie, continue dans le village. Nos officiers avec des lorgnettes regardent. Ils nous disent que les choses vont bien pour nous, que les Prussiens se retirent, que le feu de notre artillerie les repousse... Sans lor* gnette on ne voit pas grand^chose.
La canonnade s'arrête... Nous attendons des nouvelles... Bazeilles brûle toujours... L'incendie même semble gagner et s'étendre... Un soldat delà ligne arrive au milieu de nous. Il était d'une escorte qui accompagnait un convoi de bagages. La route a été tout d'un coup balayée par la' mitraille prussienne. Il y a eu des hommes et des chevaux tués.. . Cela se passait très-près de nous... Les Prussiens approchent et ont l'air de vouloir nous entourer... Il faut s'attendre à une bataille sérieuse pour demain.
La nuit est tranquille... Je suis de garde dans un ravin et je n'aperçois qu'un petit coin des colli* nés de l'autre côté de Sedan. Les Prussiais sont là... Je vois un feu, un seul. Autour de nous rien ne bouge.«
Partout l'immobilité et le silence. Au point da jour, reprise très-violente de la canonnade et de la fusillade. C'est le 1" septembre. Une bataille s'engage et une grande bataille. Nous levons notre camp et nous allons prendre position au-dessus de Givonne. Bazeilles brûle toujours.. Pour le moment on ne se bat qu'à notre droite. Une longue traînée de fumée blanche nous indique la ligne du combat. Du haut des collines qui bordent la rive gauche de la Meuse, l'artillerie prussienne tire avec persistance. On lui i'épond du camp retranché en avant de Sedan. Le combat se rapproche. Les projectiles commencent à arriver de notre c6té. Nous apercevons des mouvements de troupes prussiennes sur l'autre versant du ravin an fond duquel se trouve Givonne. De l'infanterie et de l'artillerie s'établissent en face de nous... On nous fait coucher à terre... Une de nos batteries et des mitrailleuses se mettent en position près de nous... On envoie un détachement occuper Givonne.. L'attaque paraît imminente.
Bruit formidable à gauche ; les projectiles nous arrivent en même temps et de flanc et de face... Notre artillerie riposte. C'est un lieutenant qui commande la batterie placée à côté de nous, un jeune homme, admirable de calme et de sang-froid. Il vérifie le pointage de ses pièces, puis remonte à cheval pour mieux voir l'effet du tir et, les rênes passées dans le bras gauche, les jambes droites sur les étriers afin de se grandir, la lorgnette à la main, il regarde... Tout d'un coup nous
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