‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 13 sur 16 · VILL.'RSEXEL · texte numérisé non relu

VILL.'RSEXEL

Lyon, que ce n'est pas la peine d'aller au-devant d'eux, qu'on va les attendre derrière des retranchements. Alors, de cinq heures du matin à six heures du soir, on nous faisait travailler à remuer de la terre pour construire des fortifications autour de Lyon.

Après un mois de ce métier-là, à la fin de novembre, comme les Prussiens n'arrivaient pas, nous nous mettons en route pour aller les chercher. C'étaient les caravanes qui commençaient. Vous dire tous les endroits par où nous avons passé pendant deux mois, ça ne vous intéresserait peut-être pas beaucoup ; et puis, au reste, je ne me rappelle pas tous les noms. Nous avons commencé par aller à Nevers. Là, nous avons touché des vivres et nous avons couché deux nuits dans une espèce de marais. On appelait ça le camp de Nevers.

Ensuite nous sommes allés à la Charité, à Cosne, à Gîen. Et puis on nous a envoyés dans un endroit qui s'appelait Bois-Moran^ pour remplacer deux compagnies de turcos qm protégeaient la ligne du chemin de fer. Là, nous avons été comme oubliés pendant dix jours, sans rien à faire et sans ordres. Le froid était déjà trèsdur, mais on n'avait pas trop à se plaindre, parce qu'on faisait des rafles de volailles dans les fermes et qu'on se nourrissait bien. Après Bois-Moran, nous sommes partis, en repassant par Gien, pour aller rejoindre Tarmée d'Orléans ; mais nous sommes tombés dans l'armée d'Orléans, qui reculait devant les Prussiens, et alors nous avons reculé avec elle pour revenir à Gien. Pendant

ce temps-là, une neiSe continuelle et pais de la misère, de la misère, toujours de la misère ! On ne manquait pas de cœur» mais on manquait de tout le reste.

Nous avons été sur le point d'être cernés et pris par les Allemands dans Gien ; c*est là que, pour la première fois, en recounaissauce sur la route de Ghâteauneuf, j'ai entendu le canon prussien. C'était le 7 ou le 8 décembre. Où met le feu à la gare du chemin de fer, on jette dans la Loire les convois de vivres, on passe le pont et on s'en va du côté de Châtillon. A huit heures du soir, on fait sauter le pont sur la Loire. Nous avons marché toute la nuit. Il gelait à pierre fendre. Les chevaux d'artillerie ne pouvaient pas tirer les canons, à cause de U neîge. £t il fallait voir dans quel désordre oti était ! Les officiers cherchaient leurs soldats... Les soldats cherchaient leurs officiers. On n'a pas fait de distribution pendant plus de trente-six heures, et, sur le chemin, on ne trouvait pas un morceau de pain à acheter. Enfin je ne sais pas comment tout le mondé n'est pas mort dans cette route jusqu'à Bourges. Ce qui empêchait d'être malade et de tomber de fa^ tigue sur le bord des chemins, tfest qu'on se disait : « Si je tombe quelque part, j'y resterai, puisqu'il n'y a 1 ni' ambulances, ni voitures pour ramÀsser'les infir- 9 mes. »

A Bourges, on nous dit que nous devenons une nouvelle armée, sous le général Bourbaki. On nous cantonne, pendant huit ou dix jours, à Chalusâe, dads une plai&e de boue. Il parait qu*il y avait eu une cir-

VILLERSËXËL 231

culaire du gonverneiuent qui ordonnait de nous faire reposer. On nous donne des cartouches, ce qui n'était pas da luxe, c*est à peine si on en avait et s'il avait fallu se battre, les trois quarts des fusils du bataillon ne seraient pas partis, faute de cartouches.

Malgré la circulaire du gouvernement, nous n'étions guère reposés, quand on s'est remis en route et quand on a recommencé à aller et venir sans trop savoir, je crois, ce qu'on faisait et oii on allait. Je ne me souviens bien que d'un petit village, dont j'ai oublié le nom, mais qui n'était pas loin du Creuzot. Là, j'ai eu la chance de loger chez l'habitant, de coucher dans un lit et de faire un bon dtner. D'abord j'avais frappé à une porte ; un monsieur du pays s'était montré à la fenêtre et m'avait dit : « Ma femme vient d'avoir la petite vérole, nous n'avons qu'un lit, mais si vous voulez, coname. elle va mieux, elle vous le cédera. » Les habitants nous faisaient souvent cette farce-là de nous dire qu'il y avait chez eux la petite vérole. C'était une façon de ne pas nous recevoir. Y avait-il ou n'y avait-il pas la petite vérole ? On ne savait pas, mais enfin ça empêchait toujours d'entrer. Par bonheur j'ai trouvé une brave femme — la plus brave femme que j'aie rencontrée — qui m'a donné son lit et à manger tant que j'ai voulu. Elle avait son fils dans l'armée de Metz, caporal dans la garde, et, depuis le commencement de la guerre, elle n'en avait pas eu de nouvelles ; s'il était mort, blessé, prisonnier, elle n'en savait rien C'était

tW L*I1ITASI0N

rinqniétude qu'elle avait ponr son garçon qui la rendait compatissante à la misère des antres.

Nous avons commencé Tannée à Saint-Jean-de- Losne, tout près du Jura. — Prenez une carte et vous verrez que nous avions fait de la route. — < Là, je me rappelle que j'ai encore coucbé chez l'habitant, chez un paysan, un ancien militaire qui me donna un bon lity mais avec des draps tout sales qui, quelques jours avant, avaient servi à coucher deux Prussiens. On était si content d'être dans un lit qu'on ne faisait pas attention à ces choses-là. Nous sommes allés ensuite jusqu'à une ville qui s'appelait Auxonne, et là on nous a enfin donné des chassepots. Nous avions toujours nos fusils à piston. Du reste, pour l'usage que nous en avions fait jusque-là, fusil à pierre ou chassepot, c'était tout un. Nous n'avions pas vu un Prussien et pas brûlé une cartouche.

Depuis que les grands froids étaient arrivés, quand on couchait dehors^ et ça arrivait huit nuit^ sur dix, il n'y avait pas moyen d'essayer de dormir sous les petites tentes. On serait mort de froid au bout d'une heure. Alors, on se mettait à dix ou douze, et, avec les toiles des tentes, on faisait une espèce d'abri circulaire, on allumait un grand feu au milieu, et l'on passait la nuit autour, assis sur les sacs, serrés les uns contre les autres, la tète dans les mains. On finissait par s'endormir, mais on avait le lendemain de rudes courbatures* Quand on pouvait attraper des échalas de vigne, on faisait des feux superbes, qui brillaient sec et

VILLERSEXEL t33

qni réchauffaient bien, mais, le plus souvent, on n'avait que du bois vert qui donnait plus de fumée qne de cha* leur. Âassi^ à la longue, nous étions devenus noirs comme des ramoneurs, et nous portions partout avec nous une odeur de suie. C'est ce qui a le plus étonné les Suisses, quand nous sommes arrivés chez eux, de nous voir enfumés comme des jambons. Ils nous ont fait prendre des bains, mais nous avons été très-longtemps avant de reprendre notre couleur naturelle.

Nous avions un général de brigade qui était un trfcsbra ve homme, qui s'occupait du soldat, qui faisait tout ce qu'il pouvait. Un jour il m'a parlé. 11 m'a dit d'avoir du courage, que c'était notre devoir de supporter toutes ces fatigues, que c'était pour la France, etc., etc. Le général avait toujours un air triste, quand il nous regardait. On comprenait que ça le contrariait de nous voir si malheureux. Le fait est qu'il n*y avait pas de quoi être fier de commander à des guenilles pareilles. Quant à la nourriture, quelquefois on n'avait rien du tout à manger, et puis quelquefois on avait trop, parce qu'on nous distribuait, d'un seul coup, trois ou quatre jours de vivres. Alors, tout de suite, on mangeait le plus qu'on pouvait, et puis, comme il y en avait beaucoup qui n'avaient pas de sacs, ils ne savaient pas '•omment emporter le reste; ils en jetaient sur les routes, ils en donnaient aux paysans, et dès le lendemain, ils n'avaient plus rien. Dans certains villages, on ne trouvait ni pain ni viande. D'autres régiments avaient passé avant nous et avaienttout pris,

t84 L'INVASION

mais on n'était pas pour rien en Bourgogne^ et quand les habitants y mettaient de la complaisance, quand ils montraient un peu de patriotisme, on avait toujours à boire et trop même quelquefois, le me rappelle un brave homme, à Mavilly, je crois, ttn petit pays du e6té de Beaune; quand nous sommes arrives, il s'est mis à sa fenêtre et il nous criait : c Venez par ici, » venez par ici, je n*ai pas de quoi vous donner à » manger, mais j'ai de quoi vous donner à boire. > H nous apportait de pleins arrosoirs de gros vin de Bourgogne, et il nous disait :.c Buvez, mes enfants, buvez, » quand il n*y en aura plus, il y en aura encore. On » dit que les Prussiens vont venir. Ils me boiraient » mon vin. l'aime mieul le faire boire par des Fran- * çais. »

Les chevaux étaient à faire pitié. Ils restaient quelquefois des quinze jours sans une poignée d'avoine. Ils rongeaient Técorce des arbres, les roues des canons, lés timons des voitures. Ils se mangeaient la queue et la crinière les uns aux autres. Très-souvent, quand on était à marcher sur une route, on voyait quelque chose qui faisait bosse sous la neige. C'était un cheval qui était tombé là et qui était mort de faim, de fatigue, de froid. Il avait neigé par-dessus le cheval, il avait gelé par-dessus la neige et il s'était formé alors une espèce de croûte durcie, d'où il sortait parfois une jambe ou la lête du cheval.

Nous avons été contents d'avoir des chassepots, et puis on nous promettait que nous allions enfin voir

PK^}

YILLERSëXEL 235

les Prussiens. On a continué de marcher. Quand on passait la nuit dans un village, il y avait toujours des querelles pour s6 disputer les maisons. Un soir, par exemple, trois ou quatre jours après notre passage à Aùxonne^ on s'arrête le soir dans un endroit, et notre capitaine dit à un sergent : t Sergent, re- » gardez combien on peut mettre d'hommes dans cette )» grange. » Alors le sergent entre dans la grange avec le fermier, et revient en disant : a Mon capitaine, on » peut y mettre toute la compagnie, elle n'y aurait » pas tenu le mois dernier; mais elle y sera au large > maintenant que nous n'avons plus que cmquante » hommes, au lieu de cent cinquante. » Vous voyez comme on était réduit. Nous nous installons dans la grange. Le fermier était un brave homme qui ne nous chicane pas sur la paille. Nous nous faisons de bons lits par terre. On n'est pas long à se coucher et à s'endormir, mais voilà que, presque tout de suite, nous sommes réveillés par des cris. C'était notre capitaine qui se disputait avec un officier d'artillerie. On voulait nous faire déloger pour mettre des chevaux à notre place, c Ils ne tiennent plus sur leurs jambes, disait ji l'artilleur, et ils ne pourront pas emmener les canons » demain matin, s'ils ne passent pas la nuit à couvert. > Notre capitaine répondait : < Mes hommes sont plus » fatigués que vos chevaux. » Us se sont chamaillés comme ça, pendant un quart-d'heure, et je me rappelle que, couché dans ma paille et à moitié endormi, je me disais : c Ah bien ! par exemple, on peut amener ici

f3« L'INVA^iON

• tous leR chevaux de Tarmée, ils me raarc*icront des^ » sus, ils m'écraseront, ils feront sur moi toi.: ce qu'ils > voudront, mais ça m*est égal, je ne bouge pas de là, » je suis trop fatigué. > Enfln, Tartilleur a cédé, il s'en est allé et ou a pu dormir un peu.

C'est le 8 janvier, qu'après ces deux mois de marches et de contre-marches, nous avons à la fin pu nous battre contre les Prassiens. Nous étions, depuis le matin, sur la lisière d'un petit bois. Le temps était un peu radouci; lanei^ce était molle et on enfonçait dedans jusqu'au-dessus de la cheville. Mes souliers ne me tenaient plus aux pieds, et j'avais toujours peur de les perdre. On nous avait placés en colonne dans une espèce de creux. Nous voyons arriver une batterie française sur une hauteur, devant nous, un peu à gauche, et elle commence à tirer comme une enragée. Les Prussiens se mettent à tirer aussi. Leurs obus éclataient dans la neige. Ça faisait de grands tourbillons blancs, qui ressemblaient à de la crêrae fouettée. Les biscaïens roulaient sur la neige et rebondissaient comme des balles élastiques. D'où nous étions, bien abrités, c'était vraiment curieux à regarder. Seulement, il faisait chaud pour nos artilleurs ; mais ils étaient joliment crânes, je vous en réponds. Ils restaient bien tranquilles dans leurs grands manteaux noirs et ils continuaient à manœuvrer leurs pièces. Quand des obus éclataient trop près d'eux, ils levaient les bras en l'air comme pour se garantir la figure. Ce sont des mouvements qu'on fait malgré soi. Les Prussiens commcn*

Page 1